ART, I. — LA THEORIE SOCIALISTE DE LA VALEUR
Distinction entre la valeur d'usage et la valeur d'échange. — Le travail humain abstrait, mesure de la valeur d'échange. — Répudiation tardive du libéralisme. — La valeur, d'après Aristote. — Critique de la théorie socialiste de la valeur. — La valeur d'usage est un facteur déterminant la valeur d'échange. — Insuffisance de la simple théorie du coût de la production comme mesure de la valeur d "échange de la force de travail.
Le capital, d'après Karl ]\Iarx, vient au monde »< suant le sang et la boue par tous les pores de la tète aux pieds. " (i) De sa nature. c'est tout simplement du travail non payé, volé aux ouvriers ou. comme dit Lasalle. « le bien d'autrui » (2). Pour justifier cet arrêt
(i) Das Kapital, 2^ édit., p. 790. Edit. franc., p. 340.
(2) Das Eigentlmm ist Fremdthim ge^vo^den : la propriété est devenue l'appropriation du bien d'autrui. La force de rexpression allemande ne peut pas se rendre parfaitement en français.
(Note du Tr.)
de mort contre le capital, Marx, nous l'avons vu, se fonde sur sa théorie de la valeur (i;. Il distingue une double valeur : la valeur d'usage et la valeur d'échange. La valeur d'usage consiste dans l'utilité d'une chose pour la satisfaction de besoins humains; la valeur d'échange^ au contraire, réside dans le rapport suivant lequel les marchandises peuvent se troquer l'une contre l'autre. Les valeurs d'usage sont, il est vrai, génératrices de la valeur d'échange, en tant que les choses utiles seules sont susceptibles d'être échangeables, mais, par ailleurs, la valeur d'échange est tout à fait indépendante de la valeur d'usage. On l'estime d'après le travail représenté ddius un produit. Toutefois, sous le nom de travail on ne doit pas entendre du travail de telle ou de telle espèce déterminée.
(i) La théorie marxiste est-elle essentielle au socialisme ? C'est un point aujourd'hui fort contesté parmi les socïaWsies.Yoir F ischér, Die Marx'sche Werththeorie. Berlin, 18S9, p. 33 et suiv. Il semble que cette théorie les embarrasse eux-mêmes singulièrement. On peut accorder qu'elle n'est pas la seule et unique base du socialisme, mais que Marx l'ait considéré comme la pierre angulaire de tout son système, c'est ce qui ressort sans contredit de sa critique du « Kapital », Toutes les négations du monde n'y changeront rien. Ce n'est pas sans raison que la << Social-demokratie » allemande a reproduit h.-s grandes lignes de la théorie marxiste de la valeur en tête de son Programme officiel. Voir plus haut : Programme de Gotha, p. 42.
comme par exemple le travail du tailleur ou du cordonnier, mais du « travail humain abstrait » (i).
<( Une valeur d'usage ou un article quelconque n'a donc de valeur (valeur d'échange) qu'autant que du travail humain abstrait s'y trouve représenté ou matérialisé. Comment mesurer maintenant la grandeur de sa valeur? Par le quantum de la substance « créatrice de valeur » contenue en lui, du travail. La quantité de travail elle-même a pour mesure sa durée dans le temps et le temps de travail, à son tour, possède sa mesure dans des fractions de temps définies, telles que l'heure, le jour, etc. )^ (2). Par temps de travail il faut entendre, ainsi que Marx le déclare plus loin, a le temps de travail socialement nécessaire » ou le temps de travail -' qu'exige la confection d'une valeur d'usage quelconque exécutée avec le degré moyen d'habileté et d'intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné sont normales » (3).
(i) C'est-à-dire abstraction faite de l'objet sur lequel il s'exerce ; sans aucun égard à la forme particulière sous laquelle cette force de travail a été dépensée.
(2) Das Kapital , p. 12. Edit. franc., p. i5
(3) Das Kapital, p. 14. Edit franc., p. i5.
