PRINCIPAUX REPRÉSENTANTS
En France : le comte de Saint-Simon et Bazard. — Charles Fourier. — Louis Blanc. — En Allemagne : Karl Rodbertus. — Karl Marx : critique,. sûcialiste^ du capital. — Ferdinand Lassalle. — Tendances actuelles : programme de Gotha — Albert Schaffe et sa Quintessence du socialisme. — Une brochure de propagande. — Auguste Bebel et J. Stern.
I. Au comte de Saint-Simon (1760-1825) revient le triste honneur d'avoir donné naissance
(i) Il ressort de nombreux passages de l'Utopie que Morus n'a pas lui-même pris au sérieux sa tâche de réformation. D'après les meilleurs critiques, on ne doit voir dans l'Utopie qu'une fantaisie de lettré qui a besoin de se distraire et d'amuser ses lecteurs. Cfr. Thonissen. Le socialisme dans le passe. Ch. vu, p. 146 et suiv.
(Note du Tr.)
(2) Et les réductions du Paraguay? C'est en vain qu'on y chercherait un modèle du communisme prôné par nos modernes. Elles n'en avaient ni l'étroitesse de vue, ni les principes subversifs. Comme chez les premiers chrétiens, la communauté des biens y constituait un régime essentiellement volontaire et passager.
au socialisme au sens moderne du mot. Les économistes avaient posé en principe que le travail seul est le fondement et la source de toute valeur et par suite aussi de toute richesse. Le socialisme s'empara de cette maxime fondamentale et en fit le point de départ de ses attaques contre le régime actuel de la propriété. Saint-Simon lui-même en tirait déjà cette conséquence que le travail — l'industrie dans son acception la plus générale — doitservir de règle aux institutions sociales. Tout par l'industrie, tout pour elle : telle est en résumé sa doctrine. En d'autres termes : les travailleurs ont occupé jusqu'ici la dernière place dans la société ; dorénavant ils doivent prendre la première. C'est à la science de les élever au rang qui leur revient de droit.
Saint-Simon était un purthéoricien. Jamais il ne s'aventura à faire passer ses conceptions dans le domaine de la pratique ; jamais même, dans ses écrits, il ne s'attaque directement à la propriété individuelle. Hazard^ son principal disciple, entreprit d'achever l'édifice sur les bases posées par son maître. Pour supprimer, autant que possible, l'inégalité et l'injustice du mode actuel de propriété, il réclamait
la transformation complète de rhérédité. Au. lieu de s'appuyer sur la consanguinité, on ne doit, à ses yeux, tenir compte que du mérite, ou plutôt, l'Etat, héritier unique et universel, doit partager les successions entre les plus dignes.
2. Vers le même temps, Charles Fourrier (1772-1837) entra en lice avec un nouveau système socialiste. En voici les fondements. La passion est pour lui la même force, la même impulsion qui joue un si grand rôle dans la nature physique sous le nom d'attraction et dans la nature animale sous le nom d'instinct. Elle est la seule forme sous laquelle la volonté divine se manifeste dans la conscience ou dans la nature humaine et lui résister n'est pas seulement folie, mais une impiété. Aussi le rôle de la raison n'est-il pas de la combattre mais de lui aider à se satisfaire en variant, en multipliant ses jouissances et en combinant entre eux nos différents penchants de manière que tous soient assouvis. De cette assouvissement nait le bonheur. Mais le moyen d'y parvenir? Par l'organisation du travail. A'oici en quoi consiste cette organisation.
Les propriétaires, sans perdre pour cela
leur droit de propriété, réunissent leurs biens en un fonds commun d'exploitation. Le travail commence : il est commun et varié. Chacun ne travaille qu'à ce qu'il lui plait et avec qui il lui plaît. Le goût, le caprice du moment : telle est Tunique règle de conduite ; en sorte que chaque ouvrier peut changer plusieurs fois dans un jour ses occupations. Grâce à cette variété, le travail devient un véritable plaisir, une passion. Voilà pour la théorie.
En pratique, Fourrier préconise les dispositions suivantes : On commencera par réunir environ deux mille individus. 'L^iphalange diins'i formée, sera installée dans un domaine d'une lieue carrée et logée dans un bâtiment ou palais appelé Phalanstère. Des préposés nommés nnarques régiront chacun une de ces phalanges. Celles-ci seront à leur tour divisées en séries et les séries en groupes, parmi lesquels se répartiront à leur gré les travailleurs. Le bénéfice annuel sera divisé en trois parts inégales : 5/i2 seront réservés au travail; 4/12 aux intérêts du capital et 3/i2 au talent.
