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LE COLONEL

N° Monsieur le Ministre,

Permettez à l'un des colonels, que vous avez appelés le 22 Janvier au Ministère de l'instruction publique, de vous prouver par l'adresse ci-jointe, qu'il y a encore dans l'armée des régiments esclaves de leur devoir et tout dévoués à la patrie.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute et respectueuse considération.

Le Colonel du ii4« G. Boulanger.

Au Camp, Avenue de Trianon.

Le Colonel Boulanger fait allusion à la reunion que Jules Simon avait provoquée à son ministère dans les derniers jours du siège lorsqu'il avait voulu consulter les Colonels sur la possibilité de tenter un dernier effort.

Voici le texte de l'adresse signé© du Colonel, du Lieutenant- Colonel, de 97 officiers et sous-officiers et de 646 soldats qui accompagnait la lettre du Colonel Boulanger.

Versailles, 23 Mars 1871.

Dans toute autre circonstance il serait inutile au régiment de protester de son dévouement au pays. Mais dans les circonstances si graves, si tristes que nous traversons, il croit devoir hautement affirmer ses réso-

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lutions. Il obéira toujours et quand même à la voix de ses chefs et aux décisions de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire à la France.

Cette lettre et cette adresse tirent leur intérêt de la signature. I.e colonel Boulanger devait devenir plus tard le Général Boulanger. 11 s'est peut-être souvenu de cette lettre quand son entourage le poussait à faire un coup d'Etat et à marcher sur l'Elysée.

M. Thiers

Je ne veux pas m'attarder à ces tristes souvenirs du i8 Mars.

J'avais du moins une consolation, c'était de regarder Thiers toujours agissant, toujours vaillant, faisant face à tout, surveillant tout, ne perdant pas courage un seul instant, et faisant des discours à la tribune comme s'il avait eu la libre disposition de son esprit. Je crois vraiment que toute la force comme toutes les espérances de la France étaient concentrées en lui.

Il était vraiment admirable.

Je veux vous dire, par le menu, une de ses journées. En décrire une, c'est les décrire toutes, car il roulait incessamment son rocher de Sisyphe. Entrez donc avec moi dans cette préfecture de Versailles

que l'empereur d'Allemagne venait de quitter, et où " le petit bourgeois " l'avait immédiatement remplacé. Voici quelle y était sa vie :

11 était debout tous les joiirs à quatre heures du matin. Il visitait ses chevaux, pour lesquels il avait des soins particuliers, ce qui était peut-être une sorte d'enfantillage. Il trouvait dans l'escalier, ou même à l'écurie, certains personnages suspects que nous ne voulions pas rencontrer, et dont il avait la manie de s'entourer. Il travaillait avec Barthélémy Saint-Hilaire et donnait des ordres pour sa correspondance et ses audiences. Il recevait quelques ministres principaux, et quelques chefs de service dont il préférait les avis à ceux de leurs ministres. De temps en temps, il faisait une course rapide aux avant-postes ou au camp de Satory, et là, il s'occupait de tout comme un intendant, ou un chef darmée. A onze heures, il était au Conseil des Ministres, qui se tenait tous les jours, sauf le dimanche. Il n^y manqua pas une seule fois, excepté pour deux voyages très courts à Rouen et à Trouville. Le conseil durait deux heures, et toutes les affaires, grandes ou petites, y étaient traitées.

Quand Jules Favre le quitta, Rémusat, qui prit le ministère des affaires étrangères, devint aussitôt son confident le plus intime, comme il était son plus utile collaborateur. Il appelait Lambrecht le sage des sages. Il prisait très haut la capacité financière de Pouyer-Quertier, et, cela va sans dire, celle de Léon Say, qu'il lui donna pour successeur. Je ne

dirai pas qu'il eût de la confiance ou de Pamitié pour M. Dufaure, c'était le seul homme du Conseil avec lequel il ne se sentît pas à son aise. Mais il le traitait avec une grande déférence, le considérait comme étant, après lui, notre seul orateur.

