‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 20 sur 37 · Masterman, U Angleterre d'aujourd'hui^ trad. fr. p · texte numérisé non relu

Masterman, U Angleterre d'aujourd'hui^ trad. fr. p

terre, des mesures devant lesquelles reculent les pr pagandisies du collectivisme le plus orthodoxe^ lorsque ceux-ci s'adressent à la masse de petits propriétaires ruraux qui constitue la paysannerie française.

A côté de cette considération économique, il n'en faut point négliger d'autres, qui dans un pays comme l'Angleterre ne sont pas moins importantes. L'idée du droit de la nation ou de l'Etat sur toutes les terres a pour elle la tradition juridique anglaise. La notion d'un droit naturel et absolu de l'individu sur la terre lui est étrangère. « Nos lois, dit un illustre juriscon-i suite ^, ne reconnaissent le droit de propriété foncière absolue qu'au profit de la Couronne. Toutes les terres sont censées être tenues, immédiatement ou médiatement, de la Couronne, même s'il n'esi dû aucune rente ou aucun service, et sans que les archives aient enregistré aucun titre de concession parla Couronne ». Ainsi le seul propriétaire foncier est la Couronne qui aie domaine éminent; et lepos sesseur à titre privé n'est en somme qu'un feudataire qui a licence de sous-inféoder sa terre. Or le droit du roi sur la terre est passé en fait au Parlement. De sorte que le Parlement ne ferait, quel que fût le carac tère radical des mesures par lui prises, que restreindre ou abolir des concessions précaires sans attenter à aucun droit absolu.

La propriété du droit anglais n'est point lapropriét « quiritaire » du droit romain ni celle du droit fran çais. Le droit anglais a eu un développement à peu près autonome, « insulaire » ^ ; les circonstances n'y ont point comme ailleurs facilité l'action des pria

1. Sir Frederick Pollock, The land laws, Londres, 1883, p. 12, — 2. Cf. Pollock et Maitland, History of English law, Cambridge 1898 ; dans le même sens Nys, Le droit romain, U droit des gens et le collège des docteurs en droit civil, Bruxelles, 1910.

pes juridiques romains. Le droit coutumier anglais •ocède surtout, sinon exclusivement, de lui-même, en résulte une notion de la propriété bien moins gide et moins résistante que celle qui règne en rance et dans les pays de tradition latine. On sait, d'autre part, quels obstacles les principes înéraux du droit public ont longtemps opposés en rance à toutes les tentatives d'exploitation éconoique par les municipalités. Chez nous les munici- Uisations ont été, surtout dans le principe, des tpériences inspirées par une doctrine sociale, et de , vient qu'elles aient soulevé tant de protestations , de controverses.

Il en va différemment Outre-Manche. Les services unicipalisés s'y sont multipliés '^ par la décision de iunicipalités radicales, libérales, voire conservaices, sans la moindre intention de favoriser la )cialisation de la vie économique, mais dans l'espoir 3 se procurer à de meilleures conditions l'eau et les irces motrices (Manchester, 1847, Glasgow 1855, d imbourg 1869, Birmingham 1876), le gaz (Manlester 1843, Birmingham 1874), l'électricité (Brad- •rd 1890, Manchester 1893, Liverpool 1896), d'amé- Drer les transports urbains (Huddersfield 1882, iverpool 1897, Leeds 1894, Londres), les logements onstruction de maisons ouvrières municipales à uddersfield 1852, Glasgo.w 1868, Gounty Council de ondres 1888), les communications téléphoniques ilasgow 1900), ralimentation des nouveau-nés en lait érilisé (Saint-Helens, Nottingham, Liverpool), etc. Le socialisme municipal n'apparaît point en Anglerre comme une machine de guerre contre Texploition privée en général : on se préoccupe moins du •incipe qui peut lui être sous-jacentque de son ren-

1. Cf. E. Montet, Le socialisme municipal, Paris, Rousseau, 1901.

loO LE SOCIALISME SUIVANT LES PEUPLES

dément. Ces expériences sont pratiquées par de.' municipalités et des conseils locaux dont le prestige est grand, dont les pouvoirs sont anciens et qui béné ficient de la liberté et de l'initiative que leur a lais sées si largement et si longtemps un régime de décen tralisation administrative. Dans tous les pays où 1. vie communale a toujours été intense et les liberté municipales étendues, la gestion de services impor tants par les villes semble chose naturelle et l'o] n'éprouve aucune tentation d'y voir la préparatioi sournoise d'une révolution sociale.