On le voit : ni Saint-Simon, ni Fourrier n'osèrent supprimer complètement la propriété personnelle.
Au reste, il y a dans la théorie de ce dernier contradiction manifeste. Impossible, en effet, d'accorder le droit de propriété individuelle avec l'obligation faite au propriétaire de la livrer à l'utilité commune.
3. Ainsi que Bazard, Louis Blanc (iSii- 1882) attribue toutes les souffrances matérielles et morales sans exception à un vice unique : la libre concurrence. Il ne voit pour l'économie nationale qu'un seul moyen de salut : l'organisation publique du travail. Le gouvernement doit être considéré comme le régulateur suprême de la production. Producteur lui-même, il doit, petit à petit, arriver à supplanter les particuliers ses rivaux, jusqu'à l'anéantissement complet de l'industrie privée. Une fois ce but atteint, il réglera les forces économiques de la nation et les dirigera luimême législativement. C'est encore Louis Blanc qui proclama le premier un droit jusqu'alors inconnu : le droit au travail. Les ateliers nationaux fondés en 1848 en faveur des ouvriers sans ouvrage ne furent que l'application de cette théorie absurde.
4. L'Allemagne ne devait pas rester étrangère à ce mouvement qui gagnait peu à peu du terrain en Europe. Karl Rodbertus (i8o5-
1875) fraya le premier la voie au socialisme <( scientifique » (i). Lui-même présente sa théorie comme « une déduction logique de la thèse d'Adam vSmith, reprise et approfondie encore par l'école de Richardo », thèse d'après laquelle toutes les richesses doivent être considérées en économie uniquement comme produit du travail et ne coûtent que du travail.
Supposons maintenant que la répartition du produit national se fasse sans contrôle, qu'arrivera-t-il? Rodbertus répond : A mesure que la production prend un accroissement plus considérable, le salaire de l'ouvrier devient une part de plus en plus minime du produit national, ce qui conduit au paupérisme et aux crises industrielles (2). Ces maux sont-ils irrémédiables? Oui, continue Rodbertus, à moins d'amener insensiblement la société à convertir tous les biens-fonds et tous les capitaux en revenus du mérite ou du travail.
(i) Voici les écrits où Rodberius développe surtout ses idées : Sociale Bricfe an. v. Kirchmann, i85o-i85r. 3 parties; i. Brief 1S84; Briefe uud Sociaipol. Aufsdtze, 1882. Voir aussi à ce sujet R. Meyer, Der Emancipaiionskavipf des vierien Standes, I., 44.
(2) Par suite de la surabondance créée par une production déréglée. (Note du Tr.)
5. Le socialisme « scientifique » était encore à sa période d'incubation. Il allait bientôt accuser plus nettement ses prétentions et susciter un vif courant d'opinion en Allemagne et à l'étranger; grâce à un homme dont le nom devait faire oublier celui de Rodbertus; nous avons nommé Karl Marx (i).
Comme Saint-Simon et Rodbertus, Alarx part du principe que le travail est la source jinique de la valeur d'échange. Il distingue, en effet, entre la valeur usuelle ou d'usage et la valeur vénale ou d'échange. La valeur diisage consiste, selon lui, dans l'utilité d'un objet pour la satisfaction des besoins humains et a son fondement dans les propriétés ph3'siques et chimiques de cet objet; la valeur d'échange, aa contraire, se fonde sur la proportion dans laquelle des valeurs d'usage d'espèce diftérente peuvent s'échanger l'une contre l'autre.
(i) Xé à Trêves en 1818, il mourut à Londres en i8S3. Son principal ouvrage « Das Kapital » devait former quatre volumes ; deux seulement ont paru: encore le dernier n'a-t-il été publié qu'après la mort de l'auteur. Le R. P. Castelein S. J. a présenté dans la Revue générale (septembre 1890), une analyse claire et méthodique de cet ouvrage. Ceux qui s'intéressent à la question sociale liront avec profit cette réfutation substantielle et décisive des principes et des arguments du père de l'Internationale. (Note du ïr.)
