LE 16 MAI
Le 16 Mai
Les souvenirs de Jules Simon reprennent avec la période du 16 mai.
Lorsque la majorité monarchique de l'Assemblée nationale remplaça M. Thiers par le maréchal de Mac-Mahon â la présidence de la République, le 24 mai 1873, les légitimistes et les orléanistes tentèrent aussitôt de réconcilier le comte de Chambord et le comte de Paris. Ces tentatives de fusion aboutirent à rapprocher deux personnes et non à concilier deux principes. Après le refus du comte de Chambord d'abandonner le drapeau blanc, les monarchistes de l'Assemblée, désespérant de restaurer, pour l'instant, la monarchie, réussirent, en 1873, à proroger les pouvoirs du Maréchal pour sept ans. C'est ce qu'on appelle le septennat.
Dans la séance du 18 novembre, Jules Simon prononça, à cette occasion, un discours tout vibrant d'éloquence et combattit l'établissement d'un pouvoir qui ne cherchait sa force que dans la durée, qui ne s'appuyait pas sur une Constitution, qui était absolument personnel, et il montra que
celui auquel on voulait donner ce pouvoir, n'aurait ni la force qu'avait Bonaparte au 18 brumaire, ni le prestige qu'aurait le comte de Chambord ou le comte de Paris qui représentaient tous deux le principe monarchique et qui, sans même le secours d'une Constitution, y auraient apporté l'autorité de la tradition et le passé de l'histoire.
Lorsque le 8 décembre 1876, M. de Marcère, alors ministre de l'intérieur, donna sa démission à la suite d'incidents relatifs aux honneurs militaires à rendre aux légionnaires décédés, le Maréchal songea à pourvoir simplement au remplacement du ministre démissionnaire tout en conservant, à la tête du cabinet, M. Dufaure dont il appréciait fort les services.
Mais la situation de M. Dufaure avait déjà été fort ébranlée par des votes du Sénat à propos de lois sur l'am nistie et sur l'enseignement, et il paraissait difficile de le conserver dans le cabinet reconstitué. M. le maréchal de Mac-Mahon crut devoir convoquer les ministres, à l'exception de M. Dufaure, retenu â la campagne par son état de santé, et de M. de Marcère, démissionnaire.
Nous reproduisons le procès-verbal inédit de cette séance rédigé par un des ministres présents, mort aujourd'hui ; on verra, dans le discours du Maréchal, les allusions faites au discours de Jules Simon sur le septennat.
On sait quel fut le dénouement de cette crise. Jules Simon remplaça, à la présidence du conseil, M. Dufaure et au ministère de l'intérieur, M. de Marcère. M. Martel fut chargé du ministère de la justice à la place de M. Dufaure.
Voici le texte de ce procès-verbal :
Le 9 décembre 1876, à 9 heures 1/2 du soir, le Maréchal a convoqué un Conseil à l'Elysée ; étaient présents :
LE l6 MAI 229
MM. Decazes,
Fourichon,
Teisserenc de Bort,
Léon Say,
Christophle,
Waddington.
Le Maréchal a commencé par lire une lettre de M. Dufaure, dans laquelle il disait qu'il était très fatigué, qu'il ne pouvait pas venir à Paris, qu'il était disposé à abandonner le portefeuille des cultes à M. Bardoux, en conservant celui de la justice et à ofïrir le portefeuille de l'Intérieur à M. Jules Simon.
Après avoir donné lecture de cette lettre, le Maréchal a demandé aux ministres présents s'ils acceptaient la combinaison.
M. Decazes a proposé une conférence particulière entre les ministres, avant de donner réponse au Maréchal, et M. Léon Say a demandé que les explications les plus complètes eussent lieu entre les Ministres, devant le Président de la République.
Le Maréchal a exposé la situation qui lui était faite ; il a dit : « On me fait une situation très difficile. Si le pays se prononçait contre moi, je m'en irais. Je n'ai pas conspiré pour arriver au pouvoir, et je ne fais pas de question d'honneur en politique. Mais la majorité, dans une des Chambres, n'est pas le pays. Je fais tout ce que je peux pour gouverner avec le centre gauche. J'ai appelé aux affaires
a3o LE SOIR DE MA JOURNÉE
l'homme le plus important. Il n'y en a qu'un de plus important, c'est M. Thiers, et je ne pouvais pas nommer M. Thiers ministre ; je ne pourrais que me retirer devant lui. Je veux bien pourtant aller plus loin. J'accepte qu'on fasse des propositions à M. Jules Simon. Si on m'avait dit, il y a six mois, que j'accepterais M. Jules Simon pour ministre, on m'aurait bien étonné. On pourrait croire que j'en veux à M. Jules Simon de ce qu'il a dit de moi. Gela est inexact. Je n'aurais pas parlé de moi-même autrement que M. Jules Simon l'a fait. Il a dit que je n'aurais pas le prestige du comte de Ghambord qui représente la race royale. Gela est parfaitement vrai; que je n'aurais pas le prestige du comte de Paris, qui, après le comte de Ghambord, représente aussi la race royale ; que je n'aurais pas le prestige que son génie avait donné à Napoléon. Gela est parfaitement vrai : j'aurais parlé comme cela de moi-même. Je n'en veux pas à M. Jules Simon. Mais si vous ne voulez pas qu'on lui fasse des propositions, qu'est-ce que je pourrais faire? Je serai bien obligé de faire un manifeste, de dire au pays que le centre gauche n'a pas voulu rester aux aflaires et qu'il n'a pas été satisfait que j'aie concédé M. Jules Simon ; et alors, il sera tout naturel de faire des élections et ce ne sera pas comme avec M. Buffet, qui parlait beaucoup, mais qui, en fait, n'a pas agi sur les élections. Je crois qu'il faudra agir et agir vigoureusement. Je n'irai pas plus loin à gauche que M. Jules Simon. M. Gambetta m'a fait
LE l6 MAI a3i
passer une liste de ministère avec M. Duclerc pour président du conseil et pour ministres M. Lepére, M. Leroyer, M. de Freycinet. Il y avait aussi M. Waddington, Ils auraient bien voulu ôter M. Léon Say. Mais on s'était cru obligé de le conserver. C'est le général Borel qui m'a apporté cette liste. Le général Borel a connu Freycinet, pendant la guerre. Il a trouvé qu'on l'accusait injustement. Ce n'était pas un Napoléon, mais il avait fait beaucoup. Le général Borel l'a défendu devant la commission d'enquête. Plus tard, Freycinet, qui lui était reconnaissant, lui a proposé de le faire nommer dans les 76 inamovibles du Sénat. Mais Borel, qui appartient à la droite, n'avait pas voulu prendre d'engagement avec les gauches. Borel ne voulant pas être sur cette liste, on devait prendre un autre général comme Gresley que j'aime beaucoup et qui est un homme très distingué !
