ART. III. — LA CONCEPTION MATÉRIELLE DE LA VIE
Incompatibilité du socialisme avec l'idée religieuse. — Renversement du principe de l'autorité. — Négation du droit de propriété personnelle. — Un article du Programme socialiste officiel. — Le Sociald&fnokvat. — Déclarations significatives de la part des chefs du socialisme.
I. Le socialisme n'envisage la vie humaine qu'au point de vue purement terrestre; !'« au delà " n'existe pas pour lui. Or, un système partant de l'idée que l'homme, créé de Dieu pour l'éternité, ne vit ici-bas sur la terre que pour mériter le ciel par l'accomplissement de la volonté divine, pourrait-il jamais prendre la production des richesses comme suprême critérium de l'organisation sociale et n'admettre à l'usage des biens de la terre que ceux qui concourent à leur production? Pourrait-il reléguer la religion au rang des choses indifférentes dont on n'a pas à se soucier? Il est donc hors de doute que l'idée fondamentale du socialisme est en contradiction, non seulement avec le christianisme mais avec toute religion. Les droits de l'homme, voilà son
décalogue; son Dieu, c'est l'Etat populaire démocratique; sa fin dernière et universelle, les jouissances terrestres, son culte, la production.
2. II y a plus. La revendication capitale du socialisme repose implicitement sur l'athéisme. Il revendique la pleine égalité du droit et des conditions d'existence pour tous au point de vue social et à tout autre. Toute inégalité l'irrite : il y voit un déni de justice insupportable ou un préjudice. Si la raison et la révélation exigent, au nom de la conscience ou par un commandement spécial de Dieu, que le serviteur obéisse à son maître, le sujet à son supérieur, la femme à son mari, l'enfant aux auteurs de ses jours, ce sont là pour le socialisme autant d'attentats à l'égalité des droits et des devoirs de tous. Au point de vue socialiste, chacun a le droit de ne se soumettre qu'aux lois et aux chefs qu'il s'est luimême choisis et reconnus. C'est donc renverser le principe de ï autorité en tant qu'elle émane de Dieu et qu'elle nous fait un devoir de conscience de la soumission. Que le socialisme batte en brèche et ruine par les fondements la société conjugale, môme au point de vue pure-
ment naturel et à plus forte raison au point de vue chrétien, c'est un point que nous démontrerons plus loin en traitant des conditions de la famille en face du socialisme (i). 3. La position que le socialisme a prise visà-vis de la propriété est également en contradiction avec la doctrine chrétienne. De même que le Christ a condamné énergiquement le désir immodéré des richesses et qu'il a conseillé et recommandé la pauvreté d'esprit comme un degré supérieur de perfection ; de même il a reconnu la propriété privée, même quant aux instruments de travail. Il n'a pas abrogé les préceptes moraux de l'ancienne alliance tels qu'ils sont contenus dans le décalogue, mais il les a promulgués de nouveau avec plus de force (2). Sous la nouvelle comme sous l'ancienne loi, c'est une faute contre le commandement de Dieu de voler le champ, la maison ou le bœuf du prochain. C'en est même une que de convoiter ses biens injuste-
(1) C'est à bon droit que le pape Léon XIII insiste particulièrement sur ce point dans son encyclique « Quod aposfolici » du 28 Décembre 1878.
(2) Vide. Wilmers. Lehrbuch der Religion. 4» édit.. vol. III, p. 72 et suiv.
ment. x\u jeune homme désireux de s'instruire de ses devoirs, le Sauveur répond d'abord : « observez les commandements; » puis, sous forme de conseil seulement, il ajoute : « si tu désires être parfait, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, viens et suis moi. •• Le Christ aurait-il pu parler de la sorte si la propriété privée dans laquelle ici on doit assurément comprendre aussi les maisons et les champs, eût été illégitime à ses yeux? Saint Pierre répond à Ananias qu'il aurait pu garder son champ s'il l'avait voulu. Parmi les premiers disciples du Christ et parmi les apôtres, il s'en trouvait beaucoup qui avaient conservé leurs propriétés privées, témoin Marthe, Joseph d'Arimathie et Philémon.
Comme le Christ et les apôtres, l'Eglise chrétienne a toujours reconnu la propriété privée, sans excepter les moyens de subsistance, tels que les champs, les prés, etc.
Donc, en condamnant comme illégitime et comme un « vol » toute propriété de ce genre, le socialisme se met en contradiction manifeste avec l'enseignement du christianisme.
De ce que nous venons de dire, il ressort clairement que le socialisme et le christia-
nisme sont aussi incompatibles que la nuit et le jour et que tout homme, sachant ce qu'est le socialisme et ce qu'il veut, ne peut donner son adhésion aux démocrates-socialistes sans rompre par là même avec le christianisme et même avec toute religion.
4. Mais à quoi bon tant insister sur l'incom- ]j patibilité essentielle du socialisme avec l'idée religieuse, alors que nous pouvons invoquer sur ce point les témoignages peu suspects des socialistes eux-mêmes? La démocratie-socialiste allemande, dans son programme officiel, considère la religion « comme une affaire privée. » C'est bien là, à coup sur, rendre l'Etat au moins indépendant de toute religion. impie et athée. La communauté, comme telle, ne se soucie ni de Dieu ni de la religion : elle regarde tout cela comme des choses indifférentes. Une telle manière de voir ne peut naitre que dans un esprit qui méconnaît et méprise la religion et quand on parle ainsi, on est bien près d'en venir à la persécution.
