SAINTE FAMILLE
(Galerie Borghèse, Rome.)
Le style de celte dernière série de compositions se disting-ue très nettement de celui des premières; le progrès en est évident, l'artiste a gag-né en fermeté et en souplesse : il ne se contente plus d'une interprétation fraîche, souriante et superficielle de la vie : son imagination reconstitue avec plus de largeur et de réalisme le cadre oià se déroulent les épisodes miraculeux. Mais ces miracles étant toujours aussi incapables de l'intéresser, Bazzi s'en préoccupe le moins possible et rejette souvent le personnage de saint Benoît dans l'angle le plus écarté. Ce parti pris est déjà sensible dans la Prédiction de la prise diiMont-Cassin, qui complète la décoration de la paroi ouest, et se ressent de l'influence des scènes voisines peintes par Luca Signorelli : le premier plan y appartient aux chefs et aux guerriers lombards qui se préparent à l'assaut; au fond, à droite, le couvent brûle; le paysage est animé par des groupes de personnages, les uns en bateau, sur une rivière, les autres à cheval, près d'un camp. Les attitudes variées, les raccourcis hardis des hommes et des chevaux nous permettent d'admirer un dessin d'une grande précision : signalons le tact avec lequel le Sodoma, pour éviter des disparates, s'est rapproché du coloris do Signorelli. Mais il y a aussi de la confusion, comme dans la Présentation de Maiirus et de Placidus, une confusion aggravée ici par
a en outre été détruite lorsque l'on a ouvert de ce côté une porte de communication avec Téglise. Par compensation une porte a été fermée à côté de la fresque des Courtisanes, et la surface ainsi obtenue a été peinte, médiocrement, par Riccio, élève et gendre du Sodoma.
la mauvaise conservation de la fresque; on distingue à droite deux soldats qui vident entre eux une (juerelle à coups de poings ; au milieu, un guerrier tout bardé de fer, le pied déjà dans l'étrier, remet un billet à un valet agenouillé et s'apprête à enfourcher un cheval dont la croupe se présente au premier plan ; mais dans cette foule pressée, personne ne paraît faire attention à son voisin. Quelques critiques affirment que le Sodoma s'est inspiré ici du célèbre carton de la Bataille d'Anghlari de Léonard, qui depuis 1305 excitait à Florence tant de curiosité et d'admiration. Que Sodoma l'ait vu, cela est fort probable, mais la vérité oblige à constater qu'il n'a pas peint ici de bataille.
Les fresques de la galerie nord sont toutes excellentes : on s'arrête avec plaisir devant une scène de réfectoire, où sont campés des portraits fort réussis, devant la 3Ii?^acle du moine que la terre ne voulait pas recevoir, avec (juelques tètes d'hommes d'une grande beauté, sans parler de gracieux adolescents, et devantplusieurs autres scènes (|ui sollicitent l'attention par la noblesse du décor architectural et par de menus détails pleins de saveur. La fres(|ue la plus complète à ce double point de vue, et la mieux cons(îrvée, est le miracle des Religieuses excommmiiées (p. 25). Nous assistons h iiiu' grand'messe : au fond se dresse le maître-autel surmonté d'un beau retable ; le clergé oflicic : 1rs chantres s'égosillent au lutrin, et deux prêtres sont assis dans le banc d'o'uvre ; au premier plan est groupé un public distrait : à droite les hommes,
à g-auche quelques femmes: au milieu deux grandes dames, à la belle chevelure enfermée dans des résilles, étalent de somptueux manteaux : la composition est cette fois aussi claire qu'harmonieuse.
La sûreté de la technique à laquelle était arrivé le Sodoma se révèle encore dans la fresque où l'on voit Saint Benoit donnant la rerjle aux 0/lvêtains : il y a là des portraits, notamment le vieux moine de droite, du réalisme le plus savoureux et de la facture la plus large : un réseau de hachures rouges et brunes savamment entrecroisées a permis à l'artiste de donner aux modelés toute leur valeur jusque dans les parties les plus ombrées.
Mais l'émotion apparaît, intense, surhumaine, avec les deux Christs des piliers : le Christ à la Colonne et le Christ portant sa croix. Ce dernier surtout, avec son dos voûté, les membres marbrés par les coups et la figure amaigrie, traîné par une corde passée à son cou, et frappé à la nuque par un de ses tortionnaires, fixe sur le spectateur le regard infiniment doux de ses grands yeux où se lit à la fois son angoisse et le courage qui lui permettra de gravir son Calvaire jusqu'au bout (p. 29). Le Christ à la Colonne qui lui fait face est loin d'exprimer la même profondeur de détresse; mais un peu plus tard, Bazzi reprit ce sujet et donna un dig^ne pendant au Christ portant sa croix.
Le merveilleux fragment que l'on admire au Musée de Sienne, n'est qu'un débris échappé aux injures du temps et des hommes : la composition exécutée sur le mur du cloître d'un couvent de Franciscains, à Sienne, représen-
tait Jésus devant Pilate; d'une part les bourreaux insultaient leur victime, de l'autre les Juifs se pressaient autour du procurateur. De ce vaste ensemble il subsiste un torse, mais ce torse est aussi beau, aussi parfait dans son genre que les plus célèbres fragments de la statuaire grecque, et le visage est l'expression même de la douleur et de la résignation (p. 33). Il y a ici quelque cliose de plus que la détresse du Christ portant sa croix, oii le contraste était fortement accusé entre ce corps trop frêle et l'àme surhumaine qui s'y abrite : ici le Chi-ist est jeune, il est beau, il est fort, il est le fils de Dieu par la chair aussi bien que par l'esprit; et l'artiste semble avoir voulu souligner la grande pitié qu'il y eut à voir tant de force et de beauté se résigner à la souffrance et abdiquer en face d'ennemis méprisables, pour accomplir un sacrifice nécessaire. Le peintre qui, à ses qualités de grâce et de charme, de fantaisie aimable, d'observation pénétrante, joignait cette puissance d'émotion, était sans aucun doute un des mieux
doués de sa génération.
Au mois d'octobre ISIO, G. A. Bazzi resserra les liens qui l'attachaient à Sienne en épousant Béatrice, fille de Luca de' Galli. De cette union naquirent, en 1511, un fils que son père nomma modestement Apelle, et en lol2 une fille, Faustina. Apelle n'eut pas le temps de tenir les promesses de son prénom, car il mourut en bas âge; quant