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Godefroid Kurth, La nationalité belge, p

commune l'autonomie politique, c'est-à-dire le droit de s'administrer, de se gouverner et de se défendn elle-même, pour le commerce et l'industrie l'abolitioi des entraves et la sécurité garantie par le prince * »ï

La commune belge du Moyen Age est un organe économique de première importance : elle a « toute la direction de son ménage » ; elle contrôle la vie économique dans l'intérêt général, c'est-à-dire dans l'intérêt du « corps de la ville », pour le « bien commun » des bourgeois de la cité. Une réglementation minutieuse vise aussi bien les achats et les ventes sur le marché que le travail dans les ateliers. M. Pirenne n'hésite pas à qualifier ce régime de socialisme municipal- : u L'interdiction des monopoles et des accaparements, la publicité des transactions, la suppression des intermédiaires ne sont qu'autant de moyens de garantir l'approvisionnement individuel {du bourgeois) dans les conditions les plus favorables. La législation urbaine le protège contre les abus de la spéculation..., contre les fraudes et les tromperies des vendeurs. Toute une armée de fonctionnaires — reivards, wardes, vinàers^ etc. — est occupée, non seulement à veiller à l'observation des règlements sur les marchés, mais encore à inspecter les denrées importées en ville et à confisquer sur le champ toutes celles qui ne sont pas de qualité irréprochable ou, pour employer l'expression des textes, toutes celles qui ne sont pas loyales ».

Le contrôle de la production n'est pas moins sévère que celui du commerce. Au contraire, dit le même historien 2, a le socialisme municipal a trouvé dans l'organisation des petits métiers sa forme la pius complète, et l'œuvre qu'il a réalisée dans ce domaine

1. Ibid., p. 12G. — 2. Les anciennes démocraties des Pays-Bas, p. 102, 103. — 1. Ibid. p. 107.

doit être considérée comme un chef-d'œuvre du Moyen Age... Le a bien commun de la bourgeoisie » est ici comme en matière d'alimentation urbaine le but suprême à atteindre... Une double réglementation se développe : d'une part on surveille la fabrication et la vente, de l'autre on institue ce qu'on pourrait appeler, en employant une expression moderne, une législation et une organisation du travail... Des employés spéciaux sont chargés de l'examen constant et minutieux de l'industrie. Au marché comme à l'intérieur des boutiques ou des ateliers leur présence est continuelle. Nulle porte ne peut leur être fermée; jour et nuit ils ont le droit de pénétrer dans tous les endroits où l'on travaille. Pour faciliter leur contrôle, les règlements municipaux imposent à l'artisan d'exercer ostensiblement son métier devant sa fenêtre. Les métiers ne sont à l'origine que les cadres dans lesquels l'autorité urbaine classe sous sa haute direction tous les artisans de la ville : ils ne constituent en rien, à la période des débuts, des corporations autonomes; leurs chefs (doyens, maîtres, vindey^s etc.) leur sont imposés par l'échevinage. Le travail est obligatoire, la grève considérée com^pe un délit contre le « corps de la ville » : on ne peut s'avancer plus loin dans la voie du socialisme réglementaire ».

La cité belge du Moyen Age est Tennemie décidée delà concurrence : pour protéger ses artisans contre la concurrence du dehors, elle leur réserve le marché urbain ; pour les garantir contre les excès de la concurrence qu'ils seraient tentés de se faire les uns aux autres, elle leur interdit de vendre leurs produits au-dessous de tarifs déterminés, d'inventer des instruments nouveaux et de perfectionner la technique, de faire participer au travail de l'atelier leur femme ou leurs enfants mineurs, de faire de la réclame sous une forme quelconque, et enfin de prolonger la durée

du travail au delà du nombre d'heures « dont I cloche du beffroi sonne le commencement et la fin »; Tel fut le socialisme municipal des communes belgei du Moyen Age. Associé aux grands souvenirs del'exis tence nationale, rappelé par les monuments qu attestent l'intensité et la splendeur de la vie comma nale, il a préparé les Belges de nos jours à des formes analogues d'existence sociale et de gestion collective Si le Belge croit peu à l'Etat, il croit beaucoup à I^ commune que ses ancêtres ont édifiée, dans le cadre de laquelle ils ont ordonné leur labeur fécond. Les doctrines modernes sont venues donner des formules nouvelles aux instincts anciens et aux vieilles coutumes. Alors qu'il se donne le spectacle et l'illusion d'une activité révolutionnaire, le socialiste belge es gouverné par la? toute-puissante tradition transmise par « la terre et les morts ».

