‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 25 sur 37 · Tract n · texte numérisé non relu

Tract n

LE SOCIALISiAIE EN ANGLETERRE. — LE MOUVEMENT 199

nos recrues de Tavenir. Les ouvriers comprennent le mot travail et le mot indépendant : ces mots seront toujours leur signe de ralliement ».

Les marxistes du British Socialist Partij n'ont d'ailleurs jamais voulu considérer l'I. L. P. comme un parti socialiste, à cause de l'imprécision de ses déclarations et de sa tactique opportuniste. « Dans leurs professions de foi ses chefs résument en trois lignes la formule collectiviste et énumèrent en une demipage les réformes pratiques dont ils réclament la réalisation. L'/. L. P. a grandi parce qu'il n'était pas, au sens européen du mot^ un groupe socialiste w^. Le 16 février 1909 au Queen's Hall, Keir Hardie disait : (( l'LL. P. a eu quelques difficultés à faire comprendre clairement qu'il n'était ni la queue ni une aile du parti libéral... C'est un parti ouvrier sans autre adjectif ni qualificatif ».

Or ce qu'il peut y avoir de socialisme dansle Labour Party lui vient avant tout de l'I. L. P. qui a été au Labour Party, suivant Pingénicuse comparaison de Lowell, ce que la Prusse a été pour l'Allemagne : conducteur dans la propagande par la parole et par l'action, initiateur des idées directrices.

Nous pouvons donc nous demander ce qu'est le Labour Par tg non plus par sa constitution matérielle, mais par son esprit.

Il semble qu'il suffise de consulter son programme : mais ce parti n'a pas de programme : c'est seulement en 1918 qu'il a élaboré un u programme de reconstruction )) pour l'après-guerre 2, qui n'a d'ailleurs pas BU l'adhésion unanime des organisations adhérentes. Jusqu'alors il n'existait aucun programme général : on le jugeait inutile, caria masse du Parti n'en ressentait

l. J. Bardoux, VAnrjleterre radicale^ Paris, 1913, p. 37. — ?. Reconstruction pamphlet ; cf. Arthur Henderson, The outlook ^or Labour, Contemporary review, février 1918.

nullement le besoin, et impossible, car il en romprait l'unité. On se contentait de mettre sur pied pout chaque session parlementaire un programme d'action fondé sur les décisions de la plus récente conférence du parti, après consultation du comité parlementaire des trade-unions et du Joint Board : ce programme avait une importance plus restreinte qu'il n'en eût eu en France, l'initiative parlementaire étant beaucoup moins développée en Angleterre et tout le temps dé la Chambre des Communes étant à peu près absorbé par l'examen des projets de loi présentés joa^ le gou vernement.

Ces programmes périodiques du Labour Parti/ n'ont point, naturellement, la portée d'un programme qui l'engagerait pour une longue période de temps. Les militants, sachant qu'au bout de quatre ou cinq mois ils auront la faculté de lui en substituer un autre, ne s'attachent point à la lettre du texte. Il est arrivé sou vent que des formules de tendances socialistes fussent votées ou rejetées presque sans discussion, au début ou à la fin d'une conférence du Labour Pariy, alors quel des journées entières de débats éloquents et d( controverses serrées étaient consacrées à Texamen d( questions spéciales- qui paraissaient singulièremen plus intéressantes aux congressistes. Il serait excessif d'en inférer que d'une session à l'autre la majorité du Labour Parti/ était passée du socialisme à l'antin socialisme, ou inversement^.

Le Labour Far lu est-il un parti socialiste? Une fois de plus les « choses d'Angleterre » se présentent avec l'indistinction qui leur est propre et à laquelle

1. A la conférence de Hull (1908) le socialiste Will Thorne déclara : « Le parti tory a un programme : il lutte pour le Tariff lieform. Le parti libéral en a un : il combat pour le Fret Trade. Mais quand on arrive au parti de La classe ouvrière on ne trouve aucun programme ».

les Anglais tiennent tant. De même l'Eglise anglicane, création politique imposée par les circonstances, fruit d'un compromis, ne peut être exactement dite ni catholique ni protestante, u Les partis politiques de ce pays, dit aussi llobson ^, n'ont jamais été dominés autant que les partis continentaux par des idées : ils se vantent souvent, peut-être avec raison, que leur faiblesse logique ait été pour eux une source de force pratique ».