La valeur d'usage du pain, par exemple, réside dans la somme de ses propriétés nutritives; sa valeur d'échange, au contraire dans son aptitude à servir à la vente ou au troc contre d'autres marchandises. Mais d'où nait la valeur d'échange des objets? Uniquement de la quantité de travail qu'ils ont absorbée. Le travail et la valeur se servent donc de mesure réciproque; ils sont proportionnels i'un à l'autre et la valeur d'échange doit toujours être l'expression de la somme de travail u représentée )t par l'objet. Ces prémisses posées, Marx conclut que le simple troc de marchandises contre des marchandises ne peut engendrer aucune plus-value, attendu que dans l'échange la valeur livrée doit être égale à la valeur reçue. La même loi doit rés^ler les transactions capitalistes proprement dites, où l'argent s'échange contre des marchandises et les marchandises, à leur tour, contre de l'argent. Comment donc le capitaliste arrivet-il, malgré cela, à réaliser des profits représentés souvent par une accumulation de ■capitaux énormes? C'est le secret de V exploitation des forces du travail hur que Marx appelle aine escroquerie, une rabine (Plusmacherei).
Dans son livre sur le « Capital » , il s^attache surtout à mettre ce point en lumière. Ecoutons son raisonnement :
La force de travail est considérée de nos jours comme marchandise et, ainsi que toute marchandise, elle représente une valeur d'usage et une valeur d'échange. La valeur d'échange de la force de travail se fixe, comme la valeur de toute marchandise, sur la mesure de travail-social moyen absorbé, ou sur le prix des vivres communément nécessaires à l'entretien et à la conservation de la puissance du travail. Mais la force de travail a . en outre une valeur d'usage, une propriété naturelle (( qui ne coûte rien au travailleur mais qui rapporte beaucoup au capitaliste »>. En effet, la force de travail a la propriété d'attribuer aux produits une valeur d'échange supérieure à celle qu'ils possèdent par eux-mêmes. Un exemple. Supposons que le prix des moyens de subsistance communément nécessaires au travailleur soit de trois schellings : c'est là la valeur d'échartge de la force de travail et par conséquent aussi le salaire qu'il en reçoit. Le travailleur consacre seulement une fraction de >< temps de travail «, six heures
par exemple, à produire sous une autre foi me la valeur qu'il reçoit sous forme d'argent (3 schellings). Cette fraction de temps de travail, Marx la nomme le temps de travail nécessaire. Mais le travailleur, l'ouvrier doit, outre ce temps de travail, rester douze heures peut-être à l'ouvrage. « Cette seconde période d'activité qu'on exige de l'ouvrier au delà des bornes du travail nécessaire, lui coûte, il est vrai, du travail, mais cette nouvelle dépense de force n'est productive d'aucune valeur pour lui. Elle forme iine plus-value qui sourit au capitaliste de tout l'agrément d'une création ex nihilo. •> (i) Cette plus-value, le capitaliste se l'approprie sans bourse délier. Elle s'accroit naturellement avec la durée du temps de travail journalier, le nombre des ouvriers employés et l'exiguité du salaire accordé.
Jusqu'ici nous avons parlé de l'oppression et de l'exploitation actuelles de l'ouvrier par le capitaliste. Or, en vertu des mêmes lois, ce dernier se voit bientôt contraint de céder le pas aux grandes compagnies mieux outillées.
(i) Kapital (2' éd. p. 207, i« éd. p. 184) Ed. franc, p. 93. Cette seconde partie de la journée, Marx la nomme tevtps extra et le travail dépensé en elle sur travail. (Note du Tr.)
Le cercle des concurrents devient toujours plus étroit et leur puissance plus écrasante, mais en même temps s'accroit aussi le nombre des déshérités, et leur misère devient toujours de plus en plus insupportable. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels d'une part, et de l'autre la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée, arrivent à un point où les chaînes, qui retenaient le capital captif entre les mains du petit nombre, se brisent. Alors V les expropriateurs sont à leur tour expropriés ') et la propriété individuelle est rétablie, mais « sur la base des acquêts de l'ère capitaliste, sur la coopération des travailleurs libres, possédant la terre et les moyens de production en commun. »
0 Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peine, que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. »
(c Là il s'agissait de l'expropriation de la
masse du peuple par quelques usurpateurs; ici, // s'agit de l' expropriation de quelques usurpateurs par la masse du peuple. » (i)
Cette citation a son importance. Elle nous permet de pénétrer d'un regard l'avenir que le socialisme réserve à la société dans la pensée du fondateur de l'Internationale. Si nous comparons ce passage avec d'autres déclarations de Marx dans le (< Kapital ^^ ^ nous pourrons nous faire une idée assez exacte des institutions sociales qu'il rêve pour l'Etat de l'avenir.
