‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 21 sur 37 · E. Poisson, Revue Socialiste, 15 octobre · texte numérisé non relu

E. Poisson, Revue Socialiste, 15 octobre

Canada ; le narrateur s'astreint à un effort d'indulgence : « Nous n'en voulons pas, du reste, à nos amis les coopérateurs anglais, qui raffolent de tout cela. Autre pays, autres mœurs... Pas un dîner, pas un repas sans qu'un pasteur ne l'ouvre par une prière, où on invoque Dieu, tantôt pour assurer au Congrès de bonnes résolutions, tantôt pour la paix universelle, tantôt pour que le repas soit excellent... Pas de série interminable de discours qui ne débute, tout le monde levé, par un toast au King. Et dites-vous bien que tout cela est fait sans malveillance, sans que quiconque mal y pense, tellement c'est l'habitude... » '^ Le socialisme anglais n'a que rarement besoin de se défendre contre l'accusation de vouloir saper les bases de la vie spirituelle de la nation. Toutes les fois que l'occasion lui en est offerte, il proteste avec énergie, et la personnalité de ses principaux chefs suffit à faire retomber l'attaque en lui ôtant toute vraisemblance. La société anglaise, dans les controverses avec les réformateurs qui veulent la transformer, a du moins avec eux un terrain commun, le christianisme : c'est là un fait d'immense conséquence qui n'a pas encore épuisé sa fécondité.

L'esprit socialiste n'est pas plus étranger aux anciens partis anglais qu'aux Eglises et aux sectes.

Ce n'est pas ici le lieu d'étudier la formation et l'évolution des deux grands partis historiques : le tonj et le whirf^ devenus le ronservnteur et le libéral. Mais on comprendrait mal le socialisme anglais si l'on ne tenait compte des particularités qui distinguent ces

1. Réciproquement les délégués anglais aux Congrès internationaux, sont surpris et scandalisés de l'anticléricalisme des Belges et des Français.

partis de ceux qui sur le continent portent le même* nom.

Il y a un parti conservateur, puissamment organisé, mais on ne peut dire qu'il y ait une doctrine conservatrice, résumée en un certain nombre de formules tranchées et impératives. Le conservateur anglais, au pouvoir ou dans l'opposition, ne trouve dans aucun ensemble de dogmes politiques un obstacle qui s'interpose entre la réalité et lui : il reste susceptible de toutes les adaptations souhaitables, voire de toutes les initiatives. Ce conservateur n'est point un « réactionnaire » : il défend, certes, âprement, ses positions; d'ailleurs avec intelligence et avec tout le sens politique d'une aristocratie ancienne habituée à gouverner, à manier les hommes et à concilier les points de vue opposés ; il ne les défend que jusqu'au point où il compromettrait dans une lutte sans espoir de plus grands intérêts que ceux qui sont momentanément en cause ; la « retraite stratégique » de la Chambre des Lords en 1832, sous l'inspiration du duc de Wellington, et en 1911, à l'appel de Lord Lansdowne, relève de ce grand principe de l'art militaire qu'il vaut mieux perdre du terrain que de compromettre la sécurité de l'armée.

Quand les conservateurs anglais ont fait une concession, ils n'essaient point de la reprendre. Ce qui est cédé est cédé. Les luttes et les controverses se déplacent, mais on n'assiste point dans la vie politique anglaise à de féroces batailles autour d'une position lour à tour perdue, reconquise, et reperdue. Lorsqu'un Parlement conservateur succède, après des élections générales, à un Parlement libéral, même s'il jouit d'une grosse majorité, il ne lui vient pas à l'idée d'abroger les lois votées dans la précédente législature ou d'user de mesures de représailles.

Enfin c'est la bonne fortune des Anglais que les

questions dynastiques et les controverses de métaphysique politique ne viennent plus empoisonner les débats de leurs Chambres ni les discussions de leurs journaux. Pratiquement, tout le monde est, depuis la fin du xviii'^ siècle, partisan loyal de la Constitution et delà dynastie, du roi et du Parlement souverain. Personne ne rêve de coups de force républicains ou de conspirations antiparlementaires. Il n'est pas un conservateur pour rêver de monarchie absolue. Et, bien que la Constitution, œuvre lentement édifiée par la coutume, porte la visible trace de deux révolutions, il n'est pas un conservateur pour la répudier, comme, en France, sont condamnés par tant de gens « les faux dogmes de 1789 ».

