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CHAPITRE IV

La répartition des fruits du travail.

Comment le socialisme supprime les contributions. — Les bases possibles de la répartition des richesses. — Le chiffre de la population. — Le temps de travail et la théorie marxiste commentée par Bebel. — Encore les savants et les artistes. — Le travail effectué. — Le soin dépensé. — Le besoin.

Nous touchons ici à un point du système socialiste qui a toujours excité le plus grand enthousiasme chez ses adhérents et lui a même acquis des sympathies ailleurs. Ecoutons les plaintes amères que les orateurs des meetings ne cessent de répandre devant leur auditoire d'ouvriers: « N'est-ce pas un fait indéniable, s ecrient-ils, qu'en dépit de l'augmentation toujours croissante de la production, une foule toujours plus grande de travailleurs succombent en proie à la dernière misère. Comment expliquer ce phénomène ? Par l'injuste partage des produits. •• Nous l'accordons volontiers, il v a dans la répartition actuelle des produits bien des points défectueux et susceptibles de réformes. Nombre de capitalistes

exploitent le travailleur d'une manière excessive ; il s'en trouve même, et ce n'est pas la rareté, qui par des spéculations déloyales savent accaparer à leur profit le fruit du travail d'autrui. Mais que le socialisme avec tous ses beaux projets de réformes soit en état d'introduire une répartition plus équitable etm.eilleure, c'est ce que nous contestons absolument. Admettons, un instant, que par le plus grand des hasards, le produit net de la production a été abondant dans l'Etat socialiste : supposition que rien d'ailleurs ne justifie, si l'on s'en rapporte à nos discussions précédentes. Mais nous voulons bien faire au socialisme les honneurs d'une discussion sur son propre terrain. De ce produit total du travail, on retranchera d'abord la part nécessaire à la continuation de la production, à la réparation des machines, de l'outillage, au renouvellement des moyens de travail, à la construction de nouveaux bâtiments, à l'acquisition des matières premières, etc , etc.. Grâce à ce prélèvement, les socialistes croient pouvoir se passer de toutes les charges ou contributions qui pèsent aujourd'hui sur la société. Cela fait, tout ce qui reste du produit net sera réparti éqiiitablemeiit entre

les compagnons (i). A cet effet, il faudrait évidemment s'en rapporter à nnétaloji clair, fixe et facile à manier. Où trouver cet étalon? Le socialisme ne nous en indique aucun qui nous paraisse praticable. En ce point, d'ailleurs, comme c'est leur coutume dès qu'il s'agit de proposer un projet positif de réforme, les socialistes se renferment dans une réserve prudente. Le « Programme de Gotha •• parle seulement de la répartition des richesses, fondée sur le travail effectué et ajoute immé diatement : « à chacun dans la mesure de ses besoins raisonnables •. Pourvoir toute l'absurdité de cette disposition, il suffit de se rappeler que les travaux et les besoins ne sont nullement proportionnels entre eux.

Nous allons examiner l'un après l'autre les différents étalons qui pourraient servir de base

(i) Nous avons déjà démontré contre Steru, combien il serait absurde d'autoriser tout socialiste à aller chercher dans les magasins publics, ce qu'il lui fiait et autant qu'il lui plaît. Libre d'ailleurs aux porte-voix socialistes de jouer le rôle de pitres et de magiciens : ils ne parviendront jamais à faire produire à la terre « toutes choses en abondance » surtout s'ils commencent par réduire pour tous au minimum nécessaire, le temps de travail social. Mais que dire de la faute de ceux qui abusent de la crédulité du peuple en nourrissant son imagination de pareilles chimères?

à la repartition des produits. Ils sont au nombre de cinq, à savoir : le chiffre de la population, le temps de travail, le travail effectué, le soin dépensé et le besoin.

Au lecteur de juger, après la critique que nous allons en faire, s'il convient d'introduire dans la pratique l'usage de ces étalons.

§ I. — Le chijfre de la population.

Je ne crois pas qu'il soit jamais venu à l'idée d'aucun socialiste de prendre pour unique base de la distribution des richesses le chiffre de la population. Accorder une même part de produits à tous indistinctem.ent, sans tenir aucun compte de la paresse ou de l'appli • cation, de la maladresse ou de l'habilité, de la faiblesse ou de la vigueur, sans même avoir égard à l'inévitable inégalité des besoins individuels, ce serait en effet une injustice par trop criante. Ce serait en outre décerner des récompenses à la paresse et à l'ignorance et écarter dans le principe tout stimulant au travail.

§ 2. — Le temps de travail.

