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Il y avait là une belle confusion d'habits, de jaquettes, de redingotes, de vestons, et parfois même il s'y mêlait une ou deux blouses, quand on avait été retenu un peu trop longtemps par le travail. Il y avait là tous les mondes, des comtes et des ouvriers, des hommes de lettres et des artisans, des négociants et des artistes, des boutiquiers et des journalistes, tous avec la même foi et les mêmes espoirs, la foi dans la liberté, l'espoir dans une chute prochaine de l'Empire. Ils venaient des points divers de la politique, républicains et orléanistes, légitimistes et anciens proscrits, vieux libéraux et ieunes combattants.
Une fièvre commune agitait tous ces compagnons d'une même cause : fièvre de colère, de rancune, mais lièvre bienfaisante, allumeuse d'espoir, berceuse de rêves qui pouvaient bien n'être que des chimères. Dans ces heures trop courtes, on respirait une atmosphère de liberté, on avait secoué l'apathie, éloigné les découragements, on vivait; on s'abordait souvent sans se connaître, mais la communion des pensées devançait de peu le rapprochement des cœurs. C'était la cordialité dans la bataille, lalliance de frères d'armes, appartenant peut-être à des régiments différents, mais animés d'une même passion, confondant leurs impressions, poursuivant le même but.
Prévost-Paradol coudoyait Emmanuel Arago, le comte d'Haussonville, le père de l'académicien actuel, s'entretenait avec Eugène Pelletan, Garnot,
le fils du grand Garnot, comme on l'appelait, le père de l'ancien Président de la République, se rencontrait avec Edouard Hervé, le futur directeur du Soleil ; et le comte d'Haussonville n'était pas moins exalté que l'ouvrier corroyeur Rouillard qui agitait le faubourg S'- Antoine ; c'étaient Taxile Delord, du Siècle, le romancier Louis Ulbacb, Edouard Gbarton, le directeur du Tour du Monde, Beuléjle futur ministre de la réaction, Jules Favre, Ernest Picard, deux des Cinq, Havin et Guéroult, les directeurs du Siècle et de L'Opinion Nationale, Bertall, le dessinateur qui crayonnait dans un petit salon des cbarges contre lEmpire sur un album de M'"« Jules Simon. Nous nous arrêtons, il faudrait citer tous ceux qui avaient un nom ou une cocarde libérale.
Quand on avait bien discuté et cloué l'Empire plusieurs fois au pilori, avec la satisfaction d'avoir accompli une pieuse besogne, Ulbach entraînait quelques initiés dans une cb ambre du fond pour s'attabler autour d'un jeu d'oie, non pas d'un banal jeu d'oie, aux vignettes vulgaires, mais d'un jeu d'oie imaginé par quelques hommes desprit qui avaient exercé leur verve à composer un calembour pour chaque numéro et qui en avaient confié l'exécution à notre excellent artiste Lacoste. Gar on était gai, bon enfant. La tradition ne s'était pas encore implantée que, pour paraître un homme grave, il fallait être guindé, morose, prétentieux et pessimiste. La lutte aurait été bien pénible, si elle
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n'avait pas été interrompue par des haltes de fantaisie et de bonne humeur ; l'esprit s'accommodait de ces jeux innocents qui apportaient une diversion salutaire aux jeux plus austères de la politique, de la bataille pour la vie. Les hommes sérieux n'en ressentaient aucune humiliation et ne jugeaient pas que la distraction put nuire à leur apprentissage d'hommes d'Etat.
Et après les belles phrases oratoires, les éloquentes flétrissures contre le tyran, on jouait à l'oie au milieu de fusées de traits, de saillies, de mots; on payait les amendes conformément à la règle, et le produit constituait une petite cagnotte qu'on allait manger chez Maire dans un dîner fraternel, après avoir démoli l'Empire en parole : la comédie après le drame. On variait ses occupations.
On était venu offrir à Jules Simon, en i863, la candidature dans la huitième circonscription de Paris. Cette proposition l'avait médiocrement séduit. La circonscription, en partie urbaine, et en partie rurale, était mauvaise ; ce n'est pas là ce qui l'aurait découragé. Il n'était pas homme à obéir à un intérêt personnel. Ce qui le troublait profondément, c'était la pensée de prêter serment. Nous étions bien jeunes quand il eut ce cruel et redoutable démêlé avec sa conscience, mais nous nous souviendrons toujours de son agitation et de ses angoisses.
Il était là. dans son fauteuil, sans mot dire, triste, abattu ; puis, il se levait, pastait d'une chambre à
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l'autre, cherchant à qui il pourrait confier ses scrupules. Il allait auprès de sa femme et lui disait tout ce qu'il avait sur le cœur ; le soir, quand nous rentrions après le collèg-e, il nous parlait de nos thèmes et de nos versions, nous disait bien un mot d'Horace ou de Sophocle, on sentait néanmoins que sa pensée était ailleurs. Il revenait toujours auprès de sa -femme et devant nous laissait échapper des paroles d'amertume :
— Non, je sens que je ne pourrai pas faire ce sacrifice. Sans doute, ce n'est pas la même chose que quand j'ai brisé ma carrière, lorsque j'étais professeur, mais je reçois des lettres d'amis, de vieux camarades, qui me disent : nous espérons au moins que vous ne ferez pas comme les autres, que vous ne prêterez pas le serment à l'empereur. Ils ont raison. Je suis sollicité, harcelé ; je risque d'un côté de passer pour un traître et de l'autre pour un déserteur. C'est une situation atroce.
Nous sentions bien qu'il souffrait, et nous comprenions que nous étions impuissants à le consoler ou à le rassurer; nous manquions d'expérience, et si, par nos caresses, nous parvenions à lui arracher un sourire, le sourire s'envolait avec la caresse et le front s'assombrissait sous l'eflfort de la pensée qui l'obsédait.
Nul ne saura jamais toutes les phases de la lutte qui s'engagea dans cette conscience. Nous le vîmes un jour plus i-asséréné :
— J'ai pris un parti, ce n'est pas le bon, mais
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enfin on est soulagé quand on a pris un parti. On m'a violenté. J'ai cédé, j'ai accepté d'être porté sur la liste. Tous vos amis se présentent, m'a-t-on-dit, allez-vous vous séparer d'eux, les abandonner ? Les grincheux vous blâmeront, mais il y a un devoir à remplir, d'autres l'ont compris : n'y aura-t-il que vous pour ne pas le comprendre ? D'ailleurs, protestez si vous voulez, nous vous présentons.
Il avait pour concurrent M. Kœnigswarter, le député officiel sortant. Il ne doutait pas de son échec. Une autre préoccupation l'assiégeait. : « Un échec, c'est toujours ennuyeux, mais surtout il y a la dépense». C'est la dépense qui l'inquiétait, car les livres de philosophie ne donnent que de maigres profits.
— Ce qui me désole, c'est que je ne pourrai plus travailler, et puis je n'ai pas d'argent à jeter dans des circulaires, dans des affiches.
Les comités n'apportaient guère à cette époque de concours pécuniaires ; le parti n'était pas riche ; les orléanistes avaient de la fortune, mais les républicains, malgré les encouragements et l'appui moral qu'ils rencontraient, n'auraient rien vouluaccepter pour ne pas devenir les obligés des royalistes. Il y avait quelques souscriptions modestes, et l'élection devait coûter plusieurs billets de mille francs. Ce n'était pas gros, et c'était énorme. Jules Simon fut obligé d'emprunter à quelques amis une forte somme, à charge de la rembourser à des époques déterminées.
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— Je serai battu par l'argent, disait-il, car je ne peux lutter avec un concurrent riche, et je me serai endetté. Voilà le plus clair résultat de ma campagne. Enfin, j'aurai une minorité honorable.
Même avec la somme qu'il avait dépensée, l'affichage était pauvre, la circonscription étant fort étendue. Il eut un jour une douce surprise lorsque, parcourant la banlieue, il vit de belles grandes affiches qu'il n'avait jamais commandées. Quel pouvait être le généreux anonyme qui avait fait cette somptueuse largesse? Quelques jours après, comme il en parlait à un ami, et comme il paraissait assez préoccupé de cette prodigalité :
— Ne vous mettez pas martel entête, dit cet ami,, c'est moi qui vous fais ce cadeau, je vous aurais donné un bibelot pour vos étrennes, j'ai préféré vous offrir trois mille affiches, et comme je vous connais, vous les auriez refusées. Vous n'allez pas au moins les faire décoller, ajouta-t-il en souriant.'
