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S. et B. Webb, Examen âe La doctrine syndicaliste

rands de Rochdale englobe aujourd'hui deux million et demi de coopérateurs, représentant avec leurs familles plus de huit millions d'hommes, gérant un capital qui se montait avant la guerre à 1250 millions| de francs, possédant à Londres des maisons de cinq! étages, à Manchester les grands entrepôts de Balloon-I Street, les magasins centraux de Queen-Street, les usines de confitures de Middletow^n, l'immense imprimerie de Long-Side, la savonnerie d'Irlam, etc., donnant du travail à plus de 120.000 ouvriers et employés.

Ce qui a fait le succès du socialisme coopératif, c'est le goût et le génie des affaires si développés dans la c< nation de boutiquiers », associés à la religiosité et à un idéalisme actif comme chez ces marchands puritains du xyif siècle qui ont fait la prospérité de Manchester et de Birmingham.

Des traces non dosables de socialisme agraire, de chartisme, de coopératisme, voilà ce qui subsistait de socialisme en Angleterre vers l'année 1880. Le mouvement ouvrier est alors tout entier contenu dans le mouvement syndical, dans le Trade-Unionisme. Bien que celui-ci constitue aujourd'hui les cadres, les effectifs et toute la force du Labour Party, il n'a en lui-même rien de socialiste : bien plus, on peut dire que jusqu'en 1885 il n'a aucun contact avec le socialisme.

Le Trade-Union est « une association permanente de salariés qui se proposent de défendre ou d'améliorer les conditions de leur contrat de travail » *. Un tel organisme peut jouer dans les cadres de la société

1. s. et B. Webb, Histoire du trade-unionisme, trad. Métin. p. 1.

« capitaliste » sans en mettre en question les bases fondamentales et sans se mêler en rien aux luttes politiques : de fait, les Trade-Unions ne prirent aucune part à l'agitation chartiste. « Le mouvement syndical constitue, de 1830 à 1880, la réaction spontanée du peuple ouvrier et son effort de reconstruction organiqiie : effort de sagesse instinctive et expérimentale, où la théorie n'a aucune place. Au contr9,ire, c'est en renonçant aux vagues ambitions théoriques d'un moment que les Unions se sont élevées sur des assises solides et durables » *.

Pendant de longues années le trade-unionisme anglais fait l'admiration des économistes par sa prudence, son esprit pratique/son indifférence à tout ce qui n'est pas intérêt coopératif. La Trade-Union est baptisée par un Allemand « organisme de paix sociale » 2. Au cours d'un séjour en Angleterre Taine remarque ^ que « quant à la Révolution sociale, les ouvriers anglais... refusaient de s'engager dans une ligue pour l'abolition de l'intérêt, la destruction du capital individuel, etc. Cela est trop abstrait^ trop général. Ils font des strikes (grèves), rien de plus, et pour augmenter de tant de pence leur salaire journalier. » Prins note avec satisfaction ^ qu' « on a vu les délégués ouvriers de l'industrie cotonnière anglaise se déclarer contre la journée de huit heures en invoquant les nécessités de la lutte contre la concurrence étrangère, et le vieux mineur Burt... affirmer devant l'Union des Mineurs du Northumberland, dont il est le chef, que l'industrie houillère est soumise à des conditions variables, que les actions des mines de charbon sont moins sûres que les fonds d'Etat, qu'il

1. L. Cazamian, h' Angleterre moderne, Paris, Flammarion, 1911, p. 167. — 2. Schulze-Gœvernitz, Zum sozialen Frieden, Leipzig, 1890. — 3. Correspondance, t. 111, p. 125. — 4. Vorgalisation de la liberlé, p. 145.

est par conséquent de l'intérêt des ouvriers auta que des industriels que ces actions donnent un divi dende supérieur à la rente anglaise. »

Karl Kautsky, d'autre part^ dépeignait les ouvriers^ anglais comme de « petits bourgeois » sans idéal, ea pleine décadence morale et intellectuelle, gaspillanj bêtement leurs loisirs au jeu du football et au| courses, et n'aspirant à rien de plus élevé qu'aul livres sterling ^.

