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LES HOMMES

Le socialisme implique l'égalité absolue de tous les hommes. — Paulsen et le parti de la justice. — L'égalité devant la loi et l'égalité dans la vie réelle. — Les droits et les devoirs de l'homme considéré in abstracfo et in concreio. — L'égalité des conditions d'existence dans la famille et dans la société. — Bebel et l'émancipation de la femme. — L'égalité des conditions d'acquisition.

I. Les présuppositions londamentales du socialisme ne sont pas du domaine de l'économie politique; elles relèvent de la meta-

physique. C'est de cette dernière science notamment que dépend la théorie de l' égalité de. tous les hommes sinon sous le rsipport physique au moins au point de vue des droits. Nous ne disons donc pas que les socialistes revendiquent l'égalité absolue de tous : ils réclament simplement la pleine égalité des droits. Toutefois cette prétention présuppose implicitement l'égalité absolue. On doit donc bien distinguer la revendication socialiste du principe sur lequel on prétend l'appuyer.

On a discuté la question de savoir si la supposition d'où partent les socialistes actuels est essentielle au socialisme. Schâffle semble le nier dans sa « Quintessence ». Paulsen dit ouvertement qu'il faudrait, à proprement parler, que le socialisme se présentât « non comme le parti de Végalité, mais comme le parti de Ir justice; non comme le parti d'une fausse démocratie mais comme le parti de l'aristocratie morale et intellectuelle, c'est-àdire naturelle » (i).

On ne pourrait toutefois méconnaitre plus complètement l'essence intime du socialisme

(i) System der Ethik, p. 729.

en tant que parti ouvrier^ en tant que parti du quairicinc état. Assurément, les socialistes se targuent d'être les représentants du parti de la justice. Mais de quel droit osent-ils bien s'intituler ses champions et flétrir l'iniquité de l'ordre social actuel? A cette question ils ne peuvent répondre qu'en invoquant l'égalité de tous les hommes d'où découle nécessairement l'égalité des droits, ou bien en affirmant que le travail est l'unique source de propriété légitime. En vérité, l'expropriation de l'aristocratie moderne au profit d'une aristocratie naturelle dont la définition échappe à tout le monde, n'apporterait aucun soulagement à la grande masse des ouvriers et la misère sociale que les socialistes veulent supprimer ne serait pas près de disparaître.

Aussi les socialistes sont-ils loin de se contenter de pareille réforme. Nous connaissons leurs cris de ralliement : u mêmes droits et mêmes devoirs pour tous ! »; >« abolition de toute inégalité sociale et politique î » (Programme de Gotha). Bebel (i), Sterii [2) et d'autres

(i) Die Frau, 6e édit., p. i5o.

(2) Thesen ûber den Socialismus, p. 19.

veulent l'égalité des conditions d'existence pour tous. D'après Liebknecht , dans l'Etat futur règne <• l'égalité absolue des droits •> et l'égalité des droits est l'unique frein posé à la liberté (i). Il ne s'agit évidemment pas ici de la simple égalité devant la loi. Celle-ci existe déjà, en effet, presque sans aucune restriction, tant au point de vue politique qu'au point de vue juridique et social. En Allemagne, par exemple, la loi ne fait aucune distinction d'état ni de classe dans la collation des droits politiques : V égalité politique existe donc devant la loi. Elle ne fait non plus acception de personne dans Tadministration de la justice : là surtout règne l'égalité des droits au sens strict du mot. Enfin, même au point de vue social, pour tout ce qui regarde la vie de famille et l'acquisition des richesses, il n'est personne qui ait à souffrir de la moindre inégalité devant la loi. Chacun peut choisir l'industrie ou la profession qu'il lui plait, à la seule condition de rester dans les bornes des prescriptions légales copimunes à tous.

Si donc les socialistes inscrivent sur leur

(i) Berliner Volksblatt, 1890, 11° 253.

