CHAPITRE I
Nature et idée fondamentale du socialisme.
Socialisme et communisme — Communisme négatif. — Communisms positif radical ou modéré — Anarchisme. — Communisme socialiste. — Une définition de Scheel. — Conclusion. «
Socialisme et communisme sont deux termes synonymes qu'il importe de ne pas confondre. Sous le nom de communisme, pris dans son acception la plus large, on désigne tout système d'économie politique qui. supprimant la propriété individuelle — au moins quant à tous les moyens de production, y substitue le régime de la communauté des biens.
Ce communisme revêt des formes fort
diverses. Arrêtons-nous un instant aux plus importantes.
a) Le communisme négatif sq contente de nier le droit de propriété privée. Par contre, tous les biens seront pareillement la jouissance de tous. Ce communisme n'a jamais, que je sache, été soutenu par personne. La raison en est simple. Comme ce système ne reconnait à personne le droit d'exclure autrui de l'usage de ses biens, il ne saurait s'établir sans ôter à l'individu tout stimulant au travail et à la société les moyens de subsistance les plus indispensables. Ce serait en d'autres termes le désordre en permanence. Laboureur, consentirai-je jamais à arroser de mes sueurs un champ où le premier venu pourra moissonner à son gré ?
b) Le communisme positif radical réclame, outre la communauté de tous les biens sans exception, l'introduction d'un système collectif de production et d'exploitation des richesses. C'est le régne de la collectivité absolue : pour tous mêmes repas, mêmes heures de repos, mêmes soins dans les maladies, et le tout en commun. Ce système était l'idéal des anciens communistes.
c) Le communisme positif modéré, autrement dit anarchisme, ne pousse pas aussi loin ses prétentions. Il veut bien distinguer entre les biens productifs et les simples biens de jouissance. Qu'on ne supprime pas toute propriété privée, soit ; mais qu'au moins les instruments du travail appartiennent à des communautés constituées fédérativement ou à des associations ouvrières indépendantes les unes des autres et à l'abri de toute ingérence de l'Etat.
En France on donne le nom de communistes (i) aux partisans des communautés indépendantes Il s'en faut pourtant que tous admettent le régime de la propriété collective. Les partisans de la propriété collective des communes ou des groupements ouvriers indépendants, sont appelés aussi anarchistes parce qu'ils rejettent en principe toute direction centrale de l'Etat et qu'ils entendent assurer aux communes et aux associations ouvrières l'indépendance économique et politique.Toutefois ces communes où ces groupes
(i) Les communistes ne doivent pas être confondus avec les communards ou partisans de la Commune de Paris, en 1871.
s'uniraient réciproquement en fédérations régionales à rimitalion des anciennes petites républiques de la Grèce.
d) Le communisme socialiste ou socialisme tout court, met aux mains de la Société ou de l'Etat, sous forme de bien commun, tous les moyens de travail. A la société donc ou à l'Etat d'organiser suivant un plan déterminé la production et le partage du produit de la production. Les modernes socialistes, particulièrement les disciples allemands de Karl Marx, veulent effectuer cette organisation sur une base tout à fait démocratique : d'où le nom de démocrates socialistes qu'ils se donnent et celui de démocratie socialiste donné à leur S3"stème. La démocratie socialiste se définit donc brièvement comme suit : tout système d'économie nationale qui veut réduire tous les instruments du travail en propriété commune inaliénable de l'Etat et organiser la production collective et la répartition des richesses économiques par l'Etat démocratique.
Nous nommons le socialisme un système à' économie nationale. Est-ce à dire que ses revendications n'entraîneraient pas inévitablemxent, même dans le domaine politique et.
social, la transformation totale de l'ordre actuel? Nullement. Alais ces conséquences n'émeuvent pas les socialistes. Ce qu'ils veulent avant tout, ce qui est de l'essence même de leur système, c'est la confiscation de la propriété par l'Etat (nationalisation, socialisation) et l'organisation publique de la production et du partage des richesses. Le socialisme — au moins tel que l'entendent aujourd'hui ses adeptes — est, avant toute autre chose, un système économique national. Après cela que la politique n'y trouve pas son compte, que les relations familiales ou autres en pâtissent, peu leur importe : Ce sont là des questions économiques secondaires et qu'on examinera plus tard.
j\I. von Scheel (i) a donné du socialisme une déiinition qui demande explication. Il le considère comme la philosophie économique des classes souffranics et, développant sa pensée, il ajoute qu'il entend par là " une philosophie des classes souffrantes qui soit telle dans son essence et dans l'idée des co-partageants • . Ce
(i) Voir Schôabergs Handb. der pol. Oekonomie, 2^^ édition, I vol., p. 107.
commentaire est, pour le moins, superflu; nous le jugeons même ine-xact. Car, à ce compte, l'essence du socialisme dépendrait trop des idées et des dispositions naturellement changeantes des hommes. Parce que je parviendrais à convaincre les modernes socialistes de l'inanité de leur système et à les en détacher, le système qu'ils préconisent en serait-il moins le socialisme? Nos idées changent-elles l'essence des choses? Les contemporains de Platon ont regardé comme une utopie la société idéale que rêvait le philosophe : s'en suit-il que cette société ne soit pas vraiment socialiste? Le centre allemand, •d'accord en cela avec beaucoup de conservateurs, poursuit sa campagne en faveur du relèvement des travailleurs et des artisans : dirons-nous pour cela que l'œuvre catholique est une œuvre socialiste? Evidemment non.
On voit par notre définition que tout socialiste est un communiste au sens large du mot; mais tout communiste n'est pas socialiste. Le lecteur remarquera également que, ni dans le communisme, ni dans sa forme spéciale le socialisme, il n'est question d'un partage définitif ou périodique. Le communisme est la néga-
tion radicale de la propriété privée aa moins en ce qui concerne les instnnncnis nécessaires an travail.
On comprend encore que les soi-disant socialistes agraires qui nient seulement le droit de propriété privée relativement au sol et à la terre ne peuvent être comptés parmi les socialistes proprement dits, quoique leur principe fondamental compromette singulièrement la propriété privée (i).
Il en est de même du prétendu socialisme d^Etat ou mieux de ce socialisme de la Chaire (Kathedersocialisten) qui, tout en reconnais-
(i) L'abbé Winterer (Le socialisme international deiSSS-go, p. 84) parlant de l'agitation de Henry George contre les landlords écossais, observe que « cette agitation n'a servi qu'à grossir les rangs du socialisme. Il en sera ainsi partout. Henri George demande la nationalisation du sol, il veut que le sol seul soit la propriété collective de l'État ; il s'arrête ainsi à mi-chemin, tandis que le socialisme va jusqu'au bout, en demandant que totit devienne la propriété collective de l'Etat. La logique est évidemment du côté du socialisme. Pourquoi le sol serait-il seul tiationalisél Pourquoi le capital ne le serait-il point ? Si les arguments contre la propriété du sol ont une valeur réelle, ces arguments ne peuventils pas tous être invoqués contre la propriété du capital proprement dit ?... Partout où Henry George sèmera, le socialisme fera la récolte. Les révolutions ont toujours su tirer, à leur manière^ les conséquences des principes faux qui avaient été posés, n
(Note du Traducteur.)
sant en principe la propriété individuelle, confie presque exclusivement à l'autorité de l'Etat la libre réglementation de la vie économique.