Seulement ce trade-unionisme conservateur n'étai| pas l'applicalion d'une théorie conservatrice. Tout spontané et tout pratique, il était de sa nature même de changer de méthodes si les circonstances changeaient. Bien adapté à une période de grande prospérité industrielle, il devait se modilîer quand les crises économiques des années 1883 et suivantes vinrent rendre plus difficile la situation de leurs membres et plus âpre la résistance des patrons.

De cette époque aussi date un changement de grande importance dans la composition de la masse des syndiqués. Jusque-là les trade-unions se recrutaient à peu près exclusivement parmi les ouvriers « qualifiés » {skilled)^ à l'exclusion des aides et des manœuvres. Ces ouvriers à forts salaires payaient des cotisations élevées; les caisses de réserves de leurs Trade-Unions étaient pleines ; la Trade-Union jouait avant tout le rôle de Société de secours mutuels, assurant ses membres contre les décès, le chômage, l'invalidité. Ses dirigeants et ses adhérents, conscients d'ailleurs de la dignité sociale que leur conférait leur valeur professionnelle, se montraient peu enclins à risquer dans des agitations révolutionnaires, voire dans des grèves, l'encaisse qui garantissait leur avenir. La constitution de syndicats d'ouvriers non qualifiés vint apporter

1 . Kautsky, Réformes sociales et révolution sociale, trad. fr. Mouvement Socialiste, 15 octobre 1902, p. 1890.

ans le mouvement trade-unioniste des tendances et es éléments nouveaux : pour cette plèbe ouvrière loins bien payée, pourvue d'emplois moins stables t de lâches moins considérées, il ne pouvait être uestion ni de hautes cotisations ni de caisses de ecours bien remplies; le « nouvel unionisnoe » qu'elle outenait s'attaquait à la conception du syndicat ociété de secours pour s'altacher à la notion du yndicat organe de lutte. C'est à l'Etat qu'elle demanait de se charger des assurances sociales dont la esponsabilité empêchait à ses yeux les Trade-Unions e jouer le rôle militant qui leur incombait.

Le trade-unionisme contemporain participe de ces ues opposées ; il est plus agressif que celui des 860 ou 1870; mais il garde, surtout dans les grandes édérations d'ouvriers qualifiés, beaucoup de l'ancien sprit corporatif.

Du reste, le u nouvel unionisme » n'aurait pu Qodiher si profondément les méthodes des syndicats i son éclosion ne s'était produite au même moment u'une floraison nouvelle des idées socialistes.

Ce fut le marxisme allemand qui d'abord maniesta son existence. Karl Marx avait vécu à Londres (lus de trente ans: il y avait entretenu des relations vec plusieurs trade-unionistes londoniens et quelques survivants du chartisme ; il avait essayé d'exerer une influence directe sur la politique anglaise^, lais son action avait été nulle sur le mouvement yndical ; ceux-là mêmes des ouvriers anglais qui .valent adhéré à l'Association internationale des ravailleurs y voyaient surtout un moyen d'empêcher 'immigration d'ouvriers étrangers- mal payés qui oueraient le rôle de briseurs de grèves. Et lorsque 'Internationale fut disloquée à la suite des préten-

1. Cf. E. Laskine, V Internationale et le pangermanisme, p. 45.

tions de Karl Marx à l'hégémonie, le Conseil fé-i' déral anglais se prononça énergiquement contre^ Marx K i.

Les tentatives faites après la mort de Marx pour;; acclimater ses doctrines en Angleterre ont également échoué bien qu'il y ait été dépensé beaucoup d'obstination et d'argent. L'insuccès du gendre de Marx, Edward Aveling, et surtout de propagandistes et de savants comme Henry Hyndman et Belfort Bax, a certainement une signification profonde. Encore faut-il observer qu'en dépit de son adhésion théorique aux principales thèses économiques du marxisme, Hyndman ne put jamais ni s'entendre avec Karl Marx et Engels, ni se plier aux directions marxistes ; et que le marxisme de Bax a été jugé hétérodoxe par les conservateurs allemands de la pure doctrine, tels que Kautsky 2. L'influence de la Socialdemocratic Fédération,'puis du British socialist Party est, selon le mot de M. Lloyd George^, « pratiquement nulle ».

