Esprit des Lois, Livre XIX, ch. 6, 8 et
lois qui paraissent les mêmes n'ont pas toujours le même effet ; les lois qui paraissent les mêmes n'ont pas toujours le même motif, et des lois qui paraissent contraires dérivent quelquefois du même esprit.
Le socialisme platonicien, radicalement opposé à ^ l'idividualisme, radicalement communiste, exclut de la propriété privée la classe dirigeante pour sauvegarder Le prestige et l'unité de cette classe. Il est essentiellement autoritaire et aristocratique.
La République de Platon, bien que l'auteur s'inspirât des institutions traditionnelles de plus d'une cité hellénique, ne resta jamais qu'à l'état de projet; et c'est en vain que Platon, commeplus tard Owen ou Fourier, s'adressa aux puissants de la terre pour réaliser sa cité idéale. On sait que, depuis, des réformateurs sociaux ont tenté, à bien des reprises, d'appliquer leur programme de rénovation dans des colonies créées ad hoc : l'échec de ces tentatives a été généralement rapide et désastreux.
Une seule fois cependant l'expérience de communisme a été tentée sur une vaste échelle ; pendant plus d'un siècle des centaines de milliers d'hommes ont vécu dans un Etat socialiste ; cet Etat a développé une réelle prospérité économique ; et lorsqu'il a disparu, ce n'a pas été par l'effet d'une décomposition interne, mais sous les coups du dehors.
Cet Etat est l'Etat socialiste que les Pères Jésuites fondèrent et gouvernèrent au Paraguay. Ce ne fut pas là, comme on le dit trop souvent^, un Etat « chrétien-social » ou une organisation de « socia-
1. Ainsi Piastoul, Une organisation socialiste chrétienne. Les
Jésuites au Paraguay, Paris, Bloud, 1907; E. Gothein, Der
christlich-soziale Staat der Jesuiien in Paraguarj, Leipzig, Duncker, 1883.
lisme chrétien », c'est-à-dire un ordre de choses où subsistent toutes les institutions du régime individualiste, la propriété privée, le commerce libre, la concurrence, tempérés seulement par l'exercice de la charité et des vertus chrétiennes.
Ce fut un Etat socialiste au sens le plus précis du mot, un Etat où la propriété privée était inexistante ; tous les moyens de production communs ; la monnaie et tous les instruments de change exclus; la consommation assurée par la puissance publique. Ce fut en même temps une théocratie rigoureuse, où les Pères Jésuites gouvernaient en souverains absolus ou plutôt en représentants sur la terre du seul souverain absolu, Jésus-Christ.
La merveilleuse économie de l'Etat du Paraguay souleva au xviii® siècle le plus vif enthousiasme non seulement auprès d'écrivains protestants comme Lessing, Wieland, Herder, Johannes von Mùller, mais aussi chez les « philosophes » les moins disposés à l'indulgence pour les Jésuites. Raynal, 1' « oracle des Jacobins » en a fait un bel éloge ^, et Montesquieu, au IV^ livre de V Esprit des Lois-,
L'Etat du Paraguay était habité par les Indiens Guarani, et gouverné par des missionnaires de la Compagnie de Jésus. Il était composé de réductions^ nom donné dans toute l'Amérique latine aux bourgades de missions ; celle de Loreto fut fondée en 1609 ; vingt ans après, il y avait dans le district de la Guayra treize réductions comptant une population totale de cent mille âmes. Au moment de l'apogée de l'Etat du Paraguay, quarante-quatre réductions s'échelonnaient du Nord au Sud, depuis la capitale, Yapeyu, sur la rive droite de l'Uruguay, jusqu'à San Ignacio del Norte.
