L'ORATEUR
Premières Leçons et Premiers Scrupules L'Orateur
Nous avons reproduit fidèlement les souvenirs écrits par notre père ; nous les compléterons par ces pages pour combler certaines lacunes et réparer certaines omissions. C'est lui qu'on entendra le plus souvent parler. Car nous avons été des témoins éveillés et attentifs de sa vie ; et notre mémoire a pieusement conservé tout ce qu'il nous a dit, tout ce qu'il nous a raconté pendant près d'un demi-siècle. Nous l'avons accompagné dans sa campagne électorale de 1869, dans ses voyages à Bordeaux en 1871, et à Berlin en 1890. Nous avons reçu ses impressions et ses confidences et pénétré son cœur, aux heures où il pouvait se livrer sans contrainte et où il chei'chait des compensations aux amertumes de la vie publique dans les encouragements et la tendresse des siens.
Nous ferons revivre ici l'homme dans l'intimité, l'homme du foyer, celui qui a été le plus ignoré parce qu'il dérobait à Tindiscrétion des foules les luttes intérieures de sa conscience, le bien qu'il faisait en secret, les craintes et les scrupules qui l'agitaient.
Nous montrerons ce qu'il y eut, dans cette nature sentimentale et tendre, de dévouement passionné pour ses amis, d'indulgence désintéressée pour ses adversaires, d'affection caressante poiir les siens.
Ces souvenirs intimes qui nous sont dictés par notre amour filial, notre reconnaissance et notre respect jetteront peut-être quelque lumière nouvelle sur cette vie si noble et si mouvementée.
Ils montreront l'homme dans les libres épanchements de son cœur, en dehors de la scène, débarrassé des artifices et des mensonges des passions politiques, qui défigurent les actes et dénaturent les caractères, jugeant les événements et leurs acteurs principaux avec cette sérénité, cette droiture et cette loyauté qui ont fait de lui un philosophe et un sage.
Nos souvenirs remontent à Tépoque où nous étions tout enfants, quand il écrivait son livre sur le Devoir, immédiatement après le Coup d'Etat.
Il travaillait, à cette époque, sur une petite table en acajou oblongue à deux battants, assis sur une chaise très basse et, quand il avait fini, il serrait ses feuillets dans un grand bureau à cylindre très mal commode, mais 011 ses papiers étaient en sûreté.
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On nous envoyait aux Tuileries pour lui éviter d'être disirait par notre turbulence, et nous allions jouer avec quelques petites amies, Tune qui devait être la belle-fille de Victor Hugo et ensuite madame Lockroy, Tautre qui était la nièce du maréchal Magnan.
En revenant de notre promenade, il était toujours à son bui'eau, rempli alors de feuilles de papier couvertes de son écriture, qu'il s'empressait de ranger pour ne pas les exposer à notre indiscrétion ou plutôt à notre pillage, quoiqu'il nous eût appris, dès la première heure, à respecter son travail. Mais c'était sa joie de fermer son encrier et de pouvoir nous porter en faisant le tour de l'appartement ; ce qui n'était pas bien long, mais ce qui était néanmoins assez fatigant.
Il nous chantait quelque chanson pour nous égayer et. parfois, il nous emmenait pour entendre battre la retraite à la place Vendôme.
Il nous tenait par la main, nous suivions les tambours et les trompettes ; ce qui nous causait un ravissement, et ce qui ne lui déplaisait pas parce qu'il était chauvin. Et quand nous passions devant la colonne Vendôme, l'un de nous lui disait en regardant en l'air la statue de Napoléon I*""" juchée sur le faite : — « C'est Bonaparte, hein ! Ça t'embête ! » Il partait d'un grand éclat de rire, en entendant cette espièglerie qui n'avait de saveur que parce qu'elle était lancée sur un ton très sérieux.
Ce n'était pas celui-là qui « l'embêtait » surtout, c'était l'autre. Mais il nous parlait sans cesse de Bonaparte, comme il l'appelait, et nous ne faisions guère attention au numéro du souverain ; le premier ou le troisième, c'était toujours Bonaparte, un nom qu'il détestait. Il nous avait dit que c'était un homme qui s'était très mal conduit : nous n'en avions pas demandé davantage, et nous ne comprenions réellement à quel point Bonaparte méritait sa sévérité et la nôtre, que lorsqu'il nous expliquait que de très braves gens, dévoués au droit et à la loi, avaient été jetés en prison, chassés de leur pays et avaient dû briser leur carrière, comme il l'avait fait lui-même, pour ne pas servir « le tyran ».