"CHAPITRE VII Le socialisme en Angleterre. — Le milieu.

Progrès du socialisme en Angleterre. — Le peuple anglais estil essentiellement individualiste? — Les antécédents du socialisme dans l'histoire d'Angleterre. — Le socialisme tory. — Les limites du libéralisme dans l'école économique anglaise. — Antécédents du socialisme agraire et du socialisme municipal. — Le socialisme, les Eglises et les sectes; christianisme social et socialisme chrétien. — L'esprit socialiste dans le parti conservateur anglais. — L'esprit socialiste dans le parti libéral anglais ; socialisme libéral et libéralisme social.

C'était un lieu commun, il y a peu d'années, que le socialisme était et devait à jamais rester étranger à TAngleterre. Les économistes conservateurs vantaient l'heureuse fortune de ce pays à qui seraient épargnés les conflits et les bouleversements sociaux dûs à la propagation des doctrines subversives ; les socialistes d'Allemagne et de Russie, retranchés dans leur doctrine, n'avaient point assez de sarcasmes contre ce prolétariat anglais « embourgeoisé », contre cette classe ouvrière qui se contentait de l'action corporative sans oser s'élever jusqu'aux idées d'émancipation intégrale du travail.

Les marxistes n'ont guère lieu jusqu'à présent de modifier les jugements sévères qu'ils ont portés sur le trade-unionisme anglais : car, e:n dépit de certaines apparences, le socialisme qui de plus en plus pénètre et imbibe les organisations ouvrières britanniques est

notablement différent du marxisme, et le principe de! la u lutte des classes » n'y joue point le rôle d'idée' centrale et directrice.

En revanche les sociologues qui jugeaient l'Angleterre essentiellement individualiste et réfractaire par nature à l'esprit socialiste ne peuvent manquer de reconnaître que, depuis une vingtaine d'années environ, la littérature, la science sociale, la politique, la législation, la vie anglaise toute entière reçoivent progressivement Tempreinte du socialisme : d'un socialisme large, ouvert, pratique, conforme en cela aux traditionnelles tendances de l'esprit anglais.

Le mot fameux du chancelier de l'Echiquier Sir William Harcourt : ire are ail of us socialists « nous tous, tant que nous sommes, nous sommes socialistes)» a paru clore une époque de la vie anglaise et sonner le glas de l'individualisme économique. Dans la bouche de l'aristocratique leader du parti libéral il semblait comme une abdication de la Vieille Angleterre*.

De fait, l'on présente souvent les choses comme si une brusque solution de continuité s'était produite entre toute l'histoire anglaise et le dernier quart du XLX^ siècle.

A. J. Balfour, alors chef du parti unioniste, déclarait, dans un discours resté célèbre- : « un sentiment nouveau, non lié aux joartis et aux classes, pénètre toutes les couches de la société, s'empare des hommes de toute espèce de convictions politiques et religieuses, \ et c'est que l'Etat, en sa qualité d'Etat, a de grands devoirs à accomplir... H y a vingt-deux ans, quand j'étais à l'Université de Cambridge, tout jeune homme ■ cultivé se disait disciple de Stuart Mill, l'auteur de la

1. La date est importante : 1888. Trois années auparavant onze ouvriers étaient entrés à la Chambre des Communes, mais, comme libéraux. — 2. 20 juin 1894.