Peut-être aperçoit-on déjà quelques-uns des trait caractéristiques du milieu où le socialisme anglais v développer son action, et, du même coup, certain traits de ce socialisme lui-même.

S'il est vrai que les doctrines, que les partis, ne s définissent vigoureusement que par opposition d'autres formules, à d'autres organisations, on s'étonnera point que le socialisme anglais soitquelq^ chose de flou et d'indistinct. Et l'on ne sera pas si pris non plus de l'influence considérable qu'en dép^ ou plutôt à cause de ses imperfections il exerce suri vie de la nation. A l'état ditïus comme les gaz qui reiï plissent tout l'espace où ils ont pénétré, il n'est nulJ part comme doctrine précise et arrêtée; mais il q partout sous forme de tendance et d'aspiration, j en Angleterre plus que partout ailleurs il est vri que les sentiments sont plus puissants que les idéj

Le socialisme anglais n'est point le monopole d'i parti ou d'une organisation ; il est répandu dai) toutes les classes et dans tous les partis, sous, dl formes et à des doses variées. Et dans aucune classi dans aucun parti, dans aucune Eglise il n'exis,

'opposition absolue et de principe à l'esprit sociaste.

Etant donné la place considérable que joue la eligion dans la vie anglaise, il est légitime de comlencer par les Eglises et d'essayer de situer le sociasme anglais par rapport à elles.

En France, en Italie, en Espagne, là où la religion ominanle est le catholicisme, l'opposition est très ette entre l'Eglise et les partis socialistes. Cette pposition ne tient ni à l'essence du socialisme ni à elle du christianisme. Mais elle résulte de ce fait ue l'Eglise catholique, comme elle a un dogme ferme t une discipline inflexible, a aussi tine doctrine octale arrêtée : des condamnations retentissantes omme celles de Lamennais, et plus récemment du Hllon et de l'abbé Murri, sanctionnent cette doctrine, .e socialisme a été expressément condamné par les apes : il suffira de citer les encycliques Quocl aposolici muneris (28 novembre 1878) et Reruni novarum 15 mai 1891) de Léon XI II et le Molu proprio de Pie X 18 décembre 1903). Dans la mesure où ils s'inspirent e ces enseignements, c'est-à-dire où ils agissent omme catholiques — les catholiques sociaux 'opposent nettement au socialisme.

11 ne saurait en être de même en Angleterre. Bien lifférentes en cela de l'Eglise catholique, ni l'Eglise nglicanc niles sectes du f//i'.çeA/^ n'ont ni peuvent avoir 'ne doctrine sociale : le manque d'autorité doctrinale usceptible d'en définir et d'en imposer une suffit à xpliquer cette carence. Les Eglises et les sectes qui, nême dans les matières qui touchent le plus près à la oi, n'éprouvent point le besoin de l'uniformité, qui .dmettent que leurs ministres professent des docrines ou pratiquent des liturgies largement divergentes, ne peuvent songer à préciser et à rendre 'bligatoire un programme social. Individualistes et

socialistes, libéraux et collectivistes, autoritaires 6 anarchistes peuvent faire bon ménage dans des orga nisations religieuses où voisinent sans trop de heurt High CJmrchmen, Loiv Churchmen, Broad Churchme (partisans de la Haute-Eglise, de la Basse-Eglise, d l'Eglise large), arminiens et calvinistes. Toutes le discussions sociales sont nécessairement tolérées 1 où sont admises sur la divinité du Christ, sur Tétei nité des peines ou sur la valeur de l'épiscopat le controverses les plus hardies.