Les causes de cet échec du marxisme en Angleterre sont d'ordre très général, ou tiennent à la structure de la doctrine marxiste. Jj

La plus importante de beaucoup est la faible réceptivité de Vesprit anglais aux idées étrangères. Qu'il s'agisse de littérature, de droit, de philosophie ou de politique, les Anglais sont peu accessibles aux in- \ fluences du dehors : c'est ce qui donne à tout leur développement intellectuel et social un caractère si original. « Les AnglaiS;, a écrit Burke, n'empruntent ï qu'à eux-mêmes. » Leur traditionnalisme inné, leur | sens et leur goût de la continuité historique y trou- 3 vent leur compte: ils cherchent l'aliment nécessaire \ à leur pensée, à leur besoin même de réformes, non J

1. Ibid.y p. 116. — 2. Cf. E. Laskine, Le socialisme national, '^ p. 188. — 3. Dit à E. Guyot, Le socialisme et révolution de r Angleterre contemporaine, p. 13.

ms des randonnées à travers des idéologies exoques, mais dans l'approfondissement de leur passé. La Bible d'une nation, c'est son histoire », dit Carie.

De même que le cosmopolitisme suppose l'indiffémce pour la tradition nationale, la vivacité du sens 'slorique, si puissant chez les Anglais, entraîne écessairement un certain repliement de la nation sur le-même.

C'est parce que « le passé ne meurt pas en Angle- :rre », parce que « nul peuple ne tient au passé par aussi nombreuses racines » que son individualité est forte : « la race anglaise, a-t-on pu dire, ne s'associe .mais avec aucune autre ni parles intérêts ni par les lées ; elle est absolument inhabile et antipathique à î travail d'assimilation * ». Il n'est pas de groupe ;hniquedont la pensée ait, depuis trois siècles, subi un si faible degré l'influence des civilisations étran- ^res^. Dès le Moyen Age, les Anglais s'isolent auint qu'ils peuvent du reste de la chrétienté, jusqu'au loment où ils accompliront le divorce avec l'Europe itholique : « délibérément, ils restent à l'écart du între, du grand courant des idées, de la lumière et 8 la chaleur de la civilisation européenne » ; à l'unité lédiévale ils préfèrent leur indépendance, leurs couimes et leurs intérêts propres. « Marcher son chelin, penser sa pensée, conduire seul ses affaires, c'est )ut ce que demande un Anglais ^ ».

La propagande marxiste se heurta d'abord à cette mcière antipathie pour les formules importées. D'autre part, le marxisme était fort mal adapté aux

1. Léon Faucher, Etude sur l'Angleterre, Paris, 4855, t. I, . XXI, X et xi; t, II, p. 113. — 2. Simon Patten, The deve- \pment of English thought^ New- York, 1899. p. v. — 3. W. Maceill Dixon, Poetry and national character, Cambridge, Univerty Press, 1915.

exigences et aux habitudes de l'esprit anglais celui-ci ne pouvait s'intéresser à ce système abstraî taillé sur le patron de la dialectique hégélienne Faute de la préparation philosophique requise, il es douteux que même les « marxistes » anglais aien bien saisi la logique et Funité du système. L'on i souvent considéré William Morris comme un marxiste parce qu'il fut un des principaux militants de la Socialdemocratic Fédération^ mais Morris a dit lui-même que lors de son adhésion, il ignorait à peu près tout de Smith et de Ricardo ; qu'il ne connaissait du socialisme qu'une critique de Fourier par Mill; qu'il avait essayé de lire le Capital de Marx, mais que « les lettres dansaient une sarabande devant lui », et que Y Utopie du vieux Thomas Morus avait eu sur lui beaucoup plus d'influence que Karl Marx, Henry George et Wallace ensemble.