1. Histoire philosophique du commerce y Vill, chap. vu. — 2. Chap. VI.
A partir de 1654 les réductions furent érigées en doctrines, c'est-à-dire en cures ecclésiastiques dont le titulaire était un Jésuite. Les Jésuites avaient le gouvernement spirituel et temporel, sous la souverainet( du roi d'Espagne et le contrôle des évêques espagnols qui les jalousaient et leur créaient mille difficultés. En 1750 l'Espagne céda au Portugal les réductions : les indigènes refusèrent de reconnaître cette cession ils furent écrasés en 1756, à la colline de Caybate près du bourg de San-Juan par les Espagnols et les Portugais coalisés : les réductions furent prises d'assaut ou abandonnées par leurs défenseurs qui se réfugièrent dans les forêts. En 1761 le Portugal rétrocéda ces territoires à l'Espagne, et les Jésuites purent reconstituer les réductions. Mais une nouvelle catastrophe vint mettre fin à la prospérité de la, colonie : le roi d'Espagne Charles III, parla Pragmatique du 2 avril 1767, expulsait les Jésuites de tous ses royaumes d'Europe et d'Amérique. A ce moment les missionnaires étaient au nombre de 303, don! 208 prêtres, la population indienne de 93.978 têtes après une épidémie de variole qui avait sévi en 1764, dernière année pour laquelle on possède un recensement.
Des Franciscains vinrent prendre la place des Jésuites, mais ne les remplacèrent pas. Ils ne surenti" point gagner la confiance et l'amour des Guarani. Ils relâchèrent le régime communiste qui avait fait la prospérité de l'Etat du Paraguay sous la direction des Jésuites. En trente années la population décrut de 30.000 âmes. La décadence fut rapide et continue. Il ne restait plus que d'insignifiants vestiges de l'ancienne richesse lorsqu'en 1848 le dictateur Lopez abolit le régime communautaire pour mettre la main sur les biens des réductions : la population n'était plus que de six mille âmes, pauvres Indiens enfants
qui dans leur misère gardaient encore le souvenir et le regret de l'âge d'or.
Il est difficile de déterminer les origines de la constitution socialiste que donnèrent les Jésuites à leurs missions du Paraguay. On a soutenu* que les deux Pères italiens qui firent le plan de cette constitution, les PP. Cataldino et Maceta, avaient connu les plans de socialisme théocratique exposés par Tommaso Campanella dans sa Cité du Soleil, et l'on a relevé à l'appui de cette théorie plus d'une analogie extérieure et plus d'une ressemblance profonde entre la République idéale du moine dominicain de Naples et l'Etat créé par les Jésuites dans l'Amérique du Sud.
11 nous semble plus probable, cependant, que ces derniers, avec leur admirable méthode pour utiliser les aptitudes des populations qu'ils évangélisaient et leur habitude de tenir le plus grand compte des coutumes et des préjugés mêmes, avec la connaissance précise qu'ils avaient des mœurs des indigènes, et qu'attestent leurs Lettres édifiantes et les excellentes relations d'un Charlevoix ou d'un Dobrizhoffer, voulurent tirer parti de la naturelle propension des Guarani à l'existence grégaire et au communisme de fait.
Ils le firent d'autant plus volontiers qu'ils réalisaient ainsi un ordre social assez proche de celui qui régnait parmi les premiers chrétiens -. Le Journal de Tréooux^ rédigé par des Jésuites français, déclarait qu'au Paraguay c'était le règne de l'égalité absolue, une République qui reproduisait tous les traits de la primitive Eglise où les fidèles, renonçant à toute propriété, vivant en commun, n'avaient qu'un
1. Gothein, op. ct7., p. 8 et 11. — 2. Actes des Apôtres, II, 44-45 et IV, 34-35. — 3. Juillet 1728.
seul cœur et une seule âme. Et Muratori, décrivant l'œuvre accomplie du Paraguay, la résume en deux mots : c'est la félicité chrétienne, il Cristianesimo felice.
C'est le gouvernement patriarcal. La puissance publique, qui s'étend à tout, s'exerce sans contrainte apparente, a Les curés des réductions sont en même temps les préfets civils des bourgades, les administrateurs du bien commun, les magistrats chargés de faire régner la justice entre les citoyens^. » Les officiers inférieurs sont des Guarani élus par leurs semblables : ces caciques et corregidors indiens ont toujours été pour les Pères les auxiliaires les plus précieux.