Indépendamment de ses opinions sur la personne des ministres, il ne traitait pas de la même façon les départements ministériels. Il entrait dans tout avec les affaires étrangères, avec la guerre et les finances. Là, il était le vrai ministre. Rien ne s'y faisait sans lui ; il surveillait jusqu'aux détails. Il me disait souvent : « Quelle sécurité avec Rémusat ! » Cependant il ne laissait pas partir une dépêche sans quïl l'eût inspirée et relue. Il me disait aussi : a Quel style ! il est bien important d'avoir à la tête de la Chancellerie un véritable écrivain ! » Ce qui ne l'empêchait pas de cribler les minutes de ses corrections. Il ne se mêlait pas de l'administration de M. Dufaure qui n'aurait pas souffert d'être contrôlé.

Il déjeunait à une heure avec table ouverte. Il y avait, à l'ordinaire , une vingtaine de couverts à déjeuner et à dîner, sans préjudice des dîners privés, qui étaient assez fréquents. Entre le Conseil des ministres et le déjeuner, entre le déjeuner et l'heure de la Chambre, il donnait des audiences.

Les visiteurs se succédaient sans intervalle. A certains jours, ils refluaient dans les salles d'attente et dans l'escalier. C'étaient des députés venus isolément ou en troupe, des membres du corps diploma-

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tique, des délégués de corporations, des maires de province. Tout le monde avait quelque chose à lui demander ou à lui remontrer. Il n'échappait à cette corvée que pour venir à la Chambre, où il était rare qu'il ne fût pas retenu dans la salle des séances ou dans les commissions jusqu'à sept heures. Il recevait après son dîner, et causait de tout avec tous les visiteurs comme s'il n'avait pas eu derrière lui une journée d'énormes fatigues, et s'il n'avait pas eu l'esprit bourrelé d'inquiétudes et encombré d'affaires. Nous le plaignions, nous l'admirions. On ne pouvait le soulager, parce qu'il ne se reposait de rien sur personne.

Il y avait des moments où les exigences de l'Allemagne étaient si intolérables qu'il se sentait à bout de forces. Il dit unjour à M. de Manteuftel, qui était pourtant le plus raisonnable et le moins malveillant de nos ennemis :

— Puisque vous nous poussez à bout, nous ferons la guerre du désespoir !

Malgré ces cris que lui arrachaient ses angoisses patriotiques, il restait nuit et jour à sa besogne, conduisant d'une main sûre les afiaires si compliquées du dedans et du dehors, trouvant le courage de sourire pour ne pas trop effrayer, et le courage plus difficile d'argumenter avec des ignorants et des imbéciles dont l'hostilité aurait pu être funeste.

A chaque instant, il avait des difficultés avec l'Allemagne, qui multipliait ses exigences, exagé-

rant à dessein ses réclamations pour rendre le fardeau de l'occupation supérieur à notre crédit et à notre puissance de production.

M. de Bismarck trouvait que nous renaissions trop vite ; il voyait avec colère notre armée se reformer. Il parlait de frapper les derniers coups pendant que nous étions encore convalescents, de consommer sur-le-champ notre ruine. «Il nest pas sage d'attendre qu'ils soient redoutables ».

Il envoyait des sommations de restreindre le nombre de nos soldats, ce qui aurait rendu impuissants nos efforts contre la Commune ; et, en même temps, il déclarait à M. Thiers que, si les troupes françaises n'entraient pas à Paris dans le délai de quinze jours, la troisième armée (l'armée du prince impérial), y entrerait.

Un boulet, lancé par les insurgés — lancé contre nous naturellement, — tomba par hasard dans un avant-poste prussien. Le commandant en chef écrivit aussitôt, non aux insurgés, mais à M. Thiers:

— Si le fait se renouvelle, je vous en rends responsable et je reprends les hostilités.

