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bureau et par où pénètrent les académiciens. On se connaît, on se compte. Il y alà les habitués, dont quelques-uns parviennent même, par je ne sais quel sortilège, à occuper toujours les mêmes places. Le général Changarnier était toujours au-dessous de la statue de Sully. M. Sarcey a son siège au-dessous de la tribune de l'est. Chaque récipiendaire amène sa séquelle. Toute la diplomatie européenne était là le jour de la réception de M. Mole et de M. Thiers. Toutes les mondaines étaient accourues pour Emile Augier et Alexandre Dumas. La séance de Victor Hugo a commencé par des scènes de pugilat. Si, de loin en loin, l'Académie ouvre ses portes à quelque vieux philosophe, M. Pingard se prélasse ce jour-là, les bancs sont clairsemés, on arrive par petits pelotons jusqu'à la fin du discours.
L'Institut entre processionnellement à deux heures sonnantes. Le « nouveau » paraît le premier, avec ses deux parrains, tous les trois en habit vert. Il choisit ses parrains. Les miens ont été M. Thiers et M. Legouvé. Permettez-moi de me vanter de ces amitiés illustres. J'ai été à mon tour le parrain de Renan, avec Victor Hugo pour collègue de parrainage. Victor Hugo était en habit de ville. Il écrivit le matin à M. Camille Doucet que son habit d'académicien était dans sa maison de Guernesey. Il ne pouvait pas affronter la mer pour aller le chercher si loin ! Renan ne l'aurait pas permis. Renan ne voulait pas répéter nuit et jour pendant toute une
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semaine les vers d'Horace (un peu de pédantisme en passant).
O navis, rcici'ent in mare te novi Fluctus ! O quid agis ? Fortiter occupa Portum.
Nous apprimea le lendemain, que le grand poète avait trouvé en rentrant chez lui, son habit d'académicien paisiblement suspendu dans son armoire. On se demandait ausi pourquoi diable, il l'aurait emporté à Guernesfey !
Cette aventure d'habit me rappelle un autre académicien qui, ayant à faire une visite officielle, le lendemain même de son élection, la fit en costume. En voilà un qui avait confiance en son étoile.
Le costume a joué un grand rôle dans l'histoire de l'humanité. Rappelez- vous que Fénelon, dans la République de Salente, assigne un costume, et même un costume assez incommode, à chaque classe de citoyens. Presque tout le monde devait porter une robe longue, oestis talaris ; il n'en voyait pas les inconvénients, en sa qualité d'archevêque. Ils sont très réels pour marcher, pour fendre du bois, pour tourner la terre avec une bêche. La Convention, le Directoire, l'Empire ne créaient pas une fonction, une dignité nouvelle, sans charger Louis David d'en dessiner le costume. Costume des directeurs, costume des Consuls, costume des commissaires de police, des prud'hommes. Il va sans dire qu'il y avait le costume des académiciens. Vous le connais-
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sez, puisqu'on le porte encore, en modernisant et en enlaidissant la coupe de l'habit, qui était à la française. Mais le costume, quand est-ce qu'on le met à présent ? Aux réceptions, aux enterrements. Trois ou quatre fois dans l'année. Il fallait le mettre à toutes les séances, selon la Convention, et même le garder sur soi toute la vie, comme on garde l'uniforme. Il y avait pour cela deux costumes, le grand et le petit, tous les deux dessinés par David. Quand le citoyen Lakanal fut rétabli dans les cadres de l'Institut, en i836, il n'eut rien de plus pressé, en arrivant d'Amérique, que d'endosser son costume, petite tenue, de 179". et de se rendre rue d'Aumale chez le citoyen Mignet, pour lui donner et en recevoir l'accolade fraternelle.
Je suis en possession de deux anecdotes qui me sont personnelles, mais qui me semblent assez piquantes. Il y aurait de l'affectation à ne pas vous les raconter. Je suis membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, depuis plus de trente ans. Nous vivions, il y a trente ans, sous un prince dont je ne veux pas médire, mais qui n'aimait pas les succès de ses ennemis. Il fallait un peu de courage pour voter pour moi. Mon Dieu, oui. Quand je me rappelle cela à distance, je ne puis m^empècher d'en rire.
Cousin ne voulait pas voter pour moi, et pourtant ne pouvait guère s'en dispenser. Il vint à la séance pour se montrer, mais comment faire pour ne pas voter, étant là ? Voter pour mon concurrent,
il n"y songeait pas. Il faut vous dire d'ailleurs, que nos scrutins ne sont secrets qu'en apparence. Il sortit tout doucement de la salle pendant qu'on votait, et eut la bonne chance de n'être pas remarqué. On ferme le scrutin, on compte les billets : Trente-quatre. Trente-quatre bulletins, et la feuille de présence qui ne peut se tromper, accuse la présence de trente cinq membres. Pour comble d'embarras, les voix se partagent par moitié. — Chaque concurrent en a dix-sept; il y a ballottage dans les pires conditions, puisque tout dépend d'une seule voix. Il est probable que personne ne voudra se déjuger, et qu'on va multiplier indéfiniment les tours de scrutin, ce qui est à la fois ennuyeux et scandaleux.