Le temps de travail ne peut pas non plus servir à lui seul de mesure à la répartition.

En effet, un ouvrier plus habile, plus exercé, plus fort et plus appliqué, produira nécessairement plus dans un même temps que ceux qui n'ont pas ces qualités.

Marx a prévu cette objection. Aussi déclare-t-il que la valeur d'une marchandise ne doit pas s'estimer d'après le travail effective • ment dépensé à sa production, mais d'après le - temps de travail socialement nécessaire, -^ c'est-à-dire d'après le temps « qu'exige la confection d'une valeur d'usage quelconque exécutée avec le degré mo3'en d'habileté et d'activité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales r. En conséquence, il faudrait, semblet-il, calculer la part de chaque travailleur dans le produit total des richesses en raison du « temps de travail socialement nécessaire t .

^Malheureusement ceux qui avec nous repoussent la théorie marxiste de la valeur, ne peuvent admettre un partage effectué sur une pareille base. Si, comme nous l'avons démontré, la valeur d'échange des biens utiles ne consiste pas uniquement dans le travail qui y est - cristallisé r^ mais avant tout dans la différence de leur valeur d'usage, il est à

priori injuste de traiter tout le monde d'une manière identique sans avoir égard à la différence des forces de travail.

Supposons cinq ouvriers travaillant côte à côte dans une fabrique. Comment calculer la part afférente à chacun dans la somme totale du produit de leur travail ? — Sur la moyenne d'habileté et d'activité du travail-social ? — Mais cette moyenne est une pure abstraction. En réalité, ^peu l'obtiennent, pour ne pas dire personne ; l'un en approche davantage, un autre moins. S'imaginer que tout le monde déployerait la même habileté et mettrait la même activité au travail, c'est fort beau en théorie, mais dans la réalité, les hommes sont fort inégaux.

Pourquoi ne tenir compte que de l'habileté moyenne, quand un travailleur la dépasse et récompenser comme s'il l'avait atteinte celui qui ne la possède pas ?

Marx, il est vrai, a posé en principe et les démocrates-socialistes ont admis dans leur Programme , qu'un travail d'utilité générale ou, plus exactement, productif de valeur d'échange n'est possible qu'^;^ tant que la collectivité y concourt directement. Quand bien

même on admettrait ce paradoxe, s'en suivraitil que tout le monde rend les mêmes services à la collectivité et qu'il a droit à une égale rétribution? En aucune façon. D'ailleurs c'est là une assertion fausse émise pour le besoin de la cause, afin de pouvoir attacher les individus à la production publique comme des membres d'une même société, qui auraient chacun droit à une égale part des bénéfices. A vrai dire, les biens utiles ne peuvent acquérir de la valeur d'échange que dans le cas où, plusieurs hommes habitant ensemble, les uns possèdent quelque chose qui manque aux autres. Mais, dans ces conditions, la valeur d'échange dépend principalement de la valeur d'usage et pour produire la valeur d'usage , l'habileté personnelle suffit. Robinson ne parvint-il pas à fabriquer de nombreux objets pour son usage personnel ? On m'objectera peut-être que l'association des forces de travail décuple les forces personnelles et que par conséquent le travail doit être collectif. C'est fort bien, mais alors pour être conséquent il faut considérer la force de travail, non plus comme une propriété personnelle mais plutôt comme la propriété de la collectivité et recon-

naître à celle-ci le droit d'en disposer à son gré, sans contracter de ce chef aucune obligation à l'égard du travailleur. Ce serait là, (jui ne le voit ? renverser le principe-mère du socialisme qui se vante d'assurer à l'individu le revenu intégral de son travail, comme la justice le demande et de le lui abandonner comme sa libre propriété personnelle.

Prendre « le temps de travail socialement nécessaire » pour base de la répartition des produits, serait donc une mesure inique et injustifiable. Ajoutons qu'elle serait impraticable. Avec sa désinvolture habituelle. Bebel en juge autrement : il n'y voit pas la moindre difficulté et décrète, sans plus de façon^ que (( le temps de travail nécessaire à la confection d'un objet est aussi l'unique mesure de sa valeur sociale d'usage. Dix minutes de temps de travail social incorporées dans un objet se donnent en échange de dix minutes de temps de travail social incorporées dans un autre objet, ni plus ni moins »> (i). Examinons ce point de plus près. Supposons qu'on désire savoir combien de temps de travail-social est contenu dans un boisseau de froment. A

(i) Die Fraù, p. 102.