Le conservatisme anglais, état d'esprit et tendance plutôt que doctrine, fait au socialisme des objections de fait plutôt que de principe ; il est traditionnellement préparé à accepter les mesures socialisantes*. Certes, il ne se souvient guère, étant peu soucieux de doctrines, de l'enseignement d'un Southey, d'un Coleridge ou d'un Wordsworth ; mais il rappelle volontiers la part que ses hommes d'Etat, les Shaftesbury et les Beaconsfield, prirent à l'édification des premières assises de la législation du travail'- : c'est le gouvernement conservateur de Disraeli qui fit voter en 1875 et en 1876 les grandes lois accordant aux ouvriers les libertés syndicales et le droit de grève, et le Congrès des Trade-Unions réuni à Glasgow lui exprima sa n reconnaissance sans limites pour le plus grand bienfait qui ait jamais été octroyé aux enfants du travail ».

Dans le dernier quart du xix^ siècle l'idée sociale affinera dans le parti conservateur par plus d'un

1. Cf. le beau Hvre de Dicey, Law and public opinion in England. — 2. Lord ^lilncr, The nation and the Empire,^. 214.

canal. Ce sont d'abord les héritiers de la tradition de Beaconsfîeld, Lord Randolph Churchill et ses trois mousquetaires du /^ow?^//i Party^ qui travailleront avec énergie à doter le Statuts Book d'une bonne législa- i tion sur les accidents du travail. Randolph Churchill et John Gorst iront plus loin ; ils favoriseront, ils approuveront la création du Labour Party, d'un parti autonome représentant directement les travailleurs et indépendant des anciens partis ^ : tactique politique sans doute, désir d'affaiblir le parti libéral en le divisant, en l'allégeant de ses troupes de choc et de sa clientèle ouvrière, mais aussi expresse reconnaissance des droits du travail, de ses intérêts propres et de la nécessité d'une expression adéquate de ses besoins. \ Plus tard viendront se fondre avec les conserva-' teurs, dans le nouveau parti unioniste, des libéraux et des radicaux éloignés du parti libéral par la politique irlandaise de Gladstone : parmi eux le théoricien et le praticien du « radicalisme constructeur », Joseph Chamberlain, partisan convaincu et heureux réalisateur du socialisme municipal, qui a transformé sa ville de Birmingham par la municipalisation du gaz et de l'eau : il trace en 1894 un programme de réformes sociales pour le parti unioniste; grâce à lui surtout entrera dans la législation, trois ans après, le Workmen's Compensation Act. Les dernières années actives de son existence seront consacrées à une vive campagne contre les doctrines manchestériennes de « laisser-faire » et de « laisser-passer » : pour ébranler le libre-échange dans la politique commerciale, il n'hésitera pas à en contester la légitimité dans la vie nationale au nom des droits du travail -. Un autre unioniste, jeté dans la politique par la

1 . Cf. Winston Churchill, Lord Randolph Churchill. — 2. Joseph Chamberlains speeches, 2 vol. Londres.

volonté de sauvegarder l'unité de l'Empire britannique qu'il a personnellement contribué a accroître, Lord Milner, très favorable au socialisme municipal et au socialisme d'Etat, reprend à sa manière, à cinquante années de distance, ce que Disraeli appelait jadis r « éducation du parti conservateur »i.

Certes, ces tendances sont contrariées dans le monde unioniste, surtout depuis que sont venus se joindre aux milieux ruraux, où se recrutait autrefois Je parti conservateur, des éléments industriels et commerçants dont l'interventionnisme et le socialisme menaient directement les intérêts. Mais elles restent un ferment actif, un facteur puissant d'adaptation aux nécessités nouvelles. Elles laissent la porte ouverte à la socialisation progressive de la vie nationale, dans la mesure du possible et du nécessaire.