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drapeau la pleine égalité des droits de tous et combattent en vertu de ce principe la société actuelle, c'est qu'ils n'entendent pas simplement par là l'égalité devant la loi, mais bien V égalité réelle et entière des droits dans la vie pratique. Car, en dépit'de l'égalité devant la loi, il existe de fait aujourd'hui la plus grande diversité de droits sous le rapport politique et sous maint autre rapport Autres sont les droits politiques des députés, des ministres et des employés du gouvernement, autres ceux des simples électeurs {wcihler) et malgré le droit abstrait que nous avons tous d'aspirer aux fonctions de député, de ministre ou de conseiller fédéral, le fait est que le petit nombre seul y parvient. Encore moins trouve-t-on la réelle égalité des droits au point de vue social : il y a les riches et les pauvres, les savants et les ignorants, les entrepreneurs et les ouvriers, les hommes qui commandent et les hommes qui obéissent, et, pour parler en général, la société se ramifie en d'innombrables états auxquels se rattachent des droits et des devoirs tout différents. Or, c'est surtout cette inégalité des droits sous le rapport social que les socialistes entendent supprimer. Cette

prétention apparaît hautement dans le programme officiel de Gotha : " Abolition de toute inégalité sociale et politique -; exigence absurbe et qui ne peut revêtir une apparence de justice qu'en s'appuyant sur la prétendue égalité de tous les hommes. L'égalité pleine et entière de tous, telle est donc la seule base possible de l'organisation socialiste, si toutefois cette organisation n'est pas elle-même une utopie irréalisable. La suite de cette étude mettra ce point dans tout son jour. En attendant, examinons de plus près le postulat des socialistes.

2. Il y dans la théorie socialiste un côté vrai qu'il ne faut pas confondre avec Terreur. Il est parfaitement juste de dire que les hommes, ayant tous la même essence, sont par conséquent tous pleinement égaux entre eux, tant qu'on ne considère que leur nature séparée des circonstances et des déterminations concrètes qui l'accompagnent nécessairement dans la réalité. Tous ont un même créateur, un même but et une même fin ; tous sont soumis, sous le rapport des mœurs, à une même loi naturelle ; tous ne forment en Dieu qu'une seule grande famille. D'où il

résulte également que les droits et les devoirs essentiels à la nature humaine et qui lui appartiennent comme un apanage nécessaire, sont les mêmes pour tous les hommes. Chacun, par conséquent, a toujours et partout le droit d'être traité humainement; chacun aussi a droit aux conditions rigoureusement nécessaires à son existence. Mais que ces conditions d'existence doivent être les mêmes pour tous, c'est ce qui ne suit aucunement du principe de l'égalité des hommes.

3. En effet, dès que, quittant l'abstraction, nous revenons au monde des corps et que nous considérons les hommes dans la réalité de leur être et de leur vie, nous rencontrons aussitôt une variété infinie de conditions d'où émanent nécessairement des droits et des devoirs distincts. Ici, des enfants faibles et chétifs et des adolescents dans toute la fleur de la première jeunesse; là, des hommes dans la force de l'âge et des vieillards usés et décrépits avançant à grands pas vers la tombe. Ces différences d'âges et de forces entraînent nécessairement aussi des différences de droits et de devoirs. Car, qui admettra jamais que, entre enfants et vieil-

lards, jeunes gens et hommes faits, sains et malades, hommes et femmes, il y ait parité com.plète de droits et de devoirs? C'est pourtant là, nous le savons, ce que nombre de socialistes ne craignent pas d'avancer. N'ontils pas écrit sur leur drapeau, comme une de leurs premières revendications, la pleine égalité des droits de l'homme et de la femme? Et le mariage n'est-il pas pour eux « comme à l'origine des âges un contrat privé qui se passe sans l'intervention d'un fonctionnaire quelconque? La femme, dit Bebel, est maîtresse de son cœur : elle le partage avec qui elle veut et aussi longtemps qu'elle le veut. Une relation cesse de lui plaire? libre à elle de la rompre et de porter son affection ailleurs. Dans le mariage et hors du mariage, elle doit être placée vis-à-vis de l'homme sur un même pied d'égalité (i|.

