‹ Le socialismeChapitre 24 sur 41 · ART. I LE MARIAGE · texte numérisé non relu

ART. I LE MARIAGE

But avoué du socialisme. — L'Etat éducateur et nourricier. — Promiscuité des sexes. — Suppression des rapports qui unissent entre eux, les parents et les enfants.

La famille est sans contredit une condition indispensable de tout état bien réglé. Vouloir renverser cette pierre angulaire de notre édifice social, c'est manifestement se déclarer l'ennemi de Tordre et de la liberté, de la civilisation et du christianisme.

Or, tel est le but avoué du Socialisme. Nous n'irons pas chercher ailleurs des témoignages et des déclarations que nous trouvons énoncés d'une façon claire et formelle chez les partisans mêmes de la révolution sociale. Il serait oiseux de les interroger tous : écoutons au moins l'un d'entre eux, le chef le plus autorisé du socialisme allemand. Voici ce que Bebel écrit au sujet de la position de la femme dans la société de l'avenir : « Dans le

choix de ses affections, la femme est aussi libre que l'homme ; elle fait elle-même ou se laisse faire la cour et, dans les engagements qu'elle contracte, elle n'a jamais égard qu'à ses propres penchants. Le pacte matrimonial est, comme à l'origine des siècles, un contrat privé qui se passe sans l'intervention de n'importe quel fonctionnaire. L'homme doit, sous le rapport de sa passion la plus impérieuse, pouvoir agir avec autant de liberté que dans l'exercice de toute autre de ses facultés naturelles. L'apaisement de l'instinct sexuel est une affaire particulière aussi strictement personnelle que l'apaisement de n'importe quelle autre propension de la nature. En ce point, on n'a de compte à rendre à personne ; personne n'a mission de se poser ici en intermédiaire. La pénétration, l'éducation, l'indépendance, voilà les guides, voilà les lumières qui doivent nous aider à bien fixer notre choix. Se produit-il dans la suite incompatibilité d'humeur, déception, antipathie, la morale (!) commande de rompre un lien devenu insupportable et, par conséquent, immoral. » (i)

(i) Die Fraù, p. 192.

On le voit : point d'ambages, point de circonlocutions. C'est l'apologie effrontée de l'amour libre. Quereste-t-il en effet du mariage si les conjoints, cédant à un premier mouvement d'humeur et à une antipathie subite, peuvent s'en aller, chacun de son côté, à la recherche de nouvelles amours.

Toutefois nous ne voulons pas nous conten-' ter des témoignages fournis par nos adversaires. Il faut qu'il soit démontré à toute évidence que le socialisme de sa nature doit nécessairement dissoudre la famille et renverser ainsi la plus ferme colonne de l'ordre social.

L'obligation à^élever les enfants, voilà la base sur laquelle reposent principalement l'indissolubilité du mariage et par suite l'existence même de la famille.

L'éducation convenable des enfants n'est pas l'affaire d'un jour ni d'un mois : elle exige en moyenne toute la durée de la vie humaine et c'est pour ce motif précisément, comme nous le démontrerons plus loin, que l'union indissoluble des deux époux est surtout nécessaire. Enlever aux parents l'éducation des enfants pour en faire une fonction de l'Etat, c'est donc

enlever à la famille sa principale raison d'être.

Or, le socialisme se décharge complètement de l'éducation et de l'instruction sur la société collective Le Programme de Gotha est on ne peut plus explicite sur ce point : » éducation commune et égale du peuple par l'État.» Ecoutons encore Bebel, l'apôtre par excel lence du socialisme :

(' Tout enfant qui vient au monde, garçon ou fille, est acquis à la société qui l'accueille avec bonheur parce qu'elle voit dans cet accroissement de population un gage de sa durée et de son développement. Aussi a-t-elle parfaitement conscience de l'obligation qui lui incombe tout d'abord de s'intéresser dans la mesure de ses forces à ce nouvel être vivant. Le premier objet de sa sollicitude est donc avant tout celle qui enfante et qui nourrit, la mère. Logement commode, entourage agréable, facilités de toute espèce, appropriées aux différentes périodes de la maternité, soins attentifs pour elle et pour son enfant, voilà ce qu'on s'efforcera de lui procurer en premier lieu. Il va sans dire qu'on laissera le sein maternel à l'enfant aussi longtemps qu'il sera nécessaire ou même possible...

