‹ Le socialismeChapitre 15 sur 41 · PRODUCTIVE · texte numérisé non relu

PRODUCTIVE

Fausse distinction entre les biens productifs et les biens de jouissance. — Difficultés insurmontables auxquelles cette distinction donnerait lieu.

Les socialistes, nous l'avons vu, veulent convertir en propriété exclusive de la collectivité non seulement les biens-fonds mais encore les fabriques, les machines, les outils, les matières premières: laine, coton, houille, minerai, etc., en un mot tout le capital. Seuls les moyens de jouissance (consommation) pourront devenir propriété individuelle, comme solde du travail accompli. Nous ne sommes qu'au début et déjà nous voici grandement embarrassés. Car enfin, que faut-il entendre par biens productifs et par biens de jouissance ? Où commencent les uns ? Où finissent les autres ? Il est vrai, aussi longtemps que je m'en tiens à la théorie et au sens abstrait des

mots, je puis assurément me former de ces deux sortes de biens une idée distincte, mais une fois descendu aux détails pratiques, je me sens dans un cruel embarras quand il s'agit de décider si tel ou tel bien en ma possession, appartient à la classe des biens productifs ou des biens de simple jouissance. Pour la plupart des objets, la catégorie où il faudra les ranger, dépendra souvent de la destination que leur donne leur possesseur.

Un jardin est assurément un bien de jouissance. Propriétaire, je puis me nourrir de ses fruits, jouir du spectacle de ses fleurs et de l'ombre de ses arbres. Mais ne pourrais-je pas également vendre les fruits et les légumes, soit sous leur forme naturelle soit après les avoir transformés en moyens de jouissance plus précieux ? Où donc établir la ligne de démarcation ?

Ce que nous disons d'un jardin, peut s'appliquer à une infinité d'autres biens : maison, cheval, voiture, ustensiles de ménage, etc., etc. S'il est un article d'un usage constant et indispensable dans une famille, c'est à coup sur du fil et des aiguilles. Mais qui empêche de s'en servir à l'usage d'autrui soit pour confectionner

de nouveaux habits, soit pour racommoder les vieux ? (i) Veut-on au contraire que tous ces objets usuels deviennent propriété commune? Ne voit-on pas que ce serait placer tout le monde sous la dépendance de la communauté même dans l'usage des moindres choses ? La vie de famille avec les mille petits services réciproques qu'elle suppose deviendrait impossible. Tout au plus pourrait-on obvier à la difficulté par un expédient. On laisserait aux particuliers ces objets qui peuvent servir aussi bien à la production qu'à la jouissance mais avec la recommandation expresse de les réserver pour leur usage personnel. Une loi interdirait au besoin d'en user autrement. (2)

(ij Dans son remarquable travail sur : Le Collectivisme p. i3, M. Leroy-Beaulieu appuie tout particulièrement sur la difficulté que nous ne faisons qu'indiquer ici.

(2) Paulsen (System der Ethik 716) prétend en effet que « non seulement les meubles, les livres et les objets d'art et de toilette, mais encore les habitations et les jardins pourraient demeurer propriété individuelle. Il va même jusqu'à admettre toutes les conséquences actuellement inhérentes au droit de propriété. On pourrait par conséquent disposer de ces biens par testament ou les donner de la main à la main, les détruire ou les conserver, les vendre ou les prêter. « En vérité ce serait là ouvrir la poite à bien des abus et c'en serait vite fait du Socialisme. Cette concession rendrait

Mais cela nécessiterait une surveillance policière très étendue et donnerait lieu à des malversations plus ou moins préjudiciables au bien ^^énéral.Tel père de famille, par exemple, aurait reçu de la communauté la jouissance d'un verger à condition de livrer aux magasins publics tous les fruits qui ne seraient pas strictement nécessaires à sa consommation personnelle. Je doute fort pour ma part que la communauté goûte jamais beaucoup des fruits de ce verger. La charité pour ses frères portera-t-elle le possesseur à user de son bien avec parcimonie ? Se donnera-t-il beaucoup de

possible l'acquisition par achat, héritage ou donation, des maisons, des jardins et d'autres biens de rapport. Finalement plusieurs en arriveraient à vivre de leurs rentes: crime énorme d'après le système socialiste. — Peut-être un socialiste me répondra-t-il pour sauver Paulsen, que l'on pourra sans le moindre inconvénient laisser aux particuliers la propriété des maisons et des jardins, attendu que, dans un sj'slème où chacun devrait concourir journellement à l'œuvre de la production pour se procurer le nécessaire, il ne servirait à rien d'être rentier. Raisonnement faux. La richesse, même dans l'Etat socialiste, procurerait puissance et considération et conséquemment ne serait certainement pas méprisée. Et puis quel stimulant au travail pourrait encore éprouver celui qui possède assez pour vivre en rentier? Ne devra-t-on pas le faire travailler de force ? Non : si tant est que le Socialisme a quelque chance de réalisation, il ne peut s'arrêter à mi-chemin, il faut qu'il soit appliqué dans toute la rigueur de ses principes. Les demi-mesures lui seraient fatales.

peine pour le conserver en bon état ou pour en augmenter la valeur? Ne préférera-t-il pas donner en cadeau à ses amis ou vendre peut-être secrètement une partie de son superflu?

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