cet effet, il ne suffit pas de calculer combien de temps le paysan a mis au fumage, au labour, au hersage, à la moisson, etc., puis de diviser le nombre des heures employées par le nombre de boisseaux obtenus. Tel paysan actif et habile cultivera beaucoup mieux son champ et en moins de temps qu'un autre. De plus, la distance qui sépare les champs des habitations, les voies de communication, l'outillage ne sont pas partout les mêmes. Enfin, il ne faut pas l'oublier, le rendement d'un champ dépend essentiellement de la qualité du terroir, de l'espèce et de la quantité de l'engrais, des changements atmosphériques, etc. Aussi, un même terrain, rapporte-t-il plus ou moins selon les années. Qui donc pourra fixer le temps de travail socialement nécessaire accumulé dans un boisseau de froment? Dans les mêmes conditions de travail, un champ des bords du Rhin rapportera peut-être deux ou trois fois autant à son propriétaire qu'un champ de même étendue situé dans le Hartz ou dans les plaines sablonneuses de la Hollande. Le simple exposé de ces difficultés suffit à montrer l'impossibilité de calculer exactement

le temps de travail socialement nécessaire qu'aurait absorbé la production de n'importe quelle marchandise.

Kt pourtant ces difficultés ne sont rien auprès des suivantes. Ce que nous avons dit du froment s'applique également à toute espèce de céréales et de légumes, à toutes les productions de 1 agriculture, viande, beurre, fromage, œufs, etc., ainsi qu'aux produits des mines, de la chasse et de la pèche. Comment préciser le temps de travail nécessaire à la production de ces articles de commerce dont la valeur varie d'année en année et même plus souvent encore? Ajoutez que nous laissons ici complètement de coté Terreur où l'on tombe en supposant l'équivalence parfaite entre le temps de travail absorbé par un produit et sa valeur d'échange.

La difficulté augmente si l'on tolère dans la société de l'avenir des juges, des médecins, des chirurgiens, des artistes, des savants, etc., à la solde de la collectivité. Ecoutons encore Schaffle : » Ceux qui, au lieu de concourir directement à la production, rendraient à la société des services d'utilité générale, tels que les juges, les employés d'administration, les

membres da corps enseignant, les artistes, les penseurs, etc., recevraient, pour subvenir à leurs besoins, une part du produit national, en proportion du temps de travail d'utilité générale qu'ils auront donné à la société, (i)

En proportion du temps de travail d'utilité générale qu'ils auront donné à la société î Schâffle s'est-il bien rendu compte de toute la difficulté que présente le calcul de cette proportion? Comment donc estimer le temps de travail d'utilité générale employé par le savant, l'artiste ou le penseur? Tous seront-ils traités sur un même pied d'égalité, par exemple tous les médecins, habiles ou inhabiles, entendus ou novices, recevront-ils un même traitement? La rétribution des médecins sera-t-elle plus élevée que celle des savants, des artistes ou des professeurs? Ce n'est pas tout; l'instituteur d'une école primaire jouira-t-il des mêmes appointements que les professeurs des écoles moyennes ou supérieures? D'un côté, on ne peut les mettre tous au même niveau sans commettre une suprême injustice et sans méconnaître le talent et l'activité personnelles ;

(i) Quintessenz, 5

(l'an autre coté, l'incgalilé des salaires serait en opposition avec les principes fondamentaux du socialisme, sans compter qu'elle serait une source inépuisable de jalousies et de récriminations.

Impossible également de conserver l'échelle actuelle des salaires : elle serait renversée, c'est Schaffle qui le reconnait lui-même, dès le premier jour du règne de la démocratie sociale et à juste titre, si l'on admet ses principes. En effet, la différence des salaires serait en contradiction avec l'égalité des droits de tous et créerait nécessairement une aristocratie qui, pour n'être pas peut-être formellement reconnue, n'en serait pas moins réelle.

§ 3. — Le travail effectué.

La quantité de travail est un autre étalon, d'après lequel pourrait se faire la répartition des richesses. C'est même un point mentionné en termes exprès dans le Programme de Gotha et Bebel, notamment, en parle dans plusieurs de ses ouvrages. >< Plus le travail effectué est grand, dit ce dernier, plus grande aussi est l'indemnité reçue, mais l'indemnité

