L'ACADÉMIE
L'Académie
Jules Simon termine par ses souvenirs sur l'Académie Française, à laquelle il appartenait depuis 1876.
Je parle de l'Académie avec le plus grand respect. 11 y a trois sortes d'académiciens : ceux qui honorent l'Académie en y entrant ; ceux qui sont de plain-pied avec elle, et ceux quelle honore beaucoup en les nommant. Je suis de la troisième espèce, je dois donc en toute occasion lui témoigner ma déférence et ma reconnaissance. Il n'y a rien qui puisse la blesser dans les historiettes que je vais dire sans ordre ni prétention, à mesure quelles se présenteront à mon esprit. Elles ne concernent que les candidats. Ce sont, à proprement parler, les bagatelles de la porte.
On demande quelquefois si l'Académie a perdu de son prestige. Mon Dieu, oui. Il n'y a qu'à lire la liste de cette année, en la comparant à celle de 1840. Elle avait à la fois Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset; elle avait Guizot, Thiers et Mignet ; elle avait Cousin et Royer- GoUard, sans compter ceux que j'oublie. Peutêtre le public de ce temps-là était-il plus porté que le nôtre à admirer et à respecter. Nous autres, nous sommes des critiques et des frivoles. Nous nous moquons de nos grands hommes. Nous leur frappons amicalement sur l'épaule. Nous sommes prêts à jurer qu'ils ne sont pas si grands que cela.
Nous assistons aux élections académiques avec une certaine indifférence.
Je crois pourtant que cette impassibilité n'est qu'apparente. Si Victor Hugo était candidat, et s'il était obligé, comme il l'a été en effet, de se présenter quatre fois pour être élu, je crois que vous verriez un beau tapage. Un corps tel que l'Académie, est fait pour avoir des hauts et des bas. Un jour il a des Corneille, des Racine et des Bossuet, et le lendemain il a des Morellet. On ne peut pas avoir continûment du génie.
J'ai assisté aux luttes de Victor Hugo. Je crois bien que nos aînés pensaient à autre chose, à la politique, à leurs affaires ; mais ils pensaient beaucoup à cette élection. Nous autres jeunes gens, nous ne pensions pas à autre chose. Dupaty ! On lui pré-
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ferait Dupaty ! Nous ne savions pas si la France se relèverait jamais d'une pareille faute et dune pareille humiliation.
Victor Hugo donna le grand exemple d'être un candidat persévérant. Ceux qui sirritent pour un seul échec et quittent définitivement la partie, devraient bien prendre modèle sur lui. Il est vrai qu'il avait vingt académiciens contre lui, et pour lui des millions d'admirateurs.
Ce n'était pas le cas de Casimir Bonjour. Il était candidat perpétuel à l'Académie lorsque j'étais étudiant. Nous faisions bon accueil à sa candidature. Nous savions trois vers de lui, pas davantage, mais ils étaient beaux. C'était dans une comédie en vers, qui avait un certain nom, que vous n'avez pas besoin de savoir, et que je n'ai pas le temps de chercher. Les voici :
Elève distingué d'une célèbre école,
Charles est ingénieur, et dans tout ce qu'il dit
De la polytechnique on reconnaît l'esprit.
Je ne peux pas vous dire comment l'idée dêtre candidat se forme dans les esprits, parce qu'il n'y a pas de règle générale. Je suppose que quelquesuns se disent : « J'ai autant de droits que celui-là, qui est académicien. Je vais essayer ». La plupart du temps c'est un ami qu'on voit dans les salons, et qui vous dit : « Vous devriez être des nôtres ». Le candidat à qui on a dit nonchalamment cette parole,
rentre chez lui tout enflammé. Il passe sa nuit à calculer ses chances, et le lendemain il se promène dans plusieurs maisons en disant : « On m'ofl're l'Académie. — Eh bien, présentez-vous. — Je ne sais pas. Je verrai. Il y a bien des nullités. Et puis il faut tirer son chapeau à des gens qu'on n'estime pas ».
Il tire son chapeau, huit jours après, à tous les secrétaires des académiciens.
— Ils me font pitié, disait Cousin. Ils nous guettent à la sortie de l'Académie : « Mettez vite votre fourrure. Le temps est aigre, je me suis procuré un fiacre pour vous ». Jaime à publier un livre en temps d'élection, disait-il, parce que les candidats font pour moi les démarches et les discours. Ils disent ce que je ne pourrais pas dire. Ils assiègent les journaux.