Aussi l'expression de socialisme chrétien, si déce vante lorsqu'on l'applique aux catholiques sociaux garde-t-elle toute sa valeur en Angleterre : des clei gymen anglicans et des ministres des sectes dissi dentés y ont de tout temps pris une part active a mouvement social.

C'est dans des chapelles non conformistes d'Angh terre et d'Ecosse que le fouriérisme français fi d'abord enseigné en Grande-Bretagne. Parmi les plu ardents propagandistes du Chartisme furent de prêtres de l'Eglise établie comme le D"" Wade € Ch. Westerton, des prédicateurs baptistes comm Arthur O'Neill, quakers comme Pierce, méthodiste comme J. R. Stephens, le plus éloquent ret le plu fougueux de tous, en dépit de son torysme politique

Plus tard, après l'échec du Chartisme, c'est encor dans les Eglises que vit l'idée sociale. Un ecclésias tique anglican, Charles Kingsley, dans ses roman Veast et Alton Locke, dénonce à Tégoïsme des classe dirigeantes les misères du travailleur rural et d l'artisan londonien. En chaire il dira, dans un sei mon publié ensuite sous le titre de Message d l'Eglise au travailleur : « Tout système social qv favorise l'accumulation du capital en un petit nombr de mains, qui dépouille les masses du sol que lei ancêtres ont cultivé et les réduit à la condition

ournaliers etde serfs vivant de salaires et d'aumônes îst contraire au royaume de Dieu que Jésus a proclamé ». Mais en politique Kingsley est un pur tory, partisan décidé des prérogatives de la Chambre des Liords.

Plus importante, parce que plus doctrinale et plus 'éconde en œuvres durables, fut l'activité sociale d'un lutre théologien anglican, Frederick Denison Maurice ^. Il avait assisté dans sa jeunesse au tragique spectacle offert par une société déséquilibrée : il a iécrit ces temps où « chaque mauvaise récolte întraînait à sa suite le crime et l'émeute, où le ciel le minuit était rouge de meules en feu, de granges 3t de fermes incendiées par des travailleurs qui mouraient de faim ». Comme Carlyle il vit et il jugea :ette Angleterre « crevant de richesses et périssant l'inanition ; deux millions d'hommes et de femmes Darqués ,dans les workhouses ou vivant de charité ; jne nation qui, comme le roi Midas, a demandé de 'or et change en or tout ce qu'elle touche, mais qui comme lui n'a que des oreilles d'âne et la sagesse le l'àne ». Le remède était dans le Socialisme chré- -ien. « Le Christianisme est l'unique base du Sociaisme ; et un socialisme vrai est le nécessaire résultat l'un Christianisme sain ». Seule une Eglise est capable de faire l'éducation d'un peuple. L'Etat ne Dourra jamais être communiste : par essence il est [< conservateur des droits et des possessions de l'indi- !>^idu », mais l'Eglise, elle, est essentiellement comjïiuniste : l'union de l'Eglise et de l'Etat, nécessaires l'un à l'autre, mais existant en vue de fins opposées, iiccomplira la fusion des principes du communisme

t de la propriété.

L'activité des socialistes chrétiens eut des résul-

I 1. Cf. G. Masterman, F.-D. Maurice, Londres, Mowbray, 1907.

tais pratiques : Tun d'eux, disciple et intime ami d( Maurice, Ludiow, avait admiré à Paris l'essor dei associations ouvrières, c'est-à-dire des coopératives de production. Les socialistes chrétiens s'y intéressèrent et obtinrent en 1852 le vote d'une loi qui don^ nait aux coopératives un statut légal. Depuis ce temps les coopératives de consommation ont montré un( toute autre vitalité que les sociétés de production.^ Mais Vidée de coopération s'est maintenue vivace et est devenue l'une des idées maîtresses du socialisme anglais.

