ART. !I. ÉDUCATION ET INSTRUCTION
Le système socialiste et les établissements actuels d éducation, — Tous ne sont pas aptes aux mêmes études ni aux mêmes métiers. — Nécessité d'un juiy d'examen — Encore l'égalité des conditions d'existence. — Anéantissement de la liberté.
Jetons encore en regard sur l'éducation et l'instruction dans le socialisme. On Ta vu par les passages cités plus haut (p. 234 et suiv.), Bebel se promet le plus merveilleux résultat de sonsystème d'éducation. Supposons donc un instant qu'il se réalise. Figurons-nous ces enfants
arrachés aux bras de leurs parents et réunis en grand nombre, d'abord dans de vastes salles de jeux et des jardins d'enfants, ensuite dans des écoles primaires où ils s'appliquent comme " en se jouant •> à l'étude des connaissances humaines. Quel sera le résultat de cette éducation en gros ? Sera-t-il tel que Bebel se l'imagine et aura-t-on lieu de s'en féliciter ? Nous répondons sans hésiter que non. Il est absurde de vouloir faire passer tout le monde par une éducation tout au plus bonne à former j d'habiles soldats : la discipline militaire ne suffit pas à la vie en société. Les socialistes" invoquent l'exemple des établissements actuels où les enfants trouvent avec la nourriture et l'éducation, l'instruction qu'ils ne peuvent acquérir dans leur propre famille. Mais c'est à tort qu'on tirerait de là un argument en faveur du système socialiste d'éducation Les parents n'ont pas l'habitude d'envoyer leurs enfants en pension avant l'âge de dix ans au plus tôt. Il y a d'ailleurs des visites, des congés fréquents, des vacances à époques fixes et autres adoucissements qui rendent relativement fort courtes les années que la jeunesse doit passer dans les pensionnats. Le socialisme, au
contraire, met 1 cducation de tous les enfants, sans exception, à la charge du public. Actuellement les établissements d'instruction répondent au vœu des familles et sont soutenus par elles. Les maîtres tenant la place des parents sont investis de toute leur autorité et ils ont droit aux mêmes égards. Un élève est-il reconnu incorrigible; après quelques avertissements infructueux on le renvoie à ses parents. Ce sont là des différences essentielles que les socialistes sont trop portés à oublier.
Rappelons-nous aussi que la jeunesse socialiste grandit en dehors de toute influence religieuse et qu'on ne fait dans l'éducation aucune distinction entre les sexes. Comment gouverner un collège établi dans ces conditions ? Nous ne voyons qu'un moyen capable de plier cette jeunesse au joug de la discipline : le knout ou la férule. Mais quel bien espérer d'une contrainte purement extérieure?
Nous ne sommes pas encore au bout des difficultés que présente ce système. Les enfants ne sont pas tous susceptibles d'une même instruction ni d'une formation unitaire en toutes choses. Bebel a beau soutenir le contraire en plusieurs endroits : ses raisons ne
peuvent tenir devant l'évidence. Que l'éducation et l'instruction puissent être, dans de certaines limites, égales pour tous, nous sommes prêts à l'admettre, mais en dehors du cercle des connaissances usuelles et communes, il y aura toujours des degrés plus ou moins élevés où tous ne peuvent atteindre. Tous n'ont pas les dispositions requises pour aborder l'étude des arts et des sciences spéculatives: quant aux hommes également aptes à toutes les études, ils sont encore plus rares. Il en est de même pour les arts et métiers. A moins donc qu'on ne veuille se borner à une culture tout à fait dérisoire et insuffisante; à moins de vouloir populariser les connaissances superficielles et le demi-savoir, il faudra bien qu'à partir d'un certain âge, douze ans par exemple, l'on procède au triage des enfants et qu'on les applique chacun à la branche d'étude pour laquelle ils montrent le plus de dispositions. Mais à qui appartiendra-t-il d'opérer ce triage? Le plus simple serait peut-être de s'en rapporter à la décision d'un jury d'examen.
Car il ne peut être question de déférer ici aux désirs des enfants eux-mêmes ou de leurs! parents; moins encore de laisser cette décision!
au comité central ou à la majorité du peuple. Dans la plupart des cas, les parents destineraient leurs enfants aux études supérieures et cela d'autant plus naturellement qu'ils n'auraient à en supporter ni les frais ni les fatigues. Au contraire, la plupart des enfants, peut-être même les plus capables, trouveraient bientôt que les connaissances acquises répondent amplement à ce qu'on attend d'eux. D'un autre côté, impossible de s'en remettre aux décisions d'un comité suprême sans ouvrir la porte aux injustes préférences et aux plaintes des parents dont les enfants auraient été refusés.
Ce n'est pas pourtant que le système des examens n'offre aussi de bien grandes difficultés. Avant de se présenter pour passer dans une classe supérieure, les citoyens tiendront à savoir si une culture intellectuelle plus relevée donne droit à certains avantages de fortune ou à plus de considération dans la société. Si l'on se voit condamné, malgré l'étendue de ses connaissances, à rester toute sa vie l'égal des autres, bien petit sera le nombre de ceux qui s'appliqueront aux hautes études. Si, au contraire, la situation sociale en dépend, nous retombons dans la différence
des classes et c'en est fait de Tégalité des conditions d'existence.
Les socialistes conséquents font dépendre la position sociale uniquement du travail accompli. Dès qu'on abandonne cette règle de conduite pour tenir compte d'autres considérations, pourquoi n'avoir égard qu'au seul talent ? Pourquoi ne pas récompenser aussi la vertu et l'assiduité au travail ? Pourquoi ne pas honorer tout particulièrement la descendance de ceux qui auraient bien mérité de la république ? Enfin, n"est-ce pas un procédé tyrannique et injuste de faire dépendre d'un simple examen de collège, la position sociale qu'un homme est destiné à occuper sa vie durant?
L'examen nécessaire pour l'admission aux hautes études s'imposerait également pour décider du choix de n'importe quelle profession. En effet, supposer que la formation unitaire des citoyens les rendra tous également aptes à l'exercice de tous les arts et métiers, c'est chimère. De plus, en dépit de > l'examen, il peut arriver que le nombre des candidats pour un même métier dépasse les besoins de la société : l'autorité devrait donc
alors les diriger » dans des professions différentes, et voilà la . collectivité chargée de régler définitivement la formation intellectuelle dont les enfants sont capables et le métier qu'elle se propose de leur confier plus tard. C'est assez dire que socialisme et liberté sont deux choses tout à fait incompatibles. En vain voudrait -on concilier la liberté humaine avec la " réglementation universelle et minutieuse » du travail national : cette contradiction inhérente au socialisme causera nécessairement sa ruine.