Que Bebel nous permette de lui poser ici une question : les maris devront-ils à l'occasion remplacer leurs femmes auprès du berceau des enfants, à la cuisine, aux travaux de l'aiguille et dans les mille autres soins du

(i) Bebel. Die Frau, p. 192.

ménage et, vice-versa, verra-t-on les femmes prendre la place de leurs maris au fond des mines, faire leur métier de camionneur ou de marins ou même aller à la guerre sac au dos? Il faudrait revenir aux temps de la plus grossière barbarie pour établir le règne d'une pareille égalité : encore se heurterait-on toujours à l'évidente disproportion des natures. Est-ce donc en vain que la nature a donné à la femme non seulement un corps autrement organisé que celui de l'homme, mais encore d'autres talents, d'autres goûts et des qualités de caractère harmonieusement appropriées à son organisme? Cette différence d'esprit et de corps n'est-elle pas un signe manifeste des fonctions différentes que l'auteur de la nature leur a respectivement assignées dans la société? Tel n'est pas l'avis de Bebel. Selon lui, cette diversité de génie et de goûts est un simple résultat de Téducation ou plutôt de '( l'esclavage » dans lequel la femme a gémi de tout temps. Supposez pour la femme une éducation plus virile et une position sociale plus convenable, toute différence aura bientôt disparu. Assertion toute gratuite et d'ailleurs manifestement erronée. Le seul fait que cette

différence s'est rencontrée toujours et partout chez tous les peuples, suffit à en démontrer la fausseté. Pas n'est besoin, par conséquent, de montrer que cette différence résulte nécessairement de l'organisme du corps de la femme, ainsi que des devoirs et des soins inséparablement attachés aux fonctions de la maternité. , Au reste, même en laissant de côté ces différences d'âge et de sexe, si nous nous représentons des hommes ou des femmes dans des circonstances absolument identiques, l'égalité des conditions d'existence pour tous n'en est pas moins incompatible avec la nature humaine. Pour' s'en convaincre il suffit d'observer combien les hommes diffèrent entre eux au point de vue des goûts, du talent, du caractère, de la santé et des forces corporelles. Que serait-ce si nous parlions des facultés morales essentiellement variables! Tel homme brille par son intelligence, tel autre se distingue par son adresse ; celui-ci est sobre, celui-là prodigue et intempérant ; l'un, actif au tra-. vail, est ami de l'épargne ; l'autre ne rêv< que chômages et dissipe en un jour le fruit de ses sueurs. De cette opposition jailliront inévitablement des différences d'honneur

d'estime, de crédit, de possession et de posi- ! tien sociale, différences si naturelles que l'intervention continuelle de l'autorité parviendrait à peine à les empêcher.

Une supposition va nous permettre de toucher du doigt pour ainsi dire l'impossibilité praticjue de l'égalité des conditions d'existence. Figurons-nous quatre frères de caractères fort ressemblants. Les trois premiers se marient, le quatrième préfère rester célibataire. Dès ce moment, les droits et les devoirs de ce dernier ne peuvent plus être assimilés à ceux de ses frères. Poursuivons notre supposition. Des trois frères mariés, le premier est sans enfants, le second en a trois et le troisième huit : voilà de nouveaux changements dans leurs droits et leurs devoirs respectifs. Même en admettant que ces quatre frères aient été tout à fait également partagés dans le principe sous le rapport de l'habitation, de la fortune et des occupations, après huit ou dix ans leurs conditions d'existence sont devenues bien différentes. Tandis que le cadet ne doit pourvoir qu'à sa propre subsistance, l'aîné doit travailler pour lui et pour sa femme , le second doit veiller à l'entre-