Une centaine de prêtres régissent dans tous ses détails la vie de plus de cent mille Indiens. Pour ces derniers « la religion est la seule raison de leur obéissance » : les Pères sont pour eux les représentants de Dieu sur la terre; ils croient au pouvoir miraculeux des missionnaires. En dehors de cet ascendant moral — d'autant plus grand que nul chrétien de race Guarani ne fut jamais admis dans la hiérarchie ni comme prêtre ni comme frère lai — les Jésuites n'avaient guère de moyens de coercition : la réprimande et la pénitence publique étaient les plus fréquentes, l'emprisonnement fort rare; quant à !a peine de mort, un écrivain hostile aux Jésuites déclare que « le seul et unique Etat qui, en principe comme en fait, ait renoncé à jamais appliquer cette peine, c'est l'Etat des Jésuites au Paraguay 2 ».
Les indigènes dénonçaient d'eux-mêmes leurs fautes, presque toujours vénielles : un missionnaire écrit qu'à sa connaissance il ne se commettait pas un péché mortel par an dans tout le pays.
1. Rastoul, op. cit ^ p. 23. — - 2. Gothein, op. cit., p. 49.
Plus que des peines les Jésuites usaient des •écompenses : les plus hautes étaient l'admission ians les chœurs, dans la musique et surtout dans es confréries religieuses que distinguaient, dans les )rocessions solennelles, des places d'honneur et des nsignes spéciaux.
La morale, le droit, la religion étaient confondus. -•es Pères paraissent avoir été pour la population la ci vivante : il ne semble pas qu'il ait jamais existé Lucun Code dans l'Etat.
C'est dans ce milieu qu'a pu fonctionner un système complet d'économie communiste où Ton peut dire lue l'initiative privée ne jouait absolument aucun 'Ole.
Le plan même des réductions était rigoureusement iniforme, qu'elles fussent situées dans la montagne, Ians la pampa ou à l'estuaire d'un fleuve. Au milieu le la bourgade s'élevaient l'église, l'habitation du Père avec un grand jardin, et les greniers communs.
A angles droits, comme dans un camp romain, des 'ues bordées d'arbres aboutissaient chacune à une petite chapelle.
La production était collective, minutieusement réglementée. La journée commençait par la prière et ia messe : on faisait l'appel des habitants de la réduction, de môme que le soir aux vêpres. Puis tout ,e monde se rendait au travail des champs « en commun, au son de la flûte et du tambour, portant 3n grande pompe l'image d'un saint, notamment de Saint-Isidore le pauvre laboureur. Le travail ne durait pas plus d'une demi-journée, et le retour au logis se faisait avec la même cérémonie ».
Les réductions étaient des communautés essentiellement rurales. A la culture des céréales elles joignaient celle du ycrba-mnté dont les Jésuites, pour combattre l'ivrognerie, avaient su donner le goût et
la passion aux Indiens, et dont ils approvisionnaien toute Vaiidiencia de Buenos-Ayres. L'élevage étai^ pratiqué en grand, et toujours collectivement. Dans ce pays de troupeaux innombrables, pas une tête de bétail n'était propriété individuelle : la missioi^ du P. Dobrizhoffer à Yapeyu possédait plus d 500.000 bêtes à cornes. Les Pères avaient eu quelque mérite à familiariser leurs néophytes avec l'élevage : dans les premiers temps ils ne pouvaient confier auj^ Indiens une paire de bœufs pour labourer, car l'atte^ lage était immédiatement tué, dépecé et dévoré.
Les réductions connurent aussi la production en commun dans la manufacture. Le travail manuel négligé et méprisé dans tout le reste de l'Amériqu du Sud, y était en honneur : il se faisait dans une maison toujours voisine du presbytère et sous la^ direction du Père. Selon Gharlevoix on trouvait a xviii® siècle au Paraguay « des ateliers de graveurs, de peintres, de sculpteurs, d'orfèvres, d'horlogers, de serruriers, de charpentiers, de tisserands et de fondeurs ». Les femmes façonnaient la toile et les étoffes qu'elles fabriquaient étaient exportées jus-^ qu'en Europe.