L'activité que Jules Simon avait déployée, dès sa plus tendre enfance, n'était rien à côté de celle qu'il montra pendant la période électorale ; il allait de quartier en quartier, visitait les électeurs, les recevait chez lui, toujours convaincu que sa bonne volonté se briserait contre une machine aussi fortement organisée que la candidature officielle. Il était reçu en cachette par des électeurs timorés qui étaient surveillés, soupçonnés, qui craignaient d'être mal notés, d'encourir des vexations et des représailles. Il pénétrait dans la boutique ou dans le café
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par des chemins détournés dans une chambre du fond, et on causait là à voix basse, comme des conspirateurs prêts à quelque mauvais coup. On ne conspirait pas, on se défendait.
Ce ne fut pas une mince surprise lorsque Jules Simon apprit qu'il était élu député de Paris.
Il ne pouvait le croire. Il s'était si bien résigné à un échec que la nouvelle lui parut invraisemblable; mais on avait additionné tous les résultats partiels, il avait une belle majorité. Tous les députés de l'opposition l'emportaient à Paris, triomphe retentissant, inespéré.
A dater de cette époque sa vie fut singulièrement mouvementée, mais c'est en 1869, quand nous eûmes vingt ans, que nous pûmes être associés plus directement à ses luttes et recevoir plus utilement ses impi-essions et ses confidences.
Toujours levé de bonne heure, le matin à six heures, il travaillait jusqu'à dix heures, déjeunait, recevait souvent pendant son déjeuner, reprenait son travail à midi, et à partir de deux heures, pendant la période électorale, faisait des courses dans sa circonscription. On avait pour la première fois le droit de réunion rigoureusement réglementé : il fallait visiter une innombrable quantité de communes grandes et petites, Saint-Denis, Saint-Ouen, le Bourget, Pantin, Puteaux, Suresnes, Courbevoie,
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Roraainville, et combien d'autres, et Belleville et le faubourg Saint- Antoine.
Un candidat n'était bon pour le service que s'il avait des jambes solides et un bon estomac ; Téloquence venait ensuite, mais celle-là devait être répandue dans cinq ou six réunions à la suite desquelles on se transportait dans un café, total six cafés et où on trinquait au succès prochain, total six toasts. Le soir on organisait souvent des réunions dans le faubourg Saint- Antoine.
Nous l'accompagnions dans ces tournées avec quelques camarades de bonne volonté ; nous restions à la porte quand les réunions étaient publiques parce que nous n'étions pas électeurs, mais nous entrions dans les réunions privées ou même nous haranguions les petites communes, celles dans lesquelles Jules Simon n'aurait pu se rendre, étant déjà sollicité depuis plusieurs jours de venir en province pour sa campagne électorale, car il était candidat à Bordeaux, à Limoges, à Montpellier.
Il revenait de ces réunions où il s'était rencontré avec son concurrent M. Lachaud, le célèbre avocat de Cour d'Assises, et nous racontait ses impressions : « C'est très dur de lutter contre ce diable d'homme, il a une grosse voix, de grands gestes et se frappe la poitrine, il a des moyens physiques dont je ne dispose pas ; ce n'est pas de la très grande éloquence, mais c'est de la très grosse éloquence : elle produit son efïet. C'est un fameux metteur en scène. Si vous entendiez ces accents mélodrama-
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ticpies! Je crois qu'il les a attendris, ils pleuraient presque et lui aussi. Il a toujours Tair de s'adresser à des jurés et d'implorer leur clémence. Ces grandes phrases doivent réussir. Il a été très applaudi ; moi aussi, il est vrai. On applaudit tout ».
Lachaud ne se hasardait guère qu'à Noisy-le-Sec ou à Bobigny, dans les petits coins favorables à sa candidature.
Au faubourg, Jules Simon avait le champ libre. Son concurrent ne l'y suivait pas. C'étaient des réunions populaires. On avait quelque peine à y pénétrer : les rues avoisinant le lieu de réunion étant noires dune foule compacte. On ne pouvait pas bouger, on ne pouvait pas circuler à moins qu'on ne fût entraîné par ces remous qui tout d'un coup vous rejetaient au loin, serré, pressé, presque porté.
Les agents de police, les sergents de ville, comme on les appelait alors, avec leur bicorne et leur longue épée au cùté ne pouvaient songer à mettre un peu d'ordre dans ce désordre à la fois bruyant et pacifique. Car il n'y avait ni cris, ni violences, ni troubles, et lorsque tout d'un coup s'élevait une rumeur annonçant l'arrivée du fiacre de Jules Simon, c'était alors une vive émotion se traduisant en un instant par des cris unanimes et frénétiques de Vive Jules Simon ! Vive la liberté ! On criait alors Vive la liberté ! Ce qui voulait dire Vive la République !
L'orateur saluait à la portière, et tous ceux qui ne
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pouvaient pas entrer à la réunion le retenaient pour le garder, l'exhortaient à prendre la parole. C'était un bel enthousiasme qui enflammait les cœurs, car c'étaient les premiers cris de : vive la liberté ! qu'on pouvait pousser en pleine rue après dix-huit ans de silence.
Jules Simon apaisait d'un geste cette foule ardente, vibrante, généreuse, et le silence s'établissait subitement : « Ne donnons pas, disait-il, de prétexte à une répression, soyons calmes pour montrer que nous sommes un peuple digne de la liberté ». Et les vivats reprenaient plus sonores, plus retentissants ; la masse noire s'entrouvrait pour livrer passage à la voiture.
De cette multitude frémissante les mains se tendaient, Jules Simon serrait toutes celles qu'il pouvait saisir. Les chapeaux, les casquettes étaient levés en l'air, les bras s'agitaient, et des milliers de poitrines s'élevait comme un roulement de tonnerre le cri de : Vive Jules Simon !
Pendant que l'orateur parlait dans la réunion, la foule stationnait toujours devant la porte, entendant les applaudissements qui venaient du dedans, et escortait encore Jules Simon, à la sortie, enflammée, enthousiasmée, délirante, poussant les mêmes cris et entonnant la Marseillaise pendant que l'épée des sergents de ville tirée du fourreau luisait dans la nuit et frappait au hasard des citoyens inofl'ensifs qui ne songeaient guère à faire des barricades, mais qui chantaient.
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Ces soirées étaient superbes ; et comme elles ressemblaient peu à celles que nos manifestants actuels dirigent presque toujours contre des hommes dans un sentiment de mesquine rancune ou de basse jalousie.
C'est la liberté qu'alors on fêtait. C'était pour elle qu'on se sentait vibrer, qu'on s'enflammait, qu'on combattait. Cette foule avait au cœur la passion des principes, des belles et nobles revendications, des grandes et saintes causes ; on était remué, ému quand on était au milieu d'elle.
Jules Simon rentrait chez lui tantôt accompagné par nous, tantôt seul : et de onze heures à minuit, on causait du résultat de la soirée.
— Ça s'est bien passé ?
— Oui, répondait-il, j'ai été très bien accueilli.
— Tu as bien parlé ?
— Je ne sais pas.
Et comme on souriait :
— Mais non, vraiment, je ne sais pas. Je ne fais pas le modeste, ce serait absurde surtout avec vous ; il y a des jours où je sens que j'ai bien parlé, mais aujourd'hui je ne le sais pas.
— Tu as eu du succès cependant ?
— Oh ! très grand, mais il me semble que je n'ai pas dit tout ce que j'avais à dire. En tout cas, il n'y a pas d'échec.
C'était son mot quand il voulait être bienveillant pour lui-même ; nous ne savions pas souvent quand il était content de lui ; nous n'ignorions jamais, par
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contre, quand il s'adressait des reproches, des critiques ou des blâmes sévères ; son indulgence pour son adversaire se traduisait ainsi : « Je crois qu^il a mieux parlé que moi. Ah ! il a bien du talent. Il m'a semblé qu'il avait plus de suc3ès ; mes amis m'ont dit le contraire, mais ce sont mes amis ».
Ce n'était pas de sa part de l'afTectation mais plutôt de l'appréhension, une défiance de lui-même, peut-être bien parfois un peu de coquetterie. Il avait conscience de sa valeur, mais se jugeait volontiers au-dessous de ce qu'il valait; et puis il lui semblait qu'il aurait pu donner davantage et être supérieiu" à ce qu'il avait été. Il signalait tous ses oublis ou ses omissions, et faisait sa propre critique.
Il n'avait pas cet esprit de dénigrement aujourd'hui si familier, mais s'il reconnaissait volontiers qu'il y avait de nombreux talents dans ce pays-ci, il pensait aussi qu'on improvisait bien vite des réputations à peu de frais et qu'on démolissait encore plus rapidement des notoriétés conquises par vingt années de travail.
On était d'ailleurs bien plus parcimonieux, autrefois de l'éloge, mais encore plus de la calomnie. Un jour où Jules Simon avait prononcé un grand discours au corps législatif, en 1868, un journal l'avait appelé « l'éminent orateur ».
