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ART. II. — DÉTERMINATION DES BESOINS

Insuffisance de la statistique actuelle. — Restrictions apportées à la libre détermination des besoins individuels. — Inconvénients de l'enquête pour la vie de famille. — Ingérence du public dans les affaires particulières. — Personnel et comptabilité énormes.

Nous supposons donc tout arrangé pour le mieux. L'accord s'est fait sur la séparation à établir entre les biens productifs et les biens de jouissance. Tous les m.oyens de production sont socialisés : ils appartiennent à la communauté. Il ne reste donc plus qu'à fixer la mesure de la production nationale. Pour y arriver, il faut commencer par déterminer au moins approximativement, la somme des besoins de la collectivité^ but et limite de toute la production. Il faudra donc qu'on fasse des relevés statistiques journaliers, hebdomadaires, mensuels ou annuels selon les circonstances, d'après lesquels on fixera les besoins présents

et à venir. On réglera les provisions en conséquence.

Besogne inutile, direz-vous. Ne suffiraitil pas de s'en rapporter simplement pour la production socialiste à la moyenne de la consommation actuelle? Nullement. Même en supposant, ce qui n'est pas, la consommation actuelle soumise jusque dans ses derniers détails aux lois d'une statistique exacte et bien renseignée, on ne pourrait, en aucune façon, en faire la base de la production socialiste. Autres seraient les conditions de fortune et de travail, autre, par conséquent, serait aussi la production. La consommation actuelle suppose, en effet, d'une part, les grands revenus des capitalistes et, d'autre part, les bénéfices relativement minimes des ouvriers ; elle s'appuie tout spécialement sur la condition des salaires et des gages et se trouve étroitement liée avec la production privée, (i)

On ne peut non plus donner à l'autorité centrale supérieure un pouvoir absolu pour s» -

(i) A. Wagner dit avec raison que jusqu'à présent la consommation dépend de la répartition actuelle des revenus et de la fortune, et particulièrement des rentes que les individus retirent de leurs terres et de leurs capitaux. Il ne servirait donc à rien de s'en référer aux renseignements fournis par les statistiques actuelles. (Grundlegung, p. 617. Anm.)

établir l'espèce et la quantité des besoins à satisfaire et régler la production en conséquence. Ces procédés arbitraires sourient à plusieurs, je le sais, et je ne prétends pas qu'ils soient absolument inconcevables. Mais, sans compter qu'ils seraient en contradiction avec l'organisation démocratique au sens socialiste du mot, leur application serait le comble de l'asservissement. Si l'on veut que la liberté ne soit pas une amère ironie, chacun doit incontestablement pouvoir déterminer lui-même, à son gré, sa façon de vivre, prendre la nourriture qui lui convient, porter les vêtements qu'il lui plaît, choisir Thabitation, les divertissements, la culture intellectuelle en rapport avec ses dispositions et ses aptitudes naturelles. Etre privé de ces libertés, voir l'autorité s'immiscer dans ces mille détails de la vie pratique, c'est, en dépit du titre de " libres compagnons » que les socialistes se décerneraient de concert, tom^ber dans une condition pire que l'esclavage. D'ailleurs, sans la liberté de déterminer soi-même ses besoins, point de civilisation, point de progrès possibles, (i)

(i) Schâffle, p, 44, lui-même en convient ; « La libre détermination de ses besoins esrt indubitablement la base fondamentale de la liberté ea général : Si les rnoyecs d'entretien et d'instruction

Nous admettrons donc comme établi en principe que chacun sera libre dans la détermination de ses besoins. Nous disons en principe, car le manque de revenus suffisants rendrait cette liberté pratiquement illusoire. L'ouvrier actuel des fabriques est également tout à fait libre en principe dans la détermination de ses besoins, mais, en pratique., cette liberté lui sert peu, faute de revenus. Il en serait de même dans l'Etat socialiste où chacun n'aurait réellement d'autres ressources que l'apport de son travail quotidien... Cela n'empêche pas les socialistes de nous dépeindre la multiplication des produits sous les plus brillantes couleurs (i). ^Malheureusement, ce