C'est à l'influence de Maurice qu'il convient de rattacher le nom de Westcott, évêque anglican de Durham^, le grand représentant du socialisme chrétien anglais dans les dernières années du xlx** siècle. Tout jeune il avait connu le mouvement chartiste; il avait assisté aux meelings de Feargus O'Gonnor et du fameux Bull Ring; la question sociale s'était révélée à lui : prêtre, puis évêque de l'Eglise anglicane, il s'efforça de la résoudre par une lutte décidée contre le principe individualiste. Le recueil de ses sermons consacrés aux Aspects sociaux du christianisme parut au moment où l'agitation georgiste pour la nationalisation du sol battait son plein, et où débutaient lea propagandistes de la Socialist Leagiie et de la Sociali démocratie Fédération. D'autres anglicans zélés, radi-, eaux ou socialistes, groupés dans la Guilde de Saint- Mathieu autour de Frederick Verinder et du révérend Stewart D. Headlam, remuaient les consciences.

Toute la pensée de Westcott se résume en ce^ axiome : « Nous souffrons de tous les côtés, et nous savons que nos souffrances viennent d'un individualisme tyrannique ». Plus tard, dans un retentissant discours sur le Socialisme prononcé au Congrès angli-

1. Cf. Joseph Claylon, Bishop Westcott, Oxford, Mowbray, 1906.

' can de Hull, il précisera sa pensée en des termes que ne désavouerait aucun socialiste anglais : « L'individualisme et le socialisme correspondent à des conceptions opposées de l'humanité. L'individualisme considère l'humanité comme composée d'atomes sans lien ou en état de guerre. Le socialisme la regarde comme un tout organique, une unité vitale composée de membres interdépendants. Le socialisme diffère donc de l'individualisme à la fois par ses méthodes et ses fins. La méthode du socialisme est la coopération'^ la méthode de V individualisme est la compétition » .

Pratiquement Westcott favorisa de toute sa haute autorité le développement des coopératives. Il lui fut souvent possible d'intervenir efficacement dans les conflits du travail ; il avait la confiance des ouvriers, notamment des mineurs qui souvent l'invitèrent à prêcher dans sa cathédrale le Miners, Gala Day. Lorsqu'il mourut, la section de Darlington de VIndependent Labour Parti/ affirma « son profond regret de la perte que la cause de la réforme sociale subissait en la personne du D"" Westcott et sa vive admiration pour la sincérité et le zèle avec lesquels il avait travaillé à l'amélioration de la condition sociale des masses ».

Sans doute ces tendances ne régnent pas sans partage dans les Eglises. Westcott fut très discuté de son vivant, et son discours de Hull subit les vives critiques de l'archevêque d'York, Magee, comme le célèbre sermon de Kingsley avait suscité les censures de l'évêque de Londres, Bloomfield. Mais l'école de Cambridge, puis le nouveau mouvement d'Oxford ont mis la question sociale au premier plan de leurs préoccupations; ce sont même les High-CJiurchmen, qui au point de vue théologique se montrent les plus proches du catholicisme, chez lesquels le sens social se montre le plus vif et le plus hardi.

Nombreux sont les clergymen et les ministres dis-

sidents qui militent effectivement dans les rangs de organisations socialistes du Labour Party. La Fabia Society compte parmi ses membres les révérends Stewart Hèadlam, John Clifford, Percy Dearmer. Des dignitaires de l'Eglise anglicane, comme le dean Kitclîin, Varchdeacon Escreet, le canon Moore Ede et le canon Scott Holland prêtent leur appui au Labour Party.

En France pourrait-on imaginer des chanoines, . des vicaires généraux ou des évèques membres duA Parti socialiste unifié?

Ce n'est pas seulement le christianisme qui est social en Angleterre, mais surtout le socialisme qui est chrétien. C'est que toute la vie anglaise est profondément imbue de christianisme. Mais c'est aussi que le mouvement socialiste en Angleterre est avant tout un mouvement ouvrier : les intellectuels, écrivains, artistes ne le dominent ni ne le dirigent. Quand bien même, par conséquent, 1' « élite » se détache- 1 rait de la religion, elle ne serait pas en mesure d'im- ' poser ses conceptions à la masse qui, elle, est restée profondément attachée au christianisme.