Vous comprenez que je ne peux pas faire faire mon ministère par M. Gambetta, et comme M. Gambetta m'a proposé M. Duclerc, je n'accepterai pas de combinaison Duclerc. Il y a d'ailleurs d'autres raisons: j'aime beaucoup M. Duclerc; il nous rend de très grands services, comme président du compte de liquidation. Il a toujours voulu rapprocher de moi M. Gambetta. Il m'a un jour proposé une entrevue, et, pour qu'on ne fasse pas courir de bruits, je devais me rencontrer comme par hasard au Bois de Boulogne avec M. Gambetta. Mais je n'ai pas voulu pas plus]que je n'avais voulu d'une autre entrevue.
Le comte de Ghambord est venu un jour à Versailles jusque dans mon antichambre, à vingt pas de mon cabinet. Il était avec un de mes amis qui est venu me dire que le comte de Ghambord était là. Mais je lui ai répondu que je ne pouvais pas le voir, malgré mon grand respect pour lui. C'est son grandpère qui a accueilli ma famille originaire d'Irlande et qui a fait pairs de France mon père et mon frère. Mais, comme Président de la République, je ne pouvais pas le voir, et je n'ai pas voulu.
Le Prince Napoléon m^a aussi demandé une entrevue, je l'ai refusée. Je ne prendrai donc pas M. Duclerc, mais puisque j'accepte M. Jules Simon, qu'est-ce qu'on peut me demander de plus ?
M. Waddington fait remarquer que ce qui était important, c'était de savoir si on aurait de la force pour combattre M, Gambetta. Il est certain que M. Gambetta mène la Ghambre. On peut essayer de lui en enlever la direction, et on se demande si M . Dufaure pourra reprendre de l'influence, et comme le Maréchal l'interrompait en disant : « Mais si vous ne voulez pas de M. Dufaure, qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? M. Teisserenc a répondu qu'il était l'ami particulier de M. Dufaure et que la question n'était pas de savoir si lui et ses amis voulaient être avec M. Dufaure, ce qui ne pouvait pas faire de doute, mais si M. Dufaure pouvait reparaître devant les Chambres avec un cabinet dans lequel M. de Marcère serait simplement remplacé par un autre Ministre de l'Intérieur. Dans l'opinion
LE i6 MAI a33
on avait opposé M. Berthaut à M. de Marcère ; si M. de Marcère est évincé, M. Berthaut restant, il y aura tout de suite une interpellation.
Le Maréchal a répondu qu'il ne faisait pas de question d'honneur dans la politique comme il l'avait déjà dit. et qu'un de ses amis qui était un homme de très bon conseil, un ancien membre de l'Assemblée Nationale, avait toujours insisté làdessus avec lui ; mais pour l'aflaire du général Berthaut, c'est autre chose. C'est là une vraie question d'honneur.
Il n'est pas possible de l'abandonner. D'abord on ne peut pas changer un Ministre de la guerre tous les six mois : si les affaires extérieures se brouillaient, cela deviendrait très dangereux. Enfin le Maréchal a insisté beaucoup pour savoir si oui ou non on refusait qu'il fit faire des ouvertures à M. Jules Simon. M. Christophle pensait que c'était peut-être inutile, mais tous les autres ministres ont été d'avis que ces pourparlers ne pouvaient qu'être avantageux.
M. Teisserenp a fait remarquer qu'il avait été question de M. Bardoux et qu^il était très nécessaire de faire également une ofli-e à M. Bardoux.
Le Maréchal a dit qu'il allait écrire dans ce sens tout de suite à M. Dufaure.
M. Léon Say a fait remarquer qu'il y avait une question qui lui était personnelle et qui n'avait pas été touchée. M. Le Maréchal a dit que le général Berthaut et M. de Marcère ne pouvaient pas rester
a34- LE SOIR DE MA JOURNEE
ensemble dans le même cabinet, à cause de ce cpii s'était passé dans la séance du 2 Décembre. Il faut que M. le Maréchal sache bien ce qui a eu lieu à cette séance. Il n'y avait que trois ministres au banc des ministres. M. Christophle était à une extrémité, entouré de ses directeurs généraux, à l'autre extrémité se trouvaient MM. de Marcère et Léon Say. Quand M. Laussedat a présenté son ordre du jour, M. de Marcère s'est penché vers M. Léon Say pour lui demander son avis. M. Léon Say a été d'avis d'accepter. Si donc aujourd'hui M. de Marcère sortait du cabinet pour avoir adhéré à l'ordre du jour, il serait difficile de comprendre que M. Léon Say restât.
Le Maréchal a répondu qu'il n'y avait rien d'officiel là dedans, que personne n'était obligé de savoir s'il y avait eu entente ou non, et qu'après tout, M. Léon Say ne pouvait pas sortir du Cabinet, parceque M . Duiaure avait dit qu'il n'y resterait pas sans lui.
On s'est séparé à onze heures, et on s'est ajourné jusqu'au moment où on saurait le résultat des pourparlers de M. Dufaure et de M. Jules Simon.
Nous reprenons les souvenirs de Jules Simon sur le 16 Mai.
La troisième République, à ses commencements, a vécu de contradictions et d'inconséquences. La
LE l6 MAI .^^
France, consultée dans un moment d'extrême péril, nomme une assemblée composée en majorité d'hommes de la droite. Cette assemblée crée le gouvernement de M. Thiers, qui est un gouvernement de gauche. La droite, au bout de deux ans, trouve le moyen de se ressaisir ; elle met au pinacle un des siens, le maréchal de Mac-Mahon. Qu'arriva-t-il? Il voulut naturellement gouverner avec son parti, mais les élections mirent fin à cette tentative et condamnèrent un homme de droite à gouverner avec la gauche, comme M. Thiers, et avec un ministre de M. Thiers, M. Dufaure.