L'évolution d'une importante fraction du parti libéral vers une sorte de socialisme pratique et imprécis est moins facile à expliquer. En lui-même le libéralisme anglais était aussi opposé que possible aux tendances socialistes. Qu'il fût démocratique, ses plus fervents adeptes ne le prétendent pas-, qu'il fût étroitement bourgeois, taillé à la mesure des intérêts des manufacturiers et des négociants et de leurs intérêts, on ne le conteste plus guère ; qu'il ait repoussé avec une extraordinaire obstination les plus légitimes exigences des travailleurs et les premières tentatives faites pour en améliorer le sort, les faits le prouvent. On ne peut pas oublier l'ardeur inquisitoriale avec laquelle certains de ses représentants savaient retrouver, au fond de tout projet de réforme sociale, l'hérésie socialiste elle-même. Cobden, Bright, Gladstone, dans la mesure fort restreinte où ils con-

1. The nation and the Empire. — 2. Ainsi Morley, Life of Cobdeny édition populaire, p. 395.

mirent quelque chose des idées nouvelles sur l'orga-l nisaiion du travail et de la propriété, partageaienj l'opinion sommaire d'un autre libéral illustre, Macaul lay, sur « le fouriérisme, le Saint-Simonisme, U socialisme ou tout autre de ces ismes dont le vn nom anglais est brigandage »i.

Il n'y a guère de traits communs entre le « libéralisme constitutionnel de Fox, le libéralisme économique de Gobden, et le nouveau libéralisme collectiviste de M. Lloyd George »2.

Le libéralisme anglais contemporain est un nom commun qui recouvre des réalités bien diverses : à côté d'hommes comme Lord Morley, qui pense en 1918 exactement comme un Gobden pensait en 1858, on trouvait dans le parti libéral des hommes comme Sir Léo Ghiozza Money qui s'intitulait franchement « collectiviste » ^. Mais la doctrine moyenne qui a cours dans le parti n'est aujourd'hui ni manchesté-j rienne ni collectiviste. Elle est socialiste dans lej même sens très général que le travaillisme anglais! proprement dit, dont elle ne se distingue guère. Elle| s'exprime dans les ouvrages d'un Hobhouse, d'un Herbert Samuel, d'un Winston Ghurchill, dans les lois proposées par les gouvernements Asquith et Lloyd George.

" « Le droit au travail et le droit à un living icage (à un salaire qui permette de vivre), sont tout aussi respectables que les droits de la personne ou de la propriété », écrit L.ï. nobbousc^ qui par ailleurs voit le principe de ce libéralisme nouveau dans Vequality of opportunitij : il ne s'agit pas de rendre tous lesj

1. Macaulay, Speeches, on réélection to Parliament, 2 nov^ j§52. — 2. W. Lyon Blease, Ashort history of Enr-lish Libéra-^ lism, Londres, 1913. — 3. Sir L. Ch. Moncy n'a adhéré au Labour Parly qu'en 1918, à l'occasion des élections générales où il a d'ailleurs été battu. — 4. Liberalism, 1911, p. 159.

hommes égaux, mais de donner à tous des possibilités égales de manifester et de développer leurs facultés^.

C'est au même principe que se réfère l'ancien ministre libéral Herbert Samuel 2 : « De tous les obstacles, dit-il, qui s'opposent à la marche d'un homme vers de bonnes conditions de vie, et de tous les maux que la politique peut aider à combattre, il n'en est pas de plus formidable et de plus grave que la pauvreté. Notre premier principe conduit clairement et directement à une politique de réforme sociale. Quiconque admet que le devoir de l'Etat est i'assarer, dans toute la mesure où il le peut, toutes les conditions de la meilleure existence possible, 3elui-là ne peut refuser d'accepter cette autre proposition, que c'est une des parties essentielles d'une Donne politique de diminuer les causes de la pauvreté 3t d'en alléger les effets ».

Winston Churchill aboutit aux mêmes conclusions orsqu'il confronte le libéralisme et le problème 50cial3 : u Je pense qu'il est de notre devoir d'em- :)loyer la force et les ressources de l'Etat à arrêter iet effroyable gaspillage, non seulement de bonheur lumain, mais de santé et de puissance nationales, qui >e produit lorsque le foyer d'un travailleur, qu'il a nis des années à édifier, est détruit et dispersé par m long chômage, par la mort, par la maladie ou 'invalidité du chef de famille. »

Ainsi revit, dans le parti de Cobden et de Bright, le ;ocialisme sentimental ^ des « utopistes » de la prenière moitié du xix® siècle.