Cette dépêche n'était pas une vaine menace ; c'était l'expression d'un désir persistant et violent. L'ennemi se sentait surveillé par l'opinion de l'Europe; c'était toute notre sauvegarde, et nous savions combien elle était précaire en nous rappe» lant les événements des mois précédents. Je puis dii^ que les heures que nous passions au Conseil étaient horribles. Ceux qui n'ont pas vécu dans un

pareil enfer ne savent pas ce qu'un homme peut souffrir. Quand M. ïhiers montait à la tribune, deux ou trois heures après, pour répondre à une interpellation ou pour discuter sur l'impôt des matières premières, il était tout entier à la besogne du moment; on eût dit qu'il n'avait pas à se préoccuper d'autre chose.

Je me souviens d'une matinée où nous avions été accablés d'une avalanche de mauvaises nouvelles. Des délégués de Bordeaux avaient tenu des propos menaçants à M. Thiers ; le midi s'agitait; la Gommandature de Reims parlait de livrer la ville aux soldats si on ne lui fournissait pas dans les vingtquatre heures une série de réquisitions invraisemblables, et M. de Bismarck écrivait une lettre qui sentait la poudre. Nous allions, M. de Rémusat et moi, du Conseil à l'Assemblée, en nous demandant si nous pourrions faire face à cette tempête, quand nous rencontrâmes Yitet, Saint-Marc Girardin et quelques autres moins connus, mais appartenant comme eux à la réunion des Réservoirs. Us étaient très animés et nous accueillirent par des récriminations violentes à propos dune lettre écrite par M. Barthélémy Saint-Hilaire à M. Gharles Boysset, président du Gonseil général de Saône-et-Loire. Il y était question de la République comme du seul gouvernement sous lequel la France pût s'abriter. M. Saint-Hilaire écrivait en son propre nom, et tout le monde le connaissait pour un vieux républicain ; mais il était l'ami de M. Thiers, le secrétaire

général de la Présidence, le confident, peut-être le conseiller du chef du pouvoir exécutif, et, en cette occasion, son porte-paroles. Si M. Thiers avait inspiré la lettre, il ne fallait plus parler du pacte de Bordeaux ; la lutte était déclarée entre le Gouvernement et les Réservoirs. Si c'était une imprudence de Saint-Hilaire, M. Thiers devait le désavouer publiquement à la tribune et faire amende honorable. Point de pardon sans cette déclaration et cet agenouillement. Ils portaient tout courant ce réconfort à M. Thiers. Nous les suivîmes de loin, pensant qu'il aurait besoin, après ce rude assaut dans des circonstances si pénibles, des consolations de ses amis. Nous restâmes dans le premier salon, mais nous entendions le bruit de la discussion qui était orageuse. Nous le vîmes arriver à nous au bout d'un quart d'heure, tout remonté et tout transformé. Il était rare que la lutte, surtout quand elle était vive, ne lui produisit cet effet. Il les avait reçus en homme qui s'épuise à sauver son pays et qui ne veut pas souffrir plus longtemps qu'on le détourne de sa tâche par des querelles puériles. On avait répondu à sa colère et à ses dédains par de nouvelles injures. Mais il leur avait dit :

— Je vous attends à la tribune. Je vous somme de vous y expliquer avec moi devant la France et devant l'Histoire.

Ce qui est triste à penser, c'est que ceux qu'il était obligé de traiter ainsi étaient patriotes conune lui, intelligents, dévoués, capables. Mais ils ne

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savaient que ce quils voyaient, ce que M. Thiers pouvait leur laisser voir, et ils avaient le défaut commun à toutes les assemblées, qui n'aperçoivent jamais le pays quà travers leurs préoccupations et leurs passions parlementaires.

Je termine en racontant la scène qui se passa à la préfecture le jour où la délivrance du territoire fut signée. M. de Rémusat et M. Thiers se firent attendre au Conseil des Ministres, ce qui était sans exemple. Nous commencions à craindi'e quelque événement et M. Dufaure parlait de menvoyer aux nouvelles, quand nous les vîmes arriver par le grand salon qui servait de bureau à Saint-Hilaire et à ses collaborateurs. Ils accouraient, ils volaient, la ligure illuminée, et M. de Rémusat brandissait un papier qui était l'instrument du salut.