La forme systématique, les abstractions et les obscurités du marxisme, qui ont tant séduit les esprits allemands, ont au contraire rebuté les Anglais. On connaît la boutade de Gladstone : « Il y a deux choses que l'Anglais moyen déteste bien : le papisme et les principes abstraits. » C'est une banalité d'observer que la philosophie anglaise est surtout psjxhologique et inductive, que les grandes constructions métaphysiques et logiques en sont à peu près absentes, qu'elle s'attache avec prédilection d.\xxmatters of fact. Les ouvriers et les socialistes anglais ne pouvaient goûter un socialisme qui se présentait comme une philosophie de l'histoire et une algèbre économique.

Bien avant qu'il fût question du marxisme, Stuart Mill, dans une lettre à un correspondant français *,

1. Lettre à d'Eichthal, 9 février 1830, Correspondance avec d'Eichthal, p. 126.

ndiquait Técueil sur lequel il allait faire naufrage : Je pense, écrivait-il, que les membres de l'humalité en général, et en tout cas je suis sûr que mes ompatriotes sont dans un état d'esprit qui les rend ncapables d'accueillir une véritable doctrine généale ou de la comprendre réellement s'ils l'accueillient... En Angleterre, l'idée de commencer une éforme dans les esprits en leur prêchant une docrine d'ensemble est une notion qui n'entrerait jamais ans la tête de personne qui aurait vécu assez longsmps pour bien connaître notre peuple. Les Anglais e méfient habituellement des vérités les plus évientes, si celui qui les produit peut être soupçonné 'avoir des vues générales. Pour agir ici sur les esrits, il faut tout d'abord cacher soigneusement qu'on ossède un système ou un corps d'opinions ; il faut nseigner des faits isolés, et tâcher d'instruire à enser en traitant des questions simples et pratiques, ine fois connu et réputé comme bon connaisseur des lits et appréciateur fin et avisé du détail, vous pouez aventurer des vues étendues ; mais là même il lut être très prudent et circonspect. » Un demi-siècle plus tard, un subtil analyste de la 3ciété britannique, George Bernard Shaw * confirlait le jugement de Mill : « Voici un trait caractérisque qu'une longue observation m'a fait remarquer on seulement chez les Anglais socialistes, mais tiez presque tous mes compatriotes de Grande-Breigne : quand ceux-ci poursuivent un but quelconque, lais plus spécialement un but d'ordre moral ou la 5alisation d'un ensemble de faits d'où naîtra une tuation nouvelle, ils préfèrent travailler un peu au asard,ils aiment à ne pas savoir exactement où ils bou liront et quand il leur faudra s'arrêter. Cette

1. A P. Verliaegen qui cite ces paroles dans son livBe sur les ocialistes anglais, Paris, 1897.

remarque s'applique en particulier aux socialistes anglais ; généralement, ils agissent sans principes déterminés, se laissant guider par les résultats pratiques qu'ils entrevoient, s'inspirant des circonstances du moment, et nullement de l'idéal qu'ils doivent atteindre... »

Beaucoup de socialistes allemands et français ont été séduits par le marxisme, parce qu'il leur apportait, dans un raccourci sommaire, et d'ailleurs arbitraire| la formule de l'histoire universelle, l'explication duji passé et l'anticipation de l'avenir. L'esprit anglais, qui croit surtout aux cas particuliers et répugne aux généralisations, a été mis en défiance par cette prétention d'enfermer en quelques mots tout ce qui a été et tout ce qui sera. Il a répondu à Karl Marx ce que Hamlet disait à Iloratio : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. »

Enfin, les conséquences pratiques et les méthodes du marxisme n'étaient guère conformes aux instincts de la race anglaise et <à sa formation historique.

La subversion totale de Tordre social établi, renversé tout d'un coup et remplacé du jour au lendemain par un ordre entièrement nouveau, ne pouvait trouver de sympathies dans un pays où toutes les institutions sont nées des besoins et des habitudes et se sont transformées, adaptées à des circonstances nouvelles par voie de lente évolution. « Notre nation, a écrit Burke i, trouve que le soin de conserver ce qu'elle possède et de le mettre à l'abri de la violation suffit à l'occupation d'un esprit vraiment patriote, libre et indépendant. Je n'fen exclurais pas quelques changements ; mais, même en changeant, je voudrais conserver ; je voudrais n'être conduit à nos

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