‹ Le socialismeChapitre 21 sur 41 · ART. IV · texte numérisé non relu

ART. IV

La condition des savants et des artistes. — Absorption de toutes les énergies par la production. — Manque de stimulant suffisant. — Encore la théorie socialiste de la valeur et l'égalité des conditions. — La dépendance de l'individu vis-à-vis de la collectivité. — La liberté de la presse. — Bebel et la censure dans l'Etat socialiste. — Oppression des minorités par la majorité. — Conclusion.

S'il suffisait pour réaliser une œuvre de la vouloir énergiquement, nous devrions reconnaître que « le socialisme n'est pas l'adversaire

mais le promoteur de tous les arts » (i). Malheureusement si dans la société socialiste le progrès est entravé môme dans le domaine économique, à plus forte raison le sera-t-il dans le domaine des arts et des sciences.

Selon la théorie de Bebel, dans le socialisme, tous, sans exception, doivent concourir directement (•• physiquement >') à la production et conséquemment il ne pourra y avoir ni savants ni artistes de profession. Toute logique qu'elle est, cette supposition nous montre l'insanité du système socialiste; dans de telles conditions, en effet, il ne peut évidemment jamais être question d'un progrès digne de ce nom. Pour produire une œuvre sérieuse et vraiment grande dans les sciences et dans les arts, on ne doit pas seulement s'y appliquer secondairement et en amateur dans ses moments perdus : il faut en avoir fait l'objet d'une étude constante dès sa jeunesse. Or, y pense-t-on, le socialisme veut, autant que faire se peut, incorporer tous les «compagnons dès leur jeunesse dans toutes les branches de laproduction, celle-ci étant, en effet, l'unique fonc-

(i) Sierji, Thesen ûber den Socialismus, p. 34.

tion publique de l'Etat socialiste; il veut, en outre, imposer à tous à tour de rôle les besognes désagréables pour lesquelles il ne se présenterait pas de volontaires; enfin, il veut enchaîner tout le monde, sa vie durant, à Tœuvre de la production. Y a-t-il encore lieu, dès lors, de se préoccuper des aspirations et des créations supérieures des sciences et des arts? Les travaux matériels terminés, l'ouvrier se sentira-t-il encore porté à se livrer, par pur amour de la science, à quelque étude spéculative d'un ordre plus relevé? Dans l'ordre social actuel, c'est l'intérêt ou le besoin qui nous pousse à nous créer, dès notre plus jeune âge, des occupations sérieuses ; notre existence même, notre avancement et notre position sociale en dépendent; mais, dans le socialisme, toute rétribution se fixant non d'après les travaux entrepris librement par goût ou par vocation, mais d'après le travail de production accompli, ce serait folie de viser à se créer une position par les services rendus aux sciences ou aux arts.

Sans doute on rencontre parfois de nos jours des hommics qui, par pur amour de l'art, se vouent entièrement à certaines études artis-

tiques ou littéraires sans aucun égard pour les avantages matériels qu'ils peuvent en retirer; mais ce sont là de très rares exceptions et même la plupart du temps ces hommes n'ont d'abord cédé qu'à la nécessité ou à d'autres considérations parfaitement étrangères à ces études. Peu à peu ils ont pris goût à leur art, il s'y sont perfectionnés et, leur fortune faite, ils ont continué à s'y livrer avec prédilection. Il ne faut pas compter sur de pareils stimulants pour la jeunesse dans un Etat socialiste qui promettrait à chacun, sans distinguer entre les professions, les mêmes conditions d'existence. Bebel demande que tous prennent physiquement part à la production. Admettons un moment que les socialistes repoussent cette exigence comme insensée et qu'ils tolèrent les savants, les artistes et les penseurs de profession proprement dits. Ce serait tomber de Charvbde en Scvlla ; ce serait renoncer à la théorie socialiste de la valeur, suivant laquelle la valeur de tout objet utile se mesure sur le quantum de travail nécessaire à sa production. Ce travail ne peut s'entendre que du travail directement ou indirectement productif , Or, parmi les sciences et les arts, il s'en trouve

un bon nombre qui n ont, au point de vue de la production des richesses, absolument aucune valeur ou du moins qui n'ont qu'une valeur fort mince. En quoi, par exemple, la poésie, la musique, la critique historique, la géologie et cent autres sciences contribuentelles à la production des biens d'utilité matérielle ? Si néanmoins on juge à propos de rétribuer de semblables travaux, où trouver l'étalon régulateur de leur prix? Mais laissons pour le moment ce point ; nous y reviendrons bientôt en parlant de la distribution des produits.

En outre, cette conduite différente qu'on devrait tenir d'une part envers les savants, les artistes, les penseurs, les professeurs; et de l'autre envers les citoj^ens qui auraient à exécuter des travaux rudes et pénibles dans les mines et les fabriques, ne supprimerait-elle pas de fait l'égalité des conditions d'existence? Ne serait-ce pas une source continuelle de plaintes et de jalousies ?Si aujourd'hui déjà les socialistes déclament contre les « existences improductives » et les u frelons ravisseurs -, quelles récriminations ne s'élèveraient-elles pas dans l'État de l'avenir où tous se sauraient

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des droits égaux et décideraient en dernier ressort dans toutes les affaires de la collectivité.

Plus haut déjà, nous avons fait observer que le socialisme devait supprimer la liberté du choix professionnel : pas moyen sans cela d'établir des corps savants, de créer des artistes, des penseurs. Car, ou bien l'on suppose que le traitement des artistes et des savants est de nature à leur attirer de l'honneur, de la considération et d'autres avantages temporels, et alors on se porterait en foule à l'assaut de ces places ; ou bien, on admet que rien ne les distinguerait du reste des citoyens et qu'ils ne seraient pas plus considérés que le premier bottier ou tailleur venu, et alors leurs places seraient peu convoitées. En tout cas, avant de pouvoir s'appliquer par état aux sciences ou aux arts, il faudrait toujours solliciter l'approbation de l'administration supérieure à qui seule appartient le droit de porter une décision en cette matière.

La liberté de la presse doit encore être l'objet d'une attention spéciale dans le système socialiste. Sans doute, une liberté illimitée

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