Liberté:, aujourd'hui, si l'on interroge les étudiants de Cambridge, probablement ils ne se déclareront pas socialistes, mais admettront leurs inclinations socialistes ; ils préfèrent de grandes réformes sociales introduites par l'Etat à celles accomplies au moyen de l'initiative individuelle. Le changement de cette jeunesse instruite, dans les dernières vingt-cinq années, indique avec une large approximation un changement correspondant dans la conscience du pays. »

Ce témoignage de A. J. Balfour, d'autant plus précieux qu'il émane d'un psychologue singulièrement pénétrant, peut servir à situer avec quelque exactitude le « point de rebroussement » de la courbe. Mais il faut se garder de croire à un soudain revirement dans la conscience collective de la nation : ces brusques conversions n'existent point dans l'histoire. Déjà le nom de Stiiart Mi 11 a dû donner l'éveil à quiconque connaît avec quelque précision l'évolution intellectuelle de ce penseur : l'individualisme des undergraduates de Cambridge devait être assez mal assuré de ses principes s'il prenait pour guide John Sluart Mill, car c'est précisément chez Mill que l'individualisme « manchestérien », sans se renier lui-même, se mue en socialisme.

On a longtemps vécu, en France, sur une image simplifiée de l'esprit anglais. On s'est laissé tromper par la vogue de la doctrine d'extrême individualisme baptisée « manchestérienne ». On ne s'est pas rendu compte que cette doctrine, (idniirablciaent ajustée aux arronstanrrs particulières de Véconomie nationale awjlnise dans la preuiii^re moitié du xix*^ siècle, n'était qu'une manifestation temporaire de la mentalité britannique, et qu'il n'y fallait point voir l'expression ne varielur de la pensée anglaise. C'est toute l'histoire d'un peuple, et non pas une courte période de cette

histoire, si intéressante soit-elle et si riche en réus-^ sites, qui en révèle les tendances profondes. On a pris le manchestérisme pour une religion : ce n'était pour une bonne part qu'une recette.

« L'Angleterre, a écrit un économiste italien nullement suspect d'antipathie pour ce pays^, l'Angleterre trouvait son compte à prêcher ces théories, car ses usines étaient à même de se mieux outiller, de se transformer selon les exigences de la mécanique et de la chimie qui parcouraient alors une période de progrès triomphal. Or les Anglais sont particulièrement éloquents lorsqu'ils soutiennent une doctrine qui se chiffre en bonne monnaie à leur avantage; ils sont tout à fait persuasifs lorsqu'ils associent à une bonne action une bonne affaire. »

Des hommes comme Disraeli et la masse du parti conservateur anglais, qui avaient combattu avec acharnement l'abolition des droits sur les céréales, renoncèrent bientôt à en réclamer le rétablissement lorsqu'ils constatèrent la prospérité économique qui suivit. Mais les plus clairvoyants, et Disraeli luimême, prévoyaient dès ce moment la possibilité et l'éventualité d'un retour à la protection ancienne si les circonstances venaient à se modifier.

C'était une erreur d'autant plus grave d'identifier l'esprit anglais avec l'individualisme manchestérien | que ce dernier n'était nullement conforme à la tradi-' tion politique et sociale anglaise prise dans son . ensemble; au moment même de son empire il ne 1 cessa de susciterles plus vives protestations; et, chez >| ses théoriciens anglais les plus autorisés, il n'a pas- 1 revêtu les formes excessives et outrées que l'on est trop porté à lui attribuer sur la foi de certains de ses, vulgarisateurs.

1. Luigi Luzzatti, Notice sur Gladstone lue le 15 avril 1889 à l'Institut de France.

L'individualisme économique a, peut-on dire, la )hobie de l'Etat : il s'ingénie à en déterminer étroiement les attributions, à en rétrécir la « sphère » ; es interventions dans la vie sociale sont condamnées îomme autant d'usurpations.