" Devenu grand, il trouve des compagnons de son âge qui l'attendent pour se livrer avec lui aux jeux en commun et sous la surveillance commune. Ici encore on mettra à sa disposition tout ce qui peut contribuer à son développement intellectuel et physique, selon le degré de connaissance et de pénétration auquel il est arrivé. Aux plaisirs des salles de jeU et des jardins d'enfants succède bientôt la science amusante, qui initie par degrés sa jeune intelligence aux principes du savoir et de l'activité humaine. Etudes spéculatives, travaux corporels, exercices de gymnastiques, libres évolutions dans les gymnases, sur les places publiques, sur la glace, au bassin de natation ; manœuvres stratégiques, marches et contre-marches, combats athlétiques, luttes à bras le corps, exercices pour les deux sexes : toutes ces occupations instructives et attrayantes se suivent dans un ordre constamment varié jusqu'à ce qu'on soit arrivé au dernier degré de la perfection en tout genre. Il importe de former une génération saine, aguerrie et normalement développée tant sous le rapport physique que sous le rapport intellectuel. L'apprentissage des dif-

férentes fonctions de la vie pratique, les procédés de fabrication, le jardinage, le labourage, toute la technique du procès de la production, tout cela suit progressivement et s'apprend par degrés. En outre, on ne négligera pas la formation intellectuelle dans le domaine si vaste et si varié de la science...

t( Les grandes salles d'étude, les établissements d'instruction et le mobilier scolaire seront à la hauteur du haut degré de civilisation auquel la société sera parvenue. Tous les moyens dHnstruction, tous les articles d'enseignement, le vêtement et l'entretien, étant fournis par la Société^ aucun élève ne pourra se plaindre d'être moins bien partagé qu'un autre. Le personnel enseignant et ses travaux seront en rapport avec tout cet état social supérieur...

« De la sorte, l'éducation deviendra égale et commune pour les deux sexes, dont la séparation ne se justifie que dans le cas où la différence du sexe en fait une nécessité absolue. Et ce système d'éducation rigoureusement réglé et ordonné, soumis d'ailleurs à un contrôle sérieux, jusqu'à l'âge où la société déclare sa jeunesse majeure, mettra les deux sexes pleinement à même de jouir de tous les droits et

de remplir tous les devoirs que la société impose à ses membres adultes dans toutes leurs actions. La société peut dès ce moment être parfaitement sûre de n'avoir élevé que des membres capables et bien développés sous tous les rapports. » (i)

Et dire que le livre de Bebel est rempli de pareils rêves î Est-il besoin d'en faire remarquer la profonde immoralité ? Et pourtant, dans l'hypothèse socialiste, rien de plus logique que cet entier accaparement de l'éducation par l'Etat. Si le Socialisme veut sérieusement établir l'égalité des conditions d'existence pour tous indistinctement, il faut qu'il commence par supprimer la source première et la plus générale de toutes les inégalités sociales, à savoir : l'inégalité dans l'éducation et la formation. Or, il n'y a qu'un moyen d'y réussir, c'est de faire de l'éducation une fonction publique. Que les mères se consolent pourtant : on ne les empêcherait pas d'apaiser elles-mêmes les pleurs de leurs nourrissons, on leur confierait même le soin de leurs enfants en bas-âge. Toutefois, mères

(i)Die Fraù, p. 1S2. i83.