étaient mesurés d'après une règle, prise en dehors de l'ijidividu et fixés par je ne sais quelle liste officielle des besoins, personne ne pourrait vivre ni s'instruire d'après les exigences de son individualité. Ce serait enlever à la liberté ses conditions d'existence et comme lui couper les vivres (es wàre der c< Brodkorb » der Freiheit beseitigt). C'est pourquoi on se demande si le Socialisme abolit ou non la liberté individuelle de la détermination des besoins. S'il l'abolit il est hostile à la liberté, à toute individualisation et, par conséquent, il est contraire à toute civilisation et il ne pourra jamais prétendre à satisfaire les instincts les plus profondément enracinés dans la nature humaine. » (Quintessenz, p. 23.)

(i) Ecoutons J. Stern : « Quiconque ose révoquer en doute que 1 Etat démocratico-socialiste procure à tous le plus grand confort est « un grand Philistin », un cuistre si l'on préfère ce

nouveau miracle de la multiplication des pains nous laisse parfaitement incrédule. Le lecteur nous permettra d'en donner plus loin nos raisons. Au reste, les principaux représentants du Socialisme partagent nos doutes à ce sujet. Bebel entre autres dit en propres termes : " alors plus d'orgies, mais aussi plus de pauvreté ni d'indigence » (i). En effet, si tous jouissent à peu près du même revenu, il est à craindre que la portion congrue de chacun soit bien mince. En un autre endroit, Bebel estime que la détermination des besoins sera ; chose facile attendu que les articles de luxe proprement dit, qui sont actuellement le partage d'une infime minorité, disparaîtront. Quant à décider jusqu'à quel point les produits devront satisfaire à des besoins nouveaux, c'est l'affaire de la collectivité. (2)

Notons cet aveu. Il est d'ailleurs en parfait accord avec les principes socialistes, en vertu desquels chacun ne reçoit les biens nécessaires

nom... Dans l'Etat socialiste il y aura abondance de tous produits et cf chacun pourra s'en donner à bouche que veux-tu ». (Thesen ûber den Socialismus, p. 28.)

(i) UnsereZiele, p. 3o.

(2; Bebel, Unsere Ziele, p. 3i.

à ses besoins qu'autant que la collectivité juge à propos de les produire. Il est certain aussi que la production augmente et diminue dans la même proportion que les besoins. Des besoins nouveaux multiplient nécessairement les rouages de la production Supposons donc de nouvelles institutions sociales nécessitant une augmentation du travail collectif: sera-t-jl laissé au gré de chacun de commander les nouveaux objets qu'il juge nécessaires à son usage ? Non, il faudra attendre sans doute que la collectivité ou son représentant décide, s'il y a lieu, d'obtempérer aux vœux des particuliers. Dès lors, la liberté de la détermination des besoins est de fait en majeure partie supprimée.

Ces restrictions apportées à l'usage de la liberté seraient loin de plaire aux individus. Mais que dirons-nous de la famille dont nous voulons bien, pour un instant, supposer l'existence dans l'Etat socialiste?

Peut-on rien imaginer de plus pénible que l'obligation- de porter à la connaissance du public ses moindres besoins et de les faire enregistrer par les fonctionnaires établis à cet effet. D'un autre côté, il est impossible de se

faire une idée exacte de la qualité et de la quantité des objets à fournir, et, par suite, impossible de régler convenablement la production nationale, sans s'être au préalable rendu compte des besoins et des exigences de chaque individu. Voit-on d'ici le mari ou la femme, peut-être même les deux ensemble se rendre au bureau de l'enregistrement des besoins pour faire part aux employés du gouvernement de leur doléances et de leurs embarras plus ou moins sérieux : puis, à l'heure marquée, se présenter aux magasins publics d'approvisionnement pour y échanger contre des bons de travail les produits qui leur reviennent. Admettons, pour ne pas paraître, vouloir exposer gratuitement les socialistes au ridicule, qu'il y aura toujours dans ces magasins une provision suffisante d'objets de première nécessité et qu'il suffira de se présenter, muni de ses bons de travail, pour recevoir tout ce dont on aura besoin, (i) Evi-