Les hommes ardents de son parti le lui reprochaient avec amertume. Ils ne cessaient de lui suggérer des moyens propres à entraver l'action de ses ministres, à les renverser et même à renverser la Républicfue. Il présidait le Conseil des ministres régnants, et passait, après la séance levée, dans la salle voisine où il présidait le Conseil des ministres expectants. Là, il entendait la critique amère, passionnée, aveugle de tous les actes qu'il avait signés et qu'on exécutait en son nom. On lui faisait un devoir de prendre enfin la résolution den finir avec ces ignares déguisés en hommes d'Etat, et ces ennemis publics qui se qualifiaient de grands patriotes.
Il croyait tout; il partageait ces sentiments et ces espérances: mais quand on allait jusqu'à parler de lutte ouverte et de coup d'Etat, sa conscience de chrétien et de soldat se révoltait. Il était comme
a36 LE SOIR DE MA JOURNÉE
une sentinelle à son poste, obligé par la fonction qu'il avait acceptée, par le serment qu'il avait prêté. Son monde frémissait de colère, et attendait avec impatience le moment de le forcer ou de le tromper.
Il disait: le pays a donné la majorité aux républicains. Ils ont le droit de gouverner, s'ils peuvent gouverner. Je leur donne des ministres républicains, et j'attends les suites, sauf à les chasser s'ils en viennent à menacer la sécurité du pays, ou ses intérêts sociaux ou religieux. Situation difficile à tenir même pour un héros et un homme de génie.
En 1876, il leur avait donné, comme il disait, leur premier homme d'Etat, M. Dufaure. Ils n'en veulent pas, disait-il encore. C'était la vérité; ils n'en voulaient pas. M. Dufaure était chaque jour l'objet d'une nouvelle attaque. Il n'avait pas de plus grands ennemis que ses amis.
Le Maréchal pensa à M. Gasimir-Périer. Des négociations eurent lieu. M. Gasimir-Périer éprouva des refus, se dégoûta, renonça à l'entreprise.
M. Dufaure pensa un moment à introduire du sang nouveau dans son cabinet. Il faut bien que je le dise, malgré la grande estime et la grande amitié que j'avais pour M. Gasimir-Périer, et le respect que je professais pour M. Dufaure, je refusai à l'un et à l'autre la place qu'ils m'offraient dans leur cabinet. M. Dufaure prit la peine de monter chez moi, et d'argumenter pendant plus d'une heure pour me faire accepter le ministère de l'intérieur, que quittait mon ami M. de Marcère.
LE i6 MAI a37
Je lui dis que mes attaches avec M. Thiers et l'opposition ardente que j'avais faite à l'établissement du Septennat me mettaient dans l'impossibilité de servir sous le maréchal.
A ma grande surprise, ma conduite fut désapprouvée par mes amis politiques et même par M. Thiers. Il obtint de moi la promesse, que je fis sans hésiter, croyant ne m'engager à rien, que j'accepterais la présidence du conseil si elle m'était offerte.
EUç me fut donnée cinq jours après.
Je causais dans mon cabinet avec plusieurs de mes amis, quand un messager de l'Elysée vint me dire que le Maréchal désirait me voir.
Avant de me rendre chez lui, j'exposai à mes amis que, conformément à ce que j'avais déjà dit, je n'accepterais pas d'entrer dans un ministère dont je n'aurais pas la direction et que, même avec la présidence du Conseil, je n'étais guère tenté de prendre le pouvoir.
Ils insistèrent vivement pour que je ne rompisse pas les pourparlers. C'était déjà beaucoup que le maréchal se fût adressé à moi, qu'il ait consenti à me prendre comme ministre.
Si je refusais, me disaient-ils, j'assumerais une lourde responsabilité. On ne savait pas ce qui pouvait passer par la tête du Maréchal, et si je faisais échouer une combinaison républicaine, on m'accuserait davoir sacrifié l'intérêt de la République et du pays à mon intérêt personnel.
Je me rendis à l'Elysée. Le Maréchal m'offrit le ministère de rintérieur en m'annonçant que le ministre de la justice serait choisi dans les groupes de gauche.
J'appris plus tard, quand je dînais en ville, que le Maréchal ne voulait pas me donner la présidence du Conseil. Je refusai donc d'entrer dans le cabinet. Mais, devant mon obstination, et l'insistance des ministres qu'il avait réunis le soir, le Maréchal céda.
J'avais en outre le droit de choisir moi-même le garde des sceaux.
Le lendemain, je proposai au Maréchal le choix entre Martel et Le Royer. Il choisit Martel sur-lechamp.
J'entrais dans un cabinet que je n'avais pas formé, mais dont j'avais la présidence. Gela mettait fin à une crise dont la prolongation pouvait être dangereuse en raison même de l'état où était la politique extérieure ; je cédais aux sollicitations de mon parti.
D'ailleurs, à l'exception du duc Decazes, avec qui je n'avais que des relations du monde, et du général Berthaut, tous les autres ministres étaient mes amis politiques.
Je me rendis compte sur-le-champ de la position du Maréchal. Je vis clairement qu'il avait un conseil des ministres occulte, dont il prenait l'avis en toute occasion ; que tout son entourage non officiel était composé de gens imbus des idées et des sentiments de la droite, et décidés à aller jusqu'au bout dès
LE i6 MAI a39
qu'ils le pourraient, même jusqu'au coup d'Etat.
Mais je vis aussi que le Maréchal, tout en partageant leurs désirs et leurs espérances, ne consentirait à les réaliser que par des moyens légaux .
La question difficile était de savoir quels étaient les conseillers, et ce quil appelait des moyens légaux.
Je^crus assez promptement être au courant de la camarilla. Elle était peu nombreuse. J'eus le désappointement d'y trouver trois personnes sur lesquelles j'avais toujours compté, et que leurs fonctions m'obligeaient à recevoir dans une sorte d'intimité.
Je résolus de révoquer Tune d'elles ; j'en parlai au Maréchal qui me dit aussitôt : a C'est au mieux, je vais lui donner la succession de *** ». C'était un poste de la plus étroite confiance auprès de lui. J'aimai mieux garder mon collaborateur inquiétant que de le partager.
