‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 5 sur 37 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Pour Sombart i, le socialisme n'est rien d'autre que le reflet intellectuel du mouvement social moderne, c'est-à-dire de l'ensemble des efforts d'émancipation du prolétariat : il n'y a donc point pour lui de socialisme avant que l'évolution économique ait constitué une classe sociale de producteurs non propriétaires des moyens de production qu'ils mettent en œuvre ; et d'autre part il tient très logiquement pour négligeables toutes les doctrines et toutes les tentatives qui n'ont point de relations directes avec le mouvement ouvrier contemporain.

Moins exclusif, Dûhring- dénie pourtant tout intérêt au communisme des sectes chrétiennes du Moyen Age, à V Utopie de Thomas Morus ou à VOceana de Harrington. Il n'admet pas que la question sociale soit aussi vieille que l'humanité et que le socialisme ait existé, sous des formes assurément bien diverses, de tout temps et chez les peuples les plus éloignés les uns des autres. Il fait dater le socialisme seulement de la Révolution française, à laquelle Sombart déniait au contraire toute signification socialiste.

A côté de ces interprétations restrictives, on en trouve de bien plus larges, d'après lesquelles le socialisme est pour ainsi dire immanent à toute

1, Soziolîsmus und Soziale Bewegung, 6« éd., p. 15. — 2. Kritische Geschichte der Nationalô/wnomie, 4« éd , p. 227, 242.

I Thistoire de l'humanité. Benoît Malon écrivait jadis ! son « Histoire du socialisme ou efforts des réforma- (purs et des récollés à travers les âges ».

De même, dans une étude de 1846 sur le Socialisme considéré dans son jjrincipe ^ Alexandre Vinet soutenait que le socialisme n'était point une théorie d'hier et d'aujourd'hui, mais une tendance qui avait toujours existé, un fait qui remplissait l'histoire.

En ce sens, on a pu parler non seulement du socialisme hellénique, mais aussi d'un socialisme oriental et extrême-oriental. M. Gognetti de Martiis a rencontré d'authentiques socialistes dans la littérature hindoue. Malon signalait d'après Neumann, dans la Chine du viii® siècle, vers la fin de la dynastie des Han, de formidables insurrections socialistes ; trois siècles plus taid, sous la dynastie des Song, Wnangngan-ché, devenu ministre, « tenta d'appliquer des vues économiques complètement collectivistes : le sol devait appartenir à l'Etat qui aurait distribué les semences, réparti les diverses cultures, fixé les tarifs et les salaires pour supprimer la misère ^ ».

On a relevé, dans le fameux poème épique persan, le Schah-xXdDieh de Firdousi, une profession de foi d'un égalitarisme tout socialiste que le poète met dans la bouche de Mazdak, ministre des Finances du Shah : « Ainsi doit vivre le riche avec le pauvre ; — Dans l'univers entier doit régner l'égalité ; — Abolis doivent être la richesse, le mien et le tien ».

La secte des BâOtjs qui au milieu du xix" siècle révolutionna pendant quelques années la Perse paraît bien avoir mêlé aux traditions religieuses et à la philosophie panthéistique des Soufi des revendications fort proches de celles du socialisme. Gobineau,

1. Reproduite dans L'éducation, la famille et la Société. — 2. iMalon, op. cit., p. 342.

qui a étudié leurs doctrines sur place, en a jugé ainsi'i.

On ne peut limiter Thistoire du socialisme à une période très courte de l'histoire moderne et contemporaine qu'en vertu d'une définition étroite et arbitraire du socialisme. Les faits nous manifestent le socialisme comme un mouvement qui « dans son évolution plusieurs fois séculaire, présente diverses formes essentiellement distinctes au point de vue quantitatif et qualificatif ^ », et dont les limites et la signification ne peuvent être adéquatement définies parce qu'il est « dans un état d'incessant développement 3 ».

Tous les jours, dans la pratique, on voit des hommes et des partis se dénier les uns aux autres la qualité de socialistes sans que rien puisse définitivement les départager. Où chercher le critérium décisif?

Lorsqu'il y a contestation pour savoir si un dogme est catholique, si une doctrine est chrétienne, on peut se référer à des livres symboliques, à des confessions de foi, ce qui d'ailleurs n'exclut pas toute controverse ; on remonte de proche en proche jusqu'aux textes qui sont le bien commun des adversaires en présence, et jusqu'aux Evangiles eux-mêmes. Une telle procédure n'est pas applicable au socialisme parce que le socialisme n'est pas un à Vorigine^ mais essentiellement multiple. L'hétérodoxie n'y est pas le fruit du schisme ; elle se trouve aux débuts mêmes du mouvement. Le christianisme est comme un grand arbre dont la souche est unique bien que les rameaux s'éloignent du tronc dans tous les sens ; le

1. Les religions et philosophies dans VAsie centrale^ ch. xii : les Hvres et la doctrine des Bàbys. — 2. A. Loria, Problèmes sociaux contemporains, Paris, 1897. — 3. Kirkup, An inquiry into Socialism^ Londres, 1888, p. 1.

mouvement socialiste ressemble bien plutôt à un fleuve dans le lit duquel se rencontrent des eaux venues de tous les points de l'horizon. Les partis « unifiés » eux-mêmes — parti français, Labour Party anglais, Sozialdemokratie germanique, — n'ont été que le confluent de courants divers, charriant des éléments de provenances très variées, véhiculant des doctrines distinctes entre lesquelles ont été cherchés des compromis plus ou moins artificiels et précaires.

Sans doute il arrive qu'un parti socialiste exclue ceux de ses membres qui ne se plient pas à telle conception particulière du parti ou aux termes spéciaux d'un programme. Mais ces délimitations pratiques n'ont aucune valeur aux yeux de l'historien et du sociologue. D'aucun système socialiste, on ne peut dire qu'il est tout le socialisme parce que ce ne serait plus écrire l'histoire, mais la refaire.

Il serait plus simple sans doute de prendre une doctrine déterminée pour la mesure de toutes les autres. Mais les faits s'y opposent. Karl Marx luimême, en dépit de son dogmatisme trop certain, en convenait lorsqu'il écrivait à Arnold Ruge ^ : « Ce n'est pas par hasard que l'on a vu le communiste surgir contre d'autres doctrines socialistes, parce qu'il n'est qu'une réalisation partielle et unilatérale du principe socialiste. » Marx et Engels reconnaissaient que le socialisme n'est pas un lorsque dans le Manifeste communiste ils passaient en revue des formes et des formules variées de pensée socialiste.

Vainement l'on cherche «à réduire à l'unité d'une définition l'indéfinie multiplicité que nous montre la réalité. C'est sans droit que l'on chercherait à

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