— Enfin ! dit M. Thiers.

On se précipita sur eux pour leur serrer les mains, pour les féliciter. Ce fut un moment de joie ineffable, un de ces jours heureux qui font oublier des années de désespoir.

— Allons, il faut travailler, dit M. Thiers.

On essaya. Mais comment penser à autre chose ?

— Et vous avez sauvé la Patrie ! Et vous nous rendez à nous-mêmes !

Et chacun disait des actions de grâce pour le département qui lui était cher et qui allait revoir le drapeau français, entendre nos airs nationaux, et jusqu'à nos tambours dont le bruit assourdissant ferait couler des larmes de bonheur La nouvelle

courut aussitôt par toute la ville. Ce furent des rassemblements de tous côtés, des exclamations, une fête dans tous les cœurs. Le salon de M. Thiers était plein de ses ministres, de ses amis personnels, de quelques patriotes versaillais accourus pour prendre part à sa joie. Il regardait incessamment vers la porte, pensant que les membres de l'Assemblée viendraient saluer cette heureuse nouvelle. Ricard, Christophle et de Marcère apportèrent la proposition formulée par eux et votée dans la réunion du centre gauche à l'unanimité, pour déclarer que M. Thiers avait bien mérité de la Patrie ! On l'en félicita.

— Oui, dit-il, mais ils seront seuls.

Ilregardait toujours la porte qui ne s'ouvrit plus. La droite ne vint pas. Les paroles de Rémusat, annonçant la bonne nouvelle du haut de la tribune, furent saluées avec enthousiasme ; car, enfin, on est français. La proposition du centre gauche fut d'abord acclamée. Et puis vint la réflexion. On ne pouvait pas la repousser, on ne pouvait pas la retirer ; on s'efforça d'en diminuer l'effet en associant à cette glorieuse récompense, d'autres bénéficiaires : Rémusat, c'était justice, l'armée, c'était justice encore ; l'Assemblée elle-même, qui voulut avoir sa part et se décerna un triomphe. Je dis encore : c'était justice ; car, après tout, elle s'était prêtée à d'héroïques sacrifices pour arriver à cette conséquence. Mais toutes ces justices avaient pour résultat, et probablement pour but, de rendre

moins éclatante la justice rendue à M. Thiers. La France n'imita pas l'Assemblée, Son enthousiasme fut sans bornes ; et quelques jours après, quand la Droite eut renversé le libérateur, réalisant ainsi la prophétie de M. Thiers : Attendez quelques jours, et la tâche sera au niveau de vos courages, il s'éleva de tous les points du territoire comme une clameur formée de la voix de tout un peuple, et criant au monde et à la postérité que cet homme avait trouvé la France, blessée, mutilée, divisée contre elle-même ; qu'il avait vaincu la guerre civile, refait tous les services publics, ramené la prospérité, payé la rançon énorme sans amener de crise financière ; et que maintenant, il obtenait par anticipation, la libération du territoire.

Noos publions ici des lettres adressées par Louise Michel et par sa mère à Madame Jules Simon.

Madame Jules Simon,

Versailles, Salle des Séances.

Madame,

Ma mère a été arrêtée pour moi, il y a huit jours, parce qu'on a trouvé chez moi l'adresse de La Cécillia, dont vous le savez, je connaissais la femme. On a saisi en même temps des papiers de séances de clubs (et tout ce qui avait paru dans la Patrie en danger J) Je suis allée immédiatement reprendre la place de ma mère au bastion Sj, mais je ne sais, ni si elle a pu rentrer chez elle (rue Oudot-Clignancourt, 24), ou si elle a été arrêtée de nouveau en me cherchant.