En voici le sommaire :
a) Propriété collective de tous les moyens de production. On 3' arrivera par V expropriation des usurpateurs (capitalistes) par la masse du peuple, donc par voie démocratique.
b) Exploitation (utilisation) sociale des moyens de travail, fondée sur la cooporation des travailleurs libres ; en d'autres termes, organisation publique du travail, mais toujours sur des bases démocratiques. (2)
(i) Op. cit. (2- éd. p. 793 ; i^ éd. p. 745). Ed. franc, p. 342.
(2) Rapprochez ce passage de cet autre également tiré du Kapiial {2^ éd. p. 56, Ed. fr. p. 3i). « Représentons-nous une réunion dliommes libres traiaillant avec des moyens de production communs, et
c) Le revenu (produit net) du travail est un produit social. Une partie de ce produit est employée à la reproduction. L'autre partie, destinée seulement à la consommation, doit passer -à la distribution et devenir propriété privée. C'est là ce qu'il faut entendre par « la propriété privée fondée sur le travail personnel n dont Marx parle si souvent.
d) Quelle mesure faut-il adopter dans la distribution du revenu social du travail? Il
dépensant de concert leurs nombreuses forces de travail individuelles comme taie seule eî même force de travail social. Tout ce que nous avons dit du travail de Robinson se reproduit ici, mais socialement et non plus individuellement. Il y a pourtant une différence essentielle.Tous les produits de Robinson étaient son produit exclusivement personnel et conséquemment des objets d'utilité immédiate pour lui. Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une parlie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale ; mais l'autre partie est consommée et, par conséquent, doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant la nature même de l'organisme producteur de la société et le degré de développement historique correspondant des travailleurs. Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque producteur pour ses moyens de subsistance soit en raison de son temps de travail. Le temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D'un côté, sa. distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions du travail aux divers besoins ; de l'autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commua réservée à la consommation. »
faudrait d'après les principes de Marx — qui lui-même ne s'exprime pas clairement — prendre pour mesure V accomplissement de travail social utile ou le temps de travail socialement -nécessaire employé par chacun. --
6. Comme agitateur, Ferdinand Lassalle (y i863) a contribué plus efficacement que Karl Marx — au moins en x\llemagne — à l'extension du socialisme; mais, au point de vue de la théorie, le « roi des ouvriers » reste tout à fait sur le terrain du fondateur de l'Internationale. Il le suit notamment dans sa théorie de la valeur (i). Ce qui appartient en propre au grand agitateur, c'est ce qu'on appelle d'après lui « la loi d'airain des salaires, » Sans doute cette loi était déjà connue auparavant, mais Lassalle sut le premier la formuler d'une manière saisissante et bien propre à favoriser ses projets d'agitation.
(i) Au moins déclare-t-il le suivre. La vérité est que Lassalle a interprété très librement la doctrine du maître, à' telles enseignes que celui-ci se crut même obligé de désavouer publiquement son disciple. Dans son ouvrage das Kapital (préface de la i' • éd.) où se trouve exposée la théorie de la valeur, Marx dit en note qu'il s'est efforcé de rendre son langage aussi clair que possible, ce qui lui « a paru d'autant plus nécessaire que même l'écrit de F. Lassalle, contre Schultze-Delitzsch, dans la partie où il déclare donner la << quintessence » de ses idées sur ce sujet, renferme de graves erreurs, v (Note du Tr.)
Pour éviter des répétitions inutiles, nous remettrons l'exposé et la critique de cette loi du salaire à l'examen critique du socialisme.
7. Si nous jetons maintenant un dernier regard sur la forme présente du socialisme, nous 3' distinguons deux tendances principales : celle des socialistes-démocrates allemands et de leurs congénères les collectivistes de France et d'Angleterre, et celle des anarchistes. La première tendance reste entièrem.ent sur le terrain des principes marxistes. Les socialistes-démocrates allemands et leurs représentants attitrés, entre autres les députés au Reichstag : Bebel, Liebknecht et Grillenberger, se réclament en toute occasion du programme suivant, formulé d'abord à Gotha, en 1873, et souvent approuvé depuis lors. (Programme de Gotha) :
c{ L Le travail est la source de toute richesse et de toute culture (civilisation). Or, le travail d'utilité générale n'étant possible que par la société (i), c'est à la société, c'est-à-dire à tous ses membres, qu'appartient le produit collectif du travail. De plus, étant donné l'obligation
(ij Ce mot est pris ici dans le sens de la collectivité de tous les individus d'une même nation. (Note du Tr.)
générale de travailler, ce produit appartient au même titre (avec droit égal) à chacun dans, la mesure de ses besoins raisonnables.