1. Ibid, p. 24, 130. — 2. Liberaiism, p. 8. — * 3. Liberalism <nd the Social Problem, p. 310. — 4. Cf. Lord Rosebery {The ■udget, Londres, 1919, p. 30) : « Ce budget (de Lloyd Georges) e donne pour une mesure libérale... S'il en est ainsi, je ne uis dire qu'une chose, c'est que c'est un nouveau libéralisme

re

Le travaillisme du Labour Party et le libéralism social puisent aux mêmes sources et se développen dans le n?ême milieu, ce qui rend assez compte d leurs analogies nombreuses. Leur commune doc trine peut se résumer adéquatement dans les parole d'Arnold Toynbee : « Voici comment je comprend la foi radicale. Nous n'avons pas abandonné notre antique confiance dans la liberté, la justice, le sel help. Mais nous prétendons qu'en certaines circons; tances le peuple ne peut pas suffire à s'entretenir, e que l'Etat, représentant directement la nation entière;^ a le devoir de venir à son aide. Nous mettons à cetti intervention trois conditions : son objet doit être d'une capitale importance pour la société; elle doi pouvoir être facilement opérée; cette ingérence n doit, enfin, pas diminuer l'initiative et la confianc en soi. Nous différons du « socialisme tory », car nous préconisons un gouvernement non pas paternel, mais fralernel; nous nous séparons du socialism continental en ce que nous répudions toute violene et confiscation. Tout en étant contraints d'admettr la nécessité de Faction de l'Etat, nous y joignons un foi ardente dans le devoir et une profonde idée de 1^ vie spirituelle 1 ».

et non pas celui que fai appris à connaître et pratiquer sous plus hauts auspices, sous celui qui n'était pas seulement le ph grand libéral, mais aussi le plus grand financier de ce pays! Gladstone ».

1. Cité par Priée, A short history of political economy England from Adam Smith to Toynbee, Londres, 1905, p. 196- — Cf. William Oualid, Le libéralisme économique en Angleterre^ Paris, Jouve, 1906.

e Labour Party phénomène spécifiquement anglais; ses éléments constitutifs et sa formation. — La représentation parlementaire des syndicats ouvriers. — Les anciennes doctrines socialistes : le Ghartismc et son échec ; le socialisme agraire, le socialisme coopératif et leurs survivances. — Les essais d'acclimatation du marxisme : raisons multiples et profondes de leur échec. — La Fabian Society et le socialisme fabien. — Le socialisme diffus de l'Independent Labour Party. — Le Labour Party est-il socialiste? — Essai de synthèse du travaillisme : un socialisme démocratique, solidariste et antirévolutionnaire; les limites du collectivisme.

Si l'on définit le mouvement socialiste par l'accepation et la mise en œuvre de la lutte des classes, il l'y a guère que le Briiish Socialist Party qu'on ait e droit d'y rattacher, avec ses effectifs restreints et a minime influence : jamais encore il n'est parvenu . envoyer aux Communes un seul député. Mais l'Inernationale marxiste, en dépit de ses principes auxquels il est apporté dans le cas de l'Angleterre une jotable dérogation, admet comme représentants de i classe ouvrière britannique les délégués du Labour *arly, lesquels ne se sont jamais liés à un programme e lutte de classes.

Le Labour Party — parti du travail — est un hénomène spécifiquement anglais. II ne ressemble i par sa constitution ni par son esprit à la Sozialde-

mokratie allemande ou au Parti socialiste unifié français. Sa structure est complexe, l'histoire de son développement sans analogue dans tout autre pays, si ce n'est, en une certaine mesure, dans les colonies britanniques d'Australie et de Nouvelle-Zélande.

Le Labour Party est déconcertant pour les socialistes du continent. Ce n'est pas à proprement parler un parti socialiste; il n'astreint pas ses membres une profession de foi socialiste; nombre d'entre eu sont même hostiles au socialisme. Ce n'est pas no plus absolument un « parti ouvrier » parce que, s la grande majorité de ses adhérents sont des travail leurs manuels ou des employés, il comprend de organisations qui n'exigent pas de leurs cotisants 1 qualité de salariés. Et c'est enfin, si paradoxal que 1 chose puisse paraître^ un parti sans programme.

Le Labour Party s'est formé par agrégation d'éléments hétérogènes rapprochés par les circonstances de fait, non autour d'une doctrine d'avance fixée par un théoricien. Son évolution est singulière, difficile à suivre, produit des circonstances plus que du dessein délibéré. Par sa croissance lente, son développement spontané, autant que par ses [méthodes d'action et son esprit, il est un produit typique du' milieu anglais et de la mentalité britannique.

