‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 24 sur 37 · Réflexions, 3« éd. Paris et Londres, 1791, p · texte numérisé non relu

Réflexions, 3« éd. Paris et Londres, 1791, p

•éformes que par de grandes nécessités. Dans ce que e ferais, je voudrais imiter l'exemple de nos ancêtres ; e voudrais que la réparation fût, autant que faire e pourrait, dans le style de toutVédifice. » Et encore: c Les Français conservent ce qu'ils ne peuvent déruire. Les Anglais détruisent ce qu'ils ne peuvent ;onserver. >>

La méthode révolutionnaire, d'autre part, ne paraît [uère féconde et utile dans un pays où, comme le lisait Lord Powis dès 1845, « c'est l'opinion publique [ui virtuellement gouverne », où « le progrès de la égislation a correspondu exactement à celui del'opilion » ^. Il n'est pas une réforme importante qui n'ait té rejetée plusieurs fois avant d'être admise : ainsi abrogation des lois sur la presse, l'émancipation des latholiques et des Juifs, le Reform Bill, la loi sur es municipalités, etc. Mais il n'en est pas qui, une ois admise sous la pression des faits et de l'opinion, it été remise en discussion.

Il y a, certes, des révolutions dans l'histoire d'Anleterre : elles sont faites par les classes supérieures ui prennent le commandement du peuple pour le onduire à la liberté; elles sont faites pour la consodation de droits anciens tombés en désuétude ou cquis par une longue prescription. Le fondement es libertés nationales anglaises, c'est la grande harte imposée à Jean sans Terre par les barons et i clergé ; ils n'invoquent point, selon la profonde relarque de Disraeli, des principes abstraits que la énéralion suivante eût pu rejeter et le premier doc-

1. Mot du ministre libéral Mundella. Cf. Dicey, Lato and ublic opinion in England. — 2. Cf. Tocquevillc, Souvenirs,

393. et les remarques inspirées par la slabililc anglaise à un russien comme Cans [Ruckbticice auf Personen, Berlin 1836,

322 sq) et à un Autrichien comme I3eust {Mémoires, trad.

leur venu réfuter ; ils s'appuient sur des droits an tiques, sur un héritage qu'ils ne laissent point com promettre. De même la Pétition of Rights sou Charles P"", la Déclaration of Rights de 1688 ne pré tendent qu'à obtenir confirmation et ratification d prérogatives explicitement ou implicitement concé dées.

Les révolutions anglaises ne sont point des révolutions contre le 'privilège^ mais des révolutions pour des privilèges. Chaque fois qu'une nouvelle classe! croît en force et en prestige, elle vient réclamer sa^ place parmi les privilégiés : ainsi, sous Walpole, le^ grands négociants; ainsi, en 1832, la moyenne et 1 petite bourgeoisie, et en 1867 les ouvriers. La mé thode de la démocratie anglaise consiste moins abolir des privilèges qu'à admettre au privilège, auj fur et à mesure qu'elles deviennent capables del'exer-i cer, des couches sociales nouvelles. C'est une révo-J lution continue et pacifique qui n'a avec la « Révolution sociale » que le nom de commun.

Le marxisme éloigne enfin les ouvriers anglais par le matérialisme et l'athéisme de ses propagandistes les plus militants, et l'indifférence religieuse affichée par les plus modérés. « Il ne faut pas, écrivait Aveling, que les socialistes admettent la croyance au surnatureH ». L'organe de la. Socialdemocratic Fédération, la Justice, disait le 20 janvier 1890 : « Parmi les dangers qui nous menacent, il en est un dont nous devons spécialement nous garder : nous devons veiller à ce que les amis nouveaux qui nous arrivent n'obscurcissent pas les bases purement matérialistes du socialisme par des doctrines ayant un caractère théologique ou un idéal spéculatif. »

1 . Christianity and Capitalism. Voir aussi VEthics of Socialism de Bax.

L'expérience a montré que le péril n'était pas où le voyait le journal marxiste : il a été bien plutôt dans le total isolement d'un parti resté étranger aux instincts et aux idées des masses ouvrières anglaises.

La Fabian Society^ au contraire, en dépit du petit nombre de ses membres, a exercé la plus considérable influence sur le mouvement socialiste et sur la législation positive. Elle a préparé toute une élite à sympathiser avec les aspirations et à accepter les solutions socialistes. C'est que, par ses méthodes et son esprit, elle était profondément anglaise, admirablement adaptée au milieu où elle prétendait agir.

La Société Fabienne n'est ni un parti ni une école. Elle ne cherche pas à recruter le plus grand nombre possible d'adhérents : elle ne comptait en 1913 que 2.800 membres, dont près d'un millier de femmes. Le lien entre les membres est constitué par le bulletin officiel Fabian News et la revue hebdomadaire The neiv stalesman : mais ces publications ne sont distribuées qu'aux adhérents. Jamais les Fabiens n'ont- voulu avoir un journal qui fût leur organe: conformément à leur tactique de pénétration, de permeation, ils préfèrent exposer leurs idées dans la presse et les revues lues du grand public. Ils ne présentent point de candidats aux élections; mais ils aident en leur fournissant des documents tous les candidats, sans distinction de parti, qui se réclament de leur programme: en 1911, treize membres du Parlement étaient des adhérents de la Société Fabienne : cinq libéraux et huit membres du Labour Parit/K