Or la tradition juridique et politique anglaise, en lépit de l'opinion courante, est nettement intervenionniste. On a pu parler, à propos de la législation du *ègne d'Elisabeth sur les pauvres, d'une sorte de i( socialisme partiel »^; et, sans paradoxe, rapprocher les lois Lloyd George certains statutes éiisabethains, els surtout qu'ils furent appliquées sous le règne de Charles I*"" 2. « Quiconque, dit Boutmy^, a parcouru le Statute Book de cette époque écarte l'idée classique îue l'Etat en Angleterre soit un pouvoir timide, liscret, incertain de ses droits, préoccupé de ne pas lépasser les limites étroites de sa compétence. » [out au contraire « nulle part la notion de l'Etat sourerain n'est plus ancienne qu'en Angleterre, nulle 3art elle n'est moins contestée. A la suite de l'invasion lormande l'Angleterre est devenue presque immédiatement une nation homogène et un pays relativement centralisé... De très bonne heure la conception noderne de l'Etat exerçant sur tout le territoire une lutorité souveraine sous l'unique contrôle des députés le la nation se substitue franchement en Angleterre i l'idée anarchique de la hiérarchie féodale... ; nulle :)art le gouvernement central ne se montre si fortement organisé dès le milieu du Moyen-Age. »

Or la législation de la Renaissance, complétée au ^wf siècle, s'était enrichie vers la fin du xviii' de oute une série de mesures auxquelles on a pu donner

1. Léonard, The early history of Englisk Poor Relief, Cambridge, 1900. — 2, H. Levy, Die Grundlagen des ôkonomischen Liberalismus, léna, 1912, p. 75. — 3. Essai d'une psychologie oolitique du peuple anglais, Paris, 1901, p. 383.

le nom de socialisme tory. Quand Spencer, dans so fameux pamphlet L'Individu contre VEtat voudra se dresser contre l'étatisme et l'interventionnisme contemporains, il ne trouvera pour les tendances qu'il combat aucune appellation plus juste que celh de nouveau torysme.

Dans les années qui suivent 1782, sur toute l'étendui de l'Angleterre, les justices of the peace rendent dei ordonnances en vertu desquelles les paroisses son réunies pour l'assistance aux pauvres. Sous-jacente au3 mesures charitables et philantropiques, on discerni l'idée que le travailleur qui ne parvient pas à trouve du travail doit être entretenu par l'Etat ou la paroisse aux dépens de ceux qui possèdent et notamment des propriétaires fonciers. En 1795, les mogistrates de Speenhamland dans le Berkshire décident que, pour aider les ouvriers pauvres et leurs familles, des secours leur seront versés proportionnels au prix du blé et au nombre des enfants : la plupart des comtés imitent ces dispositions. Une loi de 1819 crée de véritables « ateliers nationaux » agricoles en donnant à chaque paroisse le droit d'acquérir des terres dans une limite de 20 acres, élevée plus tard à 50 acres, pour y employer, à des salaires équitables, les pauvres en état de travailler : ici, plus nette encore, apparaît l'idée du juste salaire, de ce que l'on appelle aujourd'hui living ivage. Déjà le jeune Pitt avait déposé un projet de loi aux termes duquel l'Etat — et noD plus seulement les paroisses — devait aller au secours des travailleurs agricoles notamment en leur donnant le moyen d'acquérir une vache.

Le principe qui est à la base de toutes ces tenta tives pour remédier au malaise social est ausj éloigné que possible du laissez- faire individualiste « Le socialisme humanitaire conservateur, qui suggéri l'expédient de Voutdoor relief, dicta la loi sur lej

LE SOCIALIS:\IE EN AXCrETEHRE. — LE MILIEU 143

'ermes paroissiales, inventa le salaire normal dont 'appoint devait être fourni par la charité publique. Hait le contre-pied des niaximes de la libre conciir- 'ence. »