Les historiens ont souvent noté qu'il est difficile dé fixer la date exacte de l'origine de la plupart des institutions britanniques. Bien que le Labour Party soit jeune, sa formation présente la même indéter mination.

En 1918 seulement, à la veille des élections gêné raies, une tentative a été faite pour donner au Laboui Party britannique une constitution analogue à celli des partis socialistes du continent, laquelle a généralement pour base l'existence de sections se recrutan directement dans la population. Cette innovation

issez mal accueillie des trade-unionistes qui constiuent la masse du Labour Pariy^ n'a été appliquée jue d'une manière incomplète; rien n'indique qu'elle îoive réussir. On a le droit de s'en tenir à la consitution du Parti tel qu'il fonctionna jusque dans les lerniers mois de 1918.

A ce moment il n'existait point de sections du Labour Parti/, Celui-ci était un ensemble complexe brmé des membres des Trade- Unions (syndicats) iffiliées, des membres de deux sociétés socialistes, a Fabian Society et VLidependent Labour Party^ et les adhérents d'un certain nombre de Trade Councils Lssez comparables à nos Bourses du Travail. Pour lonner une idée de l'importance numérique relative le ces éléments, disons qu'en 1910 le Labour Party ;omptait 1.430.539 membres des Ïrade-Unions cotiantes, 28.000 membres de Y Lndependent Labour Party il 3.377 membres de la^ Fabian Society. Les marxistes lu British Socialist Party restaient en dehors d'orgalisations qui toutes leur paraissaient à bon droit ontraires au principe de la lutte des classes et à orthodoxie internationaliste *.

Pour la clarté de l'exposé, il faut brièvement léçrire la coalescence de ces éléments, la formaion du corps du Labour Party -^ il sera nécessaire de evenir ensuite en arrière, pour indiquer l'origine et a nature de chacun d'eux.

Pendant longtemps les irade-unionistes, les ouvrier^ yndiqués, se désintéressèrent de la politique ou, Drsqu'iis usaient des droits que leur avait conférés 1 législation électorale, de plus en plus large u XIX* siècle, ils votaient au gré de leurs conceptions

1. Plus précisément le British Socialist Party, qui s'appelait ors Socialdemocratic Fédération, s'est retiré du Labour epresentation Committee, forme première du Labour Party, 1 1901.

particulières et surtout de leurs convictions religieuses. Aux élections de 1874 pourtant, le ministère libéral de Gladstone ayant remis en vigueur une loi qui en fait aboutissait à faire de la grève un délit, il se mirent dans beaucoup de localités aux côtés de conservateurs et contrimièrent à la défaite des libé r^ux. Pour la première fois, pourtant, entrèrent a Parlement 1 deux ouvriers libéraux : l'un d'eux Thomas Burt, élu député de Morpeth par les mineur du Northumberland, dont il était le secrétaire, devai rester au cours d'une longue carrière parlementaire fidèle à la bannière du radicalisme libéral; il écrivait en 1887 à ses électeurs : « Je suis candidat ouvrier et radical; ce dont les ouvriers ont besoin, ce n'est pas d'une représentation de classe..., la politique la plus sage pour nous est de travailler sérieusement efl avec entrain, de concert avec le parti radical » W^ lorsque fut fondé le Labour Party, Burt refusa d'y adhérer. Burt et un autre trade-unioniste radical, Henry Broadhurst, participèrent, dans des postes secondaires, à des ministères libéraux. De même devaient rester libéraux, jusqu'au bout, des représentants des trade-unions comme Richard Bell,' secrétaire des employés de chemins de fer, membre du Comité parlementaire du Congrès des Trade- Unions, et député de Derby, comme William Abraham, président de la Fédération des Mineurs de la Galles du Sud, trésorier de la Fédération des Mineurs de Grande-Bretagne et député du Glamorganshire : comme William Randal Gremer, fondateur de VAmal-% gamated Societij of Joiners.

Les élections de 1880 envoyèrent au Parlement, trois trade-unionistes ; en 1884 onze furent élus, aux, élections de 1892 quinze, dont le métallurgiste John

1. Cf. A. W. Humphrey, A history of Labour Représentation, Londres, Gonstable, 1912.

lurns et le mineur Keir Hardie, socialistes mais élus omme libéraux. En 1885, la Socialdemocratic Fedeaiion marxiste avait présenté deux candidats qui 'obtinrent qu'un nombre ridicule de voix. En 1894, ^eir Hardie fonda VIndependent fMhour Party qui 'était d'ailleurs pas un parti expressément socialiste, .ce moment les députés trade-unionistes, qui votaient u Parlement avec le parti libéral, portaient dans le irf^on politique le nom de lih-lah.