Nous avons vu plus haut comment Marx, voulant nous expliquer la production de la c( plus-value » capitaliste, se fonde sur l'axiome que la valeur d'échange est quelque chose d'essentiellement indépendant de la valeur d'usage et ne consiste que dans « le temps de travail absorbé. " (V^oir i'^'^ partie, p. 35.)
Quant à sa thèse fondamentale que la valeur d'échange d'une chose s'estime non par sa valeur d'usage mais exclusivement par le travail contenu en elle, Marx peut se réclamer des théories émises par Adam Smith (i), Ricardo et d'autres économistes nationaux célèbres. En ce point, comme en maint autre, le socialisme ne fait que recueillir l'héritage du libéralisme : il tire les déductions logiques des principes posés par celui-ci. C'est seulement depuis que Marx, Lasalle et d'autres se sont emparés de ce principe pour porter
(i; An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations. (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.) 2 vol. in-40 : « Le travail est donc la vraie mesure de la valeur d'échange de tous les biens. » Roscher (Grundlagen der National ôkonomie, i8'" édit., § 77, p. 172) convient également que la légitimité de la propriété capitaliste repose, d'après la plupart des économistes nationaux depuis Locke, sur le droit qu'a tout ouvrier de consommer ou d'épargner le produit de son travail.
— godes coups si terribles au capital privé, qu'on a commencé à en comprendre toute la gravité. On s'est empressé alors de le désavouer. Malheureusement, cette répudiation tardive parait par trop intéressée.
Marx a raison d'ailleurs de distinguer la valeur d'usage de la valeur d'échange. Cette distinction se trouve déjà dans Aristots et dans ses commentateurs.
Aristote (i), en effet, distingue un double usage des biens de possession : le premier est propre {yyrjaiç, ohdof) au bien possédé en vertu de la singularité de sa nature; le second lui est commun {yyn(JL; olz ol/.ziy) avec tous les autres biens qui peuvent être l'objet de la possession. Il explique cette distinction par l'exem.ple du soulier. Un soulier a un double usage : l'un lui est tout particulier par opposition avec les autres biens et consiste en ce qu'il sert à chausser le pied; l'autre consiste en ce qu'on peut l'échanger contre d'autres biens de possession. Ce dernier usage est commun au soulier et à tous les
(i) Politic. I, 9, 1257 a. 6 et suiv, ; S. Thom. In I. Pol. 1. 7 ; Silvest. Maurus. In I. Pol. c. 6, n. 2.
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autres biens qui peuvent être dans le commerce. On peut, pour cette raison, lui donner le nom d'usage général (i) ou encore d'usage secondaire
Si Marx s'était borné à distinguer ces deux sortes de valeur, on n'aurait rien à lui reprocher, rmisil les sépare complètement Time de ratUre, La valeur d'usage n'entre pas, selon lui, comme facteur déterminant dans la fixation de la valeur d'échange. Mais rien n'est moins prouvé et rien n'est plus faux que cette assertion.
I. Rien n'est moins prouvé. L'argument principal que Marx apporte à l'appui de
(i) Cette distinction de la valeur d'usage est bien plus claire, plus simple et plus rationnelle que celles de la plupart des économistes modernes. Beaucoup nomment valeur d'tisage d'un objet sa capacité de servir à l'usage du possesseur lui-même et valeur d'échauge le pouvoir d'acquisition qu'il possède grâce à l'échange, comme si l'échange n'était pas aussi un usage du possesseur lui-mèjm. Cette distinction n'est donc pas fondée en raison. D'autres nomment valeur d'usage la valeur d'utilité immédiate et valeur d'échange la valeur d'utilité médiate. Enfin, plusieurs (entre autres Neuman Schônbergs Handbuch der politischen Oeconomie, 2" édit., I, p. i56. Rem. 70) rejettent cette d.stinction et divisent les valeurs en valeurs subjectives et objectives. Quant à nous, chaque fois que, dans le cours de ce travail, nous distinguons d'après l'usage reçu la valeur d'usage de la valeur d'échange, nous entendons par valeur d'usage la capacité qu'a une chose de servir à toute sorte d usage à Vexclusion de l'usage spécial quelle a dans l'échange.
sa thèse est celui-ci : La valeur d'échange est nécessairement quelque chose de commun à toute marchandise. Or, ce quelque chose de commun ne peut être que le travail humain abstrait qui s'y trouve incorporé. Donc c'est celui-ci qui crée la valeur d'échange.