L'opinion pénétrée de ces conceptions ne pouvait iccepter sans résistance les formules manchesté- 'iennes. Jamais aussi le manchestérisme n'aura-t-il possession d'état. Il triomphera, après d'âpres luttes^ 3n emportant l'abolition des lois sur les céréales, et iominera la politique commerciale jusqu'à ce jour^ aon d'ailleurs sans être sérieusement combattu dès 1880. Mais ses théories sociales, qui aboutissent à la lémission de l'Etat et à l'abandon des faibles au jeu impitoyable des lois économiques, susciteront une série ininterrompue de protestations, depuis Wordsworth, Southey et Coleridge jusqu'à Disraeli, à Carlyle, à Ruskin et à leurs disciples immédiats qui sont parmi les promoteurs de la législation sociale contemporaine. Jamais elles ne parviendront à régner sans partage : toujours l'individualisme des manufacturiers radicaux se heurtera aux traditions des classes qui conservent l'esprit delà vieille Angleterre. Dés 1802 Robert Peel, le père du célèbre homme d'Etat, fait voter un Health find Mornls Act qui réglemente le travail des enfants dans les fabriques, sa durée et ses conditions. En 1843 des députés et des agitateurs loricSy Lord Shaftesbury, Sadler, Oastler emportent le vote d'une nouvelle loi sur le travail des enfants. Trois ans après, le Parlement adopte la loi des dix heures. Depuis ce moment, suivant un rythme plus ou moins rapide selon les périodes, et bien souvent sur l'initiative du parti conservateur, la législation ouvrière et sociale s'enrichit constamment de mesures nouvelles.

Sur la nature même de l'individualisme anglais il faut dissiper des préjugés trop persistants. On peut

dire de lui la même chose que du socialism anglais : il a bénéficié de cette absence de dogmatisme, de ces préoccupations pratiques qui détournent les" Anglais de la dialectique à outrance et de la déduction doctrinaire. Le '/i7^er/.v??ie anglais, tel qu'il s'exprime dans l'œuvre d'un Adam Smith, d'un Ilicardo ou môme d'un «Mac Culloch est bien moins étroit et intransigeant qu'on ne l'imagine communément; et les socialistes ou les socialisants anglais^ à l'heure actuelle mème^ en invoquent souvent l'autorité.

« Nos économistes et nos hommes d'Etat^ écrit John Rae^, quelque profonde que fût leur croyance dans la liberté individuelle, ont toujours réservé au gouvernement une sphère concurrente d'activité économique et sociale, ce que l'on pourrait désigner comme une mission économique et sociale. »

Adam Smith est le maître incontesté de l'économie politique libérale. Mais on sait quels tempéraments il apporte à la pure doctrine : dans l'intérêt de la défense nationale il justifie l'Acte sur la navigation, les primes à l'exportation des voiles de navire et de la poudre fabriquées en Angleterre, les primes à la grande| pêche à la baleine; il admet les droits compensateurs, les représailles douanières employées pour obtenir le retrait de droits imposés par l'étranger aux produits nationaux; des mesures de transition pour passer du | régime protecteur à celui de la liberté; l'imposition' d'une forte taxe sur les laines anglaises exportées ; le monopole temporaire des compagnies coloniales, etc. S'il s'agit du commerce intérieur, il est partisan de l'apposition de marques sur certains produits comme garantie contre la fraude, de la régie-

1. Contemporary Socialism, p. 331, trad. par E. Guyot dans; le Socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine^ Paris, 1913, p. 243 sq.

mentation du taux de l'intérêt, de la limitation de l'émission du papier-monnaie.

Les fonctions positives que Smith assigne à l'Etat sont importantes. « Celui-là se trompe, dit très bien Luzzatti*, qui attribue à Smith la notion d'un Etat indifférent aux malheurs humains, contemplateur oisif de toutes infirmités, décidé seulement à protéger la société contre les violences et les invasions, à rendre la justice, à exiger les impôts... L'action de l'Etal n'apparaît point à Smith comme à certains économistes rigides une espèce de contrat d'assurance où chacun paie une prime proportionnée à la masse des biens dont la protection sociale lui garantit la possession. » Non ! L'Etat bat monnaie, organise la poste, construit des routes, des canaux, des ports, ouvre des écoles, veille à l'éducation morale et physique de la nation. Bien plus, Smith estime que l'Etat doit créer et entretenir certaines institutions publiques dont les individus isolés ou réunis en groupes se désintéresseraient parce qu'elles ne seraient pour eux qu'une source trop mince de profits alors qu'elles peuvent bien souvent être rémunératrices pour la société -. — On saisit la portée de cette idée, et le parti qu'en pourront tirer les partisans du socialisme municipal ou de la nationalisation.