On comprend que je ne puisse nommer ces conseillers du Maréchal. Je n'ai d'ailleurs que des conjectures. Il est bien difficile d'avoir des certitudes en pareilles matières. J'en donnerai une preuve.
J'avais toujours cru que la lettre du Maréchal qui a mis fin à mon mandat le i6 mai était l'œuvre de Mgr Dupanloup. On m'avait raconté, dans une note écrite, qu'il s'était rendu à l'Elysée, le i5, avec un prêtre de ses amis. « Vous m'attendrez dans la voiture, avait-il dit, et vous me mènerez à la gare ». L'attente dans la voiture se prolongea pendant une
24o LE SOIR DE MA JOURNÉE
heure et demie. Oa partit pour la gare d'Orléans. L'ami, selon sa coutume, se dirigeait déjà vers le bureau des billets, quand l'évêque l'arrêta : « Non, remontez en voiture. Je ne vais pas à Orléans, je ne veux pas qu'on sache où je serai demain. Vousmême ne le saurez pas ».
Il était donc au courant de ce qui se passerait le lendemain. Il avait donné ses conseils, pensais-je, et comme il ne voulait pas être ministre, il tenait à rester en dehors de la petite scène qui allait se jouer, et dont il avait écrit les paroles. Pas du tout. Il faut renoncer à ce récit.
On m'a dit tout récemment que Mgr Dupanloup, consulté sur cette affaire, avait déclaré positivement que la lettre n'était pas de lui. J'ai toujours pensé que l'histoire contemporaine était plus difficile à écrire et même à connaître que l'histoire ancienne.
Il va sans dire que je ne suis pas arrivé à la certitude absolue sur le second point de mes investigations. Il n'est pas sur que le Maréchal sût bien luimême dans quel cercle de Popilius son serment l'avait enserré. Le coup d'Etat proprement dit, l'emploi de la force armée contre la forme de gouvernement qui lui avait conféré l'autorité, il était incapable d'y recourir.
Mais j'eus un jour un curieux échantillon de la façon dont il entendait les règles constitutionnelles.
C'était à propos de l'interpellation de M. Le Blond sur les affaires de Rome, et très peu de jours avant ma révocation. Il faut dire d'abord qu'à ma grande
LE l6 MAI 241
surprise et à ma grande joie, je me trouvais presque complètement en communauté de vues avec le Maréchal sur les questions religieuses.
Quand il survenait quelque difficulté avec le clergé, ce qui n'était pas rare à cette époque, le Maréchal ne manquait jamais de conclure en disant : « Laissons faire le président. Le président arrangera cela ».
Je ne fus pas heureux à la Chambre le jour de l'interpellation. Le discours de M. Le Blond fut accueilli par des applaudissements ; le mien fut reçu froidement par mes amis, et avec une vive hostilité par la gauche avancée. Il en fut de même dans la presse, les journaux qui me soutenaient ordinairement me lâchèrent. Mes amis intimes me disaient : « Vous avez raison; mais ce n'était ni le lieu ni le moment de le dire ». J'avais tout simplement exposé les opinions que j'ai tant de fois développées dans mes livres, qu'on peut lire dans ma profession de foi de 1848, qui a été le début de ma vie politique, et qui a dicté en 1880 ma lutte contre le fameux article 7 de M. Ferry.
Je ne trouvais d'approbation sans réserve que chez trois personnes : M. Thiers, M. Martel et le Maréchal. Le Maréchal me fit appeler, ce qui ne lui arriva guère que cette fois là. Il me dit qu'il venait de lire mon discours d'un bout à l'autre avec un plaisir sans mélange. Il généralisa la conversation au moment où je me disposais à sortir, et me dit ces propres paroles :
a42 LE SOIR DE MA JOURNÉB
— Je ne vous reproche qu'une seule chose, c'est de trop écouter ces gens-là. Nous pouvons nous passer d'eux, nous gouvernerons ensemble, et nous donnerons à ce pays-ci de la sécurité et de la prospérité.
Je lui répondis que j'étais un parlementaire entêté, et à mesure que je parlais, les nuages montèrent entre nous, comme ces nuages de carton que le machiniste amoncelle, et qui cachent complètement aux yeux du spectateur le fond de la scène. Quand la toile se releva le lendemain, j'avais accepté un de ces ordres du jour qui ne terminent rien, parce qu'on les rend- volontairement insignifiants. Il ne m'avait pas convenu, surtout après les paroles du Maréchal, de tomber sur cette question. Mais je dis à Martel :
— Il ne nous reste qu'à trouver une bonne porte de sortie !
Pendant que nous la cherchions tous les deux avec une égale ardeur, le Maréchal se chargea très inopinément de la besogne.
Il avait été fort irrité de l'acceptation de l'ordre du jour. La Chambre venait de fixer à une séance très prochaine la discussion d'une loi sur la presse extrêmement libérale, et à laquelle le cabinet tout entier consentait avec empressement. Nous ne faisions qu'une restriction, relative aux attaques contre les gouvernements étrangers.
Nous demandions que ces délits fassent jugés par les tribunaux correctionnels, ce qui, entre paren-
LE l6 MAI a/j3
thèse, vient d'être voté tout récemment par le Sénat et par la Chambre. Je m'étais expliqué sur ce point avec la commission, où je comptais beaucoup d'amis. Ils m'avaient répondu que le rapport était déposé, les arrangements pris dans les différents groupes, que l'amendement des ministres serait infailliblement repoussé, qu'il valait mieux laisser passer la loi sans prendre part à la discussion, présenter un amendement au Sénat qui l'adopterait, et revenir ensuite à la Chambre avec cet appui. C'était aussi mon opinion. Mais le conseil secret du Maréchal profita habilement delà mauvaise humeur où il était depuis l'acceptation de l'ordre du jour, et de sa passion contre la presse, faite de convictions politiques et de violentes rancunes personnelles, et lui fit prendre la résolution de passer par dessus toutes les règles parlementaires et de congédier un ministère qui n'avait pas été mis en minorité par les Chambres. On vient de voir qu'il était sans scrupule à cet égard. On lui donna une lettre toute faite. Il la copia de sa main, sans une rature. Elle ne porte que trois mots en surcharge, trois mots nécessaires, et qui ne sont par conséquent qu'une erreur de copiste. Il la fit porter chez moi dans un moment de colère. C'était le soir. Je n'y étais pas. Je ne rentrai au ministère qu'après minuit.