Pour moi, j'accepte de tout cœur ma situation: j'ai cherché à donner du travail aux mères de mes élèves, j'ai soigné les pères sous les balles; si ce sont des crimes, qu'il m'en arrive ce qu'il pourra. Mais, ma pauvre mère, dont je n'ai pas de nouvelles, faites-lui savoir, je vous prie, que je suis ici, à la prison des femmes du camp de Satory ; si elle n'est pas morte dans quelque prison ou ensevelie sous les ruines de Montmartre, qu'elle aille chez sa sœur, à Lagny, et que je le sache.

M""* E., qui est avec moi et dont la mère, M™* A, arrêtée d'abord pour elle est restée, demande la liberté de cette pau\Te fenune, afin qu'elle puisse retourner de suite auprès de son père malade et âgé de 70 ans.

Il y a ici une foule d'honnêtes femmes, ma sous-maîtresse, une artiste, des femmes paisibles, pensez à celles-là.

Quant à moi, si vous vous souvenez de la Société de travail, je ne veux qu'un ordre d'exil, qui me permette d'aller de suite à l'étranger gagner la vie de ma mère que j'emmènerai avec moi (si elle vit encore). Je ne regrette rien, mais que ma mère ne soit pas victime. Recevez mes respects. Signé : Louise Michel,

Ce matin encore camp de Satory, prison des femmes. Ce soir, je ne sais.

Paris, le 1" juin 1871.

Madame,

J'ai reçu votre lettre et je vous remercie mille fois de l'intérêt que vous me portez, ainsi qu'à ma fille, et vous serai bien obligée de lui remettre le mot d'écrit ci-joint.

Vos bontés m'encouragent à vous faire une prière madame, c'est une mère qui vous parle et si vous pouviez faire adoucir le sort de ma fille, je vous en serai éternellement reconnaissante. Je n'ai qu'elle, jugez de mon désespoir de ce qui lui arrive aujourd'hui. Je serais bien heureuse, madame, si vous pouviez faire quelque chose pour nous.

C'est à genoux que je vous fais cette prière, si je pouvais obtenir qu'on l'envoie à l'étranger, du moins là. je pourrais vivre avec elle et gagner ma vie; nous serions encore heureuses.

J'espère, madame, en votre bonté et vous prie d'agréer mes sincères remerciements et l'expression de mes sentiments distingués. Marianne Michel.

10 juin 1871.

Madame,

Vous avez bien voulu donner de mes nouvelles à ma mère, c'est une chose que je n'oublierai jamais. Merci !

Un dernier service encore; des amis qui ne comprennent pas mon caractère, abusent de mon nom pom* faire des démarches en ma faveur. Je n'ai jamais sollicité qu'rme seule chose, que ma mère ait de mes nouvelles et c'est à vous que je l'ai demandé ; toute autre démarche m'est étrangère, et comme la personne qui m'ait le plus comprise, je compte sur vous pour vouloir bien les démentir. Si le prisonnier conserve un droit, c'est celui de garder son honneur intact.

Si j'ai donné mon cœur tout entier à la Révolution, j'en ai accepté les conséquences, je ne crains ni l'exil, ni la mort, mais j'ai vécu de manière à ce qu'on ne m'impute pas des démarches lâches. Je vous supplie donc de dire que la seule démarche était de vous prier de vouloir bien donner de mes nouvelles à ma mère. J'ignore celles qu'on a faites et ne puis les accepter.

Le repos pour ma mère en lui laissant retrouver sa tamille lorsque je serai jugée et pour moi la mort ou l'exil, afin que je puisse l'appeler près de moi, et oublier à jamais la France, c'est toute mon espérance.

Je m'adresse donc à vous, afin que des amis irréfléchis ne m'enlèvent pas la seule chose qu'on ne puisse ravir au prisonnier.

Recevez mes respects.

Louise MicHEx.

Au Ministère de l'Instruction publique

Il faut bien que je vous dise un mot démon ministère. Je sais bien qu'on est toujours porté à s'exagérei' ses services. C'est peut-être en vertu de cette disposition assez commune que je me flatte d'avoir été utile à l'Université pendant les trois années que je l'ai gouvernée.