Du reste Tirréligion est rarement agressive en Angleterre. L'agnosticisme d'un Spencer ou d'un Huxley ne veut à aucun prix être confondu avec le matérialisme ou l'athéisme. Et ce ne sont point des leader» de la démocratie ouvrière que Bradlaugh, à qui fut longtemps refusée l'entrée de la Chambre des Com« mu nés parce qu'il ne pouvait prêter serment sur la Bible, ou Lord Morley qui fit scandale jadis en écri- , vant God (Dieu) avec un petit g. Il se trouve que l'un I et l'autre se montrèrent toujours des adversaires ] acharnés du socialisme et de la réglementation du travail.

La vie ouvrière au contraire, est toute pénétrée de christianisme. Gela est vrai dès les temps du Char-

lisme, bien que ce mouvement, qui a subi l'influence française à un haut degré, soit à bien des égards le moins anglais des mouvements sociaux du xix" siècle, ce qui en explique l'échec. Il y eut parmi les leaders Chartistesdes libres penseurs comme William Lovett, comme Richard Carlile, des athées comme Henry Iletherington et Robert Taylor qui résolvait le christianisme en mythes solaires. Mais la plupart des charlistes étaient de fervents chrétiens, qui voulaient mettre en action la « fraternité chrétienne », qui vénéraient les Ecritures révélées et les citaient sans cesse : le style de leurs pamphlets, de leurs discours les montre tout pleins de b. Bible : ils parlent de la « Croix de la Liberté », de « l'homme qui inscrit son nom sur les pages du livre de vie de la Liberté », et l'on voit que l'Apocalypse leur est familière; ils font appel aux « fils du travail » et maudissent les « fils de l'orgueil », avec tous les hébraïsmes des prophètes Néhémie et Daniel.

Cinquante ans plus tard le mineur Thomas Burt, le premier député ouvrier élu aux Communes, est un méthodiste ardent qui prêche à ses compagnons de travail, le soir et le dimanche, jl'Evangile du Christ. Nombre de leaders actuels du Parti ouvrier sont prédicateurs des sectes non-conformistes. Arthur Henderson est un méthodiste wesleyen ; le 17 janvier 1908, à un meeting de sa « dénomination » il proclame l'existence d'un réveil puritain dans les masses, et affirme l'identité des aspirations socialistes et du sentiment chrétien. L'influence d'un Keir Hardie, d'un Snowden, d'un Ramsay Macdonald est faite surtout de leur influence religieuse dans les sectes du dissent.

Chez Keir Hardie le fanatisme du prédicant puritain et l'habileté du manar/er politicien faisaient un mélange caractéristique. En 1913, à un Congrès de VIndependeni Labour Parly, le vieux leader disait :

« Camarades, je me sens souvent bien las de la poli-: tique dans mon cœur, et de tout ce qui touche à la' politique. Si j'étais plus jeune de trente ans, et avec l'expérience que j'ai acquise pendant les trente-cinq, dernières années, j'abandonnerais, je crois bien, maison, home, femme et enfants, s'il le fallait, pour aller parmi le peuple et pour proclamer à nouveau dans sa plénitude le message de l'Evangile de Jésus de Nazareth. îl nous faut une inspiration toute fraîche, la vision de la grande vérité que le Christ a voulu proclamer au prix de sa vie, à savoir que nous n'avons pas seulement nos âmes à sauver, mais que l'âme individuelle ne peut être sauvée si l'âme collective n'est sauvée également ))^.

Philip Snovvden a débuté dans la carrière d'agitateur socialiste par un sermon, depuis répandu à des milliers d'exemplaires, sous le titre The Christ that is to be. Ramsay Macdonald parle avec la solennité d'un pasteur et en toutes circonstances des images bibliques et des souvenirs scripturaires se pressent sur ses lèvres : s'agit-il pour lui de signaler aux travaillistes anglais les périls du syndicalisme révolutionnaire conçu à la mode française ou italienne, il se fait comprendre et applaudir de tous en s'écriant : « La Dalila du syndicalisme va couper les boucles du Trade-Unionisme ! 2 »

