‹ Le SodomaChapitre 8 sur 19 · LK CHRIST A LA COLONNE · texte numérisé non relu

LK CHRIST A LA COLONNE

(Galerie de Sienne.)

avec la Vierge sont encadrés dans des motifs architecturaux r-r ici haute voûte, là plafond à caissons soutenus par des portiques — dont on a relevé la parenté avec le style de Bramante; ce style n'était pas inconnu du Piémontais Macrino d'Alha, que Giovanni Antonio avait pu rencontrer à Vercelli; c'est aussi celui dont s'inspirait alors magnitiquement le Pinturicchio dans plusieurs scènes de la « libreria », au Dôme de Sienne. A un balcon, au sommet de la fresque de saint Benoît, on remarquera de petits anges espiègles, tenant des guirlandes ou escaladant une balustrade, première indication, encore un peu sèche, d'un motif auquel le Sodoma donnera de plus en plus d'ampleur.

La belle Pietà peinte au-dessus de la porte accentue encore l'influence ombrienne et florentine (p. 17) : le saint Jean debout à gauche, avec son visage tourné vers le ciel et surtout avec ses bras pendants et ses doigts entrecroisés d'une façon caractéristique, exprime bien cette douleur muette et comme passive qui se retrouve dans maintes œuvres du Pérugin et de ses imitateurs. La jeune femme blonde qui, à droite, se penche d'un geste si affectueux pour embrasser la main du Christ, est plutôt florentine : on croit reconnaître, avec une expression légèrement modifiée, une des servantes de la Nativité de la Vierge par Ghirlandaio, à Sainte-Marie-NouvcUe.

Le couvent de Sant'Anna appartenait aux moines « Olivétains », ramification de l'ordre de Saint-Benoît instituée en 1319 par un noble siennois, le bienheureux Bernardo

Tolomei, sur un plateau presque inaccessible des collines argileuses qui dominent Buonconvento à l'est ; pieusement cultivée par les religieux, la retraite où s'établit Tolomei devint le magniflque ermitage de Monte Oliveto (1 ), véritable oasis de verdure et d'art au pied de la grandiose dévastation des éboulis blanchâtres ; de là, les Olivétains avaient essaimé en divers points de la région . Il était assez naturel que les fresques de Giovanni Antonio à Sant'Anna lui valussent une commande plus importante à la maison mère: justement un grand travail restait à y exécuter. La décoration du cloître principal, comprenant trente-six compartiments cintrés entre colonnes, avait été confiée à Luca Signorelli, et cet artiste y avait déjà représenté, sur la paroi ouest, neuf scènes de la vie de saint Benoît, lorsque, appelé à Orvieto en 1498, il avait abandonné l'entreprise. Bazzi, chargé en 1505 de reprendre l'œuvre interrompue, y peignit jusqu'au mois d'août 1508 les vingtsept scènes qui complètent la décoration du cloître — une a été détruite — et diverses autres fresques, soit un total de trente et une compositions, qui constituent un des ensembles les plus séduisants de la peinture italienne au début du XVI® siècle.

Autour de ces travaux du Sodoma à Monte Oliveto a fleuri toute une végétation d'historiettes et de légendes, que Vasari a malicieusement recueillies pour mettre en rielief le caractère fantasque et indiscipliné du peintre;

(1) On l'appelle « Monte Oliveto Maj^j^iore » ou « Monte Oliveto a Cliiusuri » pour le distinguer d'autres couvents connus sous ce nom.

s'il convient de faire sur le détail de ces bava'rdag'es les plus expresses réserves, l'impression générale qui s'en dég-ag-e ne doit pourtant pas être inexacte. Il est infiniment probable qu'avec son humeur indépendante et frondeuse, ce joyeux compère — les comptes du couvent l'appellent « il Mattaccio », le grand toqué — dut mettre à une rude épreuve la patience des moines. C'est alors qu'il se singularisa surtout par sa passion pour les bêtes : il avait toujours avec lui, affirme Vasari, une véritable arche de Noé : chevaux, ânes, singes, blaireaux, écureuils, chats, geais, tourterelles, poules, et surtout un corbeau auquel il avait appris à parler. Un prétendu document de 1531, dont le caractère apocryphe est évident, nous montre Giovanni Antonio faisant aux magistrats de Sienne la déclaration de tous les pensionnaires de sa ménagerie. Cette précieuse collection zoologique n'était déparée que par « trois méchantes bêtes » — : trois femmes — et en conclusion, le Sodoma demandait à être exempté des impôts au même titre que les pères chargés de douze enfants.

Ceci n'est que la part de la médisance. Mais les comptes du couvent de Monte Oliveto font à plusieurs reprises mention des chevaux du peintre, de ses poules et autres volatiles, dont l'entretien incombait aux moines aussi bien que celui de l'artiste et de ses aides. D'autre part, les fresques elles-mêmes sont un témoignage indiscutable de l'amour avec lequel Bazzi peignait les animaux les plus variés, chevaux, chiens, chats, singes, blaireaux, et toutes

sortes d'oiseaux. Les bons Olive'tains n'avaient sans doute pas compté sur des charges aussi peu en rapport avec Ja mission confiée à l'artiste; et ce purgatoire dura pour eux trois ans et plus!

