CHAPITRE X Le socialisme aux Etats-Unis d'Amérique
e « paradoxe américain ». — Le socialisme reste aux Etats- Unis restreint aux éléments étrangers, surtout allemands. — Le trade-unionisme de l'American Fédération of Labor. — Essais de syndicalisme révolutionnaire. — Tradition nationale du laissez-faire. — Pourquoi l'immigration n'a pu modifier les traditions nationales. — Caractère démocratique de la société et des mœurs américaines; absence d'esprit de classe.
Les Elats-Unis d'Amérique ont longtemps présenté ;ette anomalie : un pays qui a atteint le plus haut legré de développement économique ; un vaste terricire où la concentration industrielle, commerciale, inancière, est plus avancée que partout ailleurs, la erre classique des inists et des pools ; et malgré out cela un mouvement socialiste de naissance 'écente, à effectifs restreints et sans grande vitalité.
Les phénomènes de réceptivité et d'immunité ne îont pas moins dignes d'attention dans les sciences sociales qu'en physiologie : ils peuvent nous pernettre de saisir l'action de lois très générales et de iauses profondes.
Mettons-nous en présence des faits. Ils seraient 3eu significatifs et peu instructifs si les Etats-Unis ivaient simplement ignoré les idées socialistes exprimées en Europe au cours du xix^ siècle ; encore serait-il nécessaire de retenir que des idées analogues
ne sont pas spontanément écloses dans un miliei économique si actif.
Mais on se tromperait gravement si l'on croyait qu( les doctrines socialistes d'Europe n'ont que tardivement traversé l'Atlantique. Dès la première moitié di xix^ siècle Owen et ses disciples, Cabet, les élèves d( Fourier et de Weitling étaient allés créer aux Etats- Unis des colonies socialistes où se réalisait leur idéal ainsi la New ffarmony d'Owen et Tlcarie de Cabet De 1840 à 1850 le fouriérisme fit des adeptes dans l'élite intellectuelle : des politiques et des écrivains aussi éminents qu'Horace Greeley, Nathaniel Hawthorne, Charles Dana, Albert Brisbane, Margarel Fuller, George Ripley, John Dwight, William Channing adoptèrent les idées phalanstériennes : on les expérimenta pratiquement quelques années dans la North American Phalanx et la fameuse Brook Farm. Toute cette agitation, qui cessa bientôt, avait du moins manifesté la sympathie de certains esprits américains pour les idées nouvelles nées en France.
En revanche tous les essais d'organisations socialistes qui suivirent jusqu'à nos jours, ou bien ont complètement échoué ou bien ont à peu près exclusivement rallié des éléments étranfjers. Le Social Partij de New-York et des environs fondé en 1868, la National Labor Union qui mourut de consomption en 1870 n'eurent qu'une existence éphémère. Un certain nombre d'ouvriers allemands de New-York, Cincinnati, Chicago, Milwaukee formèrent en 1869 la section « américaine » de l'Internationale ; la seule qui en 1872, après le Congrès de La Haye, resta fidèle à Karl Marx * ; jamais elle ne put recruter d'adhérents dans la population d'origine anglo-saxonne ; elle ne dépassa point le nombre de 4.000 membres, et lors-
1. Cf. E. Laskine, V Internationale et le Pangermanisme y ch. II.
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qu'elle rendit officielle sa dissolution, en 187(5, elle l'avait plus depuis de longs mois qu'une existence .héorique.
Elle avait essayé de gagner les organisations l'ouvriers de langue anglaise. Mais les Uniled Workers of America (dont le leader était d'ailleurs un rlandais émigré aux Etats-Unis en 1872 seulement, I. R. Mac-Donnell), rejetèrent l'internationalisme. Et orsqu'en 1876 le Conseil général de l'Internationale iélégua deux allemands, Otto Weydemeyeret Rœpke, lu yational Labov Congress de Pittsburg, le Congrès •ejeta le programme socialdémocratique qui lui était proposé *.
Ce furent les éléments germaniques de la section ( américaine » de l'Internationale qui se retrouvèrent L peu près seuls dans la Social Démocratie Workingnens Party, puis dans le Workingmen's Party, qui levint plus tard le Socialist Lahor Party. Mais, ;omme le reconnaît M. Ilillquit, « en dépit des efforts ;ontinuels et de la propagande persistante de ce parti, a croissance du mouvement socialiste aux Etats-Unis i été excessivement lente, absolument sans comparaison ivec celle du mouvement dans d'autres pays. En fait, e mouvement a eu surtout pour adhérents des mvriers étrangers, principalement des Germains, et usqu'à la fin du siècle dernier il ne réussit pas à )rendre pied dans la masse de la population indigène » -.
Le Socialist Party, né ensuite d'une scission du hcialist ImMov Party, dont il a notablement assoupli ians les premières années le programme marxiste, a inregistré quelques succès, mais reste peu important.
1. Cf. liillquit, Uistory of Socialism in the United States, .'ew-York, 1903 ; Sorge, Neue Zeit, XI, 1892-1893, p. 388 sq. ; ohn R. Gommons, Archiv. fur Gesch. des Sozialis7)ius, I,
. 458 sq. — 2. Socialism in Theory and Practice, p. 353.