C'est encore un mot que ses amis employaient souvent devant nous, ceux qui étaient plus jeunes. Car lui, il ne parlait que de Bonaparte ou du Sire ; et quand il allait à la librairie Hachette, au quartier latin, pour porter la copie de son livre, il nous racontait parfois qu'en passant sur la place de la Concorde il avait rencontré le Sire dans un attelage à la Daumont et qu'il s'était détourné.
Il y avait bien dans ce mouvement une sorte d'écœurement, mais aussi une gêne, car il se souvenait qu'il avait été le collègue du prince Louis en 1848, cpi'il avait même siégé dans une commission à côté de lui, et il voulait éviter de le voir de trop près.
Il nous parlait sans cesse des proscrits, de Victor Hugo, de Carnot, de Louis Blanc, de Caylus, mais surtout de Charras. Le nom de Charras revenait
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dans toutes ses conversations. Il l'aimait comme on aime un frère : — « Mon pauvre ami Charras ! comme je voudrais le revoir » ! Et en effet, il partait pour aller l'embrasser en exil et il revenait tout joyeux de l'avoir vu. « Je l'aime tendrement », et il rapportait de son voyage plus de haine encore contre l'empereur qui avait chassé de France tant de braves gens, tant de citoyens illustres.
Il nous avait communiqué toutes ses colères et toutes ses rancunes qui ne se précisèrent dans notre esprit qu'en grandissant ; et comme il fallait vivre et ne pas passer toute son existence à s'irriter, il cherchait une diversion à ses dégoûts pour la politique en s'occupant de nos devoirs de collège.
Il nous faisait décliner Rosa la rose et conjuguer le verbe aimer, s'interrompant de son travail pour nous faire expliquer le Cornélius nepos. Il nous parlait en latin, et quand il s'absentait, il nous écrivait en latin ; nous devions lui donner la traduction à son retour, ou bien il nous adressait des thèmes qu'il composait lui-même en y joignant le vocabulaire. Il corrigeait ces devoirs supplémentaires à son arrivée.
Il revenait de ses voyages à l'étranger presque toujours réconforté. Il lui semblait qu'il avait respiré un air plus libre, et il ressentait comme une sorte de jalousie en pensant qu'à peine la frontière franchie, des peuples jouissaient d'une liberté qui était refusée à son pays. Il se soulageait un peu de ne pas lavoir en la célébrant dans ses écrits. Car
c'est pendant cette époque de i853 à 1861 qu'il publia le Devoir, la Religion naturelle, la Liberté de conscience, la Liberté, l'Ouvrière.
Si l'amour de son pays n'avait pas été aussi profondément enraciné dans son cœur, si le souci de l'intérêt de ses enfants n'avait pas dominé toutes ses préférences et imposé silence à ses goûts, il aurait cherché sur quelque terre étrangère un coin où il pût parler et écrire librement en attendant la délivrance.
C'était pour lui une sorte d'apaisement réparateur quand il pouvait aller en Belgique ou en Angleterre pour se soustraire aux écœurements de la politique. Il éprouvait comme une détente, comme une sorte de rajeunissement, parce qu'il avait pu donner, dans des conférences, un libre essor à sa pensée tenue prisonnière.
Elle se développait alors sans fard et sans entraves devant un public qui le comprenait et qui partageait son amour pour la liberté.
C'est en 1862 qu'il commença à nous initier à ses travaux et à ses épreuves; à partir de 1869 nous y fûmes très activement associés.
Son salon avait été ouvert à ses amis déjà depuis plusieurs années, à une époque où nous ne le fréquentions pas, parce qu'on nous envoyait dans notre chambre à coucher après le dîner. Il a parlé de ce salon-là que nous connaissions seulement de réputation. Nous parlerons ici de celui que nous avons connu vers i863 et auquel il a fait seulement quelques allusions rapides.