(r) J. Stern, dont la naïveté n'a d'égale que l'audace dans les assertions, reproche à Schàffle ne n'avoir pas su pénétrer les intentions du Socialisme ; il le blâme de s'être imaginé que, dans la société socialiste, tout travail et tout article de consommation seront évalués d'après le temps nécessaire à leur production, et que

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demment il ne s'agira ici que d'objets relativement communs et d'usage courant. La production actuelle, malgré ses efforts pour prévenir nos besoins, ne parvient même pas toujours à satisfaire la demande des acheteurs; comment y réussirait-elle dans la société

l'échange des produits sociaux se fera contre des chèques ou assignations. Schâffle nous semble au contraire avoir mieux si si l'essence du socialisme que Stern lui-même. L'opinion de Schâffle est rigoureusement déduite du principe fondamental du socialisme : que le travail est la source unique de toute valeur et de toute richesse et que chacun, par conséquent, a droit au produit intégral de son travail. Franchement nous ne savons rien de plus ridiculement naïf que la manière dont Stern conçoit le partage des produits du travail. Nous lui laissons la parole : « Quiconque peut fournir la preuve d'avoir accompli son « Quantum >> de travail, acquiert par là-même le droit le plus illimité à tout article de cousommaiion en quelque quantité qu'il le désire. Il s'habille à sa guise dans les magasins publics ; il se fait servir ce qu'il lui plaft soit à l'hôtel, soit chez lui dans une demeure des plus confortables en communication directe avec les hôtelleries publiques par le télégraphe, le téléphone, la poste à air comprimé et mille autres inventioijs nouvelles, toutes plus ingénieuses les unes que les autres. Des traiteurs publics lui font parvenir les mets de son choix sans difficulté aucune (par la poste pneumatique ?;. Il peut aussi les faire préparer chez lui (par qui ?) ou les préparer lui-même (ce serait, en effet, plus conforme à l'égalité). Voir Thesen iiber den Socialismus, p. 12 et i3. A la pensée de ce pays de Cocagne, dont on lui fait un tableau si riant, le crédule socialiste se forge une félicité qui ie fait pleurer de tendresse et vraiment il y a de quoi. Qu'on se représente, en effet, l'heureux sort de l'ouvrier qui après avoir fourni le minivium de travail qu'on exige de lui, peut s'en donner à cœur joie tout le reste du jour. Les fontaines publiques ruissellent des boissons les plus exquises : bordeaux, bourgogne, Champagne,

socialiste à moins de produire sans mesure et à tout hasard les valeurs d'usage et de les entasser dans les entrepôts de l'Etat ou de la commune ? Qui ne le voit ? ce système noHs ferait tomber dans le défaut même que les socialistes reprochent à la société actuelle !

rhin, cognac, etc., le tout à profusion et à la portée du premier venu. Non loin de là selèvent des pyramides d'huîtres, de faisans, de fruits du midi, les plus succulents et de gibier de toute espèce. Avec quel mépris on se rappellera alors le temps ou l'ouvrier devait se contenter de pommes de terre et de pain bis ! On dîne donc copieusement, après quoi l'on se rend au spectacle ou au concert; on fait une promenade en voiture ; enfin, le soir venu, cm se repose de ses fatigues et de ses plaisirs sur un lit de plumes. C'est charmant ea vérité et Stern n'a oublié qntm point : qui nous procurera toutes ces belles choses ? qui les préparera ? qui les servira à point nommé à leurs seigneuries socialistes ? qui consentira à jouer sur ce théâtre et dans ce concert ? qui voudra être cocher de fiacre? qui se chargera d'entietenir l'ordre et la propreté dans cette -demeure si confortable ? Il est vrai que Stern pousse jusqu'au délire son admiration pour les inventions nouvelles de l'électricité. Mais pense-t-il sérieusement que l'électricité va se charger de tous les offices domestiques. L'électricité va donc préparer nos repas, balayer nos chambres , épousseter nos meubles et faire parler des acteurs de carton sur nos scènes de théâtres ? et puis : où trouvera-t-on jamais toutes ces belles et bonnes choses en quantité suihsante pour contenter les désirs de quiconque a fourni un minimum de travail ? On ne peut que s'étonner en voyant avec quelle désinvolture et quelle assurance, Stern ose présenter au public de pareilles utopies. Et pourtant il faut le croire sur parole, sous peine de passer à ses yeux pour un cr Philistin » borné. Voilà certes une argumentation probante et sans réplique.