— C'est un bien gros mot, disait-il en souriant.
On ne donnait guère alors ce qualificatif qu'à Jules Favre.
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On ne prodiguait pas l'éminent comme aujourd'hui où tout le monde est éminent et où il y a tant dillustres sans doute parce qu'il y a trop d'éminents.
L'appellation « vénéré maître » lui déplaisait, surtout quand il n'avait encore que cinquante-quatre ans ; elle avait pour lui un parfum de décrépitude.
— J'ai des élèves qui ont le même âge que moi, ils ont la rage de m'appeler vénéré maître. Je sais bien que je ne suis plus jeune, mais c'est la manie des jeunes gens, qui ont cependant mon âge, de me croire plus vieux qu'eux parce que j'ai été leur maître.
Quand il se rendait dans les réunions populaires, il ne préparait jamais ses discoui^; il les improvisait toujours, et c'est en allant de chez lui à la réunion qu'il pensait à ce qu'il devait dire. Quand quelque importun l'arrêtait sur le boulevard et lui faisait la faveur de l'accompagner, il devait renoncer même k réfléchir, ce qui le contrariait.
— Je vous demande pardon, je vous quitte, je dois parler dans quelques instants, je ne sais même pas ce que je vais dire. Je crois que je suis en retard.
Et il se jetait dans un fiacre, le seul refuge où il put se livrer un peu à ses méditations.
Car il n'avait pas un de ces discours qui servent dans toutes les occasions, qu'on promène devant tous les auditoires. Il était condamné à les varier, d'abord parce qu'il était suivi par un petit groupe d'amis, ensuite pai'ce qu'il devait accommoder son éloquence à la nature et au goût de son public. Tantôt
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cotait une causerie familière, tantôt c'était une harangue d'un grand souffle.
Au fur et à mesure qu'il parlait, il suivait les impressions ou même les épiait, s'emparant rapidement de son auditoire, il finissait par le conduire là où il désirait le mener.
Il ne se bornait pas à parler dans les réunions, il recevait encore chez lui, les rares instants où il se trouvait là, les amis, les électeurs et les solliciteurs.
Ce ne fut pas une médiocre surprise pour ceux qui vinrent le voir pendant celte période électorale de trouver î^utour d'une table, dans la salle à manger, des voltigeurs de la garde impériale.
Les shakos, avec le plumet rouge et jaune, les ceinturons étaient suspendus aux espagnolettes des fenêtres ou posés sur des meubles.
La garde impériale chez Jules Simon, un candidat de l'opposition à l'Empire ! C'était un eft'arement. La petite pièce avait l'aspect d'un corps de garde . Les braves soldats étaient occupés à plier des professions de foi, toutes brûlantes de colère contre le régime impérial et les mettaient ensuite sous bande à l'adresse des électeurs, sous la conduite de leur sergent, André Bugnot, décoré de la médaille militaire, de la médaille de Crimée et de la médaille d'Italie.
C'était un excellent homme qui devait épouser notre cuisinière, qui avait été la nourrice de l'un de nous, et qui devait être, plus tard, à sa libération, « notre serviteur » comme il s'appelait lui-même. A
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force de vivre aux côtés de son maître, il avait fini par se croire son confident et son secrétaire. Il était en tout cas l'homme du dévouement par excellence.
Jules Simon ne pouvait se consacrer exclusivement à son élection de Paris car il avait accepté plusieurs candidatures en province.
Nous l'avons accompagné dans cette laborieuse campagne électorale de 1869 dans les départements. Il dut confier à quelques amis le soin de visiter sa circonscription de Paris et d'organiser des réunions électorales, et il se rendit à Bordeaux, à Montpellier, à Limoges où il était candidat et jusqu'à Apt, dans Vaucluse — où il devait soutenir un de ses amis.
Un homme moins bien trempé, moins vaillant que lui, aurait succombé à cette tâche épuisante.
Il ne dormait guère, ne déjeunait pas toujours, dînait parfois à onze heures du soir, toujours prêt à se mettre en route, toujours prêt à parler.
Ceux qui, à ce moment, l'avaient suivi dans cette immense tournée à la fois terrible et triomphale redoutèrent qu'il laissât dans ce colossal effort ses forces et sa santé.
Et en effet, nous eûmes quelques inquiétudes pendant plusieurs mois. Tant qu'il avait été sous l'influence de cette excitation que donne la bataille, il résistait d'autant plus aisément qu'il empruntait un peu de vigueur à une source artificielle. Mais les ressorts avaient été violemment tendus, et à l'heure de la victoire, il éprouva comme une profonde lassitude de tous les organes.
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Ce qui était inquiétant, c'est qu'il s'obstinait à ne pas prendre de repos. « Je ne le peux pas, répondait-il à ceux qui l'exhortaient à s'absenter, il faut que je fasse mon métier /).
Il était le député de la gauche qui avait obtenu le plus de voix dans toute la France, plus de cent mille ; il était élu à Paris et à Bordeaux, la pression ollicielle lui avait coûté le siège de l'Hérault car l'écart de voix était très minime ; il avait une très forte minorité à Limoges,
Sa popularité était grande, il eu jouissait peutêtre moins qu'un autre, car la vie était dure, surtout au lendemain des élections où il avait fallu faire de gros sacrifices ; et sa constante préoccupation était de mener de front sa tache d'écrivain et sa tâche d'orateur.
Il travaillait depuis plusieurs années à une histoire du Stoïcisme quil considérait comme devant être son plus beau livre de philosophie.
Il était à son travail à sept heures du matin, et sa plume courait sur le papier. Son écriture était nette et ferme, ses manuscrits étaient sans ratures. Il n'écrivait pas sans avoir, au préalable, longuement pensé. Lorsqu'il se mettait à sa table il avait ses développements merveilleusement disciplinés dans son cerveau et il écrivait sans arrêt, sans la moindre hésitation, comme si quelqu'un lui dictait ce qu'il devait mettre sur le papier.
C'est pour se livrer à ce travail de pensée qu'il arpentait son balcon, les mains derrière le dos.
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parlant tout seul. Quand il reprenait sa tâche, il ne fallait pas lui parler ni même entrer dans son cabinet. Il donnait comme consigne formelle de répondre aux importuns qu'il était sorti, mais cette promenade sur le balcon lui a valu bien des visites gênantes.
— Monsieur n'y est pas, disait André le domestique.
— Comment ! il n'y est pas ?
— Non, monsieur est sorti de très bonne heure et il ne reviendra pas pour déjeuner.
— Mais je l'ai vu d'en bas qui se promenait sur son balcon?
André qui n'était jamais embarrassé répondait :
— C'est que je ne l'ai pas vu rentrer.
Et Jules Simon était condamné à recevoir.
Mais André ne manquait pas de dire au visiteur : « Mon maître est bien occupé. Il ne pourra vous voir que quelques instants — le cher homme, il travaille tout le temps — je vous recommande de ne pas le fatiguer ».
C'est à cette époque qu'il avait reçu Vermorel, qui devait jouer plus tard un rôle sous la Commune. Ce Vermorel lui avait été adressé par un ami , il venait chercher une situation à Paris. 11 était misérable et inspirait la pitié .
— Je n'ai pas de place à vous donner, lui dit Jules Simon , mais tant que vous n'aurez rien, vous aurez du moins votre couvert mis ici. Je ne peux pas vous donner autre chose. Vous viendrez quand vous voudrez.
Vermorel ne s'était pas fait prier ; il arrivait
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à l'heure du déjeuner, timide, gêné, Jules Simon le mettait à l'aise, et Vermorel ne cessait de lui dire : « J'aurai toujours pour vous la reconnaissance d'un fils pour son père ».
Il devenait plus tard un de ses plus implacables ennemis.
Jules Simon en concevait plus d'étonnement que d'amertume, car il n'avait pas de haine, il avait plus de pitié que de colère, et ne regrettait jamais le bien qu'il avait fait même à son plus cruel ennemi. A-t-on jamais su sa conduite envers Vermorel? Il ne s'en est jamais prévalu.
Son honnêteté, sa droiture, sa loyauté se refusaient à invoquer les services qu'il avait pu rendre à un adversaire comme une arme de polémique. Il aurait cru se diminuer en exerçant ces petites vengeances ; et il ne cédait jamais à ceux qui lui disaient : « Vous avez des moyens de vous défendre contre un tel, vous avez des papiers, des lettres, vous pouvez les confondre ; si vo«s ne voulez pas vous en servir, donnez-les nous ».
— Ce ne sont pas mes procédés; je ne les approuverais pas chez d'autres, trouvez bon que je ne les emploie pas. — Un ingrat ne fait du tort qu'à luimême, et un bienfaiteur s'en ferait en ayant l'air de reprocher son bienfait.
