‹ Le socialismeChapitre 22 sur 41 · IO · texte numérisé non relu

IO

assurant l'impunité aux atteintes portées aux bonnes mœurs, à la religion, à Tautorité légitime, au mariage, à la propriété, etc., est absolument condamnable et nous sommes les premiers à la rejeter. Mais aujourd'hui que les sociétés religieuses les plus différentes doivent vivre l'une à côté de l'autre et sont réellement reconnues ou tolérées par la loi, une censure officielle qui ne délivrerait d' imprim.atur » qu'au gré des membres qui la composent, refléterait inévitablement leur manière de voir personnelle et serait par conséquent inadmissible. Or, bon gré mal gré, cette censure serait de rigueur dans le socialisme.

Tous les moyens de travail étant la propriété exclusive de la collectivité, les imprimeries sont également des établissements publics C'est donc à la collectivité qu'il incombe de fournir le matériel et le personnel; à elle aussi appartient de décider quels sont les ouvrages qui méritent l'impression et quels sont ceux qu'ils faut mettre au pilon. Quelle que soit la valeur intrinsèque d'un ouvrage, grand ou petit, il ne peut voir le jour si l'auteur n'a d'abord obtenu l'adhésion de la ma-

jorité du comité établi dans ce but ou de tout le peuple lui-même C'est là, il est vrai, un titre de gloire aux yeux des socialistes et Bebel, notamment, se flatte de voir disparaître, grâce à cette mesure, tous les livres de rebut, toutes les non-valeurs qui encombrent actuellement nos bibliothèques et nos librairies ; il n'y aurait plus, en effet, qu'à refuser inexorablement l'impression à tout ouvrage mal fait. En raisonnant de la sorte, on pourrait trouver digne d'éloge le procédé du jardinier qui détruirait ses semailles sous prétexte d'empêcher la croissance des mauvaises herbes.

Au nombre des manuscrits jetés au panier, il y aurait peut-être, nous l'admettons, beaucoup de non-valeurs, mais, selon toute vraisemblance, il s'y trouverait aussi des ouvrages ne méritant pas ce qualificatif injurieux. Au reste, quelle garantie avons-nous qu'on n'imprimera plus dans l'État futur les livres rentrant dans la catégorie des non-valeurs ? Aucune. Le grand point, en effet, est de savoir ce qu'il faut entendre par non -valeur et livres de rebut. Un parti considérera souvent comme sans valeur ce qu'un autre estime

grandement , ce qu'admire peut-être un troisième et réciproquement. En bien des cas, les ouvrages les plus savants et les plus sérieuK seraient probablement mis au rebut, tandis qu'on accorderait les honneurs de 1 impression aux écrits légers et superficiels.

Ce que nous disons des ouvrages de science s'applique encore davantage aux écrits touchant les questions religieuses. Là surtout un parti se croirait permis d'user de sa puissance pour s'opposer à la publication des doctrines religieuses qui n'auraient pas l'heur de lui plaire. En effet, compter sur l'esprit libéral et tolérant de la majorité, serait oublier que les masses sont en général beaucoup moins tolérantes que les particuliers, n'ayant pas comme ceux-ci à tenir compte de l'opinion publique dans ses décisions.

Ces réflexions sur la liberté de la presse sont également applicables à la fondation et à l'institution de toute société poursuivant un but scientifique ou artistique: écoles primaires, moyennes et supérieures ; écoles manufacturières , cliniques , bibliothèques et musées placés sous le contrôle de la direction publique; aucun établissement nouveau ne pour-

rait être créé sans l'approbation préalable de la majorité. En outre, l'érection de ces établissements, nécessiterait tout d'abord une augmentation de travail national laquelle ne serait peut-être d'aucun profit pour la collectivité ou ne lui rapporterait de bénéfices que dans un avenir très éloigné. Nous allions omettre un point qui montre bien jusqu'où irait l'esclavage dans le socialisme. Tous les édifices et particulièrement les immenses places et locaux publics sont la propriété de la collectivité qui en dispose par l'entremise de ses délégués. Conséquemment aucun édifice ne pourrait servir aux grandes assemblées, aux exercices du culte, aux conférences ni à d'autres usages sans l'assentiment de la majorité ou de ses représentants.

En voilà assez. Il résulte de ce que nous avons dit que, dans le socialisme, la majorité dispose d'un pouvoir discrétionnaire pour opprimer et asservir à son gré la minorité. Pour celle-ci, l'unique garantie de liberté résiderait dans le bon vouloir de la majorité, ou, s'il en était besoin dans la révolution à laquelle elle pourrait toujours recourir tout comme les modernes socialistes.

Page 1