Le socialisme contemporain, p
mule exécutoire dont sont revêtus les jugements et qui met au service du porteur de la sentence tous les magistrats et toute la force armée disponible sur le territoire.
Il faut renoncer à toute tentative faite pour définir le socialisme par « son contraire », l'individualisme. Tout au plus peut-on dire, avec un homme d'Etat qui est aussi un profond penseur^ que « le socialisme et l'individualisme sont des principes opposés qui entrent, dans des proportions variées, en la constitution de chaque société civilisée; que c'est là une simple question de degré; qu'une société déterminée est plus socialiste qu'une autre, et plus socialiste à un moment qu'à un autre ».
On a aussi prétendu définir le socialisme en l'opposant à Vanarchisme. Ici encore la tentative apparaît désespérée. Le socialisme de Babeuf n'est point celui de Fourier, qui n'est point celui de Robert Owen, qui n'est point celui de Karl Marx ; de même l'anarchisme de Bakounine n'est pas celui de Max Stirner, qui n'est point celui de Tolstoï. Proudhon est également revendiqué par le socialisme et par l'anarchisme.
Pendant de longues années, les anarchistes et les socialistes ont participé aux mêmes Congrès, souscrit aux mêmes programmes. Lorsque les Congrès socialistes internationaux exclurent les anarchistes, ce fut uniquement sur une question de tactique que portait le différend : il ne s'agissait point de savoir quelle serait la constitution de la société future, mais si l'action électorale et parlementaire devait être considérée comme nécessaire à l'émancipation du prolétariat et obligatoire pour les partis adhérents
\. Lord Milner, The nation and the Empire, Londres, 1913, p. 214.
à rinternationale ^ Telle fut la ligne de clivage entre « socialistes » et « anarchistes » : personne ne soutiendra qu'il y ait là le principe d'un critérium doctrinal.
A notre sens ce critérium n'existe pas. On peut bien dire que « l'anarchisme est l'antipode du socialisme centraliste ))2, mais comme il est des doctrines socialistes qui sont aussi hostiles à la cantralisation et au régime autoritaire que peut l'être l'anarchiste le plus décidé, on n'a pas avancé d'un pas. Plus d'un socialiste ne se cache pas pour proclamer son adhésion à l'idéal de l'anarchie : « Le monde anarchiste est notre rêve, écrit Wells 3, mais le moyen d'y parvenir, c'est l'éducation, la discipline, la loi. Le socialisme est l'école de l'anarchisme vrai et noble, où par l'éducation et le sacrifice nous ferons des hommes libres ». Si l'on entend par anarchisme un idéal précis de société, l'idée d'une société sans autorité, sans organisation politique, sans force publique et sans aucune sanction légale, le marxisme lui-même a pu être tenu pour une doctrine anarchiste puisqu'il enseigne que l'Etat n'est autre chose que l'organisation coercitive créée par la classe possédante, et qu'il s'évanouira en même temps que les classes au jour de la Révolution victorieuse : pourtant les marxistes ne cessent de faire à l'anarchisme une guerre acharnée.
L'anarchisme lui-même est bien moins un système qu'un tempérament, une doctrine qu'un état d'esprit. M L'anarchisme, a-t-on dit excellemment*, n'est point une révolte déterminée, mais la révolte au
1. Cf. E. Laskine, V Internationale et le Pangermanisme^ ch. Il et in. — 2. Tougan-Baranowski, Vévolution historique du socialisme moderne, Irail. fr. p. 180. — 3. New worlds for old, p. 257-8. — 4. Libero Tancredi, Vanarchismo contra Vanarchia, p. 476-7
sens le plus général et moral du terme ; toutes les rébellions passées et futures, tous les idéals dans leur signification dynamique en furent et en seront les manifestations. Il comprend l'athéisme dans la mesure où celui-ci libère l'homme du dogme divin sans lui substituer un autre dogme scientifique ou humaniste; mais il comprend aussi la révolte religieuse d'une race contre la domination religieuse d*une autre ; de même que la rébellion nationale d'un peuple contre l'étranger; de même qu'aujourd'hui la révolte d'une classe contre le privilège capitaliste ; comme enfin la lutte de l'individu pour affirmer sa propre individualité contre le parti, contre le groupe et contre la société entière... L'anarchisme n'est point un parti ou un idéal qui ferait partie de l'idéal socialiste; mais il embrasse le nationalisme, le socialisme, l'individualisme en ce qu'ils ont de révolutionnaire, tout en se déclarant leur ennemi absolu dans ce qu'ils ont de conservateur ».
Les rapports du socialisme et de ranarchis*me sont donc bien loin de pouvoir se réduire à une simple opposition. Gomme conception économique, l'anarchisme ne présente aucune originalité et peut être ramené au socialisme. Mais il est toute autre chose qu'une doctrine de critique et d'organisation économiques : une philosophie, une religion, et en ce sens le socialisme, dans quelques-unes de ses manifestations notables, peut au contraire être ramené à l'anarchisme.
On n'a donc point réussi à définir le socialisme en l'opposant à l'individualisme ou à l'anarchisme.
Examinons, pour nous convaincre rapidement de
leur stérilité, quelques essais de définition directe.
