‹ Le SodomaChapitre 14 sur 19 · TÈTK DE JUDAS. (DÉTAIL DE LA CÈNE · texte numérisé non relu

TÈTK DE JUDAS. (DÉTAIL DE LA CÈNE

(Monte Oliveto 'près de Florence.)

che — défaut qui reparaît dans plusieurs des créations du peintre — mais Eve est parfaite. C'est une robuste et saine créature; l'admirable élégance de ses proportions résulte du fait qu'elle est fine sans être frêle; rien dans la Ligne onduleuse de ses membres n'éveille d'autre idée que celle de fécondité et de puissance génératrice, condition essentielle de représentation de la première femme. L'expression que traduisent son visage et son attitude est plus séduisante encore : elle est pudique, un peu passive, mais si aimante, si tendre ! Un critique a supposé fort ingénieusement que le bel adolescent que Jésus attire à lui est Abel :: quelle reconnaissance, en effet, et quel amour on découvre dans le regard un peu languissant qu'Eve fixe sur le Sauveur! Comme on sent bien que son cœur est agité par toutes les affections maternelles, alors même que son esprit s'éveille à peine à la vie de la pensée!

Que dire de l'aberration des critiques qui, sur de prétendues analogies de style, ont attribué au Sodoma la Léda de la galerie Borghèse, et ont pu évoquer à ce propos le souvenir d'fcVe au Limbel Cette Léda est un remarquable spécimen du maniérisme dans lequel versèrent les imitateurs de Léonard; non seulement le modelé est fort sommaire, les jambes médiocrement proportionnées et les mains franchement laides, mais le parti-pris de donner au buste beaucoup de rondeur avec une extrême souplesse, que fait ressortir le mouvement contourné de la tête, de la poitrine et des bras, prête à l'ensemble un caractère provocant, entièrement étranger aux

femmes du Sodoma. La tête, d'ailleurs charmante, et si influencée parle style de Léonard, ne rappelle le pein tre de Sienne ni par la forme du visEige, ni par l'expression, ni par la façon de traiter les cheveux. Cette Léda de boudoir est aussi capiteuse et artificielle que l'Eve est saine, simple et naturelle.

Avec la chapelle de sainte Catherine à l'église San Domenico, on revient à des peintures qui, au mérite d'une incontestable authenticité, joignent l'avantage d'être datées avec assez de précision. Ce fut vers 1525-1526 que le Sodoma fut chargé par les Dominicains de décorer la petite chapelle dont l'autel renferme la tète de la sainte siennoise. Il approchait donc de la cinquantaine quand il aborda cette œuvre, aussi remarquable, au moins dans une de ses parties, que le saint Sébastien et l'Eve. Suivant son habitude, d'ailleurs, il ne remplit pas en entier le programme qu'il s'était tracé : sa tâche comportait, d'une part une décoration architecturale embrassant toute la chapelle, et de l'autre les groupes de personnages et les scènes qui devaient couvrir les grandes parois latérales de la chapelle, les deux panneaux laissés libres de chaque côté de l'autel sur le mur du fond, et les piliers d'entrée. La décoration architecturale est entièrement du Sodoma, mais la grande fresque de droite et les deux saints qui occupent la portion inférieure des piliers d'entrée ont été ajoutés, près de soixante-dix ans plus tard, par Francesco Vanni; il en résulte une fâcheuse absence d'unité dans l'ensemble de ce sanctuaire.

Dans l'oxécutioa dos perspectives d'arcades et des faux piliers, revêtus de ces arabesques et de ces grotesques pour lesquels le Sodoma, dès ses premières fresques, avait manifesté un goût si vif, l'artiste a déployé une grande virtuosité, une verve inépuisable, une merveilleuse sûreté de technique, au point qu'il arrive à de véritables effets de trompe-l'œil. Il y a là quelque excès, on peut même dire un certain manque de goût. Les enfants, assis ou accroupis au sommet des chapiteaux simulés, ou ceux qui, par les ouvertures des arcades, tiennent des guirlandes de fleurs et laissent voir beaucoup plus que leurs petites jambes potelées, relèvent d'une pensée toute profane. Sur la v./ûte d'entrée sont peints deux propliètes auxquels de très beaux anges dictent leurs révélations; ce sont des figures plus graves et plus pensives que les inspirateurs des Sibylles dans la fresque trop vantée de Raphaël à Santa Maria délia Pace. Mais voici au-dessus d'eux do petits génies aux frimousses mutines qui s'apprêtent à jeter des fleurs : ils ont le tort d'avoir déjà figuré parmi les Amours qui présidaient aux noces d'Alexandre et de Roxane. H y a donc là quelques détails, par euxmêmes d'un grand charme, qui prédisposent assez mal à l'impression édifiante que les fresques devraient produire.