Nous concédons que la valeur d'échange doit être quelque chose de commun à toutes les marchandises puisque c'est par là qu'on peut les comparer entre elles, mais nous nions que ce rapport commun consiste uniquement dans le travail contenu en elles. ]\Iarx n'appuie d'ailleurs son opinion d'aucune preuve ; il se contente d'affirmations et présuppose constamment ce qu'il faut prouver. Ecoutonsle plutôt :
« Ce quelque chose de commun ne peut être une propriété géométrique, physique, chimique ou autre qualité naturelle des marchandises. Leurs propriétés particulières n'en trent généralement en considération qu'autant qu'elles leur donnent une utilité qui en fait des valeurs d'usage. Mais, d'un autre côté, il est évident (î) que l'on fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises quand on le: échange et que tout rapport d'échange es"
môme caractérisé par cette abstraction. Dans l'échange, une valeur d'usage vaut précisément autant que toute autre, pourvu qu'elle se trouve en proportion convenable... Comme valeurs d'usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente; comme valeurs d'échange, elles ne peuvent être que de différente qualité et ne contiennent donc aucun atome de valeur d'usage >» (i).
On le voit: Marx suppose ici ce qu'il fallait prouver. Bien plus, il en fait un principe évident et qui saute aux yeux (augenscheinlich). Et pourtant, c'est sur ce principe que repose toute sa théorie comme l'édifice sur sa base.
Une pareille désinvolture nous étonne. Sans preuve aucune, Marx ose affirmer que, en dehors du travail, il n'y a rien de commun entre les marchandises. Aristote, sur l'autorité duquel il affecte si souvent de s'appuyer, aurait pu mieux Téclairer sur ce point. Ce grand penseur enseigne expressément qu'il faut qu'il y ait quelque chose de commun entre les marchandises puisqu'on peut les comparer entre elles
(i) Das Kapital, p. 12. Ed. franc, p. 14.
et les mesurer. Cette mesure commune de toutes les valeurs d'échange, c'est le besoin, c'est-à-dire la qualité qui rend les choses aptes à satisfaire un besoin humain, en d'autres termes V utilité (i).
Le principe posé par Marx que le travail seul constitue la valeur d'échange n'est pas seulement dénué de preuves, mais encore;
II. Rien n'est plus faux. Sans s'en douter, Marx s'est réfuté lui-même. Il dit : Dans le rapport d'échange, une valeur d'usage vaut ] précisément autant que toute autre, pourvu qu'elle se trouve en proportion convenable . Pourquoi faut-il que la valeur d'usage se trouve en proportion convenable? Evidemment parce, que loin d'être une cjuantité négligeable ou indifférente, elle est un élément dont il fau absolument tenir compte dans la détermi-î nation de la valeur d'échange.
Mais n'y a-t-il pas pourtant des valeurs d'usage qui ne possèdent aucune valeur d'échange? L'air et la lumière du soleil, par
(i) Ethic. Nie. Y, 8, ii33 à 25 : ^'J. y.'j'j. v/'. rtvt -y.^j'x ^iTpil(jQyA...y 70-j-o ô'Èart zç u.vj yj:rfit'iy. r, yj^iiy, /' r.y.^jxy.