La première chose qui frappa mes regards, quand je m'assis à mon bureau, le lendemain à six heures du matin, fut une petite lettre placée toute seule sur
l'appuie-main. Comment était-elle venue-là ? Gela me parut étrange. Elle ne portait la marque d'aucun bureau. Lécriture m'était inconnue. Je l'ouvris, et je lus la lettre qui a été publiée dans tous les journaux du monde.
C'était la chute du cabinet ; mais c'était bien plus que cela. C'était le retour agressif de la politique autoritaire ; l'Empire sans Empereur.
Je me rendis à l'instant chez le Maréchal, croyant qu'à cette heure matinale je ne serais pas reçu. Mais il me reçut ; j'aurais mieux aimé qu'il ne le fit pas. J'avais sa lettre à la main. Je lui dis que je n'avais aucune explication à lui donner et qu'en me présentant chez lui, j'avais voulu seulement garder les formes extérieures de la politesse ; que je devais cela à sa situation et à la mienne. Je lui demandai s'il comptait publier sa lettre. Il me dit que oui.
— Alors, lui dis-je, je publierai ma réponse.
De l'Elysée, je me rendis chez M, Thiers, place St-Georges. Je le trouvai fort affligé de la mort d'une amie qu'il venait d'apprendre. Il était loin de s'attendre à la nouvelle que je lui apportais. Lui qui ne se trompait jamais, se trompait alors complètement sur ma situation. Il se moquait depuis huit jours de ma résolution de retraite. Il médisait :
— Vous êtes plus puissant que jamais.
Je me souviens même d'un détail. Le Maréchal ne signait jamais séance tenante les décrets que je lui apportais ; il me disait :
LE l6 MAI 245
— Laissez-moi le temps de les lire. Je vous les enverrai dans la soirée.
Il aurait parlé plus exactement en disant :
— Laissez-moi le temps de les faire lire à mes conseillers.
J'en riais, parce qu'il signait toujours, mais M. Thiers n'en riait pas. II me poussait à exiger des signatures immédiates. Il me dit, dans les derniers jours, de profiter de ma grande autorité et de ma grande solidité, pour obliger le Maréchal à se départir de ces délais. L'erreur de M. Thiers sur les résultats de 1 interpellation Le Blond était partagée par la Chambre. Mais je connaissais bien le tempérament politique du Maréchal. Je savais quel cas il faisait des règles parlementaires. Je savais aussi que, subissant, malgré lui, un ministère de gauche, il était décidé à l'abandonner dès que la gauche n'y tiendrait plus. Il avait jugé avec beaucoup de sagacité l'attitude de la gauche.
— Elle lui imposera ses caprices, et le premier jour où il résistera, elle le brisera.
C'était la vérité. Il aurait pu ajouter que le chef de la gauche était résolu à me renverser. Nous étions trois à désirer ardemment ma chute. Le Maréchal, la gauche et moi. Je me retirais entre deux dictatures, dont l'une s'était offerte à moi, et dont l'autre s'étonnait de m'avoir supporté si longtemps.
J'avais deux enterrements dans la matinée du 16 mai : celui d'Ernest Picard et celui de Taxile Delord,
a46 LE SOIR DE MA JOURNÉE
deux amis. Je ne voulus manquer ni à l'un ni à l'autre. Je convoquai les ministres pour raidi. M. Decazes qui, pourtant, devait être bien renseigné, puisqu'il était de l'intimité du Maréchal, voulut avoir des détails immédiats sur l'attitude que je prendrais. Il appela mon fils par le télégraphe et lui exprima son indignation du procédé dont j'étais Tobjet.
n était encore fort animé lorsque nous nous trouvâmes tous, à une heure, dans mon cabinet pour la dernière fois. J'étais peut-être le plus calme. M. Waddington déclarait qu'il ne pardonnerait jamais. M. Decazes ayant essayé de dire que le Maréchal se repentait peut-être à présent de l'envoi de sa lettre, et qu'il s'offrait pour tenter une négociation, tous les ministres présents furent unanimes pour protester, et M. Waddington avec plus d'animation que tous les autres, s'écriait qu'il ne s'asseoirait jamais avec le Maréchal à une table du Conseil. Je mis fin à la discussion en disant à mes collègues que j'avais envoyé ma démission au Maréchal, et que je les avais réunis pour leur communiquer ma lettre, et non pour en partager avec eux la responsabilité. Je leur en donnai lecture, et je puis dire que l'approbation fut unanime. M. Waddington rappela encore que le Président m'avait dit, pendant la discussion en Conseil :
— Je sais bien que vous êtes engagé de toutes les façons pour la liberté de la presse, par vos écrits, vos discours, vos paroles, et qu'on ne peut pas vous
LE l6 MAI 947
demander de vous rétracter, mais vous n'êtes pas tout le Conseil.
Mes collègTies ne me donnèrent pas le temps de lui répondre et affirmèrent spontanément que le cabinet était solidaire. Ils renouvelèrent cette déclaration à plusieurs reprises dans notre dernière entrevue.
C'était déjà beaucoup que le Président de la République eût traité avec tant de hauteur le chef du gouvernement; je ne voulus pas ajouter à ce scandale par mes récriminations. Je crus quon rendrait justice à la dignité de mon attitude. Je me trompai. Lopinion publique réclamait des protestations véhémentes et réitérées .
On m'a même reproché de ne pas avoir attendu au lendemain pour porter la question devant la Chambre entre le Maréchal et moi.
C'était probablement mon intérêt personnel ; ce n'était pas de ma dignité, ce n'était surtout pas de l'intérêt du pays. On oublie trop les sollicitations incessantes dont le Maréchal était l'objet. Ses amis le poussaient à un coup de force — pour sauver la société, lui disaient-ils. Ils représentaient le parti républicain comme un parti d'insurgés avec lequel il n'y avait pas de ménagements à garder. Ils n'attendaient qu'un prétexte pour le décider.
Le Président de la République nommant les ministres, il pouvait simaginer qu'il avait le droit de les révoquer. Une résistance aurait procuré à ' la camarilla l'occasion de dire qu'à une insurrection on pouvait répondre par un coup d'État et que les
premiers nous avions porté atteinte à la Constitution de 1875.
