CHAPITRE I
Précision de Tétat de la question.
Dans quelles conditions le socialisme serait réalisable. — Le socialisme moderne est dans son ensemble un système absurde. — Le règne de la terreur. — Le socialisme collectiviste : ce qu'il répudie et ce qu'il préconise. — Le rôle de l'État vis-à-vis des communes et des associations productives. — La production unitaire soumi.^e au contrôle d'un comité central.
Avant d'aborder la réfutation du socialisme et de démontrer l'absurdité de ses projets positifs de réformes il importe de fixer d'une manière bien précise l'objet de la discussion.
I. Quand nous disons que les revendications socialistes sont absurdes ou irréalisables, nous
avons toujours uniquement en vue le socia- ^ lisme démocratique moderne. Ainsi donc nous ne prétendons nullement qu'un ordre écono- mique répondant au plan des socialistes im- ^ p]ique en soi contradiction ou qu'il soit absolument et dans toute hypothèse irréalisable. Si l'abnégation et le renoncement étaient des vertus plus communes ici-bas ; si les hommes étaient en général pleins de désintéressement, amis du travail, affectionnés à l'obéissance, dévoués au bien public, toujours prêts à se sacrifier pour autrui et à rechercher partout le poste le plus pénible et le moins honorable ; en un mot. si les hommes au lieu d'être ce qu'ils sont, étaient des anges : alors — nous l'admettrions volontiers — l'ordre économique rêvé par les socialistes pourrait avoir quelque chance de réussir. Malheureusement dans le socialisme actuel on ne peut s'arrêter un instant à une telle supposition.
2. Allonsplus loin. Laissons pour le moment de côté la question de savoir si l'Etat viendrait oui ou non à bout d'introduire l'organisation de la production collective et la répartition des richesses sur une hase rigoureusement absolue. Inmginonsun monde organisé sur le pied d'un
vaste pensionnat, d'une école régimentaire où les pupilles obéissent aveuglément aux ordres d'un chef dont les décisions sont sans appel : ce sera peut-être un milieu favorable à l'application des projets de réformes prônés par les socialistes. Que ne vit-on pas dans l'antique royaume des Incas ? N'était-ce pas la réalisation des plus beaux rêves socialistes ? (i) Mais rinças, fils du Soleil, jouissait des honneurs divins et sa puissance n'avait pas de limite. Tout le monde n'a pas les mêmes prérogatives; nous n'en dirons pas davantage sur une civilisation grossière et primitive qu'il serait absurde de vouloir comparer à la nôtre. Mais là n'est pas le point en litige. Il s'agit de prouver que, dans la supposition de l'égalité de tous les hommes, la réalisation des plans socialistes sur une base démocratique est, dans
(i) Lassalle rapporte qu'au Pérou, dans cette empire des Incas qui jouissait d'une haute civilisation (sic),on travaillait et on produisait prodigieusement sans pourtant rien gagner. (Capital et travail p. 29. Traduction française par B. Malon.j — William Prescott ajoute qu'on n'y connaissait aucune espèce de monnaie quoique la fabrication et l'art y fleurissent, [History of the conqtiest of Fera p. 147.) Voir aussi Notice sur le Communisme dans l'empire des Incas, par Ch. Wiener. {Actes de la Société philologique t. IV n^ 6. 1874.)
(Note du Tr.)
leur ensemble du moins, en dehors des choses possibles. Nous disons dans leur ensemble, c'està-dire en tant qu'ils forment un système cohésif, un corps de doctrine. Que l'une ou l'autre revendication prise à part puisse se réaliser, peu importe. Nous n'avons pas à nous en inquiéter : ce n'est pas là le socialisme. Aussi bien, disons-le en passant, l'union est si intime et si essentielle entre la plupart ■des revendications socialistes, que l'existence ou la chute de l'une doit nécessairement entraîner le triomphe ou la chute de toutes les ■autres. C'est le cas, par exemple, pour l'organisation unitaire de la production et la répartition des fruits du travail d'après une mesure déterminée commune pour tous.
3. Le socialisme ne pourrait-il pas se réaliser dans une heure de violente transition? Autre question oiseuse et que nous ne voulons pas décider. On ne peut estimer d'avance les effets momentanés produits sous l'empire de la terreur par une violente commotion sociale. Les ravages de l'ouragan et les bouleversements de la mer ne sont pas l'objet des prévisions de la science et les événements qui -échappent le plus au calcul des probabilités
sont des accidents signalés dans l'iiistoire du monde. Qu'il suffise de rappeler la révolution d'Angleterre au xvii^ siècle et la révolution française au xviir'. Mais, comme institution stable, comme œuvre viable, l'établissement d'une société socialiste est impossible; elle est en contradiction flagrante avec les penchants et les instincts les plus impérieux de l'humanité.