Ce qui ne l'empêchait pas de dire parfois :
— Un tel m'attaque, et ne le devrait pas après ce que j'ai fait pour lui. Il faut se faire pardonner les services que l'on a rendus.
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Et c'était tout. Il y avait dans ses paroles quelque mélancolie, peut-être quelque dégoût et aussi quelque ironie, mais jamais de colère.
Son travail de cabinet était interrompu par les séances du Corps législatif et par les discours qu'il devait prononcer.
Son cerveau était si abondamment pourvu de matériaux que ses discours ne lui imposaient pas un trop lourd travail : il ne les préparait guère, tant il avait Ibabitude de traiter seulement les questions qui lui étaient familières.
Il était toujours sui'pris de l'aptitude de certains orateurs à monter à la tribune en toute occasion.
— Ernest Picard, disait-il, est vraiment prodigieux ; il est toujours prêt à monter à la tribune avec ou sans préparation, c'est une qualité inappréciable en politique ; il a un zèle infatigable, il improvise d'une façon plaisante et cruelle, et ce qui est mei'veilleux cest qu'il parle toujours, à tout moment et jamais pour ne rien dire. C'est une ressource précieuse pour une opposition qui doit être toujours sur la brèche. Il faut avoir une grande confiance en soi. Picard m'étonne.
Quant à lui il se bornait à faire un plan. Il écrivait sur un petit bout de papier ou sur un petit carton les trois ou quatre grandes divisions de son discours. Et il improvisait.
Certes il était parfois préoccupé quand il devait prendre la parole, mais l'attente lui donnait plus de souci que le discours, car le discours, en lui-même,
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n'était qu'un jeu; il n'avait jamais ni portefeuille sous le bras, ni papiers à la main. Il tirait de sa poche son petit carré de papier, le mettait devant lui et ne le consultait presque jamais.
La gauche avait inventé de cantonner les orateurs dans des spécialités. On avait dit : Garnier-Pagès et Magnin auront les finances, Jules Favre la politique extérieure, Picard, la ville de Paris, Jules Simon, l'instruction publique.
Cette sorte de distribution des rôles l'agaçait : (( Il semble, disait-il, que je ne connaisse que les questions d'enseignement, sous prétexte que j'ai été professeur, mais cependant^ je sais un peu la politique »,
Il avait voulu démolir cette petite combinaison, résolu à prendre la parole dans d'autres questions . Le jour où il prononça sur la nomination des maires un discours qui dura pendant près de deux séances, puis un autre sur la propriété littéraire, on s'aperçut qu'il n'était pas seulement familiarisé avec l'enseignement .
Ce fut un jour de belle bataille parlementaire que celui où Jules Favre et Jules Simon se trouvèrent en lutte à propos de la propriété littéraire. Ce fut la seule et unique fois que les deux amis se rangèrent dans des camps opposés.
Il est vrai que ce n'étaitpas unequestionpolitique. Jules Simon défendait contre Jules Favrp la propriété littéraire, il s'instituait le champion des écrivains, des littérateurs, des poètes, avec une
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ardeur et une conviction passionnées. Il éprouvait une vive appréhension de se mesurer avec un orateur comme Jules Favre, qui était dans tout l'éclat de son talent, et qui avait une réputation universelle.
Jules Favre avait fanatisé la j eunesse par sa grande éloquence, qui se déroulait en magnifiques et somptueuses périodes, et il avait forcé l'admiration de ses adversaires, qui voyaient en lui un jouteur incomparable. Il exerçait une véritable fascination.
Jules Simon avait déjà derrière lui un passé brillant, mais il n'occupait pas au Corps législatif une place aussi éminente que son redoutable contradicteur, quoiqu'il fût considéré comme un des plus habiles, des plus instruits et des plus vigoureux orateurs.
Le duel lui semblait cependant inégal. Il nous confiait ses craintes :
— Jules Favre aura un énorme succès. Ce qui m'inquiète, c'est d'être inférieur à la cause que je vais défendre et qui est juste.
Il avait grande confiance dans la valeur de sa doctrine : « Mais, ajoutait-il, dans une assemblée qui ignore ces questions, la réussite dépend de la façon dont on présente les arguments. Or, Jules Favre a une grande éloquence. Il les entraînera. C'est pour moi une grosse aventure ».
Il ne reculait jamais devant un devoir. La rencontre des deux lutteurs était très attendue. Jules Favre devait prendre le premier la parole, et Jules
Siuion considérait que cétait un désavantage pour lui : « Il est bien plus difficile de répondre, disaitil, que d'exposer sa doctrine parce qu'on est moins libre de ses mouvements et de sa pensée ». Aussi était-il soucieux, inquiet.
Jules Favre avait préparé mûrement son discours, et, quand Jules Simon entra en séance, il lui serra la main en lui disant : « Bonjour, mon cher ami, mon ennemi ». — « Un ennemi que vous allez pulvériser » répondait Jules Simon en souriant.
Le discours de Jules Favre était très étudié, très documenté, c'est peut-être pour ce motif qu'il ne produisit pas tout son effet accoutumé : le succès fut cependant très grand ; et Jules Simon qui n'avait pas d'émotion quand il montait à la tribune parce qu'il était trop rompu aux discussions et aux assemblées, et qu'il savait toujours prendre possession de son auditoire même mal disposé, éprouva ce jourlà comme un petit frisson de crainte, et comme un mouvement instinctif de défiance.
Il ripostait et il avait toi't de dire que sa situation était désavantageuse... il n'avait jamais plus d'entrain, de verve et de puissance que dans une réplique. Il remporta un de ses plus beaux triomphes oratoires. La partie était gagnée.
Il se produisit dans le Corps législatif ce qu'on appelle, dans les compte-rendus, un mouvement prolongé. On causait beaucoup sur tous les bancs, et on regardait du côté de Jules Favre, on se demandait s'il allait répondre.
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Ce fut un bruissement, puis une rumeur confuse, et enfin un silence ému, lorsqu'on entendit Jules Favre demander la parole. La bataille était engagée à fond entre deux orateurs, entre deux adversaires acharnés du gouvernement qui illustraient la tribune du Corps législatif.
Jules Favre qui n'avait jamais eu en face de lui que de médiocres contradicteurs, comprit que la tâche était plus rude, et il y eut dans ses premières paroles quelque solennité et tout d'abord un hommage rendu au talent de celui qu'il combattait. Cette fois il improvisait, et cette improvisation fut merveilleuse, plus belle, plus vibrante, plus passionnée, plus entraînante que le discours, mais Jules Simon l'emporta. Les deux antagonistes se serrèrent la main, car ils étaient liés d^une amitié étroite, comme deux frères d'armes. Ce tournoi compta comme un des plus beaux auprès des dilettantes de l'art oratoire .
Jules Simon, en revenant de cette mémorable séance, éprouva comme une grande détente ; il avait livré bien des batailles, mais il lui avait été pénible d'être en contradiction avec Jules Favre, et il s'était préoccupé longtemps à l'avance des traces que laisserait dans l'esprit de son ami une victoire qu'il aurait remportée contre lui.
— Jules Favre a été parfait, bienveillant, vraiment cordial. Je le pensais bien ; mais cela m'a fait plaisir, car je l'aime beaucoup. Il m'a bien dit que j'avais tort, mais il m'a très vivement félicité.
« C'est votre talent, m'a-t-il dit, qui a gagné cette mauvaise cause ». Moi, je crois que je l'ai gagnée parce qu'elle est bonne. L'important c'est que le brave Jules Favre est .e plus excellent cœur. Je le savais.
Jules Simon ne fut pas peu surpris un jour, lorsque le président du Corps législatif, M. WaleAvski, personnage aimable et de relations courtoises, le fit demander par un huissier à son fauteuil. M. Walew^ski était un de ces hommes d'esprit assez large, qui aurait voulu, sinon désarmer, du moins, apaiser l'opposition des irréconciliables de la gauche. Et comme il était très bon enfant et très franc, lorsque Jules Simon se trouva accoudé derrière son fauteuil, il alla droit au but :
— Je suis chargé d'une commission par l'impératrice, je me doute bien de la réponse, mais enfin je m'en acquitte. L'impératrice aurait ardemment souhaité de s'entretenir avec vous des questions pénitentiaires qui la passionnent.
Les deux interlocuteurs s'étaient regardés une seconde comme des hommes qui savaient bien ce que pouvait valoir cette démarche, et Jules Simon donna une réponse courtoise à une avance courtoise :
— Vous remercierez l'impératrice d'avoir exprimé un désir qui restera à Fétat de désir, car vous comprendrez vous-même que je ne pourrais...
Walewski ne l'avait pas laissé achever.