Cette idée de Coup d'Etat était dans l'esprit de tout le monde, et j'avoue que, sachant ce qui se passait à l'Elysée et voyant la désinvolture avec laquelle le Maréchal entrait en lutte avec la représentation nationale, elle me préoccupait vivement.
Quand les ministres que j'avais convoqués le 16 mai se retirèrent, le général Berthaut, ministre de la guerre, resta seul avec moi. Il était convaincu — et il ne se trompait pas — que le Maréchal lui demanderait de rentrer. A plusieui's reprises, il nous avait exposé que, suivant lui, les ministres des affaires étrangères et de la guerre devaient être presque inamovibles. Et le général Berthaut me demanda conseil pour savoir sil pourrait honorablement conserver ses fonctions dans une combinaison nouvelle.
— Vous n'êtes pas un homme politique, lui répondis-je. D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, la présence d'un honnête homme comme vous au ministère de la guerre est une garantie pour tout le monde.
— Je ne resterai, me répondit-il, que si vous me le conseillez. Je comprends ce que vous voulez dire. Vous pouvez être certain que, tant que je serai ministre de la guerre, l'armée restera en dehors de la politique.
Et il précisa en déclarant que jamais il ne prêterait la main à un coup de force.
LE l6 MAI 249
Je lui demandai de rester. C'était le dernier service cpie je rendais à mon pays comme président du Conseil.
En me retirant ainsi, je laissais le Maréchal en face de la Constitution qu'il avait juré de respecter. Je le laissais en face du Parlement, en face du pays. Et je dis, après dix-sept ans écoulés, que j'ai eu raison.
Les Statues. — La Bretagne
La politique m^avait laissé quelques loisirs, ou tout au moins elle me permettait de faire quelques tournées de statues, je ne vous en ai pas encore raconté une seule. J'ai bien envie de vous parler de celle que j'ai faite pour inaugurer les monuments de Gué pin et de Brizeux. La voici telle que je l'ai écrite à Lorient.
Nous sommes arrivés à Pontivy à dix heures du soir, par un petit chemin de fer qui met plus de trois heures à faire 78 kilomètres. On nous a fait les honneurs d'une marche aux flambeaux. Toute la population était là, pleine de gaité. Guépin est un enfant de la ville ; son père, Victor Guépin, a été député de Pontivy pendant les cent jours. Le père et le fils ont été des républicains, les propagateurs et les
défenseurs de l'idée républicaine dans l'Ouest; mais ce n'est pas le républicain que l'on fête, c'est l'homnie qui a constamment pratiqué la charité, cette vertu bretonne par excellence. Renan disait l'autre jour à une vieille femme de Tréguier, qui ne sait pas lire :
— Je vais à la fête de Guépin. Savez- vous qui c'est?
— Oui, dit-elle. C'est un médecin qui faisait du bien aux pauvres gens.
Si Renan avait demaiidé à notre bonne compatriote ce que c'est que Brizeux, elle lui aurait répondu qu'elle n'en savait rien. Le croiriez-vous ? Brizeux a été un moment presque oublié dans sa ville natale. Il n'y avait pas une fleur sur son tombeau ; la grille qui l'entoure était toute délabrée ; la croix elle-même, la croix de bois, n'était plus debout. Il a fallu que le hasard amenât dans le cimetière un autre poète, Eugène Manuel, qui nous a raconté sa^ visite en vers émus et touchants, restés dans toute les mémoires. La statue de Brizeux, œuvre char mante d'un statuaire breton, M. Ogé, n'était don pas inutile. Il fallait cette nouvelle consécration à un poète qui est une des gloires de la France, et une des gloires les plus pures de mon cher pays breton.
Nous passons notre temps depuis quelques années, à élever des statues à nos grands hommes de première et de seconde catégorie. Gela vaut mieux que de les oublier. Le général Trochu a dit un jour à la
tribune que la France ne s'est jamais tant décorée que depuis ses malheurs ; on pourrait dire à présent qu'elle ne s'est jamais tant élevé de statues. C'est peut-être un petit ridicule, je conseille à mes concitoyens d'y persévérer puisqu'il nous sauve de l'ingratitude. Ces statues enseignent l'histoire, elles sont comme une leçon visible et tangible, elles nous apprennent à être fiers de notre pays, un bon sentiment qui nous porte à désirer que le pays, à son tour, puisse être fier de nous. Il est bon que la population de Lorient, composée en majorité de soldats et de marins, dise en voyant la statue de Bisson, mort en héros pendant la guerre de l'indépendance hellénique: Voilà L'homme qui a mieux aimé sauter avec son navire que de le livrer à la flotte ennemie. J'aime aussi qu'elle coudoie, tous les jours, la statue du grand musicien Victor Massé et celle du grand et doux poète. La statue de Brizeux ! c'est comme une statue élevée à la Bretagne, non pas à la Bretagne des druides, ni à celle des héros de la table ronde, ni à celle de Duguesclin, ni à celle des glorieux marins, qui ont créé et illustré nos colonies, mais à la Bretagne fidèle, patiente, héroïque de résignation et de courage, qui a conservé jusqu'à nous ses usages, son costume, ses mœurs, ses croyances, qui s'est battue pour ses idées et pour la France, qui nous donne nos meilleurs marins, et qui nous a donné, en 1870, nos meilleurs soldats. C'est cette Bretagne-là que Brizeux a chantée et qu'il personnifie. C'est elle que Renan et Manuel ont célébrée dans un beau
langage, à la cérémonie d'inauguration. Vous ne pouvez vous figurer, ayant le malheur de n'être pas Breton, l'émotion qui nous a saisis en voyant l'image rêveuse et mélancolique de notre doux poète. Nous avons aussitôt retrouvé dans nos souvenirs, Marie, Les Bretons, La Fleur d'Or, nos petites églises du quatorzième siècle, vrais bijoux semés au fond de nos déserts, nos calvaires avec leur peuplade de saints, nos clochers à jour, nos pèlerinages célèbres, nos grèves désolées et majestueuses, nos grandes landes monotones, émaillées çà et là par la fleur d'or, nos champs de sarrazin, nos pommiers en fleurs, toute cette nature puissante qui nous attache par tant de liens, et que Brizeux regrettait à Paris, au milieu des merveilles de la civilisation et à Naples, dans le pays du soleil et sur les bords de la mer bleue. Nous retrouvions aussi, comme dans un rêve, les mystères de la forêt de Brocéliande, les longs combats contre les Anglais, les hauts faits de Duguesclin et de nos autres grands gagneurs de batailles ; nous nous rappelions, nous, les bleus, que la chouannerie a eu ses grands hommes, nous pensions avec orgueil aux mobiles de l'année terrible et aux zouaves de Charrette, et nous, les fils de Descartes, qui était aussi un breton, nous apercevions, comme dans un poétique mirage, les théories de jeunes filles suivies le long des côtes par les marins au teint cuivré, portant les bannières et les reliques, et chantant à tue-tête des cantiques bretons, dans une langue que nous ne comprenons plus, mais dans
un sentiment qu'un bretoù comprendra toujours. Il y avait là huit ou dix mille hommes. Croyez- vous qu'il ne reste rien d'une telle journée?