ne s'accorde qu'au travail effectué (i). » Si Ton se borne à calculer la valeur du travail effectué d'après le temps de travail socialement nécessaire, cette base, nous venons de le démontrer, est inadmissible. Veut -on, au contraire, sans se contenter d'évaluer purement et simplement ce temps de travail, estimer à sa juste valeur le travail effectué, il faut alors faire entrer en ligne de compte, avec la question de temps, l'habileté, les forces, le talent, l'application : éléments d'où dépendent nécessairement la qualité et la quantité du travail. Il faut de plus et d'une façon toute spéciale, comparer entre eux et apprécier d'après leur valeur relative les différents genres d'activité dans lesquels chaque particulier se rend utile à la société. Les socialistes ont beau dire que toutes les occupations sont également profitables à la société et que, par conséquent, tous ont droit à une égale rémunération de leur travail ; rien n'est plus faux, rien n'est plus injuste. Qui ne voit l'absurdité qu'il y aurait à mettre sur la même ligne, sous le rapport du salaire, le travail

(i) Unsere Ziele, p. 3o.

d'un chauffeur-mécanicien, d'un garçon d'écurie et les services rendus par un médecin ou un professeur d'université? D'un autre côté, qui pourrait s'attribuer une pénétration et une sagesse suffisantes pour déterminer équitablement — c'est-à-dire en ayant égard aux facteurs susdits du salaire — la valeur relative de chaque emploi? Avec quelle facilité, chacun ne se formerait-il pas là-dessus un jugement tout différent de celui des autres intéressés? Pour tel travailleur, une occupation l'emporte manifestement en utilité sur une autre ; pour tel autre, c'est précisément le contraire. Notons-le bien, dans toutes ces questions, Tappréciation diffère avec la manière de voir subjective de chacun. On voit d'ici dans quel guêpier l'on tomberait en introduisant en pratique un étalon qui changerait continuellement avec l'opinion personnelle des intéressés. Une contestation serait à peine réglée sur un point que la discorde éclaterait sur un autre.

§ 4. — Le soin dépensé.

Le soin dépensé pourrait encore moins que le travail effectué, sei*vir de règle à ]a répartition. Il serait injuste, en effet, de ne consi-

dérer que le soin ou l'application au travail dans la répartition car, à ce compte, on devrait accorder la même récompense au travailleur adroit et actif qu'au maladroit et au paresseux. Comment d'ailleurs déterminer avec quelque précision le soin apporté par l'individu à son travail ? Peut-être y parviendrait-on par un système de surveillance et d'espionnage réciproques. Mais un pareil esclavage serait insupportable et, dans son indignation, le peuple souverain en aurait bien vite secoué le joug. Admettons pourtant la possibilité et la stabilité de ce contrôle mutuel , serait-il bien difficile de tromper les surveillants si un certain nombre de travailleurs s'entendaient pour faire cause commune? Ensuite, quelle garantie offrirait un surveillant élu par le peuple et pouvant à chaque instant être révoqué de ses fonctions? Si enfin un travailleur avait encouru les reproches de ses compagnons à cause de sa négligence, combien lui décompterait-on de son salaire ? A quel tribunal appartiendra-t-il de prononcer sur cette question ? Il nous semble que les prisons fermées par Bebel se rouvriraient bientôt plus nombreuses et seraient plus peuplées que jam^ais.

§ 5. — Le besoin.

Il ne resterait donc plus qu'à répartir les fruits du travail en raison des besoins de chaque individu. Est-il nécessaire de dire que cette forme de répartition serait de toutes la plus inique et la plus impraticable? « A chacun selon ses besoins raisonnables ■• dit le Programme de Gotha. Mais que faut-il entendre par ces besoins raisonnables? Les nécessités sont loin d'être les mêmes pour tous. Evidemment il ne peut être question d'abandonner à chacun la libre détermination de ses besoins. Personne n'est juge impartial dans sa propre cause et. d'ailleurs, l'expérience nous apprend que le besoin et la modération sont en raison inverse l'un de l'autre : si les gens modestes se contentent généralement de peu, les autres n'ont jamais assez.

Mais les socialistes ne sont pas à bout d'expédients. On établira dans chaque commune (' une Commission des besoins '^ laquelle aura à rechercher les besoins particuliers et décidera, par exemple, le nombre de litres de bière nécessaires à chacun. Et comme cette Commission se compose de vrais Solons et d'Aristides qui n'ont de préférence pour per-

sonne et ne consultent en tout que le droit et la justice sans jamais pouvoir se tromper dans leurs jugements ; comme, de plus, les compagnons socialistes, dépeints par Bebel, sont des modèles de bonne volonté, de bon sens et de sobriété, cette affaire épineuse se réglera à l'amiable et sans encombre, et l'on verra régner dans le socialisme une paix et une joie, que le moindre différent ne viendra jamais troubler.

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