Certains ont employé une méthode qui refait l'his-
toire au lieu d'en rendre compte. « Lp socialisme, dit Arturo Labriola ^ est un fait de nature purement économique, qui ne peut émettre d'opinions, sans dégénérer en sectarisme, sur des questions qui ne sont point économiques au sens strict du mol... Le socialisme n'est ni une philosophie, ni une religion, ni une révélation, ni une science, mais un pur fait économique dont l'efficacité se révèle dans le domaine économique et nulle part ailleurs ».
Ici M. Labriola définit non point le socialisme, mais son socialisme. Aucun historien du socialisme, et même aucun observateur du mouvement socialiste contemporain ne lui donnera raison. Si l'on fait le départ, dans l'œuvre des Saint-Simoniens, des fouriéristes, de Proudhon, des socialistes anglais, de ce qui est théorie économique pure et de ce qui est philosophie générale ou religion, ce n'est certainement pas la partie économique qui prédomine. Même dans la vie de Marx il est certain que la spéculation philosophique et l'activité politique tiennent autant de place que la recherche économique. Dans les partis socialistes de tous les pays, dans leurs Congrès nationaux et internationaux, les préoccupations économiques sont au second plan derrière les questions de politique intérieure et plus encore de politique extérieure. On peut le regretter, si l'on veut, mais il n'importe. Kn fait le socialisme n'est jamais encore apparu comme un « pur fait économique ». Il faut le prendre comme il est, comme un mouvement qui de toutes parts déborde l'économie et qui s'étend à la vie sociale tout entière.
Pour celte raison plus d'une autre formule pèche par insuffisance. Lorsque von Scheel définissait le socialisme « l'économie politique des classes labo-
1. // soslanziale e l'accideniale nel socialismo, p. 11-12, 64.
rieuses » ^, il oubliait à la fois que le socialisme est pour les classes laborieuses beaucoup plus qu'une économie politique, et qu'il se présente dans l'histoire bien avant que les classes laborieuses fussent en mesure d'élaborer ou même d'adopter une doctrine économique.
Un autre Allemand, dans un ouvrage spécialement consacré à déterminer les notions de socialisme, de communisme et d'anarchisme -, enseigne « que le socialisme est dans la science économique la direction qui considère comme souhaitable l'abolition de la propriété privée des moyens de production, et qui estime que l'évolution conduit à un tel état social ». Cette définition est défectueuse à tous points de vue. D'abord nous savons que le socialisme n'est ni exclusivement ni principalement une doctrine économique. En second lieu, l'abolition de la propriété privée des moyens de production peut servir à définir une école socialiste parmi beaucoup d'autres, l'école marxiste ; mais il est des doctrines socialistes qui n'abolissent pas la propriété privée des moyens de production (par exemple le mutuellisme proudhonien), et il en est d'autres qui, au contraire, s'en prennent, non seulement à la propriété privée des moyens de production, mais aussi à celle des objets de consommation: c'est la distinction que l'on établit habituellement entre le collectivisme (qiji socialiserait la production seule en laissant libre la consommation) et le communisme (où seraient possédés en commun les objets d'usage aussi bien que les instruments de production).
La classification des systèmes socialistes participe de la confusion qui règne dans les définitions,
1, Handbuch der politischen Œhonomie de Schonberg, vol. I, p. 107. — 2. Karl Diehl, Vber Sozialismus, Kornmunismus und Anarchismus, 1906, p. 4.
et n'est pas moins arbitraire. Ou bien elle est fondée sur des principes très généraux et abstraits, et les doctrines concrètes n'y peuvent entrer, ou bien elle fait entrer dans la caractéristique des systèmes des buts et des projets concrets : dans l'un et l'autre cas, les doctrines socialistes, telles qu'elles se présentent en fait dans l'histoire, ne trouvent point de place assurée dans les cadres de la classification. C'est ainsi qu'on n'a pu se mettre d'accord sur la question de savoir si le socialisme de Gabet est centraliste ou fédéraliste. C'est ainsi encore que pour M. Diehl, le socialisme et le communisme, espèces d'un même genre, s'opposent à l'individualisme, tandis que pour M. Dietzel, le communisme, l'anarchisme et le libéralisme représentent les trois espèces du genre « individualisme ».
L'échec de tant d'essais pour classer les doctrines socialistes par leurs caractères intrinsèques, comme des plantes dans un herbier, doit avoir quelque raison d'être profonde que l'on soupçonne déjà.
« Le mot de socialisme, écrit un pénétrant critique ^ est fort vague, et ne représente pas toujours le même groupe d'idées. On ne peut guère en donner que des déflnilions historir/ues. La significaiion a, beaucoup varié en ce siècle: il a un sens différent selon les pays et les écoles. »
Peut-on vraiment espérer quelque résultat des « déflnilions historiques » ? Nous ne le croyons pas. Le socialisme comporte par nature tant de variations que l'on ne saurait induciivemcnt arriver à une défi nition. Toujours des conceptions préalablement formées, des préjugés sur l'essence du socialisme ser-
1. J. BourdediU, U évolution du socialisme, Paris, Alcan, p. 46.
vent de tamis pour recueillir ou rejeter, parmi les faits que l'histoire présente pêle-mêle, ceux que l'esprit du chercheur rattache à l'histoire du socialisme et ceux qu'il en exclut.
Gela est si vrai qu'un certain nombre d'historiens attribuent au socialisme la plus haute antiquité, tandis que d'autres n'en font commencer l'histoire qu'au XVI® siècle, ou au xviii'', ou même au milieu du