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CHOIX DES PROFESSIONS

L'imposition de la tâche de travail par l'autorité. — Conséquence du libre choix des professions. — Les merveilles de la mécanique dans l'Etat futur. — La contrainte légale, seul moyen de fournir des bras aux travaux répugnants.

C'est à la commune ou plutôt à ses représentants élus par le peuple, qu'il appartient d'assigner aux différents ouvriers et ouvrières, la tâche qui leur échoit dans le travail demandé par l'autorité centrale. Serai-je agriculteur, industriel, mineur, distributeur des produits, paveur, terrassier, ingénieur des ponts et chaussées ? Je n'en sais rien, c'est au peuple à le décider. Que l'administration communale désigne elle-même directement à chacun le poste qu'il occupera dans telle ou telle fonction de la production, ou qu'elle se repose de ce soin sur des compagnons délégués à cet effet, peu importe. Toujours est-il qu'elle devra veiller à ce qu'aucune des nombreuses branches de travail ne languisse faute d'ouvriers. De plus, il faut bien le répéter ici, car c'est un point essentiel, le comité orgarijsateur

de la production doit pouvoir compter sur une population stable. Impossible autrement de répartir sur une échelle convenable les travaux si multiples et si variés qui incombent à la collectivité.

Il se rencontre, je le sais, parmi les socialistes les plus exaltés, nombre de gens qui prétendent laisser an bon plaisir de chacun le choix de son occupation. C'était, nous l'avons vu, l'opinion de Charles Fourier et tout récemment Bebel (i) et Stern (2) s'en déclaraient aussi partisans : *« L'individu, disait Bebel, détermine lui-même l'objet sur lequel il exercera son activité ; le nombre et l'immense variété des métiers permettant de tenir compte des désirs de chacun... Chaque corps de métier et ses divisions principales se choisissent un modérateur chargé de la direction des travaux. Ce ne sont pas — à la différence de la plupart des inspecteurs actuels des travaux -- des tyrans, des maîtres piqueurs, mais de simples compagnons exerçant la fonction administrative qui leur est confiée à

(i) Die Fraù, p. 154.

(2) Thesen, p. 37 et suiv.

la place d'un travail directement productif. •> La société socialiste peut même, si elle le désire, « s'appliquer davantage à la production agricole durant une saison et à la production industrielle durant une autre. -^ (i) Bien plus, sans négliger l'industrie, on laissera chacun libre de consacrer un certain temps à l'étude des arts et des sciences ou à d'autres travaux de son goût. (2)

Ne sont-ce pas là des rêves absurdes ? Du moment qu'on laisse chacun libre de se choisir sa profession, ne s'expose-t-on pas à voir tout le monde se jeter sur les emplois les plus faciles, les plus agréables et les plus considérés ? Les métiers sont de leur nature fort différents et le Socialisme ne peut rien changer à cette inégalité. Etre u modérateur " des travaux ou membre du conseil de production, c'est une position plus facile que celle d'un chauffeur devant sa machine, » d'un bouilleur -) au fond de la mine, ou d'un ouvrier qui travaille dans une fabrique de produits chimiques, au milieu d'une température de feu et

(i) Die Fraù, p. i88.

(2) Bebel, ibid, p. i6o.

d'une atmosphère imprégnée de vapeurs et de poussières délétères. Qu'on enrôle ces prétendus réformateurs parmi les ouvriers vidangeurs ou les balayeurs de rue de la ferme des boues, et qu'ils nous disent s'ils s'y trouvent aussi heureux qu'à la tète d'une équipe d'ouvriers ou sur le rond de cuir de leurs bureaux. Non, en dépit de tous leurs flots d'encre et de leurs brochures populaires, les socialistes ne parviendront jamais à nous persuader que nombre d'occupations ne sont pas, de leur nature, et conséquemment pour tous les hommes sans distinction, pénibles, humiliantes et nuisibles. Elles nous coûtent des efforts ; par conséquent, si le choix des professions est libre, nul doute qu'un certain nombre d'entre elles ne manquent du nombre de bras nécessaires.

Bebel lui n'est pas embarrassé pour si peu. Par une naïveté vraiment puérile, il croit éluder la difficulté. Selon lui, dans l'Etat socialiste, le balayage des rues, la lessive et les autres travaux répugnants se feront par des moyens mécaniques. Qu'on ne lui parle donc plus d'offices répugnants (i).

(ij C'est également l'opinion de S/^;'«, Thesen, p. 38.

Ces inventions — si tant est qu'elles se réalisent jamais — seraient assurément dignes de tout éloge, mais dispenseront-elles dans toutes les choses pénibles du concours de la main d'oeuvre ? Nous ne le croyons pas. D'ailleurs les machines devront être entretenues ; elles ne marcheront pas non plus toutes seules ; à moins que Bebel ne s'imagine réellement qu'il suffira de tourner un bouton et que tout sera dit : les machines dociles au commandement pénétreront dans la terre et reparaitront bientôt à la surface chargées de pierres, de charbon, de cuivre ou de fer suivant les cas. Cela se lit peut-être dans les contes de fées et dans les romans du jour. Malheureusement jusqu'ici l'expérience nous apprend qu'en dépit des progrès économiques, que dis-je ? à raison même de ces progrès, les manipulations rebutantes ont plutôt augmenté que diminué. Nous ne contestons pas les grands avantages que les machines procurent à la classe ouvrière, en accomplissant pour elle les travaux pénibles tels que le transport des fardeaux, l'épuisement de l'eau, le martelage du fer, etc. Mais n'oublions pas pour cela leurs inconvénients : il suffit pour s'en convaincre d'interroger les personnes qui demeurent à proximité des

fabriques, aujourd'hui si nombreuses. Elles nous diront que les émanations chimiques et les déjections putrides, occasionnées par les travaux de ces établissements répandent souvent l'infection sur des contrées entières (i). A moins donc d'admettre que le désintéressement, l'abnégation, l'amour de la souffrance et des abaissements animeront tous les citoyens de l'Etat futur, on conviendra qu'il ne reste plus qu'un moyen de fournir des ouvriers à ces occupations rebutantes : la contrainte légale de l'autorité ou la volonté formelle et expresse de la majorité du peuple. Mais, supprimer ainsi la liberté dans le choix des professions, c'est ouvrir la porte aux plaintes et aux mécontentements. Noublions pas non plus ce principe fondamental de l'absolue égalité des droits de tous en vertu duquel tous les hommes jouissent des mêmes conditions d'existence. Etrange égalité que celle d'un Etat où la majorité peut imposer aux faibles des travaux bas et humiliants qu'elle épargne aux forts et aux puissants !

(i) Chose digne de remarque, au moment même où il exalte l'abolition de tout travail désagréable. Bebel se plaît à nous dépeindre le soin consciencieux avec lequel la société-socialiste tire parti de tous les genres de déjections.

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