tien de cinq personnes et le troisième a dix bouches à nourrir. Ajoutez maintenant les différences de talent, d'activité au travail et autres; il deviendra évident que, dans un quart de siècle, les conditions de ces quatre frères ne seront plus du tout égales. Il ne faudrait même qu'une maladie un peu grave, un revers de fortune, un de ces accidents inopinés qui viennent si souvent troubler le bonheur des familles, pour détruire toute égalité dès la première génération. On conçoit facilement que ces différences ne feraient qu'augmenter à la génération suivante qui entrerait dans la vie dans des conditions si inégales.

Les socialistes trouveront peut-être à redire à ce tableau sous prétexte qu'ayant pris pour base l'ordre social actuel qu'ils réprouvent, nous avons pu noircir nos couleurs à plaisir. Si, comme ils le demandent, le soin des vieillards, des enfants et des infirmes incombait à la communauté ; si la femme partageait les travaux de l'homme; si, enfin, chacun ne vivait que du produit de son travail, un dénoûment si fâcheux ne serait plus à craindre. C'est fort juste. Aussi, soutenons-nous

simplement que l'inégalité est un phénomène si naturel, dès qu'on n'entrave pas le libre développement des hommes, que le socialisme ne pourrait rempécher que parla contrainte extérieure de l'autorité. Un jardinier peut également faire en sorte que tous les arbres de son verger soient également hauts ou mieux également bas, mais pour cela il faudra qu'il contrarie par un émondage incessant leur croissance naturelle. Un état aussi contraire à la nature ne peut être durable.

4. Jusqu'ici nous nous sommes bornés à considérer la famille. Cependant, en dehors et tout autour du cercle de la famille il se forme, à raison des goûts et des besoins multiples et variés, des ordres sociaux d'une infinie variété. C'est grâce seulement à une grande division du travail que les hommes peuvent pourvoir à leurs besoins et s'élever à un plus haut degré de civilisation. La division du travail amène inévitablement à son tour le partage de la société en différentes professions répondant aux aptitudes et aux goûts différents de ceux qui s'y destinent.

Or, qu'on s'imagine une société aussi civilisée qu'on voudra, toujours il y aura des

ignorants et conséquemment aussi des professeurs : élèves et professeurs auront-ils mêmes droits et auront-ils mêmes devoirs? Toujours il y aura des écoliers et par conséquent aussi des maîtres : existera-t-il entre eux égalité de droits et de devoirs? Toujours il y aura des malades et des vieillards et par conséquent aussi des médecins, des chirurgiens et des infirmiers : leur attribuerez-vous à tous les mêmes droits et les mêmes devoirs? Toujours on s'appliquera à l'agriculture, au commerce, à l'industrie, aux sciences et aux arts : tous ceux qui vivent de ces professions seront-ils dans des conditions parfaitement égales d'existence? Tous seront-ils appelés indistinctement et moyennant la même rétribution à les exercer et à les diriger?

Des socialistes plus modérés ;i) ne sont pas opposés à ce que même dans TEtat futur les différentes professions soient diversement rétribuées. Les socialistes radicaux, au contraire, — et Bebel est de ceux-là — veulent supprimer toute inégalité entre les professions. Au moyen de l'éducation et de la formation

(i) Entre autres Schâffle dans sa « Quintessenz », p. 5.

unitaire, on peut, selon lui, arriver à rendre tout le monde également apte à exercer ^ tour à tour >» toutes les fonctions sociales. Prétention absurde et paradoxale reposant, comme nous le démontrerons ailleurs, sur une exagération inadmissible de la capacité humaine; prétention logtque cependant et conséquence nécessaire des principes fondamentaux du socialisme. Une fois qu'on veut, au nom de l'égalité, renverser l'ordre actuel et créer pour tous les mêmes conditions d'existence, on ne peut plus tolérer la division de la société en professions qui diffèrent entre elles sous le rapport des salaires, des fatigues et des dangers. Il n'est pas du tout égal, en effet, d'être simple valet d'écurie, mineur, chaufteur, mécanicien, ouvrier employé dans une filature ou dans une fabrique de produits chimiques.