MaisTidée d'une représentation proprement ouvrière u Parlement faisait des progrès. En septembre 1899 i conférence syndicale de Plymouth repoussa l'idée e la lutte des classes, et en même temps se prononça our la création d'un groupe de députés ouvriers prêt

travailler d'accord avec quiconque chercherait à

influencer la législation conformément aux intérêts es ouvriers ». Une circonstance accidentelle avait jntribué à rendre les trade-unionistes moins dépenants du parti libéral : la mort du vieux Gladstone, du grand old man » dont le prestige personnel et reliieux était très grand auprès des ouvriers non-con- )rmistes en dépit de son^manchestérisme attardé; acun de ses successeurs, ni M. Asquith, ni John orley ni sir William Harcourt, ni Lord Rosebery 'avait le cœur des ouvriers^.

Pourtant de la conférence syndicale de Plymouth e sortit pas un jjarti, mais simplement un groupe iiquel pouvaient adhérer des députés ouvriers sociastes, des libéraux, voire des conservateurs ; bien ue les socialistes n'eussent à la Conférence que 3 voix sur plus de 600 voix trade-unionistes, un )cialiste, J. Ramsay Macdonald, fut élu secrétaire du DU veau groupe.

En 1903 des élections partielles firent entrer à

1. Cf. Keir Hardie, The I. L. P. programm dans XIX th. •ntury, 1839, I, p. 120.

Westminster d'importants leaders de trade-unions] Will Grooks, élu à Woolvvich, et Arthur Henderson Durham. Cette même année la Conférence de New^ castle décida, après de vifs débats, la création d'un( sorte de parti indépendant; mais le mot de paiH^ n'était pas encore prononcé : il n'était question qu( d'un Labour Représentation Commitiee.

Eq 1905 le parti comprenait 158 trade-unions el

2 sociétés socialistes {I.L.P. et Fobian Society)^ avec 921.280 membres, plus 73 Trade Councils : dans son Comité exécutif siégeaient 9 trade-unionistes et

3 socialistes. En 1906 enfin, il changea son nom de Labour Représentation Committee en celui de Labour Party et il présenta aux élections 50 candidats^ dont 23 furent victorieux : il y avait là, à côté de socialistes des hommes qui, dans le Labour Party, restaient des libéraux; le leader fut le fondateur de VIndependent Labour Party ^ Keir Hardie. En 1908 furent élus, dans des circonstances qui donnèrent à ces élections un grand retentissement, deux socialistes, PeteCurran à Jarrow, et à Colne Valley Victor Grayson, socialiste révolutionnaire, apôtre fanatique de la guerre sociale : ce dernier n'adhéra pas au L.abour Party, eut ,de violentes altercations avec le groupe parlementaire au3 Communes auquel il reprochait son opportunisme, el subit un échec complet aux élections de 1910, oÙ' furent nommés 40 membres du Labour L^arty.

On a déjà vu se dessiner les rapports, si difficiles; définir, entre le Labour Party et le socialisme. Il fau étudier tour à tour chacun des éléments dont l'en semble constitue le Labour Party, et aussi ceux qn n'y sont pas entrés ou n'ont pas pu y rester.

De l'ancien mouvement socialiste ou socialisai] de la fin du xviii' et de la première moitié du xix®

LE SOCIALISME EN AAGLETERrxE. — LE MOUVEMExXT 175

n'y a aucun passage direct au mouvement socialiste contemporain. Du socialisme agraire de Spence et d'Ogilvie, du Chartisme de 1840, du socialisme coopératif d'Owen et de Thompson il ne subsiste aucun représentant ; il n'en est resté que des suggestions encore agissantes et un certain esprit général qui est loin d'avoir complètement perdu sa vertu.

Le socialisme agraire revit dans le mouvement [^eorgiste et la propagande pour la nationalisation du sol. La formule d'Henry George : « nous n'avons pas besoin d'exproprier directement le landlord, il suffit de le taxer à mort » a fait fortune. En vain l'on a essayé de nier que le Chancelier de l'Echiquier Lloyd George s'en soit souvenu en élaborant le fameux budget de 1909. origine du grand conflit constitutionnel entre les Communes et les Lords ^.