La perle de la chapelle, et l'une des plus parlaites réalisations artistiques du Sodoma est V Evanouissement de sainte Catherine au moment où elle reçoit les stigmates (p. 93). La sainte agenouillée, sans connaissance et soutenue par deux compagnes, est le centre d'un groupe très

simple, dont les caractères les plus saillants, dès l'abord, sont la vérité des attitudes et le parti que l'artiste a su tirer du costume dominicain pour exécuter une admirable symphonie de gris et de blanc; la suavité de ces tons mourants s'harmonise à merveille avec la douceur des expressions défaillantes. Seul détonne quelque peu le pilier trop curieusement ouvragé et doré qui coupe en deux le fond déjà étroit de la composition. Ce pilier a permis d'appuyer le groupe des nonnes et de présenter une sainte Catherine évanouie, sans être couchée : avec un tact très sûr, le Sodoma n'a pas voulu renouveler ici le beau raccourci de la Vierge dans la Descente de croix (p. 13), l'impression à produire étant toute différente : les traits exsangues et ravagés de Marie effondrée au pied de la croix exprimaient bien une détresse auprès do laquelle la mort est peu de chose; ici nous voyons une femme jeune qui a le privilège ineffable de recevoir dans sa chair les traces des plaies de son Sauveur : c'est la volupté plus que la douleur qui la brise, elle ne doit donc pas être terrassée de la même manière. L'expression plus attendrie qu'eff"rayée de ces trois doux visages, étroitement enserrés dans leurs coiff'es et leurs voiles, rend excellemment cette nuance : le spectateur emporte l'impression qu'au réveil de cette défaillarice, le cœur de la sainte sera élargi et comme illuminé, et qu'il y régnera une plus grande joie. Le Sodoma pouvait rendre à la perfection cet aspect de l'émotion mystique, car elle se traduit par les mêmes signes extérieurs que l'émotion la plus terrestre : la difficulté était de bien adapter ces

sig"nes au caractère de la scène, en évitant toute fausse note, et il y a réussi de la façon la plus heureuse dans Y Evanouissement

On peut voir dans V Extase, de l'autre côté de l'autel, comment il e'tait capable d'échouer. L'erreur fondamentale a été ici d'accorder à l'apparition surnaturelle — la Vierge et l'Enfant, Dieu le Père et deux anges — une place démesurée; le cadre étroit delà fresque peut à peine contenir ce groupe, et les trois religieuses du premier plan en sont écrasées : les personnages divins sensiblement plus grands, semblent plus rapprochés du spectateur, bien qu'ils soient nécessairement plus haut. Sainte Catherine et ses compagnes, considér('es en elles-mêmes, sont fort belles ; cependant elles ne peuvent satisfaire entièrement. Leur expression est assurément très étudiée ; elles possèdent, chacune prise à part, une incontestable séduction: mais ce qu'elles traduisent n'a qu'un rapport lointain avec l'émotion religieuse. La jeune nonne de droite est une beauté purement mondaine, l'autre a les yeux agrandis par la fièvre plutôt que par les larmes de la pénitence; quant à sainte Catherine, ses yeux blancs et son attitude exaltée éveillent d'autant moins en nous l'idée d'un amour surnaturel que l'artiste, trop fidèle ici à son habitude d'appliquer étroitement les draperies aux membres, à l'imitation des statues grecques, a eu le mauvais goût de laisser voir distinctement, sous sa robe, le modelé de son corps.

