PREFACE DE LA 3^^ EDITION
La première édition de ce livre a été enlevée en si peu de temps qu'il ne nous a pas été possible d'apporter à celle-ci ni modification ni addition. D'ailleurs, les appréciations excessivement flatteuses dont notre travail avait été l'objet de la part de la Germania (n" 241) de Berlin, de la Ko In. Volkszeittmg (n° 287) du Miinchener Fremdenblatt (n^ 471) et d'autres représentants de la presse auxquels nous reconnaissons devoir beaucoup de notre succès, nous défendaient de rien changer à notre premier travail. Quant aux démocrates socialistes, ils n'ont pas encore eu jusqu'ici le loisir de s'occuper de nous. Le Berliner Volksblattne découvre même presque journellement dans les adversaires des démocrates socialistes qu'une étroitesse de vue inqualifiable, injure
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qui équivaut, semble-t-il, pour le socialisme « scientifique » à une réfutation en règle.
Qu'on nous permette de dire ici un mot du double jeu des démocrates socialistes dans leurs projets d'avenir. Tant que les lois d'exception furent en vigueur, ils ne se lassaient pas de répéter sur tous les tons que les rétrogrades — c'est ainsi qu'ils désignent par dérision tous les partis conservateurs — n'osaient pas engager la lutte à armes égales contre le socialisme - scientifique « . Ce dernier n'avait qu'à se montrer pour remporter la victoire. Si l'on n'osait pas affronter la lutte contre lui, c'est qu'on était convaincu de la faiblesse des raisons à opposer à la démocratie socialiste et qu'on trouvait plus sur de se réfugier derrière le solide rempart des lois coercitives.
Or, que voyons-nous à présent? Au lieu d'exposer au grand jour leurs plans d'avenir, les socialistes cherchent à les dissimuler et à les atténuer de leur mieux. Si quelqu'un témoigne le désir de connaître quelque peu leur Etat futur, c est un u esprit superficiel » ou un . vieux doctrinaire obstiné .. ; bref, on a vite fait de rabrouer l'intrus avec une épithète décorative d'un goût douteux. Pourquoi
ce jeu de cache-cache? Pourquoi cette politique de clapier (Kaninchenpolitik) ? Selon nous, c'est lâcheté et déloyauté, ni plus ni moins. On n'ose se donner ouvertement pour ce qu'on est, de peur de donner prise trop aisée à la critique.
Toutefois, les meneurs socialistes s'abusent s'ils croient échapper par cette politique ténébreuse à un blâme sévère. Car, de deux choses, l'une: ou bienils ne savent pas ce qu'ils veulent, — et dans ce cas n'est-il pas insensé de pousser la société entière, par tous moyens d'excitation, vers un état de chose absolument inconnu et dont on n'entrevoit pas même la réalisation éventuelle? ou bien, ils n'ont pas la franchise d'avouer leurs véritables buts, — procédé indigned'hommes d'honneur et qui devrait suffire à les clouer au pilori de l'indignation publique. Nous ne demandons pas aux socialistes une description détaillée de leur Etat futur, mais uniquement un tableau d'ensemble peint à grands traits, où l'on puisse voir bien clairement, par exemple, le rôle de ce nouvel Etat dans les questions primordiales qui touchent à la religion, à la famille, à la propriété, à l'organisation de la production et au partage
des produits. Le grand point est de savoir si les socialistes eux-mêmes sont fermement convaincus de la possibilité de réaliser leurs plans. S'ils ne le sont pas, il ne font, en soulevant le peuple, que jouer une comédie indigne ou criminelle, en comptant pour rien le bonheur d'innombrables familles et le bienêtre de la société entière.
Aux invitations de la Germania, qui eût voulu voir les socialistes exposer leurs plans d'avenir au grand jour, Liebknecht répondit dans le Berliner Volksblatt en demandant à son tour au Centre et aux Libéraux l'idée qu'ils se font de l'Etat futur. Comment peut-on sérieusement poser pareille question à des gens qui ne veulent pas de l'Etat futur au sens socialiste du mot et dont tous les efforts tendent plutôt à conserver l'Etat présent, au m.oins dans ses traits principaux, et en n'y apportant que les améliorations successives imposées par les besoins actuels ? Si je suis content de ma maison et que je veuille simplement y faire quelques réparations jugées nécessaires, je n'ai nul besoin de dresser des plans de reconstruction. Il en serait autrement si je voulais abattre l'édifice et le remplacer par un autre.
Or, au témoignage de Liebknecht lui-même,, les socialistes veulent a renverser de fond en comble l'ordre social actuel » et ils travaillent à ce renversement par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Nous sommes donc assurément en droit d'exiger d'eux des renseignements clairs et précis sur leurs buts. Au reste, si Messieurs les socialistes préfèrent s'envelopper dans le silence si commode quand on veut éviter des explications désagréables et pécher tranquillement en eau trouble, libre à eux pour le moment. Il est certaines prétentions essentielles au socialisme et qui ont été si souvent et si nettement formulées par Marx, Bebel, Engels et ses autres représentants les plus autorisés, qu'il ne servirait plus à rien de les déguiser. Propriété collective de tous les moyens de production, réglementation officielle et unitaire de la production, partage des produits suivant un juste étalon, égalité des droits de tous prise pour base de toutes ces exigences : telles sont indubitablement les assisses fondamentales du socialisme et Liebknecht lui-même a été forcé de les reconnaître dans le Berliner Volksblatt (n" 257). Il nous suffira donc de tirer
de ces principes fondamentaux les déductions nécessaires pour nous faire une idée exacte ■du socialisme. C'est tout l'objet de ce livre. L'on trouvera d'ailleurs à chaque page des déclarations authentiques tirées des auteurs socialistes les plus compétents.
Il nous reste à faire une remarque sur l'expression de «* socialisme •^. On s'est étonné de ce que nous ne parlions du socialisme qu'au sens exclusif de parti extrême de l' émancipation des masses.
N'existe-t-il pas cependant un «socialisme chrétien « ? et l'Allemagne du moyen-âge n'a-t-elle pas été témoin de son règne ? Cette objection repose sur une équivoque fâcheuse. L'expression de socialisme a acquis droit de cité dans le sens où nous l'employons, non seulement en Allemagne, mais en France, en Angleterre, en Italie et en général partout où l'on a écrit scientifiquement du socialisme. Les pontifes romains, organes suprêmes de l'autorité enseignante dans l'Église, n'attachent pas un autre sens à ce mot. (Voir Encyclique de Léon XIII. Quod apostolici. dd. 28 Dec. 1878 ; Syllabus, § 4, etc.)
Pour plus de clarté, nous engageons ins-
tamment les fidèles à laisser à ce terme son sens usité. A quoi bon, par un emploi amphibologique de cette expression, jeter la confusion dans des discussions qui demandent avant tout l'exclusion de toute équivoque même danslaterminologie? On remarquera d'ailleursla différence que nous faisons entre les mots «• social )) et « socialiste >' : socialiste se rapporte à tout ce qui tient au socialisme (démocratie socialiste) ; social^ au contraire, désigne tout ce qui regarde la vie en société. Tous nous sommes partisans d'une réforme sociale mais nous sommes les adversaires déclarés des. revendications socialistes,
EXATEN, près Ruremonde.
Novembre 1890.