On admet assez généralement que les sujets imposés au Sodoma n'étaient guère de nature à stimuler sa verve : il ne se peut rien imaginer de plus insignifiant et de moins pictural que les scènes édifiantes de la vie de Saint Benoît. Passe encore pour des épisodes descriptifs comme le départ du jeune homme, qui s'éloigne de Norcia pour aller étudier à Rome, ou la tentation à laquelle sont exposés les moines par l'introduction de sept courtisanes dans leur couvent; mais que dire du crible raccommodé ou de la serpe repêchée au fond de l'eau, et de vingt autres miracles tout aussi enfantins? Il se trouve justement que Bazzi était destiné à faire le meilleur emploi de son talent dans la représentation expressive de la beauté; et tout ceci est d'une absolue indigence au point de vue du sentiment! Vasari lui fait un crime d'avoir mesuré ses efforts au salaire, variable, des différentes compositions. Il est exact que deux au moins des scènes que l'on voit au fond des galeries, dans la perspective la plus favorable, ont été payées dix ducats d'or — et elles sont parmi les plus intéressantes, — tandis que les autres ne lui rapportaient que sept ducats (1 ). Mais ceci revient à dire que

(I) Vasari dit que trois fresques furent mieux. payiîcs. L'artiste reçut au total liiGl livres, soit 223 ducats; trente et une fresques à 7 ducats lui auraient valu 217 ducats : les six ducats restant représentent donc au moins

les moines tenaient eux-mêmes à ce que certaines scènes plus en vue fussent plus brillantes et plus soignées : l'artiste s'est simplement conformé à leurs désirs.

Bazzi commença son travail non point à l'endroit où Luca Signorelli avait interrompu le sien, mais avec ce que les comptes du couvent appellent la « première histoire », celle du Départ du Jeune Benoit, dans la g-alerie orientale du cloître : cette gracieuse et fraîche composition a un caractère nettement juvénile ; l'adolescent qui se retourne sur son beau cheval caracolant, et qu'accompagne sa nourrice, charmante sur un mulet plus paisible, ses parents qui le regardent s'éloigner, tous ces personnages respirent la tristesse de la séparation et la traduisent par cette langueur des regards mouillés et cette inclinaison des tètes, qui relèvent de la plus pure tradition ombrienne. Cette jolie page valut à l'artiste dix ducats, qui lui étaient entièrement versés avant le 8 avril 150G. Moins d'un mois après, Bazzi achetait pour la somme de trente-cinq ducats tout l'équipement d'un chevalier qui venait d'entrer au couvent : grand manteau de velours, bottes et souliers de diverses formes et couleurs, bonnets et chapeaux dont un « feutre pour chevaucher », épée, sans oublier le beau « linge ouvragé » ; et comme il se trouvait fort joli garçon dans

le supplément de deux scènes à 10 ducats. Mais comme parmi ces 31 fresques il en est de très petites (les deux Christs des piliers), qui lui furent certainement payées beaucoup moins, il n'est pas improbable que trois ou même quatre grandes compositions lui rapportèrent davantage.

cet équipage, il s'est campé au premier plan de la troisième scène — celle du Crible brisé — coiffé d'un béret gris, tout fier d'étaler son beau manteau brun damassé et de tenir sa grande épée dans une de ses mains gantées de blanc, non sans avoir groupé quelques-uns de ses animaux favoris autour de lui, un corbeau, deux blaireaux, un pigeon, et à l'arrière-plan un cygne. Le portrait est d'une vérité charmante (p. 9). Certes la ligne du nez n'a rien de classique ; la bouche est sensuelle, mais ce jeune visage — il n'avait pas encore trente ans — encadré par ces longs cheveux châtains, éclairé par de grands yeux captivants, est d'une ressemblance saisissante, il est si heureux, si fier, si content de lui, et il s'est peint avec tant de complaisance ! Ce réalisme forme un agréable contraste avec la suavité gracieuse, mais un peu conventionnelle, des figures environnantes.

La Prédication de saint Benoit, contient un groupe de six paysans, dont la rudesse et la malice sont fort plaisamment saisies sur le vif, tandis qu'un septième, un jeune berger appuyé sur sa houlette, est un joli spécimen de cette beauté rêveuse et contemplative qui domine dans tout le cycle. La dernière fresque de cette paroi. Saint Benoit présidant à la construction des monastères, présente une série d'agréables détails : tous les ouvriers sont à l'œuvre, le charpentier, le maçon sur son ëchafauda;ge, le tailleur de pierres accroupi, le peintre occupé à badigeonner la voûte d'un portique, et jusqu'à un moine qui manie la truelle : c'est un joli tableau de

Cliché Alinari.

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