Les champs, les plantations, comme les ateliers et les magasins, étaient communs. Les maisons ellesmêmes étaient construites, réparées par la communauté, et lui faisaient retour à la mort de leur possesseur : la notion de Théritage était absolument inconnue. Le sol presque tout entier était bien commun, « propriété de Dieu » (tupambac), cultivé par tous pour subvenir aux besoins de la communauté, pour entretenir les missionnaires, les soldats en expédition, les ouvriers, les veuves, les malades, les orphelins et tous ceux qui, travaillant le sol à eux concédé, n'arrivaient point à y trouver leur subsistance. Encore était-ce dérogation au système
de propriété pratiqué à l'origine, et qui était rigoureusement communiste. Cette dérogation fut consentie par les religieux à la demande expresse des rois d'Espagne : des terres furent attribuées en propre à chaque famille des réductions ; mais ces concessions furent limitées de la manière la plus stricte, calculées de manière à fournir les grains nécessaires à la famille, mais sans rendre possible la constilution d'un capital. On peut donc dire qu' « en fait l'atténuation, théoriquement importante, du système originel fut plutôt une organisation nouvelle de la propriété communautaire qu'une juxtaposition à celle-ci de la propriété individuelle ».
« En principe le produit d'aucun travail n'était réparti entre ceux qui y avaient contribué : les produits de tout travail appartenaient à la communauté qui se chargeait de subvenir à la substance de tous et de chacun de ses membres. Le P. Florentin de Bourges, qui visita le Paraguay en 1711, rapporte que les grains étaient rassemblés en des magasins publics confiés à la garde d'officiers spéciaux. » Au commencement de chaque mois ces officiers délivraient aux chefs des quartiers la quantité requise pour nourrir toutes les familles de leurs districts, et les chefs de quartiers en faisaient aussitôt la distribution aux familles, attribuant à chacun des quantités variables selon le nombre de leurs membres. La viande était dans les mêmes conditions répartie quotidiennement par les soins des chefs de quartier. Les étoiles, fabriquées sur place, étaient distribuées entre les familles au prorata du nombre des enfants et des besoins particuliers de chaque foyer.
Les rcduciions possédaient presque toutes un hôpital et une pharmacie qui distribuait gratuitement des remèdes. Mais les vieillards et les infirmes restaient dans leurs familles auxquelles ils n'étaient
pas à charge puisque leur présence donnait lieu, dans les distributions publiques, à une augmentation proportionnelle de la quantité de vivres et de vête ments alloués.
La vie privée elle-même était soumise au constant contrôle de la communauté : pour mieux dire, tout était calculé pour que la vie privée fût réduite au minimum. Non seulement tous les matins le réveil était sonné une demi-heure avant le lever, mais le soir, le couvre-feu sonné, tonte sortie était interdite et cette défense sanctionnée par des patrouilles qui parcouraient la bourgade. Le luxe était proscrit aucune femme ne pouvait porter sur elle plus de deux onces d'or ou des étoffes importées de l'étranger. La musique et les danses, si chères aux Indiens, n'étaient autorisées que dans les cérémonies reli-, gieuses, les jeux sévèrement surveillés : « Tout esprit d'intérêt est banni, disent \qs Let Ires édifiantes^ les jeux qui leur sont permis sont exempts de toute passion parce qu'ils n'ont ni à perdre ni à gagner ». Toutes les joies de la vie relevaient de l'existence commune concentrée dans la religion : les Indiens étaient groupés en confréries spirituelles; les jeunes gens faisaient partie de la confrérie militaire de l'archange Michel ; les autres « congrégations »' étaient vouées à la Madone et à divers saints. Il semble même que les sacrements, y compris l'extrêmeonction, n'étaient donnés que dans la maison commune des fidèles, dans l'église.
L'écueil sur lequel ont échoué beaucoup de tentatives communistes est la difficulté de faire subsister un système social si différent du milieu environnant, les relations entretenues avec ce milieu disloquant rapidement les « cités futures » artificiellement insé-