exemple, ne sont-ils pas des valeurs d'usage sans valeur d'échange? Sans aucun doute. Mais que suit-il de là? Tout simplement que le simple usage ne suffit pas pour former une valeur d'échange mais que d'autres conditions doivent encore s'y joindre. De là à dire que toutes les choses qui ont une valeur d'échange ne la doivent pas, au moins en partie, à leur valeur d'usage il y a loin Que dirait-on de ce raisonnement : il y a des hommes qui ne sont pas artistes, donc l'idée d'homme n'est pas contenue dans l'idée d'artiste ? L'argumentation de Marx n'est pas plus concluante. Pour qu'une valeur d'usage ait une valeur d'échange, il faut qu'elle soit apte à devenir la possession exclusive de quelqu'un, sans se rencontrer pourtant en telle abondance que chacun puisse l'obtenir facilement et en quantité illimitée. Mais, cela supposé, sa valeur d'échange dépend avant tout de sa valeur d'usao^e ou de son utilité Le bois dans les forêts vierges de l'Amérique du Sud n'a pas de valeur d'échange, soit parce qu'il ne s'y trouve personne qui en fasse usage, soit au moins parce que tout le monde peut l'avoir pour rien comme l'eau chez nous. Mais, imaginons-nous maintenant (|u'un
marchand envoie vers un port d'Europe des vaisseaux chargés de différentes essences de bois : sur quoi se basera-t-on dans l'évaluation du prix de ce bois ? Sera-ce peut-être uniquement sur la dépense de travail, d'argent et de temps qu'a coûtée la fourniture du bois? Assurément non ; car, à ce compte-là, toutes les essences de bois devraient se vendre au même prix. Or il n'en est pas ainsi. Ce que les acheteurs considèrent avant tout, c'est l'utilité du bois. Le meilleur, le plus solide sera le mieux payé. Le bois de cèdre ou d'ébène, abstraction faite de la dépense de travail qu'il a coûtée avant d'être amené sur le marché, a une plus grande valeur que le bois de sapin ou de bouleau.
Mille exemples de ce genre font voir que, dans l'appréciation générale des hommes, c'est l'utilité ou le parti qu'on peut tirer d'une chose qui en détermine tout d'abord le prix ou la valeur. Le bon vin se paie plus cher que le mauvais, quand bien m.ême le vigneron se . serait également fatigué pour produire l'un et l'autre. Pourquoi les propriétaires de nos ■ charbonnages vendent-ils à des prix si différents la houille sortie d'un même puits? Parce que la qualité n'est pas la même. Pareille-
ment, une prairie des bords de la Moselle ou du Rhin a une valeur d'échange incomparablement plus grande qu'une prairie de même superficie située dans le Harz ou l'Eisel et cela indépendamment de tout travail humain.
P Mais pourquoi vouloir accumuler des raisons pour démontrer une vérité si évidente ? Ne serait-ce pas enfoncer une porte ouverte ? On ne peut objecter contre les exemples précités que partout le travail a été nécessaire pour la formation pleine et entière delà valeur d'usage ; car nous ne contestons pas que le travail n'influe aussi sur la valeur d'échange, mais seulement qu'il constitue à lui seul cette valeur. Au reste, le travail n'entre pour la plupart du temps en considération qu'autant qu'il augmente Viitilité de l'objet. Par ailleurs, il y a aussi, dans la nature, des objets qui ne demandent absolument aucun travail pour être utilisables mais qu'on peut s'approprier immédiatement ou échanger contre d'autres articles. Il en est ainsi, par exemple, du pétrole, des fruits sauvages, etc. (i)
(i) Voir sur la théorie marxiste de la valeur : Hammerstein, S. J., Stimmen ans Maria-Laach, vol. X, p. 426; Hitzc, Kapital und Arbeit. Paderborn, 1880, p. 9 et suiv.
Si donc ce qui prête aux biens de possession leur valeur d'échange n'est pas le seul travail mais avant tout l'utilité et le service qu'on en peut tirer pour la satisfaction des besoins humains, tout l'échafaudage des accusations dirigées contre le capital privé actuel s'écroule avec la thèse marxiste qui en est la base. Marx est notamment tout à fait dans l'erreur quand il prétend fixer la valeur d'échange (y compris la valeur du louage) de la force humaine de travail par les frais de production de cette valeur. Car, en supposant même que deux ouvriers aient besoin de la même rétribution pour leur entretien et celui de leur famille, leurs forces de travail auront cependant une valeur d'échange toute différente si l'un est plus entendu, plus habile, plus industrieux et plus fidèle que l'autre. Ce qui détermine en premier lieu la valeur d'échange c'est, dans la force de travail comme dans tout bien de possession, l'utilité ou le service qu'on en peut tirer.