Je m'adresse à moi-même ce compliment, pour qu'il ne soit pas dit qu'on ne me l'a jamais fait. Le plus grand service que j'aie rendu à l'Université a été de la refaire de toutes pièces. Mes successeurs ont eu la tâche plus brillante de l'améliorer.

Les familles, dès les premiers bruits de guerre, avaient retiré leurs enfants de toutes les écoles. Les maîtres s'étaient enrôlés. L'empressement parmi eux fut très grand. Il ne resta pas un seul élève à l'Ecole

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normale. Plusieurs de ces nouveaux soldats se distinguèrent par leur intrépidité. A la rentrée de l'école, j'eus des croix d'honneur à distribuer pour services militaires ; c'est de là que date la décoration de M. Burdeau. Les municipalités, voyant les collèges et les écoles vides, s'emparèrent des locaux pour en faire des ambulances, des casernes ou des magasins. Quand la paix fut signée, tout nous manquait pour rouvrir les classes; le matériel était brûlé ou dilapidé, le personnel était mort, prisonnier, blessé, ou tout au moins caserne. Il fallut faire les réparations à la hâte, rapatrier les absents, remplacer les manquants, reconstituer l'esprit de discipline que ce grand mouvement, ajouté à la Révolution, avait fort endommagé. Je citerai quelques exemples. Un professeur de Faculté, dans un lieu public, souffleta le recteur de son académie. Mandé à Versailles, il refusa de s'y rendre, se prétendant justiciable uniquement du conseil de l'instruction publique. Dans un lycée, un jeune maître entra en lutte avec un inspecteur général. Dans un autre, un professeur, élu au Conseil municipal, y soutint des opinions qui, en d'autres temps, auraient fait bondir l'Université tout entière. Plusieurs professeurs fréquentaient les clubs ou écrivaient dans les journaux. On m'envoya un article, signé par un professeur, qui faisait suivre son nom de l'indication de sa qualité et qui se posait cette question : « On me demande si je suis pour Paris ou pour Versailles. Assassins là-bas, assassins ici, je crois

pourtant que, s'il fallait choisir, j'opterais pour Versailles ». En voilà assez pour qu'on devine une partie de mes misères. Je mis ordre à tout cela en moins d'une année. Les esprits reprirent leur calme et la hiérarchie sa force. Les traces matérielles de la guerre disparurent ; on rebâtit les murailles, on assainit les salles, on refit le mobilier. Le vaisseau était radoubé, et en état d'affronter la mer. J'eus aussitôt à lutter contre la commission du budget, une commission de droite, qui avait deux partis pris : diminuer partout les dépenses et faire le plus de mal possible à l'Université. Je dis à l'Université et non à Tlnstruction publique, car il faut être juste, môme envers ses adversaires.

Sous le Siège, j'avais été assailli par les radicaux ; à Versailles, j'étais traqué par les cléricaux. Je disais à Rémusat, qui avait grande pitié de mon sort, que j'étais comme un lièvre qui ne sait pas le matin en sortant de son gite, de quel côté viendront les chasseurs. Aux attaques de toutes sortes, dans les commissions et à la tribune, se joignaient les calomnies dans les journaux. M. Dupanloup écrivait à M. ïhiers :

— Si vous vous séparez de M. Jules Simon, nous pourrons nous entendre ; sinon, c'est la guerre.

Une chose qui m'irritait beaucoup et m'étonnait en même temps, c'était l'habitude invétérée d'attribuer tout ce qui était approuvé soit à M. Thiers, soit à mes chefs de service, et tout ce qui était blâmé, à moi seul. J'ai su depuis que c'était une

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règle générale pour tous les ministres, mais j'étais, dans ces commencements, très inexpérimenté. M. Thiers, de parti-pris, ne se mêlait pas de mon administration. Il m'avait dit une fois pour toutes :

— J'ai confiance en vous. Je vous demande de ne pas me faire d'affaires avec l'Université, le clergé et les artistes.

Je lui promis de tenir ces trois mondes en paix, et j'ai été fidèle a ma parole. Pas une seule fois, il n'a eu à s'en occuper.