Il ne comptait en 1909 que 50.000 cotisants ; au élections pour le Congrès en 1910 il ne put faire élii qu'un seul député, Victor Berger, et cela dans métropole du « germano-américanisme », Milwauke€ Aux dernières élections il a perdu ce siège et n réussi à faire passer qu'à New- York un de ses cai didats, Meyer London, avec l'appui actif de toutes le organisations allemandes : or le Congrès comptj 375 membres.
La boutade du socialiste Simpson garde sa vérité ': le Parti socialiste se compose avant tout d'étrange « qui se réunissent le soir pour vider des chope parler de Marx et de la bêtise des ouvriers amé cains ». Nombre de ses journaux paraissent dans d'autres langues que la langue anglaise : les Finnois, à eux seuls, ont trois périodiques ! Les leaders les plus connus sont nés hors des Etats-Unis : Morris Hillquit, ancien candidat au poste de gouverneur de l'Etat de New-York, est un Israélite de Riga ; Victor Berger, ancien député au Congrès pour l'Etat Wisconsin et secrétaire du bureau socialiste int national pour l'Amérique, est né à Nieder-Rebbu en Autriche, il a fait ses études à Budapest et Vienne, et publié à Milwaukee les journaux allemands Voriràrts et Wahrheit] Emil Seidel, l'ancien maire de Milwaukee, est fils d'un Allemand et d'une Allemande ; il a reçu toute son éducation en Allemagne et fait partie en 1893 du bureau de la section allemande à l'exposition de Chicago.
Il y a eu toujours incompatibilité d'humeur entre ces immigrants et les Américains d'Amérique. Vainement Friedrich Engels conseillait-il aux premiers de s'assimiler aux seconds. « Le parti ouvrier socialiste, écrivait-il en 1887, a un rôle très important à jouer : mais pour qu'il puisse s'en acquitter, il lui faïf dépouiller tous les vestiges de ses vêtements étra
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^ers. // faut qu'il devienne complètement Américain : il ne doit pas compter que les Américains viendront à iui; la minorité, les immigrants, doivent aller vers es Américains, vers l'écrasante majorité, vers les ^ens du pays^ ».
Conseil assez vain : l'assimilation psychologique ne 3eut s'opérer au commandement; on ne « dépouille » 3as sa nature comme un « vêtement » extérieur. En ait, les socialistes allemands d'Amérique sont restés les socialistes allemands, et ne sont point devenus les Américains. Leur parti est resté un parti allenand, et n'est point devenu un parti américain.
En 1872 un journal socialiste, le Wodhull and
'Jlaflins Weeïdy^, constatait que les « éléments du
laractère allemand paraissent incapables d'approcher
m idéal de gouvernement démocratique ; ils semblent
lors d'état de saisir l'idée d'un changement dans le
;ouvernement, si ce n'est par une révolution san-
lante. Une révolution pacifique, à l'aide du bulletin
e vote, est absolument inaccessible à leur enten-
ement ».
En 1917, près d'un demi-siècle après, les principaux QÎlitants américains du Socialist Party se séparent éfinitivement d'une organisation qui s'est montrée incapable de penser par elle-même et de voir les hoses autrement que ne les voit l'Allemagne », et ai, par là, est « sans contact avec la vie amériaine » 3. John Spargo, fondateur avec EnglishWalling, imons, Sheppard, Gaylord, Howard, Russell, Benon, etc., delà nouvelle Social democratikc League^ a adiqué, en même temps que les raisons de cette étermination, celles qui expliquent pourquoi le
1. Préface à l'édition américaine -eu livre d'Engels sur La Ituation des classes laborieuses en Angleterre. — 2. Numéro u n Juin 1872. — 3. Cf. New-York Times Magazine, numéro u 24 juin 1917.
Socialist Party a vu le nombre de ses adhérenti rester stationnaire ou diminuer.
C'est, dit-il 1, que l'organisation de ce parti, d'ori gine germanique, heurte les traditions américaine; de liberté en imposant à ses membres une discipline de fer; qu'il suit servilement les indications comm< il a copié la constitution et le programme de lî Sozialdemokratie allemande ; qu'il manifeste um impartialité, inintelligible pour des Américains, entn l'autocratie et la démocratie ; et parce qu'un dei effets de la guerre aura été « d'émanciper le socialisme de la domination marxiste et ainsi de libère: son àme ».
Si les ouvriers américains se sont détournés di socialisme allemand qu'on leur présentait comm( Tunique formule de salut, ce n'est pas qu'ils soien moins soucieux que ceux d'Europe d'améliorer leu; sort et d'émanciper le travail. Ce sont eux au contraire qui, après plusieurs essais plus ou moins réussi.' comme celui des Knights of Labor, ont créé, dam VAmerican Fédération of Labor^ la plus puissante organisation syndicale du monde entier.
Le mouvement syndical, pris en lui-même, n< rentre pas dans le cadre de notre étude; mais lej rapports entre le mouvement syndical et les partii socialistes ne sont nullement indifférents.
VAmerican Fédération a été fondée à Pittsburg en 1880 « pour rendre le travail et les moyem d'existence moins précaires en assurant aux travail] leurs une portion équitable des fruits de leur travail »? Elle a aujourd'hui plus de trois millions de cotisante réguliers ; elle comptait en 1912, à côté de 114 fédé rations centrales de métiers, 635 trade-unions locales Le montant des secours après décès distribués pai