Pour prévenir une dernière difficulté qu'on pourrait nous faire, remarquons que, même dans l'Etat socialiste, la valeur d'échange continuerait à exister et ne pourrait êtredéter-
minée uniquement d'après les frais occasionnés par la production. Dans le commerce international d'exportation aussi bien que dans la répartition des produits, il faudrait fixer la valeur d'échange, de telle sorte que la valeur d'usage en demeurât le premier facteur. Si deux ouvriers ont travaillé autant l'un que l'autre, on ne pourra pas, sous prétexte que les frais de production ont été les mêmes de part et d'autre donner à l'un comme salaire une mesure déterminée de Johannisberg ou de Rudesheimer et à l'autre la même mesure de petit vin de Moselle ou de cidre. Même dans l'Etat socialiste, on pourra rétribuer plus de travail avec un hectolitre de bon froment qu'avec la même mesure de froment de mauvaise qualité, quand bien même les deux espèces coûteraient le même travail. Cette remarque s'applique à tous les autres objets de consommation.
ART. II. — LA LOI d'airain DES SALAIRES.
Exposé de cette loi. — Mal fondé des conclusions qu'on prétend en tirer contre la propriété privée. — La prétendue loi des salaires n'est pas une loi économique proprement dite. — Réfutation des arguments emprun-
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tés par Lassalle à Ricardo. — La fécondité des mariages ne dépend pas nécessairement de la situation prospère des ouvriers — L'offre de bras n'augmente pas immédiatement avec l'accroissement de la population. — L'offre et la demande de travail peuvent augmenter simultanément.
I . La 'c loi d'airain des salaires •) a été l'arme favorite dont Lassalle s'est servi contre le capitalisme moderne. Ici encore les économistes libéraux, tels que Adam Smith, Ricardo(i), Jean Baptiste Sa}^ et d'autres, avaient préparé la voie au socialisme. C'est avec une satisfaction marquée que Lassalle (2) invoque ces puissantes autorités en faveur de sa fameuse loi.
(i) D'après la doctrine de Ricardo, îe salaire moyen du travail tend à se confondre avec les frais de production de ce travail. 1\ distingue le prix naturel du travail et son prix démarché. Le prix naturtl est celui qui fournit aux ouvriers en général les moyens nécessaires à leur subsistance et à la reproduction de leur espèce. Le prix de marché est, au contraire, celui qui leur est réellement payé sous l'influence de la loi de l'offre et de la demande. Il peut tantôt s'élever au-dessus du prix naturel, tantôt descendre au-dessous, mais il finit toujours par y revenir. Tout en reconnaissant que Lassalle a présenté cette loi sous un jour plus odieux, si nous faisons la part de la sourde haine qui animait l'agitateur allemand, nous ne trouvons entre sa doctrine et celle de Ricardo aucune différence essentielle.
(2) Surtout dans son « Arbeiter-Lesebuch » (Manuel des travailleurs', p. 7 et suiv.