Je peux dire d'une façon générale qu'il m'a laissé la bride sur le cou. Cela tenait un peu à ce qu'il avait confiance en moi sur les matières de mon administration, et beaucoup à ce qu'elles ne touchaient qu'accessoirement à la politique. Il était très opposé à l'enseignement obligatoire. Il signa cependant, tout en faisant la grimace, le projet que je lui présentai.

Nous n'avons eu, en trois ans, que deux dissentiments : l'un pour des décorations, Pautre pour la fondation de l'école de Rome. Il céda dans les deux cas, après des contestations assez longues, et je note en passant qu'on lui fait toujours honneur de cette école de Rome, dont il ne voulait pas entendi'e parler.

Je peux bien vous parler de l'histoire de la décoration. Il s'agissait de Régnier, l'illustre comédien.

En mettant à part ses services au théâtre, il avait droit à être décoré comme auteur dramatique et professeur au Conservatoire. Ceux qui ne l'ont pas

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connu se feraient difficilement une idée de la sûreté de son jugement et de la perfection de son jeu. Chaque fois qu'on le voyait dans une pièce du grand répertoire, on se disait qu'on la comprenait mieux maintenant et qu'on venait de recevoir une leçon d'histoire littéraire. Nous lui disions quelquefois : « Quel maître vous êtes ! Vous n'avez pas votre pareil en Sorbonne ». Et c'était vrai.

Il ne m'avait pas dit un mot de décoration, ni sa famille non plus, ni personne. Je cédai à un sentiment dejustice.il s'en fallut de bien peu que je ne fusse battu. Son nom fut d'abord effacé, puis rétabli sur mon insistance, mais on garda la liste, pour réfléchir encore; enfin, je ne la reçus à Paris que quelques heures avant la séance annuelle qui a lieu dans la salle des concerts du Conservatoire.

Quand j'appelai Régnier, personne ne fut surpris dans l'immense auditoire excepté Régnier lui-même.

Je fus obligé de l'appeler par deux fois. Il était debout dans la foule, tout au fond de l'estrade ne pensant qu'au succès de ses élèves. Jamais il ne reçut, dans aucun de ses rôles, des applaudissements plus chaleureux et plus unanimes. J'en fis tout haut la remarque, et le dis aux élèves du Conservatoire.

— C'est qu'il n'est pas seulement votre maître, il est le nôtre. Il nous a appris à tous, dans sa longue et glorieuse carrière au Théâtre-Français, à mieux comprendre et à mieux aimer nos chefs-d'oeuvre.

On a décoré plusieurs années après deux ou trois comédiens illustres, en prenant beaucoup de peine

pour établir « qu'il fallait prendre cette initiative, avoir ce courage, rendre cette justice ». Régnier et moi nous n'avons pas réclamé, pour une bonne raison: c'est qu'il était mort... et moi aussi.

Je ne parle pas d'un troisième conflit qu'il y eut entre Thiers et moi, et où je fus à mon tour obligé de céder, pai'ce que c'était une grosse affaire soumise à un vote du conseil, et que toutes les voix furent contre moi, même celle de M. Dufaure. Il s'agissait de pourvoir à l'archevêché de Paris. Je proposai M. Dupanloup.

Je n'ignorais pas qu'à peine installé, il travaillerait à me renverser et qu'il y parviendrait aisément. Ce fut le premier argument de M. Thiers. Je n'avais pas grand mérite à braver un tel péril . Je n'étais ministre que depuis trois ans, mais des années comme celles-là comptent double. J'étais comme un vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a rien à dire contre la vie, sinon qu'elle tarde bien à finir.

Je n'ai pas à faire l'histoire du 24 niai, qui est connue, M. Thiers avait vu clairement la situation. Il le disait à la Chambre :

— ' Quand j'aurai délivré le territoire, créé de toutes parts une armée, payé la rançon, rétabli les impôts et la perception des impôts, vaincu l'insurrection, rendu à la justice son action et sa force, alors, mais seulement alors, la tâche de gouverner sera à la hauteur de votre courage et de votre capacité.