Tandis que les adversaires marxistes du Labour Pavlif lui dénient la qualité de socialiste et le droit de participer à l'Internationale ouvrière, ses adversaires « bourgeois » lui reprochent de ne pas changer son nom anodin de « Parti du travail » en celui de « parti socialiste » qui leurparaîtraitplus exact -. En revanche un radical avancé comme M. Lloyd George faisait naguère à un enquêteur français -^ cette déclaration : « Pouvez-vous dire qu'il y ait en Angleterre un parti politique socialiste alors qwQ jamais à la Chambre des Communes aucun projet ni programme ouvertement socialiste n'a étédéposé ou /"ormu/e;? Croyez-vous qu'un duel oratoire, du genre de celui au cours duquelJaurès et Clemenceau présentèrent à la Chambre française une image et une critique de la société future, retiendraient un instant l'attention des Communes ? »

Du nombre des leaders socialistes dans le Labour Partij on ne peut rien inférer ; ils ne cachent pas que leur représentation dans les conseils du parti dépasse de beaucoup laproportion de ses adhérents socialistes ; ils ne sont point élus parce que socialistes, mais quoique socialistes, en tout cas jamais en tant que socialistes. « Quelles que pussent être, écrivait Keir

1. Crisis of Liberalism, p. xn, — 2. Cf. Harold Gox, Socialism in the Ilouse of Gommons,, 1907. — 3. E. Guyot, Le socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine, p. 127 noie.

Hardie % les chances d'un candidat socialiste dans les jours qui précédèrent la formation du parti du travail, il n'en a plus pratiquement aucune, à moins qu'il ne se placp sous les auspices du parti ouvrier... Le résultat de l'élection est moins dicté par la présence ou l'absence du socialisme que par le fait que le candidat représente un parti que l'homme moyen, médiocrement versé dans les théories, comprend et approuve. Maintenant un socialiste placé sous les auspices du Labour Party reçoit un accueil sympathique et pour lui-même et pour ses doctrines parce qu'il est pour l'homme moyen le représentant de son propre parti, du parti qu'il subventionne et sur lequel il exerce un contrôle ».

Suivant les auditoires, les rapports entre le Labour Party et le socialisme sont définis de manière sensiblement différentes. Et hes chefs du mouvement n'éprouvent aucune gêne à justifier cet opportunisme. « Kien, dit Ramsay Macdonald^, n'est phis difficile à comprendre pour l'étranger qui étudie nos affaires politiques., que le fait si important que nos partis politiques, sous la pression des circonstances, changent souvent radicalement de position. L'étranger voit^, dans un parti l'incarnation d'un dogme politique, et il Ij voit que chez nous un parti applique seulement d'une manière passagère une méthode politique. Il pense à quelque chose de bien déterminé, de rigide et il trouve quelque chose qui change et se modifie constamment ; il s'attend à trouver quelque chose qui repose solidement sur le rocher de principes, et il trouve une nacelle poussée et déterminée dans sa direction par le flot ». L'Anglais, et tout particulièrement le travailleur anglais, n'a que répugnance pour la politique« acadé- J inique » et hait le dogmatisme.

1. M;/ confession of faith in the Labour alliance, p. 11. - 2. Socialism, p. 328.

Une brochure destinée à la propagande^, affirme que « le L. P, n'est jo as un parti socialiste : c'est une alliance des trade-unions et des socialistes, une alliance de travailleurs liés les uns aux autres, coopérant ensemble, marchant ensemble vers un même but, mais acceptant les institutions politiques modernes et le conservatisme traditionnel du tempérament britannique. » Dans le discours de Paisley-, Keir Hardie réserve l'avenir : « Le L. P. n'est pas encore un parti socialiste^ bien qu'il soit destiné à le devenir » . Mais aux Communes il emploie une formule plus exacte : « le parti du travail ne soutient ni le torysme, ni le libéralisme, ni le socialisme, mais seulement le travaillisme ».