M. Thiers fut le premier à se douter de ce qui s'était passé. « Notre confrère Cousin était là il y a trois minutes. Il se sera trouvé absent au moment du vote. Il aurait fallu l'attendre. Huissier, allez le chercher ». Ce n'était pas l'avis de mes adversaires et ce n'était pas l'usage des académies, où les scrutins se suivent toujours sans interruptions. Il y eut une contestation assez longue, mais c'était M. Thiers. On osa d'autant moins insister qu'il offrait d'aller en personne, chercher le délinquant.
II part, il visite la bibliothèque, le secrétariat, les bureaux, il met tous les commis en réquisition. Il fait comparaître les deux concierges, M. Cousin est entré, M. Cousin n'est pas sorti. On ne peut pourtant pas le chercher sous les tables. M. Thiers, très
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déconfit, rentre dans la salle et raconte sa mésaventure. On se demandait en sortant où donc était passé ce pauvre Cousin; vous vous le demandez peut-être aussi. 11 était dans un lieu où M. Thiers ne serait jamais allé le chei'cher, et où il ne s'attendait pas à rester si longtemps.
Mon autre aventure vaut-elle la peine d'être contée ? Elle peut servir à montrer à quoi tiennent les destinées d'un académicien. Cette fois-ci, il s'agit de mon élection à l'Académie française. Cette élection était encore une affaire d'Etat. Voyez où la politique va se nicher. Tous les conservateurs votaient contre moi avec passion. J'avais beaucoup darais parmi eux ; mais leur conscience ne leur permettait pas de voter pour un ennemi de la religion et de l'ordre social. Il y en avait un, ceci en passant, qui m'était très cher, et qui a été mon ami intime jusqu'à sa mort. Nous savions qu'il votait contre moi ; il n'en disait pas la raison, que personne ne put deviner. Il me la dit un jour pour diminuer, disait-il, ses remords. C'est qu'étant ministre de l'instruction publique, je lui avais refusé la croix de commandeur de la Légion d'honneur. Je n'ai jamais été plus raisonnable. Il faillit m'en coûter mon élection.
Mes amis (permettez-moi de vous dire que c'étaient lesmembresles plus glorieux de la compagnie) étaient fort anxieux. Laprade et Autran, qui étaient, l'un à Lyon, l'autre à Marseille, avaient écrit le matin qu'ils ne viendraient pas, « parce que mon élection
était assurée ». Victor Hugo n'était venu qu'une seule fois depuis son retour. Il m'avait promis de venir, mais viendrait-il? On se livrait en l'attendant à des pointages désespérés, et toujours on arrivait à constater que, s'il ne venait pas, il n'y aurait pas d'élection possible. Le bureau, qui était pour moi, épuisa tous les moyens dilatoires qu'il put imaginer. La salle à côté était bondée de spectateurs qui attendaient le résultat avec anxiété. L'un deux, M. Camille Sée, Péminent conseiller d'Etat d'aujourd'hui, eut l'inspiration de sortir pour voir, comme la sœur Anne, s'il ne verrait rien venir. Il sortit en courant, et nutête, notez bien cela, un député de la Seine ! Son héroïsme eut sa récompense. La première personne qu'il aperçut sur le pont des Arts fut M. Victor Hugo, appuyé sur la balustrade pour admirer un bateau-mouche dont le pont était couvert de voyageurs. « Mais venez donc. Mais on vote ! Mais vous allez faire manquer Sélection ! » Je ne sais pas si, dans son ardeur généreuse, il n'alla pas jusqu'à le pousser un peu. Le fait est que l'on allait déclarer le scrutin fermé, quand la porte s'ouvrit pour M. Victor Hugo et ma fortune. J'étais à Versailles pendant ce temps-là, et on a beaucoup remarqué que je fus nommé à la même heure, membre de l'Académie française et sénateur inamovible.
Ce jour-là a été à peu près mon dernier beau jour. J'exerce à présent la profession de président d'honneur, la seule qui convienne à mon grand âge. Il ne se passe guère de semaine sans qu'on me prie
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d'accepter la présidence d'honneur de quelque chose. Je refuse la plupart du temps, mais sans succès. « Cela, me dit-on, ne vous coûtera rien et ne vous causera pas beaucoup de plaisir, mais ce n'est pas la peine de s'en passer » .