Il y a eu, n'en doutez pas, des jeux, des illuminations, des promenades aux flambeaux, des danses bretonnes, tout l'appareil officiel et insignifiant des fêtes publiques. La municipalité a bien fait les choses. Il faut toujours payer ses joies. Nous avons pris avec résignation ces magnificences, mais il nous reste de tout cela une belle statue, de beaux discours, et un grand sentiment.
Je pense avec plaisir que la statue de Bisson, celle de Victor Massé et celle de Brizeux, qui décorentma villenatale.sont à peu près sures de n'ètre'pas renversées. Parmi les statues que nous élevons à présent avec une véritable furie française, il y a celles que j'appellerai des statues d'apaisement, et d'autres qui sont des statues de bataille. Je mets Brizeux et Victor Massé parmi les statues d'apaisement, cela va de soi, et j'y mets aussi la statue de Bisson, celle de l'amiral Courbet, les nombreuses statues de Duguesclin, que nous avons en Bretagne, Ce sont les gloires sur lesquelles tous les partis sont d'accord.
D'autres statues, qu'on se hâte d'élever aux grands hommes de la veille, ne sont souvent que la continuation de la bataille qu'ils livraient ou qui se livrait autour de leur nom pendant quils vivaient. Paris a élevé une statue à Ledru-Rollin, qui n'était qu'un grand homme de coterie, il a autrefois porté au Panthéon les cendres de Marat, un autre grand
2Ô8 LE SOIR DE MA JtJL KNEK
homme, plus universellement connu, mais pour des mérites d'un tout autre genre. Il est vrai qu'un peu plus tard, il a jeté Marat à la voirie. La statue de Danton est décrétée, elle est faite. On ne savait où la mettre. On a choisi la place de l'Ecole de Médecine, d'où il verra au loin sur le boulevard Saint- Germain, et auprès de la vieille église de l'Abbaye, le théâtre des massacres de Septembre.il y avait sur cette place de l'Ecole de Médecine une statue, celle de Broca tout nouvellement inaugurée, une statue d'apaisement, élevée au fondateur de la science anthropologique. Elle est encore là ! On la remisera peut-être un jour quelque part. N^est-ce pas Danton qui a dit : « Ce n'est pas seulement à la frontière qu'il faut combattre la coalition européenne, c'est sur la place de la Révolution ? » Ce mot-là, vaut à lui seul une statue ! Puisqu'on en vient à glorifier ouvertement la terreur, à quand la statue de Robespierre?
Nous autres Français, ce qui nous manque en tout, excepté dans les arts, c'est la mesure. Prenez la liste des hommes que nous avons portés au Panthéon, et comparez-la à la liste de la Santa-Croce de Florence. On entre sans émotion dans ce Panthéon banal, où le génie et la vertu côtoient la médiocrité et la scélératesse. On est envahi, en pénétrant dans l'église de Santa-Croce, par une sorte de sentiment de l'éternité. Rien que les noms, sans la beauté des monuments, suffiraient pour nous remplir de respect et d'admiration. Les noms ne nous manque-
raient pas en France, si seulement nous savions choisir, si nous savions attendre !
Je suis moins inquiet pour les statues des places publiques. Je consens que chaque village ait son grand homme, et j'aime à voir les partis se souvenir de leurs chefs un an ou six mois après les avoir perdus. La justice finira par se faire jour dans cette môlée de statues hâtives ou glorieuses.
Parmi ces chefs, élevés sur un socle comme sur un pavois et proposés à notre admiration dès le lendemain de leur mort, il y en a dont les statues sont attendues au dépôt des marbres où dont le bronze servira l'année prochaine à couler d'autres statues. Ils n'auront fait que traverser la gloire. Qu'ils disparaissent de nos rues comme ils y ont foisonné ; je suis prêt à leur souhaiter bon voyage ! Il y en a d'autres, qui n'ont pas été seulement de grands républicains ou de grands royalistes, qui ont été de grands Français. On a beau renverser aujourd'hui leurs statues ; le jour viendra où on en recueillera les morceaux, comme nous l'avons fait, M. Thiers et moi, pour ceux de la colonne Vendôme.
Et puisque je vous parle de ma chère Bretagne, laissez-moi vous conter un de mes souvenirs d'une visite à Tréguier à la maison de mon pauvre ami Renan.
Tréguier est une jolie petite ville de la Basse- Bretagne, qui a été, au siècle passé, une assez grande ville épiscopale. Son port, à l'embouchure de la
a6o LE SOIR DE MA JOURNÉE
rivière de Tréguier, est entouré de tous côtés par des collines verdoyantes, dont l'une cache presque entièrement l'aspect de la pleine mer. Un pont très hardi, sous lequel passent les voiliers, marque l'autre extrémité du port. Entre le pont et la passe s'élève la ville, construite sur une pente rapide. Les vieux remparts à demi-détruits, bordent le quai ; on monte par deux rues parallèles jusqu'à la cathédrale, qui est une merveille. Dans l'une de ces deux rues, à quelques pas de l'église et du cloître, est la maison où est né Ernest Renan.
Je suis allé plusieurs fois à Tréguier pendant les vacances, pour visiter mon ami Le Goaster. J'ai été député de cette ville-là il y a plus de trente ans. Comme le temps passe ! Dans une de mes dernières visites, j'ai voulu voir la maison où Renan est né et le petit séminaire où il a été élevé jusqu'à 1 âge de seize ans. La maison est à lui et Le Goaster a eu d'autant plus de facilité pour m'y conduire qu'il en est le gérant.