Il y a des abstentions ou des retraites qui font grand bruit. Je ne pense pas que Balzac ait été candidat. Pourquoi? Il aurait fini par là, bien certainement. Il avait d'implacables ennemis. Je me rappelle toujoiirs un déjeuner que nous finies chez Procope avec Sainte-Beuve et Brizeux. J'étais tout enflammé d'un roman de Balzac qui venait de paraître. J'en citai de belles parties. « Oui, dit Sainte-Beuve, dédaigneusement. Il peut avoir de loin en loin une rencontre heureuse. C'est comme une petite fleur qui pousse sur un fumier ».
Alexandre Dumas avait la faiblesse de soupirer
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pour rAcadémie. Je dis la faiblesse, parce qu'elle n'avait rien à lui donner. Il sollicitait Victor Hugo, qui faisait la sourde oreille. Nous étions un certain nombre de ses amis qui mettions son nom en avant chaque fois qu'il y avait une vacance, mais nous lui donnions en même temps le conseil de ne s'avancer qu'à coup sûr. Voilà un conseil digne de nos bonnes cervelles. On ne marche jamais à coup sûr dans une élection, quelle quelle soit. Et quand il aurait échoué, voyez la belle affaire ! C'eut été tant pis pour l'Académie. Je suppose que c'était une affaire de cœur; il voulait être poussé et présenté par Victor Hugo. Dieu sait avec quel entrain il se serait attelé à la candidature du grand poète s'il avait eu la chance de passer le premier. Il souffrait beaucoup, à sa manière, de cette exclusion inqualifiable. Un jour qu'il nous donnait un grand déjeuner préparé de ses propres mains, et qu'il n'avait cessé de parler de l'Académie, en poussant de grands éclats de rire : « Je n'en serai pas. dit-il, et Alexandre (i) en sera ». Cette plaisanterie lui parut si bonne qu'il la répéta à plusieurs reprises. Je ne sais ce qu'en pensait Alexandre, qui était là : mais pour nous autres, qui formions la galerie, nous pensions que l'Académie aurait dû le nommer depuis longtemps, et qu'elle n'aurait pas pu lui donner un plus brillant confrère.
(1) Alexandre Dumas fils.
Nous avons les écrivains qui se présentent aux sulî'rages de l'Académie sans avoir jamais écrit. On sent bien que je ne range pas les Berryer dans cette catégorie. L*éloquence oratoire est une des plus belles formes que puisse revêtir le génie. Mais les écrivains dont je parle, qui n'ont jamais écrit, n'ont jamais parlé, de sorte que leur présence sur les listes de l'Académie demeure une énigme. On donne pourtant une raison de leur présence. Voulez-vous, dit-on, que les académiciens, conservateurs des grâces et des délicatesses de la langue, vivent continuellement dans la société des petits bourgeois, des petits rentiers et des cuistres de collège? Les marquis leur apprendront les belles manièi'es ; et, en retour, ils leur apprendront l'orthographe.
Il y a des œuvres d^écri vains que je cite avec plaisir, parce que leur procédé est plein de délicatesse. Ce sont les auteurs qui, suivant une mode très répandue aujourd'hui, ont travaillé avec un autre et lui doivent une large part de leur succès. Comme on ne peut pas faire entrer toute la Société dans l'Acadénxie, on en recueille seulement le gérant, et il fait les honneurs de son succès à ses collaborateurs, soit dans son discours de réception, soit pendant sa candidature. On comprendrait difficilement qu'il n'eut pas été que'istion de Mélesville pendant la candidature de Scribe. Quand M. Halévy fut membre de l'Académie française, tout le monde se disait : « Gomment M. Meilhac
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n'en est-il pas? » Et M. Halévy le disait plus haut et plus souvent que tout le monde. Ils y avaient tous les deux leur place marquée depuis longtemps.
Je me trouvais chez Cousin quand Michelet fit sa visite de candidature, non pas pour l'Académie française, dont il ne fut jamais, mais pour l'Académie des Sciences morales. Je me retirai par discrétion dans une pièce voisine; mais je n'y perdis rien, car Cousin le prit sur un ton si élevé qu'on l'entendait d'un bout de l'appartement à l'autre à travers les portes fermées. Michelet ne tarda pas à répondre sur le même ton, et la scène, si on osait la reproduire, serait, je vous en réponds, une excellente scène de comédie. Je me bornerai à dire que Cousin fit l'apologie d'un historien aujourd'hui -fort oublié et dont l'Ecole Normale avait aussi retenu une phrase que vous serez bien aise de connaître. — La voici : — « Annibal, dit Bossuet, tailla les Romains en pièces à la bataille de Cannes ».
J'étais aussi dans le cabinet de M. Cousin quand il reçut la visite de M. Ancelot, mais il ne me permit pas de me retirer, et M. Ancelot insista poliment pour que je restasse. Le candidat^ en homme du monde, fit porter la conversation sur des propos de salon et sur les nouvelles politiques. — Cousin, au contraire, la ramenait sur les questions de théâtre : « Nous autres psychologues dit-il obligeamment, nous faisons des préfaces pour vos comédies ». Je
vis clairement que M. Ancelot ne comptait pas sur lui ; mais il lui fut reconnaissant du bon accueil.