Dans la société actuelle, les moyens ouinstruments de travail sont le monopole dela classe des capitalistes. L'étroite dépendance de la classe ouvrière qui résulte de cet état de choses, est la cause de la misère et de la servitude sous toutes ses formes.
L'affranchissement des travailleurs exige,, outre la transformation des moyens de travail en bien commun et la réglementation corporative du travail collectif, l'utilisation dans l'intérêt commun et la distribution équitable du revenu du travail.
L'émancipation du travail doit être l'œuvre de la classe ouvrière, vis-à-vis de laquelle toutes les autres classes ne sont qu'une masse réactionnaire.
IL Partant de ces principes fondamentaux, le parti ouvrier socialiste de l'Allemagne poursuit par tous les moyens l'établissement de l'Etat libre et de la société socialiste, l'abolition de la loi d'airain des salaires par la suppression du système du travail salarié, la cessation de l'exploitation sous quelque forme
qu'elle se présente, et la disparition de toute inégalité sociale et politique.
Le parti ouvrier socialiste de l'Allemagne, bien qu'exerçant principalement son action dans les limites nationales, a pleinement conscience du caractère international du mouvement ouvrier et il est résolu à remplir tous les devoirs que ce caractère impose aux travailleurs en vue d'amener le règne de la fraternité de tous les hommes.
Le parti ouvrier socialiste d'Allemagne, voulant hâter la solution de la question sociale, réclame l'institution d'associations productives socialistes (sociétés coopératives), subventionnées par l'Etat, sous le contrôle démocratique du peuple travailleur. Les associations productives, tant pour l'industrie que pour l'agriculture, doivent être créées dans des proportions telles qu'il en résulte naturellement l'organisation socialiste de la collectivité. ))
Cette partie du programme contient les projets économiques et par conséquent la quintessence des revendications socialistes démocratiques. \'ient ensuite une autre partie dévoilant les visées politiques du socialisme. On
y distingue fort bien, d'abord les réformes définitives et permanentes, puis les mesures purement transitoires qui doivent fondre la société actuelle dans l'Etat socialiste.
'« Le parti ouvrier socialiste de l'Allemagne demande que l'Etat soit constitué sur les bases suivantes :
I. Droit de suffrage électoral (WaJil nnd Sîimmrecht) universel, égal et direct (i) par scrutin secret et obligatoire pour tous les membres de l'Etat, às^és de vincrt ans ou au dessus dans les élections à tous les degrés, soit de l'Etat soit de la commune Le jour des élections doit être un dimanche ou jour férié. — 2. Législation directe par le peuple (Référendum Suisse). Il décide de la paix et de la guerre. — 3. Conscription universelle. Milices nationales au lieu des armées permanentes (2). — 4. Abrogation de toutes les
(i) Allusion au système d'élection indirecte ou à deux degrés qui existe en Allemagne et suivant lequel on désigne {wahlrecht} dans une première élection, les électeurs du second degré, lesquels ont seuls le droit d'élire {Stimvirecht) les députés au Parlement.
(2) Le Congres marxiste international de Paris (juillet 1889) condamna également les armées permanentes. 11 préconisa le système du peuple en armes et recommanda l'exemple de la milice suisse. (Notes du Tr.)
lois d'exception, notamment en matière de presse, de réunion et d'association et en général de toute loi réprimant la libre manifestation des opinions, la libre pensée et le libre examen (libre recherche). — 5. Sentences juridiques rendues par le peuple. Administration gratuite de la justice. — 6. Education universelle et égale du peuple par l'Etat. Instruction obligatoire. Enseignement gratuit dans tous les établissements d'instruction. Enseignement de la religion, considéré ^ comm e une affaire privée.
Le parti ouvrier socialiste de l'Allemagne réclame en attendant de la société actuelle :
I. La plus grande e?ctension possible des droits et des libertés politiques dans le sens des revendications ci-dessus formulées. —
2. Un impôt progressif et unique sur le revenu pour l'Etat et la commune, au lieu de toutes les charges présentes et en particulier des impôts indirects qui pèsent sur le peuple. —
3. Droit illimité de coalition. — 4. Journée normale de travail correspondant aux besoins de la société. Interdiction du travail le dimanche. — 5. Prohibition du travail des enfants et de tout travail des femmes, nuisible à la
santé et à la moralité. — 6. Lois protectrices de la vie et de la santé des ouvriers. Contrôle sanitaire des habitations ouvrières. Surveillance des mines et de l'industrie dans les fabriques, les ateliers et les maisons, confiée à des employés choisis par les ouvriers. Une loi efficace de coercition. — 7. Réglementation du travail des prisons (i). — 8. Administration entièrement indépendante pour toutes les caisses ouvrières de secours et d'assistance (2). »
(1) Le travail des prisons devrait.au gré des socialistes.ètre soumis aux TTièmes conditioTS que le travail libre et consacré, autant que possible, à de grands travaux publics. (Note du Tr.)