— Je le savais, mais je devais m'acquitter de la commission.
l'orateur SaS
C'est surtout en 1868, en 18G9 et en i8;o que le salon de Jules Simon devint un centre redoutable et redouté d'opposition.
Tous les jeunes avocats venaient les jeudis soirs. C'étaient Gliarles Floquet, Jules Ferry, Clamageran, Ferdinand Hérold, Emile Durier, Andral. On y rencontrait aussi des journalistes comme Pierre Véron, Castagnary, Jules Claretie, Lavèrtujon, Hector Pessard, Peyrat et tous les députés de la gauche : Garnier-Pagès l'ancien membre du gouvernement provisoire, ie grand avocat Marie, Lanjuinais, Joseph j\Iagnin,Glais-Bizoin,Bancel, puis Jules Grévy, Gambetta, Barthélémy Saint-Hilaire, Adolphe Cochery,Dorian,le futur ministre de la Défense Nationale, et des membres du tiers parti comme Latour du Moulin, Martel ; des légitimistes comme de Larcy ; des orléanistes comme Edouard Bocher.
Nous ne citons que quelques noms car il faudrait mentionner tous ceux qui avaient alors de la célébrité ou simplement de la notoriété.
Gambetta était devenu un des assidus de la maison : il y dînait fréquemment car il préférait être seul avec Jules Simon. Il s'installait près de la cheminée, dans un fauteuil, fumait une demi douzaine de cigares et parlait ; sa conversation ressemblait bien à un monologue mais elle était éblouissante de verve et d'esprit, quoique d'allure un peu vagabonde, mais le plus souvent oratoire. C^était comme un bouquet de fusées ; il remuait les bras, agitait ses cheveux qui lui retombaient sur la figure
et qu'il rejetait en arrière d'un geste rapide de la main. Sa voix sonore avait, par instants, des éclats de foudre ; parfois il parlait comme s'il était à une tribune, laissant éteindre son cigare ; pour ne pas quitter la parole, dès qu'il avait terminé son discours, il commençait aussitôt un récit, tout en rallumant son cigare, prenait le ton de la causerie, lançait un trait dont il riait lui même, et s'amusait fort, dans ces conversations intimes, où il pouvait se livrer plus complètement. Le temps s'écoulait sans qu'on s'en aperçût : et lorsque minuit sonnait, Gambetta qui n'avait pas entendu sonner l'heure et qui, dailleurs, ne s'en préoccupait pas autrement, continuait sans que sa verve se ralentît et sans que la fatigue s'accusât. Mais le maître de la maison interrompait lorateur et lui disait :
— Il est minuit, mon ami, il faudrait peut-être songer à la retraite.
Gambetta répondait :
— Vous croyez, minuit ? Ce n'est pas possible ! Il se soulevait alors comme s'il allait se lever,
regardait la pendule, et se rasseyait :
— Je vais vous raconter encore une histoire, il y en a pour quelques minutes.
Et son récit se prolongeait jusqu'à une heure du matin.
Il fallait souffler les bougies pour le décider à partir.
Ce ne fut pas une mince surprise quand un jeudi soir, des hommes graves entrant, virent dans le
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fond de la pièce qu'on jouait une comédie. C'était la première fois que le salon était transformé en une salle de spectacle ; et les mines effarées des académiciens, des députés, des illustrations du barreau dénotaient une curiosité mêlée d'un peu d'inquiétude. Ils se demandaient s'ils ne s'étaient pas trompés d'étage, s'ils n'étaient pas montés trop haut.
On jouait le Secrétaire et le Cuisinier de Scribe, es artistes n'étaient pas des professionnels, mais bien des artistes de circonstance, des jeunes gens : c'étaient Henry Régnier, le fils du grand artiste de la Comédie Française, M^i'e Régnier sa fille, qui devait être plus tard madame Alexandre Dumas ; les fils du maître de la maison et quelques camarades.
Régnier, le père, avait dirigé les répétitions et donné des conseils. Il ne se montra pas trop mécontent de ses élèves d'occasion et Scribe ne fut pas trop mal accueilli par l'assistance. Il passait encore à cett» époque lointaine pour un homme qui savait agréablement tourner une pièce à couplets.
Tout à la fin de l'Empire, le salon de Jules Simon était devenu de plus en plus militant, et la politique y occupait la plus grande place.
Dans chacune des pièces se tenaient des sortes de petits clubs, et on faisait cercle autour des orateurs.
Bancel, qui arrivait d'exil, était le plus recherché et le plus entouré. Il avait remporté dans les réunions populaires de véritables triomphes oratoires, et avait exercé sur l'esprit des Parisiens
'6li6 hE SOIR UE MA JOUUXÉK
une séduction irrésistible ; les yeux vifs, le teint allumé, la barbe entière coupée court, le geste ample, la voix sonore, il décorait ses phrases d'étincelantes fleurs de rhétorique et enveloppait ses périodes dans la pompe majestueuse d'un style éblouissant. C'était Torateur romantique par excellence, prodigue d'images colorées, amoureux d'antithèses, un cœur chaud et une âme de poète. Il fallait alors conquérir les foules, les entraîner, et cette mise en scène oratoire, claironnante et comme accompagnée d'un cliquetis d'épées et d'un bruit d'armures venait bien à son heure. On l'aimait parce qu'il était bon, on l'écoutait parce qu'il avait la foi — un mélange de guerrier et d'apôtre.
Ernest Picard était tout l'opposé de Bancel : face épanouie, semée de favoris grêles, cheveux longs se relevant et se contournant en points d'interrogation, yeux narquois, bouche souriante, il causait avec une bonhomie charmante, semait sa conversation de traits acérés, de mots mordants, de méchancetés d'une ironie exquise, riant de tout comme Figaro, de peur d'être obligé d'en pleuz'er, démolisseur implacable d'un discours ministériel, ayant une habitude de verve dont il connaissait et dont on appréciait tout le prix.
Eugène Pelletan formait à côté de lui un contraste saisissant, il avait un air farouche, des yeux sombres enfoncés sous des orbites ombragées de sourcils épais, une barbe noire qui enveloppait sa figure d'un grand bonnet à poils, une voix caver-
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neuse ; il s'enflammait tout à coup, devenait rouge, partait comme un pétard, lançait des fusées de colère et de révolte.
Jules Favre, qui venait plus rarement parce qu'il était obligé de ménager sa santé, était d'une majesté olympienne, parlait lentement, mais quand il s'animait, sa phrase prenait tout à coup une belle allure et sa conversation se déroulait en périodes d'une magnifique ampleur et d'une superbe envolée .
Jules Grévy s'installait plus volontiers dans un fauteuil, l'air un peu somnolent, insouciant du bruit qui se faisait autour de lui, concentré dans son calme immuable, mais au fond suivant avec ses yeux malicieux de Franc-Comtois tout ce qui se disait, passant la main sur son crâne dénudé, caressant ses larges favoris, prononçant parfois une phrase qu'on écoutait avec respect, la laissant tomber d'ime voix éteinte, mais avec une gravité sérieuse et une lenteur qui dénotaient un esprit réfléchi, pondéré.
Nous avions l'occasion de causer souvent avec lui, car il n'aimait guère entamer de conversations avec ceux qu'il ne connaissait pas et décourageait volontiers les gêneurs qui cherchaient à lui faire subir un interrogatoire.
Il se tenait dans une petite chambre du fond transformée en fumoir, aspirait méthodiquement les bouffées d'un cigare, et s'amusait fort d'assister au défilé des hommes ayant une notoriété, —
3a8 LE SOtfR DE MA JOURNEE
pressant toutes les mains qui s'offraient, sans connaître souvent ceux qui les lui donnaient.
Garnot était parmi les assidus, et venait avec ses deux fils en polytechniciens, Sadi, le futur président de la République, et Adolphe ; c'était un caractère de pur et austère républicain, droit, modeste ; un ami fidèle et sûr et dont la froideur apparente contrastait avec l'ardeur de toute cette jeunesse enflammée. Sous cette enveloppe de glace il y avait un cœur chaud, généreux et tendre, et une conviction forte.
Un jour, un visiteur s'était introduit : personne ne le connaissait. Nous apprîmes, que c'était un agent de la Sûreté chargé de fournir à son ministre un rapport sur ce qu'il avait entendu.
Qu'apprenait-il d'ailleurs? Rien qu'il ne siit déjà; c'est que, dans ce salon, on avait la haine de l'Empire, qu'on ne songeait pas à élever des barricades, mais qu'on glorifiait la justice, le droit, la liberté, qu'on encourageait les tièdes, qu'on exaltait les timides, qu'on faisait patienter les violents et qu'on préparait l'heure où on pourrait saluer l'aurore de la liberté triomphante.