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u La loi de fer économique qui, dans les conditions actuelles de la production, met le salaire sous la dépendance de l'offre et de la demande de travail s'énonce comme suit : La moyenne du salaire de travail reste toujours réduite à l'entretien nécessaire communément en usage chez le peuple pour la conservation de la vie et la reproduction Tel est le point autour duquel s'agite continuellement, en oscillations de pendule, le salaire réel sans pouvoir jamais s'élever longtemps au-dessus ni s'abaisser longtemps au-dessous. Il ne peut s'élever longtemps au-dessus de cette moyenne ; car autrement, par suite de l'amélioration du sort des travailleurs il se produirait bientôt un accroissement de population ouvrière, suivi d'une offre plus grande de bras, laquelle ferait retomber le salaire du travail à son premier état de baisse. »
(( Le salaire du travail ne peut non plus rester longtemps fort en dessous de cet entretien nécessaire à la vie, car alors on voit apparaître l'émigration, le célibat, l'interruption de la génération des enfants et finalement, par une suite naturelle de la misère, une diminution dans le nombre des travailleurs, suivie
d'une offre moindre de bras, laquelle a pour conséquence de ramener le salaire de travail à son premier état de hausse. Le salaire moyen réel du travail consiste donc dans le mouvement perpétuel autour de ce centre de gravité où il faut qu'il retombe continuellement, chaque fois qu'il est resté, tantôt un peu au-dessus, tantôt un peu au-dessous, i) (i)
Il s'en suit par conséquent que ouvrier et salaire de travail oscillent perpétuellement autour de l'extrême limite de ce qui, selon les besoins du temps, est absolument nécessaire à l'entretien de la vie. C'est là un point qui ne change jamais. Lassalle convient cependant que ce strict nécessaire communément en usage, est aujourd'hui plus élevé qu'autrefois ; mais il n'en reste pas moins établi d'après lui que la classe ouvrière est constamment réduite à ce qui est indispensable dans les circonstances données de la société, pour la conservation de sa vie et la reproduction et que, par conséquent, elle est condamnée à mourir peu à peu d'inanition. (2)
(i) Offenes Antwortschreiben (Lettre ouverte; p. lo et Arbeiter- Lesebuch, p. 5.
(2) Arbeiter Lesebuch, p. 27.
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2. Telle est la loi affreuse, inexorable dont les socialistes se sont emparés, jusque' dans ces derniers temps pour ébranler le droit de propriété privée (i). Toutefois ils versent là dans une profonde erreur car, même en admettant cette loi comme parfaitement exacte, on n'en pouvait encore tirer aucun argument contre la propriété privée. Cette loi présuppose la concurrence illimitée dans le domaine économique et le régime tyrannique et sans frein de l'offre et de la demande, alors que rien n'empêcherait d'y mettre des bornes sans entamer le moins du monde la propriété privée.
(i) Qu'on se rappelle le Programme de Gotha cité plus haut p. 42. On sait d'ailleurs que Marx lui-même n'a jamais reconnu la loi d'airain des salaires. Chose digne de remarque, Liebknecht a déclaré tout dernièrement au Congrès socialiste de Halle et une seconde fois dans le « Berliner Volksblatt « (1890, no» 254 et 256) qu'il avait toujours rejeté la loi d'airain des salaires ; ce qui ne l'a pas empêché cependant de combattre quinze ans durant pour le Programme de Gotha où cette loi est expressément formulée. Ainsi donc, voilà vingt ans que les socialistes, appuyés sur cette loi de fer, prêchent aux ouvriers l'absolue impossibilité d'améliorer leur condition par leurs propres efforts et à présent les meneurs du parti viennent dire qu'ils n'ont jamais pris au sérieux cette loi. Une telle manière d'agir n'est-elle pas le comble delà frivolité ? — Quoi qu'il en soit d'ailleurs, cette loi d'airain fait encore partie du Programme socialiste et nous attendons la réponse que les « compagnons » feront aux explications données par Liebknecht.
Le fait est que presque partout jusque dans ces derniers temps on a maintenu la concurrence dans certaines limites sociales qui assurent aux faibles une protection contre l'oppression et l'exploitation injustes. C'est à la politique sociale de rechercher comment, grâce au concours de la législation civile en haut et de l'initiative privée en bas, on pourrait arriver à une organisation appropriée aux conditions modernes de la production de façon à sauvegarder les droits des faibles contre toute spéculation préjudiciable à leurs intérêts. Ce résultat une fois obtenu, «« la loi du salaire », au sens étroit que Lassalle lui a donné dans son interprétation, disparaîtra du même coup.