Qu'est-ce donc que ce labourisme que le leader socialiste d'un parti non socialiste opposait ainsi au socialisme ? Ce serait la doctrine du Labour Party^ dans la mesure où ce parti est susceptible et désireux d'avoir une doctrine ; il n'est pas impossible, sous les réserves précédemment faites, d'en dégager les caractères principaux.

« La masse des gens est préparée à accepter les nouvelles doctrines, non comme des idées absolues, mais comme des principes conducteurs dans la lc()islation expérimentale ))^. Le mouvement travailliste « ne professe pas le dogme socialiste comme les gens d'église professent le symbole d'Alhanase, mais en adoptant le point de rue socialiste et se servant des idées constructives du socialisme comme de guides dans la législation pratique'^ ».

Le labourisme rejette le marxisme : aussi bien la conception matérialiste de l'histoire que la lutte des

1. Gavan Dulîy, The independence of the L. P. in Parliament. — 2. Labour Leader, 7 oct. 1910. — 3. Macdonald. Socialism. p. 120. — 4. P. 1G3.

classes^ : il en conteste la base même, l'existence de deux grandes classes économiques irréductiblement opposées. La lutte des classes n'est qu'un mot, une phrase agressive aussi inexacte qu'inopportune 2. Toute la législation protectrice du travail procède d'un esprit opposé, et aussi le Labour ParUj lui-même : car il n'a été fondé que parce que les trade-unionistes avaient fait l'expérience que « la guerre de classes ne conduit à rien » ^.

« Le socialisme n'est pas un mouvement de classe, c'est un mouvement d'opinion, ce n'est pas le règne di la classe ouvrière, c'est l'organisation de la communauté ». Le socialisme ne s'adresse donc pas seulement aux ouvriers, mais à tous ceux qui veulent qu( la société se transforme en « communauté » et que S( généralise le principe de l'aide mutuelle, de la^ coopération. Ce n'est pas la conscience de classe qui^ en est le ferment, mais la conscience sociale. Le fon( du socialisme, c'est la condamnation de la guerre de! l'homme contre l'homme^ ».

Comment se réalisera-t-il ? Par la propagande et par la législation démocratique. Et c'est pourquoi il faut un parti du travail en contact avec la société, en communion avec la nation, un ipurti socialisant et non un parti socialiste ^.

Tout le socialisme n'est que le développement d< la démocratie 6; « la base du socialisme est la démocratie réalisée dans tous les domaines » '^, Aussi les' travaillistes condamnent-ils les méthodes révolutionnaires et obstructionnistes. « Le socialisme viendra par le Parlement ou ne viendra pas du tout » ^^

'1. Socialist Movement, p. 124; Syndicalism, p. 48. 2. Socialisi Movement,p. 128. — Z. Socialism and Societi/.p. 136. — i. Social liH Movement, p. 144, 148. — .'>. Ibid., p. 191. — 6. Ibid., p. 16J 44. loi. — 7. Snowden. Socialism and Syndicalism, p. 138. —^ 8. Ma.Q.donQ\d.. Syndicalism, p. 6.

Jacdonald, qui tient la forme républicaine de l'Etat ^ouv inessenlielle au Socialisme ^ se prononce contre a démocratie « directe », contre le système des Soviets, contre le référendum, le mandat impératif, ' « initiative» et pour le système des deux chambres iont il préconise le maintien dans l'Etat socialiste.

Les travaillistes se sont vigoureusement opposés au ■yndicalisme anarchisant, antiparlementaire et parti- >an de r« action directe )). Le syndicalisme révoluionnaire, d'importation récente en Angleterre, n'a ( rien de commun avec l'action syndicale traditionlelle des trade-unions, respectueuse de la légalité et le l'ordre établi » ~ ; il vient de France et se heurte mtre-Manche au réalisme britannique ^ ; il y reste ( chose négligeable, à la fois comme école de pensée jt comme organisation d'action ))^. Le mouvement du ravail lai a créé le milieu intellectuel et moral le noins propice qu'on puisse imaginer ; Lloyd George )Ourra dire un jour aux Communes : « le socialisme îst le meilleur policeman du syndicalisme ».