Ils le firent comme il l'avait dit et à l'heure préci-

se qu'il avait prévue. . Dès que la France fut sauvée, ils mirent le sauveur par terre .

Ce jour, le plus cruel de sa vie, en sera aux yeux de l'histoire le plus beau.

Renversé par une poignée de députés, il fut acclamé par la France, l'Europe et le monde.

Les députations vinrent de tous les points de l'Europe, de l'Australie, de l'Amérique.

Partout où il y avait un gouvernement et une civilisation, on sentait le besoin de rendre hommage au libérateur du territoire.

Jnles Simon était allé retrouver, pendant quelques jours, au Mont-Dore, un de ses fils en traitement, Jules Favre lui adressa le -f. septembre 1872 cette lettre intime que nous reproduisons.

Je vous suis fort reconnaissant, mon cher ami, de l'afFectueuse pensée qui vous a fait, des merveilleuses montagnes du Mont-Dore, m' envoyer le souvenir qui m'est parvenu hier soir.

Vous avez deviné qu'il me serait précieux, au commencement du mois qui me rappelle de si lugubres événements. Cette date du 2 septembre, que je vais tracer en bas de ce billet, doit faire monter le rouge au front de tous les français ; elle pèse sur ma poitrine, comme un cauchemar. J'ai beau me dire que cette honteuse catastrophe a été la conséquence inévitable du coupable abandon que la France a fait d'elle-même, le châthuent me semble disproportionné à la faute, et, tant que je vivrai, je porterai dans mon cœiu* le trait empoisonné qui l'a frappé. Quant à nos actes, ma conscience les juge tellement nécessaires, ils étaient si bien dans la ligne de notre devoir, qp^ie tout en regrettant amèrement notre défaite, je n'ai pas le courage de m'émouvoir sérieusement des calomnies dont elle est devenue le prétexte.

Les metteurs en œuvre de ces indignités savent fort bien qu'ils mentent par la gorge, et quant à la tourbe des ignorants et des sots qui leur fait cortège, on la trouve toujours, dans l'histoire, ardente à insulter les vaincus.

Si quelque chose m'étonne, c'est que notre discrédit ne soit pas plus complet. Lorsque j'ai eu la douleur

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d'aller à Versailles, pour y négocier avec l'ennemi, j'ai dit à mes proches : si je ne succombe pas avant la fin de tout ceci, je ne trouverai plus à poser ma tète, dans la ville de Paris, que je crois sauver de la mort par la famine. Il n'en a rien été cependant ; et malgré l'épouvantable nécessité qui nous a été imposée de combattre la commune et de rentrer chez nous au milieu des ruines et du sang, nous sommes à Paris ; vous, le représentant du 4 septembre, vous êtes ministre et votre humble serviteur est encore défendu, entre quatre yeux, il est vrai, par des amis généreux et dévoués.

Je vais plus loin, ce qui nous défend mieux encore, c'est la conscience publique, qui, malgré la rage des bonapartistes et des démagogues, nest pas tout à fait pervertie. Vous voyez bien, mon cher ami, que nous n'avons pas trop à nous plaindre, et si nés chères pro^^nces ne nous avaient pas été enlevées, je serais bien près de me consoler de ces horribles malheurs, parce que j'espère que de leur excès sortira la régénération de la France. C'est de votre portefeuUle que doit surgir l'élément le plus puissant; aussi je voudrais que M. Thiers le dît nettement dans son message. Je voudrais qu'il se prononçât pour une vice-présidence. 11 vaudrait mieux que cette indispensable modification vînt de lui.

Là-dessus, mon papier étant fini, je vous serre cordialement la main et vous envoie mes amitiés et celles de mes enfants.

Ne m'oubliez pas près des vôtres, non plus que près de Madame Simon, à laquelle j'offre mes respectueux hommages.

Jules Favre.

2 Septembre 1872.

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