Le maître de la maison se prodiguait dans ces réunions. Il était accueillant, affable ; on venait chez lui comme dans une maison amie, hospitalière aux vieux proscrits, victimes comme lui de leur foi politique, ouverte aux jeunes recrues enthousiasmées par le noble exemple des aînés.
Il allait de l'un à l'autre, disait un mot amical à
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chacun, rapprochait ceux qui ne se connaissaient pas, provoquait tel orateur célèbre que les assistants étaient désireux d'entendre et, provoqué lui-même, il racontait les vieilles batailles, animait ses personnages, ressuscitait les scènes du temps passé avec un charme pénétrant, et réussissait par la simplicité du récit à émouvoir, ou même à amuser , car il avait une ironie souriante et à fleur de peau, et la maniait avec une légèreté si souple qu'il décourageait ceux qui auraient voulu y découvrir quelque malveillance. C'est qu'en eflet, il était essentiellement bon, et c'était peut-être un de ses mérites, que d'avoir de l'esprit en restant bon et de montrer de la modération en restant ferme. Il était bienveillant pour les jeunes, qu'il considérait comme l'armée active de la liberté ; il racontait des anecdotes, il était un des plus étonnants causeurs ; il n'y en a plus guère aujourd'hui.
Nul ne savait, mieux que lui, mettre en relief une historiette d'apparence insignifiante ; il décrivait le lieu, présentait les personnages, traçait leur silhouette d'un trait, les faisait parler avec esprit, avec plus d'esprit parfois qu ils n'en avaient ; coupait le récit d'observations piquantes, de remarques parfois profondes ; et, lorsqu'à la fin dune soirée, il n'y avait plus qu'un petit nombre d'amis, il rappelait de vieux souvenirs, tantôt dramatiques, tantôt divertissants, un incident de la vie d'un vieux camarade, ou des visites à quelque personnage. Il disait volontiers : « Ce que je retrouve dans
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mon esprit, c'est la légende. Elle me plait. La légende est souvent plus vraie que l'histoire et surtout que l'histoire documentée, comme on nous la fournit maintenant ; la légende a du recul, on la voit dans le lointain, c'est comme une vérité noyée dans le rêve, elle échappe à la vulgarité ». Et il ajoutait: « La vérité est en haut, elle est dans l'au-delà, monter, ce n'est pas s'éloigner de la réalité, c'est y retourner. C'est la philosophie qui est l'histoire ».
Il développait volontiers cette idée, mais ne s'y appesantissait pas ; car il abordait tous les sujets avec une fécondité de verve, une abondance de détails pittoresques, qui donnait à ses auditeurs comme un avant-goût d'un discours qu'il prononcerait, ou qu'il aurait pu prononcer, ou qu'il aurait voulu entendre prononcer.
Il était alors véhément, chaleureux, éloquent, ce qui arrachait parfois à ses auditeurs cette exclamation : <( pourquoi n'est-ce pas vous qui avez fait le discours ? Gomme il est saisissant ! » Et il répondait : « La session n'est pas close, il n'est pas dit que je ne le prononcerai pas ». La vérité, c'est qu'il l'avait improvisé en causant, à la fin d'une soirée ; l'orateur avait reparu sous le causeur.
Il n'aimait guère quand on l'appelait le conférencier, quoiqu'il ait fait beaucoup de conférences, un peu partout, en France et à l'étranger. Mais le conférencier était pour lui un professionnel qui
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exerçait ce métier pour gagner de l'argent, et le métier ne lui rapportait guère.
Il nous racontait, une fois, à ce sujet, une assez bonne anecdote, je vous demande de ne pas citer le pays : « A mon arrivée, disait-il, j'ai été on ne peut mieux accueilli, mais je n'ai pas eu une minute de liberté, et mes amis, des amis que j'avais là depuis vingt-quatre heures, m'ont littéralement conduit dans la chaire où j'ai prêché. Gela n'a été ni trop mal, ni trop bien, pour moi, pour ce' que j'ai dit, mais le succès a dépassé toute attente, à tel point que je ne pouvais plus guère que déchoir ; ce qui a été, par contre, assez bizarre, c'est que mes conférences 'n'ont pas été payées. On me comblait de dîners, on m'indemnisait de mes frais et c'était tout. Ce n était pas une bien fameuse spéculation. On m'a demandé de venir tous lès ans et dans les mêmes conditions.il faudrait une raison de père de famille pour retourner à ce prix-là. C'est très fatigant ».
Et c'est ce prix-là que lui rapportaient le plus souvent ses conférences. Il n'osait jamais rien demander, pas même ses frais, la plupart du temps. Il était tz'op heureux quand on lui envoyait un petit souvenir, qui consistait dans le parchemin de membre honoraire d'une société, ou dans un bronze d'art.
La spéculation, presque toujours, se résumait pour lui dans une conférence, dont le produit remplissait la caisse d'une bonne œuvre et dans
son inscription comme membre, qui lui coûtait une cotisation annuelle.
Il ne s'épargnait pas pour aller au Nord, au Midi, à l'Ouest, à l'Est; sa valise était toujours prête. C'était pour aller défendre la cause de l'instruction obligatoire, le libre échange, la réforme des logements ouvriers.
Dans ces conférences, la politique était sévèrement proscrite, l'Empire ne l'aurait pas tolérée. On avait organisé, à cette époque, Je grandes réunions à Paris, au théâtre du Prince Impérial : On entendait là des orateurs appartenant à 1 opinion libérale, des républicains et des orléanistes. C'étaient Jules Favre, le duc de Broglie, Jules Simon. Saint-Marc Girardin. La salle était immense et bondée. On venait là, d'abord pour rendre hommage aux hommes qui étaient les plus ardents adversaires de PEmpire, ensuite pour saisir et acclamer les allusions politiques. Car on ne s'en privait guère, puisque c'était la seule façon de pouvoir parler politique. Les auditeurs, toujours aux aguets, ne manquaient pas de découvrir, dans une phrase d'apparence innocente, quelque trait contre le régime impérial, quand bien même l'orateur n'avait mis aucune intention ; mais on était avide de manifestations en Phonneur de la liberté.
Jules Simon avait lart d'introduire la politique dans des sujets qui semblaient ajjpartenir exclusivement à la morale. On faisait dans ce temps-là de l'opposition comme on pouvait.
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Il fallait déployer un grand effort pour parler dans cette salle si vaste, dont l'acoustique était défectueux, et Jules Simon revenait parfois un peu las, tout heureux de se reposer et de se retrouver seul en famille. Un jour qu'il rentrait vers sept heures et demie, il trouva un ami qui s'était installé dans son cabinet. Jules Simon voyait venir l'heure du diner, et lami ne partant pas, il lui dit: « Si vous dîniez avec nous » ?
— Mais, certainement, je dîne avec vous. J'ai été invité.
— Ah ! j'aurai oublié.
— Non ! c'est André, votre domestique, qui m'a invité : il m'a dit : « Mon maître sera bien aise de vous voir et vous ne le trouverez qu'à cette heure-là ». Voilà comment j'ai accepté l'invitation d'André.
— C'est parfait.
Jules Simon pensait qu'André disposait un peu trop de lui, mais il ne lui en voulait pas.
La maison était ouverte, et bien souvent on devait aller chercher un plat au restaurant Durand pour recevoir un ami sur lequel on ne comptait pas et qu'on retenait.
En revanche, il y avait des dîners tous les jeudis. Emmanuel Arago était un des habitués. Il s'était fait une grande réputation de causeur en racontant des histoires du Palais. Il les jouait avec l'intonation . le geste — car c'était de véritables petites comédies. — Et avec quel brio !
Dans les dîners politiques du jeudi, quand il y
avait Emmanuel Arago, Scudo, Louis Ulbach, Taxile Delord, le général Ulloa, Glais-Bizoin, Bertall, c'était un feu roulant de plaisanteries suivi de violents éclats de rire.
— A-llons, Emmanuel, disait Jules Simon, racontenous ton histoire ; Je m'appelle Las de vivre.
— Tu la connais déjà, je te l'ai dite plusieurs fois.
— Gela ne fait rien, tu la racontes si bien ! Et voilà Scudo, je suis sûr, qui ne l'a pas entendue.
Et Arago ne se faisait pas prier. Sa voix dans la petite salle à manger résonnait comme un tambour.
— Oh ! l'histoire est bien simple. Il s'agissait d'un gamin qui avait été ramassé comme vagabond. Il est amené devant la barre. Le président prend un ton solennel, et dit à l'accusé : Gomment vous appelez-vous ? Le gamin prend un temps, regarde le président dans le blanc des yeux et s'écrie d'une voix mélodramatique : Je m'appelle Las de vivre.