4. Dans la réfutation qui va suivre, nous avons uniquement en vue le socialisme tel que l'entendent les démocrates-socialistes ou collectivistes modernes : deux expressions que nous considérons comme synonymes. Cette forme du socialisme compte aujourd'hui ses représentants les plus nombreux et les plus influents parmi les adversaires de l'ordre social existant et comme elle présente l'idée la plus rationnelle du socialisme, c'est aussi celle qui compte le plus sur sa future réalisation. Démontrer son inanité sera donc a fortiori renverser toutes les théories rivales.
5. Nous avons exposé dans notre première partie (p. 42) les points essentiels du système socialiste que nous avons l'intention de réfuter. Cependant, le lecteur nous permettra d'attirer
encore toute son attention sur un point d'une importance capitale pour nos recherches ultérieures, à savoir : la main-mise de l'Etat (nationalisation) sur tous les moyens de production. C'est mal représenter le socialisme d'Etat que •de lui prêter la pensée d'abandonner la propriété des instruments et l'organisation du travail à des communautés (communes) particulières ou à des groupes d'ouvriers. Cela, c'est l'anarchisme ou le communisme ; ce n'est pas le Socialisme. Uanarchie de la production, voilà précisément ce que celui-ci cherche à supprimer. Il y voit la source de tous les maux dont souffre la société. Pour y remédier, il propose la réglementation sagement ordonnée de la production. Or, ce but ne peut être atteint qiCà la condition que l'Etat se constitue pro priétaire de tout le capital et distributeur impartial du travail et de son produit net.
Il existe déjà des associations professionnelles et des administrations communales et cantonales. Rien^n'empêcherait naturellement que l'Etat ne se ser^dt de ces organes collectifs comme moyens d'organisation socialiste. Il y aurait tout simplement à établir entre eux une stricte subordination d'après un ordre hiérar-
chique, mais toujours sous la dépendance de l'autorité suprême que TÉtat ne peut en aucun cas abdiquer. Qu'arriverait- il, en effet, si Ton consentait à laisser aux communes la propriété des moyens de travail, ei, conséquemment aussi le produit net et l'organisation du travail en leur laissant ainsi une liberté illimitée pour tout ce qui regarde la qualité et la quantité des produits? Ce serait le retour de la concurrence; seulement, au lieu d'avoir à subir la concurrence des capitaux privés, on aurait à subir celle des communes. L'anarchie de la production serait à son apogée. La moindreméprise dans la production affecterait non un individu en particulier, mais des communes entières. On verrait les unes, par leur activité au travail et grâce à certaines circonstances plus favorables, s'enrichir outre mesure ; les autres, moins bien avantagées, tomber dans la plus extrême misère. Et puis, chaque commune étant économiquement indépendante et unique propriétaire dans sa sphère d'action, sera-t-il loisible aux administrés de passer d'une commune dans une autre ? Serat-on obligé d'admettre cette affluence de l'élément étranger ? Si vous dites non : nous
voilà retombés dans une véritable servitude au lieu de la liberté présente; si vous dites oui, impossible de régler encore d'une manière fixe le travail des communes. Aucune ne pourrait jamais se rendre compte de la puissance de travail qu'elle possède ni du temps pendant lequel elle en pourra disposer. Le mouvement de la population se porterait vers les centres plus prospères au détriment des autres communes dont les habitants seraient moins bien partagés.
Ajoutez que les communes abandonnées • à elles-mêmes seraient dans l'impossibilité absolue de subvenir seules à tous leurs besoins. Elles devraient donc ou bien avoir recours à ^ la production étrangère ou entrer en relations d'affaiies avec les communes voisines : occasion perpétuelle de conflits et de froissements réciproques. Les communes économiquement plus puissantes et plus riches pourraient-elles résister à l'envie de se donner sur les autres une prépondérance politique et d'amener ainsi le triomphe de l'aristocratie sur la démocratie? Dans les cercles socialistes on s'entretient parfois, il est Trai, de je ne sais quels projets d'alliance et de fédération entre les communes.
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mais, je le demande, quelle garantie de stabilité offrira cette alliance tant que les communes garderont l'indépendance au point de vue économique et la propriété de leurs capitaux respectifs? Ne verra-t-on pas, comme dans l'ancienne Grèce, les communes lutter avec àpretc pour l'hégémonie et les plus puissantes finir par s'assujettir les plus faibles? Qui sera chargé de partager la propriété entre les différentes communes? Ce partage se ferat-il à la satisfaction générale?