On a émis tout dernièrement une autre opinion d'après laquelle le socialisme pourrait se contenter de réclamer régalité des conditions d'acquisition (Erwerbsbedingungen). De fait, dit-on, le socialisme préconise l'égalité des conditions d'existence et l'abolition de toute inégalité sociale, mais ses principes ne l'obligent tas à pousser si loin ses prétentions;

aussi, pourrait-il se contenter d'exiger : pour tous les mêmes conditions d'acquisition.

Mêmes conditions d'acquisition ! \'oilà une expression bien vague et bien équivoque (i). Si l'on demande simplement, par là que la loi, considérée en elle-même, garantisse à tous la même possibilité d'acquérir des richesses par son industrie : c'est ce qui existe déjà actuellement. En effet, la loi., de sa nature, ne favorise personne aux dépens d'autrui dans son activité productive.. Les socialistes ne gagneraient donc rien à cette égalité.

Si l'on entend par là que l'Etat doit fournir à tous les mêmes moyens d'industrie et conséquemment distribuer la propriété en portions égales : après quelques mois ou quelques années de ce régime, nous retomberions dans la plus grande inégalité et il y aurait bientôt lieu à un nouveau partage.

(i) Erwerhshedingungen. Nous traduisons littéralement: conditions d'acquisition. Mais, comme l'auteur le fait lui-même remarquer, ce mot a un sens fort élastique. Il signifie proprement acquisition, d'où gain, profit et spécialement : produit du travail industriel. Il s'agirait donc ici de l'égalité des conditions économiques industrielles, en vertu de laquelle tous les moyens de production seraient, grâce à la socialisation du capital, également la propriété de tous.

(Note du Tr.)

Mais si l'on prétend par là que l'Etat doit, en enlevant aux particuliers tous leurs moyens d'industrie, les mettre dans l'impossibilité de s'approprier les richesses productives et de ramener ainsi les grandes différences de fortune : c'est là une revendication manifestement socialiste. On se demande dès lors immédiatement en vertu de quel titre l'Etat s'arrogerait le droit d'enlever au commerce privé les moyens de production et d'imposer de force l'égalité des conditions d'acquisition ou, pour parler plus exactement, d'empêcher forcément^ par la nationalisation des moyens de production, les plus habiles, les plus actifs et les plus forts d'acquérir beaucoup plus que d'autres moins habiles ou plus paresseux. Pourquoi vouloir faire passer tous les citoyens sur le lit de Procuste de l'égalité? Pourquoi les soumettre tous uniformément à l'ordre et à la direction de la collectivité dans tout ce qui concerne l'acquisition des richesses? Une telle prétention ne peut s'appuyer que sur la fausse hypothèse de légalité de tous les hommes et de leur égal droit aux biens de cette terre. Et ainsi nous revenons de nouveau à la supposition implicite mais inadmissible du socialisme : l'égalité de tous les hommes.

^j^^^ jl. — LA PRÉDOMINANCE EXAGEREE DE LA VIE ÉCONOMIQUE.

Tout le monde producteur. — L'individu au service de l'Etat. — La production des richesses, but suprême de la vie. — Rôle prépondérant de la classe ouvrière. — Conséquences pour la science et la religion.