Le Chartisme est un mouvement complexe dont la signification et l'importance historiques restent discutées. L'opinion la plus répandue 'aujourd'hui en Angleterre est qu'il agit surtout négativement, par son complet échec, en dégoûtant la classe ouvrière pour longtemps de toute action politique, et pour toujours peut-être de l'emploi de la violence et de la tactique du « tout ou rien ». Dans leur grande Histoire du trade-unionisme S. et B. Webb passent très rapidement sur le Chartisme^ auquel ils dénient tout caractère ouvrier; W. Morris et B. Bax ne découvrent chez les Chartistes « aucun soupçon de l'importance et du but final du socialisme »-. Mais les Webb sont revenus à une plus juste appréciation du Chartisme lorsqu'ils écrivent ^ que « l'agitation Chartisle pour la démocratie politique, qui domina les préoccupations de la

1 . Cf. Paul Ilamcllc, La querelle des Communes et des Lords, Paris, Pion, 1913. — 2. Socialism, ils groicth and outcome, 1908. — 3. Kxamen de la doctrine syndicaliste, dans le supplément au numéro d'août 1912 de The Crusaàe.

classe ouvrière anglaise de 1839 à 1848, eut toujoun pour mobile dernier l'espérance de transforme la démocratie politique en une démocratie indus trielle ». Et de même quand ils constatent* qu' « ave l'écrasement du Ghartisme en 1848 toute agitatio sérieuse ayant un caractère socialiste prend fin, e que pendant trente ans les aspirations populaires, e Angleterre, se traduisent dans le développement des Trade-Unions, les progrès de la coopération et enfin la campagne purement politique pour le droit d'élire des membres au Parlement ».

Que le Ghartisme ait été une agitation confuse et sans cohérence doctrinale, c'est certain. La People's Charter de 1838 fut avant tout une revendication de droits démocratiques (suffrage universel, vote secret, abolition du cens d'éligibilité, péréquation des circonscriptions, réélection annuelle des Gommunes, indemnité parlementaire) préparée dès 1776 et 1780 par les revendications analogues de John Cartwright et du duc de Richmond^. Bien que s'associant à l'opposition d'Owen et de ses disciples contre la nouvelle poor lawy et à leur lutte pour la journée de 10 heures, les Ghartistes se prononçaient pour la libre concurrence et leur « Gonvention » de 1839 déclara intangible la propriété privée. Le Ghartisme s'opposait beaucouq plus nettement encore aux tradeunionistes qui, uniquement préoccupés d'augmenter, leurs salaires, se détournaient de toute action poli-1 tique.

Pourtant le Ghartisme a été dans l'ensemble un mouvement de classe. Sans doute, la première année,

i. Socialism in England, p. 19.

2. Carlwriglit, The législative rights of the Commonalty vindicated; le discours du duc de Richmond à la Chambre des Lords est cité comme précédent dans la préface de la première édition de la People's Charter.

les éléments bourgeois démocratiques groupés dans la Birmingham political union de Thomas Atwood y jouèrent un rôle important, mais ils se retirèrent dé la Convention de 1839 et la tentative faite en 1842 à la Sticrge Conférence pour les rallier ne réussit point. Le vocabulaire des pamphlets et des discours chartistes est un vocabulaire de lutte déclasses: il n'y est point seulement question du « travailleur », des « fils du travail, producteurs de la richesse », de la « multitude », de « la voix des millions d'hommes industrieux » ; on y voit flétris aussi « toute la tribu des propriétaires fonciers », les « nababs militaires et les hobereaux avides », les « mercantis », les « marchands de camelote », « scélérats qui boivent la sueur du peuple, rongent sa chair et lampent le sang de ses enfants », etc. Par moments aussi les revendications économiques et les protestations contre l'état social affleurent à la conscience des orateurs et des pamphlétaires : « Les classes supérieures, écrit la^Working Mcn's Association aux ouvriers belges, ont organisé leurs institutions de façon à aveugler et à dominer les masses ; leurs lois sont faites pour perpétuer leur puissance et sont appliquées de manière à susciter une crainte respectueuse à l'égard de la force qui fait les fortunes, de l'hérédité végétant d^ns l'ignorance et de la richesse injustement acquise... Maintenant nous voyons l'injustice pratiquée envers nous, nous sentons l'esclavage dont nous n'avons pas encore la force de nous délivrer. Notre émancipation n'aura lieu que lorsque les connaissances se seront répandues dans les classes ouvrières de toutes les nations et y auront produit les résultats qu'il en faut attendre, et ces résultats seront de nous faire voir notre vraie position dans la société, de nous faire saisir qu'étant les producteurs de la richesse nous avons droit les premiers à sa jouissance. »