Keir Hardie fut le promoteur, Macdonald et Swdenno sont les leaders de VIndependent Labour Party. Ce parti se recrute principalement dans le dissent, à l'ombre des petites chapelles de province. Fondé par un mineur d'Airshire, créé à Bradford, concentré encore aujourd'hui autour de Manchester, il trouve ses adeptes surtout parmi les mineurs du Nord et du Centre de l'Angleterre. « L'étranger qui assiste à un

d. Cité par W.-S. Knight, A history of Britain during the great war, Londres, 1915, t. I, p. 142. — 2. Ibid.

meeting de l'I. L. P. se croirait bien plus facilement dans quelque réunion religieuse non-conformiste que dans un meeting de socialistes révolutionnaires. Tout l'attirail et toutes les caractéristiques de l'ancien wesleyanisme sont là : l'harmonium criard, les maximes morales peintes sur les murs, les hymnes chantés avec ferveur, la longue et quasi-religieuse allocution de l'un des anciens de la communauté. On n'exagère pas en disant que le succès relatif de la propagande de ri. L. P. est attribuable bien plus à Vadaptation de ses métlwdes aux coutumes sociales et religieuses de ses membres qu'à ses principes politiques ou à sa « base économique »^.

Quotidiennement lesjournaux rapportent des scènes et des paroles à peine intelligibles pour des lecteurs français habitués à considérer les leaders socialistes comme des politiciens « avancés », et l'anticléricalisme comme un des caractères essentiels d'une politique « de gauche ». Un journal londonien^ rend compte par exemple, d'un meeting d'un agitateur socialiste bien connu : « M. Ben Tillett parlait à Victoria Park à une foule immense de travailleurs, parmi lesquels beaucoup de socialistes, et il commença à parler à ses auditeurs de Jésus de Nazareth. Il leur dit ce que l'homme de Nazareth annonçait lorsqu'il était sur la terre ; ce que l'homme de Nazareth fit lorsqu'il était sur la terre ; ce que l'homme de Nazareth viendrait aujourd'hui dire et faire aux ouvriers et aux dockers s'il était au milieu d'eux. A la fin un des socialistes dans Tassislance s'écria : « Un ban pour cet homme de Nazareth! c'est l'homme le meilleur dont j'aie jamais entendu parler ». Et aussitôt des milliers de chapeaux et de casquettes se levèrent et

1. Victor Fisher, Labour and a gênerai élection, dans VEdinburgh lievicw, octobre 1918. — 2. Pall Mail Gazette citée par Gh. W. Stubbs, Christ and Economies.

des milliers de voix poussèrent trois hourras en l'honneur de « l'homme de Nazareth ».

C'est ce langage que vont entendre les auditeur assidus des « Eglises du travail » [Labour Churches] et des « Ecoles socialistes du dimanche » (Sociali Sunday Schools). Toute une mentalité se forme ains qui étonne et scandalise les socialistes du continent quand ils entrent en contact avec le mouvement ouvrier anglais, qu'il s'agisse du Labour Party, Ides Trs.de Unions, ou de ces coopératives qui, dans leur moralisme rigide, ne vendent pas d'alcool. Un coopérateur français exprimait en termes pittoresques la surprise où l'avaient plongé les mœurs ouvrières britanniques au Congrès tenu à Glasgow en 1913 par l'Alliance coopérative internationale* : « Tout était arrangé conformément au génie du pays ; un bien étrange cortège, moitié carnaval, moitié procession, en tous les cas, traditionnel, inaugura les réjouissances et démonstrations. Toutes les sociétés coopératives avaient envoyé leur cavalerie et leurs camions enguirlandés, entourés de propagande coopérative rappelant la société. Des chars contenaient des employés costumés, en train d'exécuter la spécialité de la société, ou le travail d'un de ses ateliers de production. Ailleurs des « montres » réclames, des pyramides savantes rappelaient les produits en vente. Le tout était encadré de musiques... Le lendemain, le repos dominical laissait chez eux les congressistes. Nous étions bien conviés à quelques services religieux dans les cathédrales ou à l'Armée du Salut, mais nous n'usâmes pas de ces distractions ».

Au grand déplaisir des congressistes français, le discours inaugural à la séance d'ouverture fut prononcé par Lord Gray, ancien gouverneur général du

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