PREMIERS SCRUPULES
On rencontrait surtout des intimes suivant les carrières les plus différentes, désireux d'échanger des poignées de main et des impressions. On parlait moins de politique parce que le Coup d'Etat était plus éloigné, mais on n'en détestait pas moins l'Empire. On cherchait à déguiser les tristesses de l'heure présente sous un masque de bonne humeur, en dépensant beaucoup d'esprit dans les controverses littéraires.
Il y avait cependant un petit réveil des idées libérales grâce au succès des Cinq qui, par leur énergie, leur courage et leur éloquence, montraient ce que peut la volonté tenace et en apparence bien faible contre une majorité domestiquée et puissante.
L'opposition suivait avec une sorte de curiosité bienveillante ces efforts, mais, dans sa très grande majorité, elle boudait, se demandant, non sans quelque inquiétude, si les Cinq ne donnaient pas, par leur présence, une apparence de réalité à cette parodie du régime parlementaire. Les libéraux, comme on les appelait alors, se confinaient dans leur retraite, mettant une sorte de fierté et de dignité à ne pas prêter serment à l'homme qui avait violé son serment et à ne pas vouloir franchir les portes du Corps législatif au prix d'une faiblesse.
Le geste était beau, comme on dirait aujourd'hui ; L'empereur devait le trouver sublime puisque cette attitude intransigeante lui garantissait le paisible exercice du pouvoir sans contrôle gênant. On paraissait croire à cette époque que pour abattre un
régime on devait se résigner à ne pas le combattre de front.
L'heureuse résistance des Cinq, en soulignant les atteintes portées à la toute-puissance impériale par la revendication des droits et des libertés de la nation, devait déterminer les maussades, les hautains ou les découragés à une action un peu plus vigoureuse et à une entrée en campagne pour les élections de i863.
Le salon de Jules Simon devint, quelques mois avant les élections, le foyer del'opposition militante.
On se réunissait tous les jeudis au cinquième, dans le petit appartement de la place de la Madeleine, le soir, de neuf heures à minuit, sans invitation.
Le salon était un peu étroit, éclairé par deux lampes et quelques bougies, et meublé d'un canapé, de quatre fauteuils et de cinq chaises. La seule ressource était d'ouvrir les chambres à coucher. Les visiteurs se tenaient debout, si pressés, qu'ils se sentaient les coudes, comme à la veille d'une bataille. Les conversations étaient bruyantes et, suivant le tempérament de chacun, résonnaient comme des appels de clairons, gémissaient comme des homélies de prêches ou cinglaient comme des satires de comédie.
Ces quatre petites chambres abritaient l'image de la France ardente, généreuse, éprise de nobles aspirations, amoureuse du droit, de la justice, de la liberté. C'était comme une fête en miniature de fraternité libérale et d'égalité républicaine.