Un point cependant reste admis ; c'est que les employés des magasins publics devront dresser procès-verbal de toutes les demandes à eux faites par n'importe quelle famille de l'Etat. Si petit que soit l'objet demandé, il devra être consigné dans les - registres publics. Tout au plus pourra-t-on faire une exception pour les besoins universels et journaliers, ivlalgré cela on aurait tort de croire que ce soit là une petite besogne. Dans l'état présent de la société, les hommes ne relèvent que d'eux-mêmes. Ils sont libres de demander à leurs bras ou de puiser dans leurs revenus les ressources nécessaires pour suVjvenir à leurs besoins. Ils se procurent ce qu'ils veulent, où bon leur semble, chez le fournisseur qui leur plait, ami ou étranger. Les secrets du ménage échappent ainsi aux regards des curieux. Ajoutons que le devoir professionnel et l'intérêt défendent aux marchands, aux journaliers, aux médecins et aux pharmaciens de divulguer les secrets des familles. Dans l'Etat socialiste, au contraire, chacun pourra s'immiscer dans les affaires d'autrui, vérifier ses comptes, scruter les coins et les recoins de sa maison ; bref, le pot au feu lui-même ne

sera pas à l'abri des investigations du dehors. Par ailleurs, aucun intérêt n'engagera plus le fonctionnaire public à garder le silence, attendu que ses registres demeurent toujours soumis à l'inspection et au contrôle du peuple souverain.

Il est encore un point que nous ne pouvons passer sous silence. Où trouvera-t-on jamais le nombre de commis nécessaires pour la tenue des registres publics ? A-t-on bien réfléchi aux immenses travaux d'écriture qu'exigerait la détermination des besoins dans toute commune de quelque étendue? Les socialistes nous répondent : N'existe-t-il pas actuellement des sociétés en commandite par actions, des associations professionnelles et des agences gouvernementales ? Rien de plus simple que de nous servir de ces organes tout préparés à l'action ! Raisonner ainsi, c'est ne tenir aucun compte de la différence énorme qu'il y a entre une société particulière relativement petite, ne poursuivant qu'un seul but et une grande communauté sociale contenant des millions d'individus, (i) Que d'écritures, par exemple,

(i) « Le Socialisme ne peut se réaliser que sur une grande échelle. » J. Stem. Thesen p. 5o.

JDD

nécessitent le recensement d'une population et l'exposé annuel d'un budget d'Etat ! Et cependant ces travaux sont un véritable jeu auprès des opérations qu'on propose.

Personne ne pouvant rien produire ni rien vendre sans l'autorisation de la communauté, il faudrait porter sur les registres publics tous les objets destinés à l'usage desco-partageants: nécessités matérielles et intellectuelles, habits, aliments, remèdes, logements, objets d'amusement ou d'instruction, moyens de communication ; imaginez tout ce que vous voudrez, vous ne trouverez rien qui puisse échapper au contrôle du public. Voit-on déjà les bureaux du gouvernement envahis par une armée de plumitifs chargés du travail écrasant de vérifier les comptes et de dresser les statistiques ? Il ne s'agira pas d'y aller trop à la douce ni de se contenter d'un coup d'œil rapide et sommaire. La moindre erreur dans une addition, la plus légère méprise aurait son contre-coup dans la production et amènerait des calamités publiques. Mais pourquoi nous arrêter si longtemps à de pareilles absurdités. De bonne foi , comment osera-t-on jamais régler la production sociale sur des données statistiques fournies par des

employés socialistes qu'aucun intérêt personnel ne pousse à la fidèle gestion de leur emploi ?

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