(2) Au mois de Février dernier, M. Frédéric Engels mettait la main sur un document intéressant, dont la publication dans la Neue Z«7 jeta l'émoi dans le monde socialiste allemand et ébranla profondément l'autorité et le crédit des chefs du parti. Ce document est une critique écrasante du programme que nous venons de citer. Voici comment Karl Marx a été amené à le rédiger. Avant de présenter leur programme au Congrès de Gotha, Bebel et Licbknecht voulurent avoir l'avis de Marx qui était àLondres. Celui-ci en fit une critique vigoureuse et irréfutable, mais les chefs socialistes n'en tinrent aucun compte et firent adopter leur programme sans modification notable. Ce qui n'empêchait pas le comité central de Berlin, composé surtout de Bebel, Liebknecht et Auer de se réclamer en toute occasion et récemment encore au Congrès de Halle de la doctrine sacro-sainte de Karl Marx « le père de la doctrine socialiste allemande. » Le document qu'on vient de publier étant sur un grand nombre de points la criticiue de leurs
8. Voici maintenant d'après A IbertSchàffîe (i) le programme et le. véritable but du socialisme international. Cet écrivain, ayant consacré de longues années de sa vie à l'étude des théories socialistes, croit pouvoir en tracer l'esquisse suivante :
Remplacement du capital privé — c'est-à-dire du mode de production spéculateur privé, sans autre règle sociale que la libre concurrence — par le capital collectif, c'est-à-dire par un mode de production qui, fondé sur la possession collective de tous les moyens de production par tous les membres de la société, produirait une organisation unitaire, sociale, collective, du travail national.
théories, sa divulgation est un véritable coup de massue assém^ sur le comité central de Berlin. (Note du Tr.)
(i) Die Qui7itessenz des Socialismtis, g'' édit. i885, p. 2. Dans cette brochure devenue classique, l'ancien ministre autrichien expose les principes fondamentaux du socialisme ou plus exactement de la doctrine collectiviste.
D'après Schàffle, ce que veut le collectivisme c'est en première ligne la suppression des moyens privés do production et leur transformation « en une propriété commune de la société dont les organes collectifs, d'une part, coordonneraient toutes les forces séparées de travail pour les fondre dans l'organisation du travail collectif,et, d'autre part, distribueraient tous les produits de cette coopération sociale au prorata du travail de chacun. »
Ainsi donc la communauté c'est-k-dire l'Etat serait le proprié-
Ce mode de production « collectiviste •> supprimerait la concurrence actuelle en plaçant les parties de la production des richesses qui peuvent être exécutées collectivement (socialement, coopérativement)sous la direction des organisations professionnelles (berufsanstaltliche) et en effectuant, sous cette même direction, la répartition des produits coiiDuiins {socid.u.x) de tous entre tous, en raison de la valeur d'usage sociale du travail de chacun.
Dans l'Etat socialiste par conséquent, continue Schiifflc, il n'y aurait plus de propriété privée quant aux moyens de production et, par suite, plus d'entreprises privées, plus de concurrence entre entrepreneurs privés. Tous
taire général de tous les moyens de production ; l'Etat serait le capitaliste général.
Ce point constitue au dire de Schàffle la base essentielle de la doctrine marxiste.
L'accueil enthousiaste que les socialistes démocrates tirent à cette analyse succincte du socialisme nous en garantit la tidélité. Les chefs du parti ouvrier la répandirent au nombre de 20.000 exemplaires parmi leurs adhérents et la firent même traduire en français. Schàffle est encore l'auteur de plusieurs autres ouvrages sur l'économie sociale. Un critique a remarqué qu'à chaque nouveau livre il avance plus à gauche. Dans un de ses derniers ouvrages : La structure et la vie du corps social (3au und Leben des socialen Kôrpers) il n'est pas loin d'affirmer la légitimité du socialisme. (Note du Tr.)