Une gérance bien facile, qui consiste uniquement à faire les réparations les plus indispensables, car il n'était jamais question de loyer entre M. Renan et ses locataires. Mon pays est un pays tout particulier où les locataires regardent volontiers leur j)ropriétaire comme un homme attaché à leur service. Mon ami Pollard, qui était médecin tout près de là, à Lannion, ne manquait jamais, quand on l'appelait au loin, de mettre de l'argent dans ses poches pour le laisser à ses malades. Ils ont bien fait leurs
affaires, Pollard et Renan, à ce métier-là, puisque l'un a gagné le ciel et l'autre le Panthéon.
La bonne femme qui nous montra, au second étage de la maison, la chambre où Renan est né ne manqua pas d'expliquer à Le Goaster qu'il fallait refaire la cheminée et l'escalier. Je dois dire que l'escalier était un casse-cou. La chambre devait abriter difficilement tout un ménage ; mais elle était assez vaste et bien éclairée par de larges fenêtres. La locataire, elle, était très misérable. Il y a bien des années de cela, et tout a pu changer depuis, choses et gens. Je lui demandai s'il ne venait pas des Anglais pour visiter la chambre de M. Renan.
— Oh ! oui, monsieur ; il en est venu encore hier.
— Eh bien, lui dis-je en riant, quand il en viendra d'autres, vendez-leur la plume qui a écrit la Vie de Jésus ; cela vous fera un joli revenu.
— Mais, dit-elle d'un air consterné, je ne l'ai pas. Je fus reçu au petit séminaire avec la plus
grande cordialité, malgré ma qualité de philosophe et d'ancien universitaire. Le Supérieur ne me laissa pas lui exposer Je but de ma visite. « Vous venez au berceau de Renan », me dit-il. Et tout de suite : « Quel admirable esprit ! Quel grand écrivain ! Et quel malheur qu'il soit sorti du bon chemin ! Mais, monsieur, nous sommes tous ici persuadés qu'il y reviendra, et nous prions Dieu avec ardeur pour obtenir sa conversion ». Je me gardai d'insister sur ce sujet brûlant, et le bon Supérieur évita luimême dy revenir. Il ne parla que de Renan, de son
aôa LE SOIR DE MA JOURNÉE
talent précoce qui avait fait l'admiration du diocèse, de sa piété, de son amour passionné pour sa mère, pour son frère Alain, et surtout pour sa sœur Henriette. « Il était ici l'ami de tout le monde ». Celui qui me parlait ainsi était lui-même un des condisciples de Renan, quoique plus âgé de quelques années. Il me montra la petite chambre qu'on avait donnée au premier élève de la maison. « Personne ne l'habite, me dit-il. Nous la lui gardons. Il pourrait venir l'occuper aujoui^d'hui sans qu'aucun de nous lui adresse un reproche. Nous le recevrions comme un ami, avec le respect que nous devons à sa gloire littéraire ».
Tout cela était dit avec une sincérité et une cordialité qui me touchaient profondément. Je me rappelais en même temps avec un certain plaisir qu'il n'y a nulle part dans les ouvrages de Renan, un mot agressif contre la religion catholique. Il l'a quittée, comme il le disait quelquefois, pour des raisons philologiques ; mais infidèle au dogme, ilest resté fidèle à la morale. Je dirais presque qu'il est resté fidèle à la liturgie. S^il était devenu prêtre, comme il en avait le projet au commencement de sa vie, il n'aurait pas mené une vie plus exemplaire ; il n'aurait pas parlé avec plus d'émotion, de tendresse et d'éloquence de l'Eglise et de ses œuvres. Si le Supérieur du petit séminaire a assez vécu pour entendre parler de l'Ahbesse de Jouarre, je suis sûr qu'il en aura beaucoup souflert, mais j'espère qu'il aura pardonné ce péché-là comme les autres.
C'est le rôle dun prêtre de pardonner et d'aimer. Les contemporains de Renan lui prodiguent aujourd'hui tous les honneurs. La postérité ne les démentira pas. Sa place reste marquée pour l'avenir au premier rang des érudits, des penseurs et des écrivains. Il me semble que ceux qui ne l'ont pas connu doivent comprendre, en le lisant, combien l'homme fut vaillant, aimable et bon. La bonté va bien avec le génie. Il est doux de pouvoir aimer ceux qu'on admire.
Voici uQe lettre que Jules Simon écrivait à Madame Jules Simon pendant son voyage de Bretagne.
En 1888, Lorient.
J'ai profité de ma présence à Lorient pour aller à Douarnenez. C'est un pays superbe. Malgré tout je serai bien aise de me retrouver jeudi dans mon grenier. Depuis que je suis vieux, je me suis tellement attaché à deux ou trois personnes que je ne puis plus me passer d'elles. C'est une très sotte idée de la nature. Elle a rendu les vieillards insupportables et j)ar conséquent elle devrait leur donner le goût de la solitude. Voilà la belle philosophie que je me fais ici. Il y a aussi quelque chose de triste de se retrouver dans son pays après 60 ans, sans y connaître qui que ce soit, sans y être connu, sans y avoir ni un intérêt, ni un sentiment. Cela ne doit pas arriver à beaucoup de monde. Je ne dis pas que je n'aie pas eu des chances heureuses puisque je suis arrivé à des positions enviées, mais presque toujours dans des conditions cxceptioimellement et singulièrement désagréables. Je suis bien aise d'avoir fait ce voyage comme une sorte d'adieu à ma vie. Je vais tâcher à présent d'aller au jour le jour, et de penser uniquement à l'avenir sans plus me préoccuper de mon passé, qui ne vaut pas grand chose, et de mon avenir qui n'existe plus, à l'âge où je suis.
Je voulais écrire à Gustave à qui je suis très reconnaissant pour la lettre qu'il m'a écrite. J'espère qu'il n'a pas d'idées tristes et que nous n'en aurons ni les
uns ni les autres pendant nos prochaines vacances. Ce sera parfait d'avoir trois mois de bons comme ceux de l'année passée. Je n'avais pendant ces trois mois d'autre souci que ta santé qui grâce à Dieu, est bien meilleure à présent.
A jeudi, mille amitiés à vous tous.
Jules.