Les démocrates-socialistes s'y prennent très adroitement dans leurs attaques contre l'ordre existant mais ils ne font pas toujours preuve de beaucoup de loyauté. « Voyez cette terrible loi des salaires, véritable joug de fer qui vous rive au besoin et à la misère ! Seule, la démocratie-sociale peut vous venir en aide ! » C'est ainsi qu'ils s'adressent aux masses ouvrières dans leurs meetings. Comme si on ne pouvait se déclarer l'adversaire de la concurrence illimitée sans devoir passer avec armes
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et bagages dans le camp socialiste. Les socialistes avoués savent fort bien qu'il n'en est rien. Nous aussi catholiques — et je crois que les protestants de bonne foi seront d'accord avec nous sur ce point — nous voulons que la législation protège les classes industrielles et agricoles contre la prépondérance exagérée du capital ; nous aussi nous voulons contribuer, dans la mesure de nos forces, à procurer le bonheur de la vie de famille au dernier des travailleurs. Mais notre but n'étant pas ici de faire de la politique sociale, nous n'avons pas à détailler quelles seraient les conditions requises pour améliorer la situation de l'ouvrier.
Nous soutenons seulement que le socialisme n'est pas le remède aux maux dont souffre actuellement la société. Sans doute, il veut la suppression de la libre concurrence mais il n'y parvient qu'en anéantissant toute liberté d'action et en emprisonnant tous les citoyens dans cette camisole de force qui s'appelle l'organisation civile de la production.
3. La réfutation que nous venons de faire pourrait suffire à sauvegarder la propriété privée, mais comme la loi d'airain des salaires
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joue un rôle si important dans la littérature socialiste, nous croyons utile de la soumettre à une critique encore plus attentive.
a) Si, en formulant sa loi de fer des salaires, Lassalle a simplement voulu dire que, sous l'influence de l'offre et de la demande, il se manifeste une tendance fatale à réduire la rétribution du travail à ce qu'exige la stricte nécessité pour l'entretien du travailleur : c'est un point qu'on pourrait lui concéder sans danger. Il faut voir dans cet inconvénient une suite presque inévitable de l'égoïsme des riches qui sont les puissants. Tout homme tient généralement à acheter bon marché et à vendre cher. Si l'ouvrier cherche à louer sa force de travail au plus haut prix possible, de son côté, l'entrepreneur cherchera à l'engager au plus bas. Mais, en règle générale, le riche est le plus fort et, par suite, le salaire atteindra difficilement une juste mesure qu'il dépassera plus rarement encore. Faut-il en conclure que cette tendance générale, suite de l'égoïsme humain, est une loi économique? Nullement. Sans quoi on devrait voir aussi une loi économique dans les falsifications alimentaires que les marchands se permettent
si sou\'ent dans le but de faire plus facilement fortune.
b) On ne peut donc considérer le principe posé par Lassalle comme une loi économique proprement dite : au moins cela reste-il complètement à prouver : (i)
Pour qu'un phénomène puisse constituer proprement une loi économique, il faut qu'il se manifeste toujours et partout en vertu de causes déterminées. Or, tel n'est pas le cas de la prétendue loi lassallienne : au moins, nous le répétons, cela n'est-il nullement prouvé. Examinons de plus près les arguments que Lassalle emprunte manifestemxcnt à Ricardo. Le salaire, dit-il, « ne peut s'élever longtemps au-dessus de la moyenne de ce qui est communément nécessaire à la vie, autrement il se produirait bientôt une augmentation dans la population ouvrière et par suite dans l'offre des bras, ce qui ramènerait le salaire du travail à son premier état de baisse. Mais estil bien vrai d'abord que la population ouvrière se multiplie par voie de génération en pro-
(ij Voir Hamnicrstcin, Stimmen aus Maria-Laach, X, p. 442 et Mithoff dans Schônbergs Handbuch der politischen Ockoncmie, I, p. 638 et suiv.
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portion de sa situation prospère? C'est là une assertion absolument gratuite que l'expérience semble plutôt démentir. Celui qui veut trouver en Angleterre les familles les plus nombreuses ne les rencontrera pas dans la demeure des ouvriers les mieux rétribués ou chez les riches bourgeois ; il faut qu'il aille les chercher dans les plus pauvres quartiers irlandais. Il n'y a peut-être pas de pays où la moyenne de la population jouisse d'une aisance plus grande qu'en France et cependant il n'y en a pas non plus où l'accroissement de la population soit plus faible. On en devine facilement la raison, même en faisant abstraction de l'influence religieuse. Plus la famille ouvrière est prospère, plus aussi elle cherche à soutenir son rang de fortune et à s'élever à un degré supérieur dans la société. Aussi dans cette classe les mariages inconsidérés sont-ils bien plus rares que dans les derniers rangs de la société. Naturellement, il ne faut pas en conclure que, dans les classes supérieures, le niveau moral soit plus élevé.