Le travaillisme rejette la théorie marxiste d'après aquelle l'Etat ne serait que la violence organisée l'une classe et destiné à disparaître avec la révoluion sociale^. L'Etat social sera au contraire le plus ;omplexe des Etats. L'Etat actuel même n'est point 'instrument d'une classe, mais « l'organe de la lociété » ^, la personnification politique d'un peuple louverain, dont le but est, par la législation et 'administration, de faire prévaloir La volonté généale". Toute la législation prouve que, dès à présent, 'Etat traduit, non pas la violence des intérêts domilants, mais celle de la communauté tout entière 8.

1. Socialist Movement, p. 117 sq. — 2. S. et B. Webb, Exalen de la doctrine syndicaliste. — 3. Macdonald, Syndicalism, I. 1. — 4. Ibid., p. 30. — 5. Socialist Movement, p. lo6. — . Ibid., p. ISy. — 7. Ibid., p. 2, 160. — 8. Ibid., p. 159.

Le syndicalisme doit encore être repoussé parc^ qu'il prétend être la « philosophie des producteurs ^ i et ne veut considérer que l'intérêt de ces derniers Mais, pensent les travaillistes, formés à l'école de li coopération, le consommateur doit être protège comme le producteur et au besoin contre lui. Dans l'Etat socialiste, la masse des consommateurs ne peul pas plus être livrée sans défense à l'exploitation pai un syndicat ouvrier que par un trust capitaliste en régime « bourgeois ». Les syndicats ne devront donc pas être souverains, ni la société « se résoudre ei] groupes de producteurs », selon la formule syndica liste : ils participeront seulement à la direction des industries, comme associations reconnues et contrô-' lées parla puissance publique.

La communauté économique devra être organisée démocratiquement, c'est-à-dire administrée par les représentants librement élus de la nation -. « L'étal de concurrence individualiste, où l'on sert la communauté en réalisant des profits personnels, n'est qu'un interrègne chaotique entre deux états d'organisation sociale, entre la Féodalité, où la société était agencée pour maintenir l'existence nationale, et le Socialisme où la société sera organisée pour maintenir le rendement industriel et moral de la communauté » ^.

L'Etat prendra donc en mains la démocratisation de la vie économique. Mais cela ne signifie point — les travailleurs y insistent — que toute activité économique sera nationalisée : « Le socialisme, dit P. Snowden*, ne propose de transformer en propriété publique que ceux-là seulement des moyens de production qui peuvent convenablement et avec avan-

1. Voir les œuvres de G. Sorcl, Edouard Berth, Hubert Lagardelle et la collection du Mouvement Socialiste. — 2. Cf. Fabian Tract no 70, p. 7. — 3. Socialism, p. 63. — 4. Socialism and Syndicalisme p. 140.

^e être gérés par la communauté ». Dans chaque s concret, reprend Macdonald, « la question ne râpas de savoir si l'Etat doit faire telle chose, mais^ {peut la faire »*. Ce serait un faux socialisme Etat, mieux dénommé « capitalisme d'Etat » que lui qui prétendrait bannir de l'Etat socialiste toute rme d'activité individualiste ou d'organisation capitaliste » -.

Tel est, saisi dans ses directions les plus générales, ais réduit déjà à des formules trop précises et trop stématiques, ce Labourisni que l'on retrouve au nd des actes et de la propagande du Labour Pariy, la racine du plus vaste et du plus puissant mouveent ouvrier d'Europe.

Chacun, suivant l'idée propre qu'il se fait du sociaime, pourra juger dans quelle mesure il y est impiilé. Tout le monde, en tout cas, conclura avec John irns : « Le socialisme ne peut avoir de succès auès d'un peuple que s'il est en toutes circonstances atiquement adapté à la façon devoir de ce peuple».

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