En attendant la solution de ces graves questions, on nous permettra de considérer comme une utopie absurde cette organisation de communes indépendantes, respectivement propriétaires de leurs biens. En fait, les socialistes les plus marquants ne songent pas à fractionner ainsi la vie économique d'une nation. Dans leur idée, l'Etat socialiste recueille la succession des états modernes : un comité central élu par le peuple prend la place des monarques et de leurs ministres, et s'attribue la direction de toute la vie économique. Il s'en faut cependant que l'accord soit fait sur ce point. Bebel et d'autres socialistes ne veulent entendre parler ni d'une autorité populaire du nom de « gouvernement » ni
d'un corps social constitué à la façon d'un « Etat )'. A leur avis, le comité central aura purement et simplement à tracer le plan de la production et à lui donner une première impulsion. Cela fait, la machine sociale, avec les rouages si compliqués de la production, continue à se mouvoir par ses propres forces dans un ordre parfait. L'impossibilité de réaliser une telle supposition saute aux yeux î Mais, accordons encore la réalisation de la plus irréalisable des choses. Cette opinion n'est d'ailleurs pas celle de la masse influente | des socialistes. Ceux qui savent ce qu'ils veulent, les gens pratiques, font tous leurs efforts pour centraliser l'organisation économique dans des circonscriptions d'étendue à peu près analogue à celle des états modernes. Aussi Schâffle, nous semble-t-il juger exactement la question quand il soutient que « l'unique Socialisme concevable consiste et repose pour le moment dans rorganisation centraliste de la production collective, exclusive et universelle de la social-démocratie. » (i)
(i) Aussichtslosigkeit der Socialdemokratie, p. 5. Kleinwachter émet la même opinion, cfr. Schoenbergs, Handbuch der polit. Oekonomie, I.. p. aSg et Leroy-Beatilim, 'Le collectivisme. Paris, 1885, p. 338.
(< Le mode socialiste de production est, retenons le l^icn, forcément unitaire. Supprimez ce principe fondamental, tout l'édifice s'écroule. Cette unification de la production prendrait-elle une forme centrale ou fédérale, absolue ou démocratique ? C'est ce qu'il importe peu de savoir pour le moment... Mais quant à la nécessité de la forme sociale et par conséquent unitaire de la production, quant à la coagulation intelligente du procès de la production : ce sont deux points auxquels le socialiste doit même tenir en principe comme à la base de tout son système.
c( L'anarchie •> de la concurrence individualiste est, d'après ses propres prémisses, la source de tous les maux, de toutes les duperies, de toute la désorganisation, de toute l'instabilité, de toutes les exploitations' et de toutes les iniquités de la société économique actuelle.
]JEtat socialiste ne sera réalisé que lorsque les moyens de production sociale seront propriété collective, (i)
M. Fr. Hitze a tracé le tableau suivant de l'Etat futur parfait : c( L'état est donc l'unique détenteur de tous les moyens de travail, de
(i) Quintessenz des Socialismus, p. 55.
toute la terre, de toutes les fabriques, de tous les mo3^ens de transport, de tous les outils, de tout le commerce, voire même de toutes les écoles, etc. En haut siège un gouvernement tout-à-fait démocratique, éligible par le peuple tous les deux ans environ ; ce gouvernement dépend lui-même d'un comité ou d'un président, point central de tout le système et détenteur de toute autorité. A ce comité revient en effet la mission de diriger tout l'Etat ; et cet exercice ne se borne pas aux seules questions législatives, administratives et judiciaires, qui sont du domaine de la politique ; il consiste encore à réglementer toute la production, toute la distribution, toute la consommation. Sur ce dernier article pourtant on veut bien restreindre l'intervention de ce comité à quelques points généraux, comme serait, par exemple, de déterminer la part qui doit être soustraite à la consommation pour les nécessités de la reproduction.
Libre à lui également de s'en rapporter à des sous-divisions et à des sections pour la répartition du travail, entre les particuliers ; mais il faut qu'il existe toujours ime autorité suprême embrassant toutes les opérations sociales et
décidant en dernière instance. A cette autorité centrale se subordonnent hiérarchiquement les autorités provinciales, cantonales et communales. Toutes jouent dans leur ressort le même rôle que l'autorité centrale dans l'Etat, en sous-ordre cependant, et dans les limites déterminées par la direction suprême. «• (i)
Adolphe Wagner n'est pas moins explicite : " On ne pourrait donc, si l'on veut être conséquent au point de vue socialiste, laisser aux associations la propriété du capital et des biens fonds, La formation, l'évaluation et l'emploi du capital national dépendraient donc toujours d'une surintendance centrale ou tout au moins, serait soumis au contrôle forcé et illimité d'un comité central snprênie. Quant au capital, il demeurerait, tout comme les biens-fonds, la propriété de la collectivité. » (2)
R. Mcyer n'est pas d'un autre avis : « La production ordonnée et régularisée par l'Etat sur la base corporative >^ (3), voilà, selon lui, ce que veut avant tout le Socialisme.
(i) Kapital und Arbeil, 1880. Voir aussi le tableau de 1 Etat socialiste de l'avenir, par un socialiste dans le Vor'wàrts, par Todt dans Der radicale deutsche Sociaîismus (1878;, p. 218. Stern Thcscn, page S.
(2) Grundlegung, p. 614. Rem.
(3) Emancipationskampf des 4 standes, I p. 78.