Cette absence de tout caractère de secte a grande-

1. Robert Hertz, La société fabienne, Revue Socialiste, Ib nov. 1911, p. 429.

ment augmenté rautorité des Fabiens. L'esprit sectaire est éminemment suspect aux Anglais et les met aussitôt en défiance : « Les sectes, écrivait déjà E. Tooke à d'Eichthal % ne sont pas chose nouvelle en Angleterre ; nous en avons eu de toutes espèces depuis plus de deux cents ans, religieuses, politiques, philosophiques. Jamais aucune n'est parvenue à conquérir une supériorité décidée sur les autres... Ceux qui s'appelaient eux-mêmes les admirateurs et qui étaient appelés par les autres les sectateurs de Bentham, offrent l'exemple le plus récent et le plus notoire de la défaveur qui s'atlacJie en ce pays-ci à toute association d'hommes ayant pour but de propager des doctrines philosophiques.,. Quelques-uns d'entre nous furent assez imprudents pour nous désigner sous le nom d^ Utilitaires ^ et le caractère sectarien du nom... a jusqu'ici opposé une barrière invincible au progrès de nos opinions ».

Les Fabiens se gardèrent de tomber dans la même erreur. S'ils purent réunir des hommes de tempéraments aussi divers et d'idées aussi variées que Sidney Webb, G. B. Shaw, Edward Pease, W. Sanders, Graham Wallas, Keir Hardie, George Lans()ury, Philip Snowden, G. Chiozza Money, Will Grooks, Clifford Allen, Sidney Olivier et tant d'autres, c'est évidemment à cause de Timprécision où volontairement ils laissèrent la notion de socialisme. Parmi les tracts fabiens, il en est comme ceux du D' John Clifford et du Rév. Headlam ^ qui développent un pur socialisme chétien. Pour H. G. Wells ^ « le socialisme est un grand processus intellectuel, un développement des tendances et des idées qui prend la forme d'un projet pour reconstruire la société humaine sur des

1. Correspondance de Stuart Mill avec E. d'Eichthal, p. 96. — 2. Socialism and the teaching of Christ. — 3. Christian Socialism. — 4. Neiv Worlds for old, p. 3.

)ases nouvelles et meilleures ». Pour G. B. Shaw le socialisme est quelque chose de toujours chan- :eaut ; le mouvement perpétuel est de son essence ». iidney Webb déclare qu'il « considère comme sociaistes toutes les mesures prises par le pouvoir colectif dans un intérêt général^ quelles que puissent tre ces mesures et quels qu'en soient les initiateurs... ^e terme abstrait socialisme représente un ensemble e tendances qui ne sont pas strictement détermilées, et signifie, tout comme le radicalisme, non un lan détaillé de reconstruction de la société, mais un mncipe d'action sociale n.

Le socialisme fabien est un socialisme national. La Société Fabienne sait fort bien que le socialisme oit se développer nationalement comme un produit ritannique et sur l'initiative britannique »^ Ses membres ont été des premiers à critiquer et à rejeter 1 théorie marxiste de la valeur-travail et de la lus-value ; pour eux la « véritable pierre angulaire e l'économie socialiste est la théorie de la rente conomique- » et en cela ils s'inspirent plus ou moins onsciemment des conditions d'un pays où le phénoaène de la rente foncière se présente sous une forme larticulièrement frappante.

Leur socialisme est réformiste. Le nom même de ^abiens rappelle la tactique de temporisation prudente et habile de Fabius Cunctator. La révolution ociale leur paraît dénuée de toute signification ans un pays où le peuple est maître de ses destiées. Le socialisme n'est pour eux que « l'aspect conomique de l'idéal démocratique » 3. Il n'est pas n mouvement de classe, mais un mouvement -pour

1. Bernard Shaw, Fabianism and the fiscal question, Lonres, 1904. — 2. Histoire du trade-unionismc, trad. Métin, . 16G. — 3. S. Wcbb, Fahian Essays Hisioric, p. 35.

tous, OÙ tous les éléments de la communauté troul vent leur compte K La lutte sociale n'est pas à leurs yeux entre le capital et le travail, mais entre l'immense majorité de la nation et le petit nombre de ceux qui s'approprient la rente. La renie ou accroissement de valeur étant le produit de facteurs historiques et sociaux, doit revenir à la société tout entière. La réforme sociale doit donc avant tout faire profiter de Vincrement la Commune et l'Etat, soit par la politique fiscale, soit par des municipalisations. Il ne s'agit point de socialiser en bloc toutes les entreprises, mais seulerment celles qui, d'une part, se prêtent le mieux à la gestion collective, et d'autre part sont le plus nécessaires à l'existence de la masse. Les Fabiens ont grandement contribué à familiariser l'opinion avec ces idées et à faire accepter au parti libéral, notamment à sa fraction radicale, un proi gramme qui s'en inspire.

Gomme nous l'avons vu au commencement de ce chapitre, V Independent Labour Party fut avec la l^abian Society l'un des deux groupements « socialistes > qui avecles trade-unions constituèrent leZa/zourPar^^ Mais le socialisme de VI. L. P. est lui aussi un socia lisme diffus, sans formule doctrinale arrêtée, plu{ préoccupé de résultats immédiats que d'affirmation! générales. Le parti n'a jamais voulu accepter l'étiquette socialiste : les propositions faites en ce sens ; différents Congrès, notamment en 1895 et 1896, on toujours été rejetées. L'un des fondateurs de l'L L. P H. Champion, écrivait en 1894 dans le Manclieste Guardian : « Notre nom de « Parti Indépendant di Travail » attire chaque jour dans nos rangs de centaines de travailleurs de la Grande-Bretagne, tan radicaux que conservateurs. Le nom de socialist éloignerait de nous à coup sûr les neuf dixièmes d

Page 1