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et enfants, sont sous la tutelle de la collectivité. Et qui plus est, il n'y a pas de domestiques proprement dits. Médecins, chirurgiens, sages-femmes, etc., font partie du personnel des services publics. Quiconque peut travailler doit prendre part à la production publique, mais le soin des invalides du travail ou des incapables incombe à la collectivité. A la collectivité aussi par conséquent de veiller aux soins à donner aux jeunes mères et à leurs bébés. Qu'arriverait-il, en effet, si l'on chargeait les parents du soin de leurs enfants? Les époux sans enfants n'étant jamais empêchés de travailler, jouiraient d'un revenu bien supérieur à celui des parents que le soin de cinq ou six enfants éloignerait fréquemment du travail. Que le père ou la mère vienne alors à tomber malade, une famille pourra se voir réduite à la plus extrême misère, tandis qu'une autre vivra dans l'abondance de toutes choses. Enfin, comment une mère chargée d'une troupe de six ou de sept enfants, parviendrat-elle à nourrir et à élever tout ce petit monde sans le secours de domestiques?

On le voit : même si on laissait aux parents le soin de l'éducation, il serait toujours du

devoir de la collectivité de leur accorder une part des revenus publics en proportion du noml)re de leurs enfants et môme de se charger du soin de ces enfants en cas de maladie. Bref, ce n'est plus sur les parents mais sur l'Etat que devrait retomber le fardeau de la nourriture et de l'entretien des enfants.

Ainsi donc, dans la société socialiste, toute l'éducation, y compris la nourriture, devrait être une fonction publique administrée et surveillée par la collectivité. Dès lors disparait l'obligation principale que l'on avait considérée jusqu'ici comme le motif et la garantie de l'indissolubilité du mariage. S'il ne s'agit, en effet, que de procréer des enfants, la cohabitation et la coopération des époux ne doivent pas nécessairement se prolonger la vie durant. C'est là un coup mortel que le socialisme porte à la famille et tous les règlements qui tendraient à faire respecter de force l'indissolubilité du mariage ne pourraient atténuer les funestes conséquences d'un pareil régime.

Ce qui resserre les liens d'affection entre les époux, ce n'est pas simplement la présence des enfants, c'est surtout la conviction intime que de leurs travaux et de leurs peines com-

munes dépend le bonheur ou le malheur de leur descendance. Il faut que les parents veillent à l'entretien et à l'instruction de leurs enfants : de leur sollicitude dépendent principalement la vie, la position, la situation sociale, l'avenir honorable et même le bonheur éternel de ceux que Dieu leur a confiés. La conscience qu'ils ont de cette responsabilité les pousse à se dévouer pour eux sans relâche. Les biens qu'ils ont amassés par leurs fatigues profitent à leurs enfants en qui ils leur semblent revivre et ceux-ci, en leur qualité d'héritiers naturels, entrent immédiatement en jouissance des fruits du labeur et des peines de leurs parents.

Réciproquement, les enfants, convaincus qu'ils sont redevables à leurs parents non seulement du bienfait de l'existence mais encore de l'entretien, de l'éducation, de leur avancement dans la société, en un mot de tout ce qu'ils possèdent, se sentent attirés vers eux par les liens du plus tendre amour. Ils savent que leur sort est inséparablement lié à celui des auteurs de leurs jours : aussi règne-t-il, entre tous les membres de la famille, communauté de joies et de douleurs. Rien de tout

cela n'existe dans le Socialisme qui ne voit dans la société entière qu'une seule grande famille. Ensuite, de quelle autorité jouiraient encore le père et la mère, si les enfants venaient à savoir que c'est l'Etat qui pourvoit à leur entretien ou du moins indemnise leurs parents des frais que cet entretien occasionne. Nul doute qu'un tel système ne contribuât puissamment à multiplier les mariages inconsidérés, quitte à briser à la première difficulté une union que le socialisme considère comme un contrat purement privé.

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