Nous donnons l'anecdote dans toute sa sécheresse. Mais, ce qui était charmant dans Arago, c'est qu'il avait le ton, le geste, c'est qu'il rajeunissait et enjolivait la même histoix'e, lui mettant des rallonges. On riait à la troisième et à la quatrième représentation comme à la première ; il riait plus fort que les autres, ce qui lui était facile avec sa grosse voix, et il se penchait vers la maîtresse de la maison à côté de laquelle il était placé presque toujours, il lui poussait le bras : — N'est-ce pas qu'elle est drôle ! et son rire éclatait bruyamment ; mis en goût, il en
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sortait une autre de son répertoire, et toujours avec le même succès.
Ulbach faisait des mots et des calembours ; avec sa face ronde, ses trois mentons, ses joues glabres, ses yeux finauds, abrités derrière une paire de lunettes, ses longs cheveux retombant sur le cou, ses mains potelées, il avait l'aspect d'un ecclésiastique ; il apportait toujours, dans ces petites réunions, une large provision de bonne humeur. Le mot était souvent mordant ; mais l'homme était si foncièrement bon qu'il guérissait, par un rire narquois et bienveillant, les blessures qu'il ne songeait pas d'ailleurs à faire. Il improvisait un mot plutôt en dilettante qu'en satiriste. Il n'y avait jamais chez lui une trace quelconque d'amertume.
Glais-Bizoin, au crâne dénudé, à la figure de chafouin, aux yeux en vrille reluisant au fond d'orbites proéminentes, aux petites pommettes perçant une forêt de poils courts qui lui' envahissaient les joues et le menton, restait dans cesdiners l'interrupteur acéré qu'il était au Corps législatif. Il jetait son mot négligemment avec le sang-froid imperturbcible d'un pince sans rire, le nez plongé dans son assiette.
Scudo, le critique musical, avec son teint rose et sa barbe toute blanche, disposait parfois d'histoires assez lestes. Un jour, il avait commencé un récit assez croustillant ; il s'arrêta net en s'écriant : « Je ne peux pas continuer devant M™« Jules Simon » ; il se pencha à l'oreille de son voisin, et termina l'anecdote en lui disant : passez-la au voisin ; mais Scudo avait
parlé si bas et si confusément que le voisin n'avait rien entendu, et dit à celui qui était à côté de lui : je n'ai rien compris; et cet aveu dépouillé d'artifice fit le tour de la table. On arrivait à M""^ Jules Simon.
Scudo se levant s'écria : « Ah ! non, si on doit le dire à M'"'' Jules Simon, c'est moi qui le lui dirai. »
Il se trouva que la maîtresse de la maison fut la seule qui connût l'histoire, et lorsqu'on apprit à Scudo que personne, sauf elle, ne l'avait entendue, ce fut un immense éclat de rire.
On était gai à peu de frais dans ce temps-là, les causeries étaient pleines de jeunesse et d'entrain.
La maîtresse de la maison les encourageait avec sa bonté souriante, son tact afliné ; elle faisait les honneurs de son salon avec une grâce afiectueuse ; il n'y venait pas toujours seulement des amis, il y venait aussi des solliciteurs ; elle accueillait avec une indulgence compatissante les récits de leurs misères et essayait de les soulager avec ce généreux dévouement dont elle répandait les bienfaits autour d'elle. Elle n'avait pas seulement la douceur et le charme de la femme ; aux heures sombres de la défaite, à l'heure oii le Coup d'Etat triomphant frappait celui qui lui était le plus cher, elle ne se laissait pas abattre, elle restait la compagne désintéressée et vaillante qui, aux jours de lutte, — et ils furent nombreux — s'oubliait elle-même pour faire oublier aux siens les déboires de la vie et les amertumes des défaites : elle n'hésitait pas à supporter tout le poids des soucis, des contrariétés, des chagrins pour
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les épargner à ceux quelle entourait d'une affection qui allait jusqu'à sa propre immolation.
Elle fut la collaboratrice la plus active, la plus courageuse de celui dont elle avait partagé la vie ; elle le soutint avec une admirable abnégation en lui dérobant toutes les préoccupations, tous les soucis qu'elle se croyait en mesure de lui épargner, assumant pour elle toutes les responsabilités et supportant les souffrances sans le laisser paraître.
Souvenirs de guerre et de misère
Le salon de Jules Simon devint de plus en plus encombré à l'heure où l'Empire déclara la guerre. C'était alors une fièvre intense se traduisant par un concert de malédictions contre le souverain qui s'engageait dans cette criminelle folie.
Jules Simon voyait de sa fenêtre les bandes de blouses blanches qui criaient : A Berlin ! et qui parfois faisaient halte sur la place en accentuant leurs vociférations, en guise de protestation et de provocation. On savait le tarif de ces manifestations. Il éprouvait un profond écœurement suivi d'un amer découragement et d'une violente tristesse.
Nous nous souviendrons toujours — quand il revint de la fameuse séance où M. Thiers fut traité d'allié de la Prusse par la majorité du Corps légis-
latif — de la nausée qu'il ressentit. Ce fat d'abord une indignation méprisante contre ceux qui suspectaient le patriotisme de l'opposition si clairvoyante, puis ce fut un tel dégoût qu'il ne parla pas pendant toute la soirée.
En vain essayions-nous de le tirer de satorpeur.il nous répondait à peine tant il était absorbé : « Dieu veuille que nous ne soyons pas battus ! murmuraitil, mais quelle imprévoyance ! Quel crime ! Thiers ne sera pas écouté. C'est la guerre ! nous donnerons tout ce qu'il faudra en hommes et en argent. C'est affreux ! »
Il eut certes bien des douleurs dans sa vie, il n'eut pas de plus poignante angoisse que le jour où la guerre fut déclarée : « Ils se jettent dans cette aventure comme des écervelés et sans motifs sérieux. Ils ne savent pas où ils vont, ils ne savent même pas exactement pourquoi ils font la guerre ! »
Pendant plusieurs jours, lui, qui aimait à livrer ses impressions, qui n'aurait pas pu les garder pour lui seul, qui avait besoin de s'épancher et de chercher autour de lui des encouragements, des consolations, il était muet.
Le dîner se passait sans qu'on échangeât un mot . En tout cas, la politique était sévèrement proscrite, il la fuyait comme un cauchemar, et quand la conversation s'égarait sur les banalités de la vie courante, il la suivait à peine ou la perdait rapidement de vue, ramené sans cesse à sa préoccupation constante qu'il voulait chasser et qui l'obsédait.
Les nouvelles de la guerre étaient rares. La fameuse victoire de Saarbrûck l'avait réjoui tout en l'inquiétant, elle avait été trop précipitamment annoncée et suivie pendant trop longtemps de nouvelles confuses. Il trouvait tous les jours en rentrant chez lui trois ou quatre cents personnes devant sa porte qui attendaient son retour du Corps Législatif pour avoir des nouvelles, parfois à une heure fort tardive... et comme il n'avait souvent rien appris, parce que le ministère était avare de communications, on le priait de se rendre au Ministère de l'Intérieur pour avoir des renseignements ; on voulait le suivre, il refusait d'être accompagné par une aussi nombreuse escorte.
Il s'engageait à y aller à la condition qu'on l'attendît dans le plus grand calme ; lés quatre cents personnes restaient immobiles devant sa porte, ne se livrant à aucune manifestation, et Jules Simon revenait, répétant ce qu'on lui avait dit : quelquefois rien, parfois des détails assez nuageux sur des mouvements de troupes.
Tous les jours, la foule augmentait devant le numéro lo de la place de la Madeleine ; et tous les jours, Jules Simon devait aller au Ministère de l'Intérieur pour chercher les dernières nouvelles.
Lorsqu'on apprit la capitulation de Sedan, alors que la consternation et la colère se peignaient sur tous les visages, lorsque le Corps Législatif fut envahi par une foule pacifique mais irritée, Jules Simon était encore dans les couloirs quand la
plupart des députés avaient quitté le Palais. Il rencontra un de ses amis qui lui dit :
— Mais que faites-vous ici ?
— Je reste pour savoir des nouvelles.
— Comment ! vous restez, mais la République vient dêtre proclamée à l'Hôtel de Ville, et vous êtes membre d'un gouvernement de la défense nationale.
Son visage s'assombrit, il entrevoyait la responsabilité écrasante de prendre la succession des fautes de l'Empire, mais il ne discuta pas. Ses collègues avaient assumé la charge du pouvoir sans qu'à ce moment il s'en doutât, ils avaient disposé de son nom, il n'hésitait pas à le leur donner.
Et comme on se pressait autour de lui pour lui serrer les mains, il éprouva comme une indicible angoisse.
— Vous avez tort de me féliciter : Pauvre pays ! sortira-t-il de cette aftreuse tourmente ? et aussi pauvre chère République qui naît dans les orages, qui sera victime de sa générosité et qui supportera le poids de bien gros événements.