Supposons, par exemple, que l'Eglise veuille fonder des diocèses et des paroisses, nommer des curés avec charge d'âmes, prendre en main l'instruction religieuse, réglementer le mariage
et fixer les jours de fêtes d'obligation ; croit-on par hasard que l'Etat socialiste la laissera faire en paix? Conçoit-on c^ue l'Eglise et l'Etat, qui exercent cependant leur action sur les mêmes individus, puissent passer l'un à côté de l'autre comme des inconnus sans froissements réciproques? Et si l'Etat socialiste incorpore de force les prêtres et les religieux, voire même les évêques, dans l'organisation de la production et les détourne ainsi des devoirs de leur vocation, ne serait-ce pas là une criante injustice et une cause perpétuelle de conflits dont l'issue serait la persécution ouverte contre l'Eglise? Qu'arrivera-t-il quand l'Eglise réclamera du terrain pour ses temples, ses couvents, ses presbytères, ses hôpitaux, ses séminaires, et qu'elle demandera les forces de travail et le matériel nécessaires à ces constructions? L'Etat socialiste ne sera-t-il pas forcé, au point de vue où il se place, de se refuser carrément à toutes les exigences ecclésiastiques, de violer, par conséquent, les droits les plus sacrés de l'Eglise et de la réduire à une condition voisine de la mort.
L'apparente tolérance qu'on accorde à la religion comme affaire privée n'est donc qu'un
leurre. Bien sot qui s'y laisserait prendre. On ne veut pas alarmer ceux qui ont encore conservé au fond du cœur un reste d'attachement pour la religion en exigeant d'eux une rupture formelle. Mais, dans son essence intime, le socialisme est l'ennemi de toute religion qui ose élever le regard de l'homme de la terre vers le ciel et lui dire qu'on ne vit pas seulement de pain.
5. Il 3^ a un fait patent, que avec la meilleure A'olonté du monde on ne peut attribuer au hasard : les socialistes les plus fameux ne font aucun mystère de leurs haines anti-religieuses et se complaisent même dans les plus odieux blasphèmes contre Dieu. On connait entre autres le dédain qu'ils affichent habituellement pour toutes les tentatives chrétiennes de réformes. Parler à l'ouvrier d'une vie meilleure, faire luire à ses regards les espérances éternelles c'est, disent-ils, leur donner '< des lettres de change pour l'autre monde »
(wechsel auf das Jenseits;. Le '^ Social-Demokrat », jusqu'ici l'organe officiel (i) des socia-
(i) Le Social-Demokrat cessa ds paraître le i^"" Octobre 1890. Il a été remplacé par la Neue-Zeit (l'Ere nouvelle) qui paraît toutes les semaines et qui a surtout pour but d'entretenir les relations
listes allemands, se livre presque à chaque page à des attaques haineuses contre la t( domination du cierge » et se répand souvent en d'ignobles blasphèmes. Marx ne laisse échapper aucune occasion de faire une sortie ouverte ou déguisée contre le christianisme. Avec le frivole Heine, Auguste Behel abandonne « le ciel aux anges et aux moineaux » (i). La théologie, si nous l'en croyons, est en contradiction avec les sciences naturelles et disparaîtra dans la société future [2). Convaincu que « le ciel » est sur la terre et que « mourir est synonyme de finir », chacun sera amené à vivre conformément aux exigences de la nature (3). Et dans un autre endroit, le chef actuel des démocrates-socialistes caractérise comme suit leur conception du monde : athéisme en religion, républicanisme démocratique
internationales. Les principaux socialistes de tous les pays fournissent des articles à la Ncuc-Zcit quoique la rédaction en soit e.'isentiellement allemande. (Note du Tr.;
(i) Unsere Ziele, p. 38.
(2) Die Fraù, p. i83.
(3) Die Fraù, p. rSS. Le dernier livre de Babel : « Die mohammedanisch-arabische culturperiode fi (La période de civilisation mahométano-arabique) n'est qu'un vil et grossier pamphlet contre le christianisme.
dans l'Etat, collectivisme en économie politique (i).
Il en est un cependant qui dépasse tous les autres par la violence de ses attaques contre la religion ; nous voulons parler de Dietzgen dans ses prédications blasphématoires sur » la religion de la démocratie-socialiste •> (2). Qu'on en juge par le passage suivant; il est caractéristique :
(c Si la religion consiste à croire à des forces et à des êtres matériels extra ou supramondiaux, à des dieux et à des esprits supérieurs ; en ce cas, la démocratie est sans religion. En son lieu et place, elle met dans l'individu la conscience de son insuffisance personnelle. Elle lui fait sentir la nécessité de son absorption dans le grand tout pour son perfectionnement et l'amène ainsi à se subordonner volontiers au bien général. La civilisation de la société humaine, voilà le plus grand être auquel nous croyions. L'établissement de cette société sur une base démocratique, voilà notre espérance. Alors seulement la charité sera autre
(i) Schàffle, Aussichtslosigkeit der Socialdemocratie, p. 3. (2) Die Religion der Socialdemokratie, Leipzig, 1872.
chose qu'un vain mot au service du fanatisme religieux des fantasques et des exaltés " (i).
(i) Voir Notes : pp. 33-34. Les pensées les plus intimes des socialistes sur la religion se rôvèlent notamment dans les brochures suivantes de date plus récente : J. Stem, Die Religion 'der Zukunst (La Religion de l'avenir); G. Lommel, Jésus von Nazareth; F. Heigl, Spétziergiinge eines Atheisten (Promenades d'un athée); A. Dnlk, Der Irrgang des Lebens Jesu (La fausse voie suivie par Jésus); Stajmn, Die Erlôsung der darbenden Menschhcit (La délivrance de l'humanité pauvre), etc. Tous ces écrits manifestent à l'envi leur mépris pour tout ce qui est saint et sacré.