Cette question peut encore s'envisager à un autre point de vue que Lassalle néglige complètement. Admettons un moment qu'une
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amélioration dans le sort des ouvriers entraîne un accroissement de population : sur quoi se fonde-t-on pour dire que la concurrence entre les ouvriers vs. aussitôt augmenter dans la môme proportion? Avant que cet accroissement puisse amener un résultat sensible il faut qu'il s'écoule encore un laps de temps d'environ seize à vingt ans. Les enfants n'entrent pas dans la concurrence en naissant. Ainsi, même en supposant avec Lasalle un accroissement de la population, il pourra se faire que, durant toute une génération, un travailleur gagne un salaire supérieur aux exigences de son propre entretien et de l'éducation de ses enfants.
Enfin, si la demande s'accroit avec l'offre, il peut fort bien arriver que l'augmentation de l'offre des bras n'amène aucune baisse dans le prix du travail. En effet, si la demande de travail s'accentue dans une proportion aussi forte que l'offre, le salaire de travail reste au même niveau. Il peut encore arriver qu'en plusieurs endroits de nouvelles entreprises (constructions de voies ferrées, routes, canaux, etc.) augmentent constamment la demande pendant des années et empêchent ainsi l'af-
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fluence de nouveaux travailleurs d'amener nécessairement une baisse de salaires.
Par conséquent, il n'est pas prouvé que le salaire ne peut demeurer longtemps supérieur' à l'entretien nécessaire. Lassalle n'a pas démontré non plus que le salaire ne peut longtemps rester au-dessous de cette moyenne, (c Cette situation amènerait, dit-il, l'émigration, le célibat, l'interruption delà génération, elle provoquerait enfin une diminution de population ouvrière et, par suite, une diminution dans l'offre du travail ; la conséquence de ces effets eux-mêmes serait le retour du salaire à son premier état de hausse. >•
La misère, nous l'avons déjà fait remarquer ci-dessus', n'est pas un obstacle à la génération à moins que le travailleur ne meure littéralement de faim. Il peut très bien se faire, et le cas n'est malheureusement pas rare, qu'en plusieurs lieux la situation vraiment misérable des ouvriers (et nous donnons au mot misérable la même valeur que Lassalle) se soit prolongée fort longtemps sans amener une diminution sensible dans le développement de la population. La misère n'empêche pas les mariages des pauvres et ne les rend
pas inféconds. Les pauvres gens sont, sous ce rapport, souvent plus consciencieux que d'autres qui s'intitulent les civilisés » par excellence. Au reste, quand bien même la misère amènerait une diminution de la fécondité ; avant que le contre coup de l'influence se fit sentir sur le marché du travail, il s'écoulerait des années toutes à l'avantage des salariés. Dans l'entretemps, les vides occasionnels pourraient se remplir peu à peu grâce à l'appoint fourni par les ouvriers venus des pays voisins. Marx a démontré clairement en s'appuyant sur les enquêtes des médecins anglais et des inspecteurs de fabriques, qu'en plusieurs contrées industrielles les ouvriers vivent pendant des dizaines d'années dans une misère noire sans que le salaire se soit relevé, (i)
La loi de Lassalle est donc — aussi bien dans son sens favorable à l'ouvrier que dans son sens défavorable — dénuée de fondement et qui plus est absolument fausse. On ne peut donc pas s'en faire une arme contre l'ordre social actuel ni en tirer des conséquences à
(i) Das Kapital (2* édit.) p. 5o6 et suiv.
Tavantage du socialisme. Quant aux exemples invoqués par Lassalle à l'appui de sa loi d'airain, nous n'en voulons pas contester toute l'exactitude ; et si le lecteur en concluait que la concurrence sans limite et sans frein est un mal, nous serions parfaitement d'accord.