Le Ghartisme fat pour quelques-uns de ses propaA gandistes un mouvement social plus encore que politique. « Le Ghartisme, mes amiS; dit l'un d'eux, ne poursuit pas un but politique. Il ne s'agit pas de vous donner le droit de suffrage. Le Ghartisme est avan tout une question de couteau et de fourchette ^ ; la^ Gharte que nous voulons, c'est un bon logis, de bonne nourriture, de bonne boisson, de hauts salaires et de bonnes journées de travail. ».

Ge n'est pas cfe programme réaliste qui éloigna du Ghartisme les ruasses ouvrières : elles s'efforcèrent avec succès de le' réaliser, au cours du xix^ siècle, par le trade-unionisme et par la coopération. Ge qui causa l'échec du Ghartisme, c'est la prédominance des revendications politiques sur les réclamations d'ordre économique ; c'est la préférence donnée à l'agitation politique sur l'action professionnelle et l'organisation économique; c'est surtout le radicalisme de ses méthodes et la brutalité de son langage, la prédilection manifestée par plusieurs de ses chefs pour la violence et la révolution, pour la/)/? /y^/ca/ force. L'esprit du Ghartisme était étranger aux instincts profonds et aux traditions de la race; il paraissait plutôt importé du continent, inspiré du jacobinisme français, que sorti du sol même de l'Angleterre ; parce qu'il était, si peu anglais, si unenglish, il ne put réussir à exploiter une situation politique et économique pourtant singulièrement troublée; et après avoir attiré l'attention générale par de bruyantes manifestations, il s'évanouit d'un jour à l'autre, pour ainsi dire sans laisser de traces.

1 . Discours prononcé par le prédicateur méthodiste Stephens à Kersall-Moor près de Mancliester, devant 200.000 personnes. On ne peut pas ne pas penser à la célèbre formule :«. Sozialismus ist Magenfrage, le socialisme est une question: d'estomac.

LE SOCIALISME El\ ANGLETERRE. — LE MOUVEMENT 179

Plus durable et profonde aura été l'action d'Owen et du socialisme coopératif de la première moitié du xLx" siècle. Elle a mis sa marque à jamais sur le mouvement socialiste britannique. L'idée de coopération y reste encore aujourd'hui dominante, et c'est en elle à coup sûr qu'il se résume le plus exactement et le plus complètement ; ce que l'on retrouve au fond de son action, c'est la notion de la coopération conçue comme instrument de transformation radicale du régime ; la notion de la rénovation de la société économique par le principe coopératif généralisé,

L'owenisme n'est pas uniquement cela — longue fut la carrière de Robert Owen et multiples les avatars de sa pensée — mais c'est par là seulement qu'il a agi.

Owen se déclarait l'adversaire de toutes les religions, et l'adhésion pratique qu'il donnait à la philosophie sensualiste ne contribua pas médiocrement à lui susciter des hostilités et à éloigner de son œuvre des sympathies. Néanmoins le socialisme d'Owen est un socialisme essentiellement moral et, quoiqu'il en ait, religieux. Même quand il n'admit plus aucun dogme, quand il aima à se faire appeler par d'enthousiastes disciples le « grand-prêtre de la raison », il resta le petit garçon de treize ans qui, employé chez Mac Griffog à Stamsford, écrivait au premier ministre Pitt pour lui demander de faire plus strictement respecter le jour du Sabbat ; on a pu dire que « cette lettre à Pitt commence la série de discours et de pétitions qu'il adressa toute sa vie à tous les souverains et ministres de l'Europe*. )»

Tout le système d'Owen, ou plutôt tous les systèmes qu'il mit sur pied aux diverses époques de son apostolat, sont destinés à préparer l'avènement du Nouveau Monde moral, « un monde où le mensonge sous aucune forme n'aura plus de raison d'être, où l'argent

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