La grande fresque de gauche, représentant V Exécution

d'un condamné^ dont sainte Catherine, par ses prières, obtient le salut in extremis, frappe d'abord par la niullitude des personnages et par quelques morceaux d'une facture vig"Oureuse. Mais le défaut habituel de Bazzi en ce genre de compositions, c'est-à-dire Tencombrement du premier plan, la confusion des groupes trop serrés, sans perspective et sans air, entraîne ici une obscurité qui laisse le spectateur perplexe sur le sens de la scène qu'il a sous les yeux : il ne découvre pas tout de suite, à gauche, la sainte en prière, dans une attitude de belle ferveur; entre le corps mutilé du supplicié, hideusement replié au premier pian, et sa tète calme et reposée qu'élève un dominicain, tandis que les anges emportent son âme au ciel, le lien n'est pas suffisamment marqué. Et que signifie cette invasion de soldats romains dans une scène qui a dû se passer à Sienne, au xiv'' siècle? Le beau guerrier qui se tient devant la sainte, et dont on a parfois comparé le profil avec l'Alexandre de la Farnésine, croise les jambes comme s'il exécutait un pas de ballet, et la façon dont il incline la lance sur la<juelle il s'appuie ne peut que compromettre son équilibre. Que l'on se borne donc à considérer ici quelques morceaux heureux: des têtes expressives, le beau vol des anges, la superbe étude anatomique du bourreau qui remet son glaive au fourreau, et encore, à droite, le groupe des fennnes, j)artagées entre l'horreur du supplice et l'elfroi où les jette le miracle.

Alors même qu'on a discerné leurs faiblesses, on revient invinciblement devant ces fresques, dont le charme reste

Cliché Aliiiari, AUAM ET EVE. (DÉTAIL DU CHRIST AU LI.MBE.)

(Galerie de Sienne.)

très grand, malgré tout : le regard y est séduit par une quantité de motifs exquis, et c'est là en fin de compte que se voit une des pages les pl.us recueillies et les plus émues de la peinture du xvi'' siècle.

Tandis que le Sodoma exécutait cette importante série de peintures, la ville de Siipnne était de nouveau en proie à de sanglantes discordes politiques : elle s'acheminait peu à peu vers l'inéluctable dénouement de son asservissement par Florence; mais ses dernières convulsions donnèrent, par leur violence, l'illusion que la république avait encore assez de force pour conjurer le destin.

Pandolfo Pctrucci était mort en 1512; douze ans plus tard, après bien des luttes, ses héritiers incapables furent définitivement exclus du gouvernement, et deux partis restèrent seuls en présence, celui de l'ancienne olig^archie, les aristocrates et les partisans de la liberté, « i Libertini », animés de tendances nettement démocratiques. Le 25 juillet 1526, hors de la porte Camollia, le parti populaire remporta un avantage décisif sur ses adversaires soutenus par les armes pontificales. Cette victoire excita une joie inexprimable : ir sembla que jamais Sienne n'avait obtenu de succès militaire aussi brillant, non pas même en 1260 à Montaperti ; car cette fois les citoyens avaient seuls pris les armes, sans le secours d'aucun contingent étranger.

^'^ LIii SODOiMA.

Le pape, justement préoccupé de la descenle çles bandes impériales qtii allaient mettre Rome à sac, ne put songer à infliger à Sienne la punition immédiate qu'il eut souhaitée, et les Libertiîii conservèrent le pouvoir.

Ces événements, dont le parti populaire tira une grande gloire ne furent certainement pas étrangers à la décision que prit le gouvernement de terminer la décoration de la vaste salle du palais public, si magnifiquement commencée au xiv' siècle, mais restée inachevée. C'est ainsi que le Sodoma reçut la mission de peindre, sur la paroi qui tait face à la grandiose Madone de Simone Martini, un Saint Victo?' — l'allusion à la victoire de la Porta Camollia est transparente, et soulignée encore par la présence à ses pieds d'un charmant petit génie portant l'écu avec la devise Liôertas — , un Sanf Ansano, l'apôtre de la ville, et sur la paroi de droite, mais un peu plus bas, un Bienheureux Bertiardo Tolomei^ le fondateur de l'ermitage de Monte Oliveto Maggiore. Ce sont trois nobles peintures qui méritent une sérieuse attention, et offrent un incontestable intérêt au point de vue du sentiment décoratif.

Le Saint Victoi\ très vanté comme type de beauté martiale, a pourtant un visage plus conventionnel que de raison; le geste de son bras brandissant l'épée, et surtout le mouvement des deux genoux presque également ployés donnent à tout son maintien une certaine mollesse. 11 n'y a là qu'une reproduction afïaiblie d'une attitude fréquente dans la statuaire anti(jue. Que l'on évoque seulement un instant, par contraste, le Saint Georges «le Donalello ! Le

Cliché Alinari.

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