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ART. III. — DISTRIBUTION DES FORCES DE TRAVAIL

Difficulté de connaître les forces de travail disponibles. — Nécessité du domicile fixe. — La liberté individuelle dans l'Etat futur. — Le patriotisme et lamour du fo3'er.

Oublions donc toutes ces difficultés et supposons que les listes officielles des besoins ont été fidèlement remises, par chaque commune et par chaque province, à l'autorité centrale et que l'on s'est heureusement entendu sur la somme des produits nécessaires à la société. Il s'agit maintenant d'organiser le travail national en conséquence. A cet effet, on' doit d'abord s'occuper de la distribution des forces de travail ou, tout au moins, connaître parfaitement le nombre, l'aptitude et la puissance des forces de travail sur lesquelles chaque commune ou chaque province peut com.pter. Il ne conviendrait pas, en effet, d'assigner ,à toutes

les provinces et à toutes les communes la même tâche, sans tenir compte des forces dont elles disposent. L'autorité centrale ou ce conseil de production » ne sera pas tenue, je l'admets, de répartir elle-même la besogne entre les citoyens, mais elle ne peut échapper à la nécessité de fixer Tespèce et la quantité des produits à prélever sur chaque département. Cette opération supposant la connaissance des forces de travail disponibles, nous devons supposer que, avec la liste des besoins dûment catalogués, l'autorité a reçu de partout des relevés statistiques exacts sur le nombre et l'aptitude des forces ouvrières.

Nous nous heurtons ici à une nouvelle difficulté. Pour pouvoir assigner à chaque département ou commune la tâche de travail qui lui revient, il ne suffit pas que l'on connaisse simplem.ent leurs forces respectives au moment même de la distribution, il faut, de plus, pouvoir compter sur la stabilité de ces forces pendant un temps donné, une année, par exemple, dans une même localité. On se demande dès lors ce que deviendra la liberté de circulationdont nous jouissons aujourd'hui? Bebel incline à croire qu'elle ne serait pas

incompatible avec le Socialisme (i). Seulement, il ne dit pas comment les déplacements perpétuels d'une population flottante pourraient s'accorder avec l'organisation du travail. Il est certain, par exemple, qu'une commune où l'émigration aurait fait des vides ne pourrait plus livrer les produits dans la proportion demandée. Si l'on veut donc songer sérieusement à réglementer la production, il faut de toute nécessité que la population conserve, au moins temporairement, un domicile fixe avec défense de le déplacer sans autorisation supérieure.

Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Qu'arrivera-t-il lorsque après le laps de temps exigé par la loi, le flot de l'émigration se portera d'une contrée dans une autre? A moins de supposer, en efl'et, que le lieu de résidence de chaque individu soit fixé par la loi ou par décret de l'autorité, chacun doit pouvoir rester maitre de s'établir dans la comimune de son choix : autrement, plus de vraie liberté. On devine dés lors comment les choses se passeraient dans l'Etat futur.

(i) Die Frau, p. i88.

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L'amour des voyages et l'esprit de vagabondage prendraient rapidement les proportions d'une véritable épidémie. Dans l'état social actuel, la plupart au moins de ceux qui ne sont pas complètement privés de ressources sont enchaînés par leurs propres intérêts à une résidence fixe qu'ils évitent de changer sans graves raisons. Les pauvres euxmêmes, s'ils ne veulent pas mourir de faim, sont astreints à la résidence. Il n'en va plus de même dans le Socialisme. Tout compagnon sait qu'il est partout également chez lui dans sa patrie aussi vaste que le monde. Qu'il aille au Nord ou au Midi, à l'Orient ou à l'Occident, partout il sera admis à partager les droits communs, partout il se verra fournir également le vivre et le couvert. Le paysan de TEifel ou le pâtre des Alpes pourra, grâce au droit d'égalité, venir planter sa tente sur les rives fertiles du Rhin ou du Neckar. Pourquoi donc resterait-on habiter les bruyères du Luneberg ou les mines du Hartz, astreint toute l'année à un travail pénible, tandis que les autres iraient se fixer sur les bords enchanteurs du Rhin ou de la Moselle? Pourquoi tel homme, n'aurait-il pas le même droit qu'un

autre au titre de citadin ? Pourquoi le citadin à son tour, ne pourrait-il pas pendant la belle saison aller humer l'air pur des montagnes, sur les sites pittoresques de TEifel ?

Mais les enfants et les malades? si l'on veut leur donner les soins que leur état réclame, il faudra bien garder la maison. Malgré tout donc, il y aura des domiciles stables dans l'Etat socialiste. Quoi ! n'est-il pas convenu que c'est l'Etat seul qui se charge partout des soins à donner aux enfants et aux infirmes ? On pourrait donc courir le monde à son gré sans avoir à s'inquiéter des absents. Mais j Vamotir du foyer ne règnerait-il pas dans le cœur des compagnons socialistes ? Nous disons l'amour du foyer, car pour Vamotir du pays au sens plus étendu d'amour de la grande patrie, le Socialiste pourra le satisfaire en quelque lieu que ce soit. Sa patrie, en effet, ce n'est ni une commune, ni un lieu déterminé, mais tout au plus le grand Etat, dans toutes les divisions duquel il jouit identiquement des mêmes libertés et des mêmes droits, que dans son lieu natal . Dans ces conditions, on ne voit pas ce qui pourrait l'y retenir. Par ailleurs, l'attachement au sol natal repose essentiellement sur

le droit de propriété. Le nomade est peu sensible aux charmes du foyer domestique ; seule l'espérance d'une vie plus facile ou des secours de la charité publique peuvent lui faire préférer un séjour à un autre. Mais quand une famille est établie depuis longtemps dans un pays, quand par son industrie et sa probité elle s'est acquis l'affection et les sympathies du peuple, quand elle a noué avec d'autres familles des relations de parenté ou de bon voisinage, alors on comprend qu'elle s'attache au foyer. Or, est-il besoin de le dire, tout cela suppose le droit de propriété individuelle. Si je ne possède en propre ni la terre que je cultive, ni même le toit qui m'abrite, il n'y a entre ces biens et moi aucun lien commun, aucun motif d'attachement. N'est-ce pas là précisément l'erreur du Socialisme, qui fait de chaque pouce de terrain la co-propriété de tousles membres del'Etat? Et nous étonneronsnous encore en entendant certains socialistes répéter sur tous les tons, que le patriotisme est un sot « préjugé » et une chose absurde, (i)

(i) Maudit soit le prétendu patriotisme ! « s ecrie-t-on entre autres dans un manifeste socialiste. (Voir R. Meyer, Der Emancipationsk^mpf des 4 Standes, II, p. 116.

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