A l'hypothèse fondamentale de l'égalité des droits se rattachent intimement plusieurs autres suppositions non moins gratuites. Les socialistes veulent que tous, sans exception, coficoîirent à la production organisée par l'Etat. c( L'obligation de travailler est commune à tous. » Tout le monde est à la solde de la collectivité et reçoit de la collectivité sa tâche de travail déterminée. Personne ne peut posséder en propre de propriété productive ni rien produire de son propre mouvement. Pour parer aux besoins communs, on établit des magasins approvisionnés par l'Etat. L'éducation de la jeunesse et son instruction sont des fonctions de l'Etat, tout comme le soin des malades. Bref, chacun n'a en fait de liberté et de droits que ce que la collectivité veut bien lui accorder. C'est d'ailleurs un point qui sera bientôt traité plus à fond. Mais nous pouvons

déjà faire remarquer ici que cette prétention suppose implicitement une société armée d'zm droit discrétionnaire sur l' individu, dont elle réclame avant tout les services pour l'œuvre de la production.

Toute cette théorie n'est autre que la théorie païenne de l'Etat, telle que nous la rencontrons déjà dans Platon. Elle ne reconnaît à l'individu aucun droit naturel vis-à-vis de la collectivité (i); elle nie même implicitement la fin principale et suprême de l'homme, à savoir le respect de la loi de Dieu en ce monde et l'obtention du bonheur éternel dans l'autre. Par une conséquence toute logique de cette notion païenne de l'Etat, le socialisme attache une importance démesurée à la vie économique ou à la production des biens d'utilité matérielle. Mais, de même que, dans la vie de Tindividu, l'acquisition des richesses matérielles n'occupe que le dernier rang en dignité parmi les différentes opérations de l'activité humaine; de même, dans la vie sociale, l'acquisition des moyens

(i) D'après Platon, toutes les classes de la société doivent obéir aveuglément à l'impulsion supérieure et le comble de la vertu politique est de rendre l'Etat parfaitement un c'est-à-dire autocrate.

(Note du Tr.)

d'existence est généralement subordonnée aux aspirations intellectuelles plus relevées. Ceuxci, en effet, ne doivent que préparer en quelque sorte un terrain favorable à l'épanouissement des biens d'un ordre idéal supérieur.

Or, parce qu'il est impossible que tous s'emploient de la même manière aux différentes opérations de l'activité humaine, il faut qu'il y ait diverses espèces de professions et d'états lesquels, exigeant des études préparatoires et un apprentissage plus ou moins long, n'obtiennent par conséquent pas tous la même considération mais se subordonnent hiérarchiquement les uns aux autres. De leur nature, les travaux manuels et les services d'alimentation accomplis par les ouvriers, les artisans et les cultivateurs occupent le plus bas degré de l'échelle et au-dessus d'eux s'échelonnent graduellement les autres états plus relevés. Cela ne veut pas dire que la classe productive ne soit pas parfaitement honorable et digne de toute notre estime ou que ceux qui en font partie aient moins de mérite devant Dieu. Nullement. Cela signifie tout simplement que les autres fonctions sociales occupent un plus haut rang dans la société, qu'elles exigent des

aptitudes moins communes et que par suite elles peuvent justement aussi demander des égards particuliers.

Mais que fait aujourd'hui le socialisme? Il prétend élever la classe ouvrière au rang de classe dominante et prendre le travail effectué (arbeitsleistung) (i), la création des « valeurs », comme base de rorganisation sociale et de la position hiérarchique des membres de la société. Selon lui, la société entière ne doit plus former qu'une grande association productive. Personne ne pourra plus refuser de prendre part à la production. Les existences inutiles, c'est-à-dire improductives, ne seront plus tolérées.

Il va sans dire que dans une telle organisation, où tout se subordonne et se lie à la production, c'en est fait des professions plus élevées ; par conséquent, plus de place au sacerdoce exclusivement voué au service de Dieu, plus rien qui rappelle les ordres religieux d'aujourd'hui. De là au matérialisme, il n'y a qu'un pas

(i) Arbeitsleistung : plutôt l'effort dépensé que le résultat obtenu ou le résultat obtenu mais mesuré sur l'effort dépensé.

(Note du Tr.)

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