« L'imbécile », dit Cousin, dès que l'auteur de Louis IX eut le dos tourné. Il aperçut un paquet assez volumineux que le visiteur avait déposé sur la table de l'antichambre. Il l'ouvrit. C'étaient les œuvres complètes de M^^ Ancelot. « Ah ! Ah ! dit Cousin en se rassérénant, voilà le seul trait d'esprit que je connaisse de lui ».
L'Académie ne change jamais ses usages. C'est le corps le plus conservateur que nous ayons ; il faudrait peut-être dire que c'est le seul. Pourtant elle a changé quelque chose aux formes de la candidature. Autrefois, les candidats étaient tenus de faire une visite à chaque académicien, et de le trouver. Il fallait se présenter en tenue de soirée et, si l'académicien n'était pas là, recommencer indéfiniment. C'était plus ennuyeux pour le candidat que pour l'académicien, mais tellement ennuyeux pour l'un et pour l'autre, qu'on a laissé ces exigences disparaître l'une après l'autre.
Il est bon de savoir que tous les candidats ne sont pas du bois dont on fait les académiciens. Il y en a qui ont fait des ouvrages ignorés du monde entier ; il y a des écrivains obscènes, plats ou grossiers ; il y a les écrivains qui n'ont pas écrit ; il y a même des fous. Tout récemment, un candidat a fait ses visites en costume de carnaval, escorté des membres de son conseil. Ils allaient en troupe dans la rue ; il ne leur manquait qu'une musique.
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On peut donc se contenter de déposer une carte dans les maisons où Ion est sûr de ne pas trouver un ami. On peut aussi se débarrasser de la cérémonie onéreuse du ballot. Les nnÈiuvais livres coûtent aussi chers que les bons livres ; et il s'agit ici de quarante exemplaires. Nous avons à l'heure qu'il est onze candidats, qui fourniraient chacun 89 ballots, soit en tout plus de 400 ballots en circulation. 11 faut admettre pour chaque auteui* une moyenne de dix volumes. Gela ne fait pas moins de 4s000 volumes à porter chez 3g académiciens, et de là sur les quais. Que de besogne inutile ! Libri, qui avait une librairie interlope, qu'il garnissait par tous les moyens, vendait à Joubert, qui demeurait rue des Grès, tout auprès de chez lui, les livres que lui apportaient les candidats à l'Académie des Sciences. Les candidats qui connaissaient le sort réservé à leurs bouquins, s'arrangeaient avec Joubert pour les reprendre. G'était pour leur prochaine candidature. Il y a tel candidat malheureux dont les œuvres se sont promenées quatre ou cinq fois dans le même ballot de leur domicile à celui de Libri, de chez Libri à la boutique de Joubert, et de la boutique de Joubert dans le grenier de l'auteur.
Une conséquence bien amusante de nos mœurs académiques, c'est qu'il est plus avantageux de n'avoir qu'un petit ballot. Les malheureux qui ont passé leur vie à écrire, ont écrit nécessairement de bien mauvaises pages. On en trouve dans les plus
grands auteurs ; mais l'auteur d'un seul livre, qui a passé sa vie à le revoir, à le travailler, à en expulser les moindres scories, peut présenter un ouvrage sans défaut. Il est peut-être aussi sans mérite, mais il est sans défauts, notez bien cela, c'est un grand point. On ne viendra pas crier contre lui : « Tarte à la crème ! » Il est bien commode d'avoir peu écrit. C'est le plus vilain tour qu'on puisse jouer à la critique.
On a beau se moquer, dans les journaux et dans V Immortel, qui est un très beau roman, de l'Académie et des académiciens, chaque place attire des nuées de candidats, je dis des plus huppés, et chaque réception est courue comme une grande première. L'Académie a bien soin que la salle soit incommode et malsaine, que les couloirs soient insuffisants, qu'il faille faire la queue pour entrer et s'étouffer à la sortie ; plus elle est insupportable, et plus l'affluence qui se presse à ces cérémonies démontre la popularité persistante de la compagnie. Une réception est un événement très parisien. Les membres de l'Institut y sont aussi entassés que le public. A la réception d'Octave Feuillet (où assistait Tlmpératrice), Littré, Montalembert et moi, nous n'avions, pour nous trois, qu'une seule place ; j'avais un de ces deux grands hommes sur chacun de mes genoux.
La salle est intéressante pendant la demi-heure d'attente qui précède le lever du rideau, c'est-à-dire l'ouverture des deux portes placées derrière le