Ricardo n'a point consacré d'investigations spéciales aux fonctions de l'Etat. Mais il entend que l'Etat monnaie les métaux précieux, poinçonne les objets en argent, surveille la composition des produits pharmaceutiques, apprécie la compétence des candidats médecins — autant de restrictions à la « liberté naturelle ». 11 se prononce pour l'institution d'une Banque d'Etat ayant des privilèges en matière d'émis-

1. Il ccntenario délia publicazione delV opéra di Smith, dans Scienza e patria, p. IG. — 2. Richesse des Nations, 1. IV, cb. 9.

sion, et pour rétablissement des chômeurs au moyen de versements de l'Etat.

S'agit-il enfin de Mac Gulloch, dont on a fait le type du manchestérien étroit et sectaire ? John Rae n'a pas de peine à démontrer que dans ses Principes toute une politique sociale est incluse, dès 1830. Pour Mac Gulloch la raison d'être du gouvernement n'es pas seulement la garantie de la liberté de chacun^ mais la prospérité et le bonheur publics. Tout comme Louis Blanc le fera dans son Organisation du Travail il critique la notion abstraite de la liberté ; pour lui la liberté n'a de valeur qu'autant qu'elle sert au bien être commun. Il n'admet point que la croissance d système industriel soit « aussi bonne qu'inéluc table », puisqu'il regrette que l'Etat ne soit poin intervenu pour la modérer. Il se prononce pour la limitation de la journée de travail des femmes et des enfants, pour l'inspection sévère des logements insa lubres, pour la lutte contre le chômage. Il veut qu l'Etat contrôle, dans l'intérêt général, la gestion des) compagnies de chemins de fer. Il admet que l'Etat ait ses propres exploitations. Et, ce qui est plus impor-J tant encore, il estime que la délimitation des pouvoirs conférés à l'Etat ne peut être faite une fois pour toutes, mais qu'elle est essentiellement provisoire, le développement technique et économique pouvant faire surgir des problèmes nouveaux et imposer de nou velles solutions. Par la porte ainsi ouverte sur l'ave nir tout le socialisme d'Etat pourrait un jour ou l'autre passer.

Certes, chez aucun économiste anglais, comm d'ailleurs chez aucun socialiste anglais notable, on ne' découvrira rien qui ressemble à cette idolâtrie dQj l'Etat dont sont imprégnés les philosophes, les éco-' nomistes et les socialistes allemands. L'Etat n'est pas proclamé supérieur aux individus ou plus réel que les

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citoyens, comme dans ilegel. Ce panthéisme juridique H social est absolument étranger aux Anglais. L'Etat l'est conçu que comme la coopération réglée des îitoyens en vue du meilleur rendement de leurs îfforts : le domaine de son activité ne sera étendu que lans les cas où il apparaîtra décidément que cette coopération donne de plus favorables résultats que es efforts individuels. Ce ne sera point question de nétaphysique sociale, maisde technique économique : [ueslion de fait, maller of fact.

La tradition anglaise prépare de plus d'une manière e terrain à l'esprit socialiste. Le droit fraie la voie aux loctrines de nationalisation du sol comme l'antiquité ît la vigueur de la vie communale favorisent l'activité les partisans du socialisme municipal.

Sans doute les conditions de la vie rurale en Angleerre, la prédominance de la très grande propriété, es abus auxquels donne Heu la répartition du sol uffiraient à expliquer l'impohance du mouvement ['idées dirigé vers la nationalisation. « Les paysans mglais, dont le divorce absolu avec la terre est mique en Europe, ne sont propriétaires ni de leurs lottages ni du moindre lopin de terre »*. Une situaion si anormale rend précaire l'idée même de la )ropriété foncière, puisque celle-ci apparaît comme e monopole d'un très petit nombre d'hommes bar- 'ant à la très grande majorité le chemin qui mène LUX sources de la vie. En Angleterre des hommes qui le sont à aucun degré des révolutionnaires, et qui nème souvent se défendent énergiquement d'être iocialistes, adhèrent au programme de land naiionaisation et préconisent ainsi, en ce qui concerne la

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