— Tout le pays se rangera autour de vous.
— Il le faut, puisqu'il n'y a plus rien.
Il s'achemina vers l'Hôtel de ville et trouva ses collègues réunis et occupés à constituer le ministère.
On lui avait attribué le portefeuille de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux- Arts. Quelle amère ironie ! l'Instruction publique et les Beaux- Arts en temps de guerre, en pleine invasion !
Il rentra chez lui, rencontrant des bandes joyeuses
de manifestants qui avaient au cœur l'espoir de revanches prochaines, et qui étaient soulagés par la chute de ce régime coupable.
Lui qui aimait passionnément la République, qui aurait salué avec bonheur son avènement, il avait l'âme en deuil, et nous annonça les nouvelles que l'on connaissait déjà :
— Ah ! vous savez, oui : j'ai le ministère de l'Instruction publique, autant dire que je ne suis pas ministre puisque je n'y aurai rien à faire, je tiens la place. Ce qui est plus gros, je suis membre du Gouvernement, on dira que nous sommes des ambitieux.
Et comme nous protestions :
— Si, si, on le dira (et en effet, on l'a dit), singulière ambition ! Eh bien, moi je crois que nous montrons au contraire du courage. Nous nous sacrifions; et plus j'y pense, plus j'ai la conviction que nous avons bien fait ; nous avons ramassé le pouvoir dont personne ne voulait, et si nous ne l'avions pas pris, c'est le parti révolutionnaire qui s'en emparait, et alors... alors, c'était l'émeute ajoutée à la guerre.
Il ne se trompait pas et pressentait la journée du 3i octobre, car il avait le don de prévoir les événements.
Mais il répétait sans cesse :
— Je crois que nous avons bien fait, que nous montrons du courage civique.
Et il nous demandait de l'approuver, parce qu'il avait besoin d'être soutenu.
— Maintenant, mes enfants, nous avons assez souvent reproché à l'Empire de faire du favoritisme. Vous n'entrerez pas dans mon cabinet, encore moins aujourd'hui oii la France est en péril : toi, Caon garçon, tu continueras ton service militaire, quant à ton frère, il n'a pas l'âge, il s'engagera dans un bataillon de marche. Cela n'empêchera pas la calomnie. On dira que Je vous ai soustrait à vos devoirs, que je vous ai pris dans mon cabinet, car on nous attaquera de toutes les façons.
Il avait raison. Un journal de droite racontait plus tard que les deux fils de Jules Simon ne remplissaient pas leurs devoirs militaires. Il avait été mal inspiré, car la calomnie se produisait alors que l'un avait été à la bataille de Charapigny et l'autre à la bataille de Buzenval. La réponse fut victorieuse, et le rédacteur en chef, qui était un homme bien élevé, s'empressa de présenter ses excuses. La vilenie n'avait pas été moins lancée pour atteindre Jules Simon.
Il s'indignait de ces honteux procédés de polémique. Ces mensonges, ces violences, ces délations révoltaient son honnêteté et sa droiture.
Sa loyauté se refusait à croire qu'on pût calomnier avec la volonté expresse de calomnier. Il attribuait ces attaques à l'ignorance ou à la passion dont il admettait la sincérité. Il en était vivement blessé. Nous avons fait du chemin depuis, et de la critique on est bien rapidement passé à l'insulte, à l'outrage et à la diffamation. Nul plus que lui n'en a fait
l'épreuve dans sa laborieuse carrière : s'il a tout d'abord senti des froissements et des blessures, il n'éprouvait plus par une longue habitude que du dédain et du mépris. Il en était arrivé à vouloir ignorer ce qu'on disait de lui : c'était un moyen pour lui de ne pas se troubler, surtout de pouvoir estiirier encore l'humanité, et de ne pas altérer la bienveillance de son caractère et l'indulgence de sa nature par une trop mauvaise opinion sur la conduite de ses semblables ; il écartait avec une belle indifférence les importuns qui se plaisaient à lui rapporter ce quon disait de lui.
— Voilà une besogne bien inutile, disait-il, puisque je suis résolu à ne pas répondre ; épargnez-moi donc l'ennui de connaître ces billevesées.
Le ministère de l'Instruction publique, quoique n'étant pas un ministère militaire, était encombré de gardes nationaux. Tous les employés et même les chefs de service portaient l'uniforme.
C'était notre domestique André Bugnot, l'ancien sergent des Voltigeurs de la Garde Impériale, qui commandait le bataillon et lui apprenait l'exercice dans la cour. 11 était officier, et se présentait comme un chef qui ne plaisantait pas sur les questions de discipline. Il avait comme simples soldats sous ses ordres de gros personnages auxquels il parlait d'un ton sévère, puis, quand il avait quitté l'uniforme, il redevenait le simple serviteur et s'adressait avec le plus grand respect à ceux qu'un moment auparavant il appelait ses hommes.
34ï? LE SOIR DE MA JOURXÉE
Il changeait de rôle avec une égale aisance, peutêtre parce quil ne se considérait pas tout à fait comme un domestique depuis que son maître « avait monté en grade » comme il le disait. 11 se croyait probablement autorisé à certaines privautés, car il prenait quelquefois des airs de secrétaire et de majordome, congédiant ou accueillant les visiteurs suivant ses préférences ou ses antipathies.
Il avait réussi à établir une sélection sur leur bonne mine.
Le procédé n'était pas toujours infaillible ; il l'avait emprunté, d'ailleurs, à une de nos vieilles concierges qui crut un jour se montrer fort perspicace en congédiant brutalement comme un importun M. Villemain sous prétexte qu'il n'était pas bien mis.
Cet André qui avait de la vanité surtout pour son maître, et aussi pour lui, puisque quelques années après il ne manquait jamais de dire : « Quand nous étions ministres », cet excellent André avait une fidélité de caniche, une adoration et une admiration pour celui qu'il servait.
Jules Simon recevait peu de personnes, pendant le siège, en dehors de celles qui venaient pour affaires de service. Il n'avait à dîner, de temps à autre, qu'un collègue ou un ami qui apportait son pain et sa boîte de conserves, car on était rationné.
C'était Rochefort, son collègue du gouvernement, c'était Dorian, le ministre, qu'il aimait beaucoup comme l'ami le plus sûr et le cœur le plus noble.
C'était Bonnefont, le professeur d'histoire, le
professeur Germain Sée, le docteur Dumesnil.
Ces jours de siège furent, pour Jules Simon, un temps d'affreuses tortures. Que de fois il revenait le soir désespéré !
— Trochu est bien inquiétant, il parle tout le temps et fort bien. Il parle trop ! C'est un véritable orateur, bien séduisant, mais il ne ressemble pas à un homme d'action. Je crois toujours avoir en face de moi un avocat, je lui voudrais plus de décision, plus de volonté.
Mais son impression se modifiait lorsqu'il avait vu d'autres généraux qui tenaient des propos décourageants et qui devaient nécessairement exercer leur influence dissolvante sur le général Trochu.
Quoique Jules Simon fût chargé de l'Instruction publique, son activité se dépensait dans d'autres services concernant plus spécialement la défense nationale.
Il s'occupait de la commission des subsistances ; il assistait à des conseils de généraux et comme il ne trouvait pas dans leur attitude les encouragements qu'il cherchait, il avait eu l'idée, dans les dernières semaines du siège, de convoquer les colonels et de les consulter.
Il avait rencontré chez eux plus d'ardeur et de confiance, peut-être parce qu'ils avaient plus de jeunesse.
Il était, en effet, sans cesse préoccupé des opérations militaires depuis le commencement jusqu'à la
35o LE SOTR DE MA JOURNÉE
fin du siège. Il lui semblait qu'on pouvait faire un plus grand effort. Ce n'était qu'une impression, mais il se mettait à la place de ceux qui luttaient, qui souffraient et qui considéraient que les chefs n'utilisaient pas avec assez d'empressement leur bonne volonté et leur dévouement ; il répétait sans cesse :
« Sans doute, je ne suis pas militaire, mais je crois qu^on pourrait tirer meilleur parti des éléments qu'on a sous la main ».
Ce qui l'inquiétait, c'est que l'inaction, — alors que nous avions encore des armées assez fortes au dehors — ne déterminât quelque mouvement insurrectionnel et ne favorisât les menées du parti révolutionnaire.
En effet, lorsque la capitulation de Metz lut connue, toutes les précautions prises pour contenir les révoltes des exaltés devinrent inutiles, et nous eûmes une journée.
C'était la journée du 3i octobre.
Nous avions ignoré jusqu'au soir les événements, étant retenus par notre service militaire ; et lorsque nous apprîmes, en rentrant un peu tard, que Jules Simon n'avait pas paru au ministère et n'était pas revenu pour diner, l'idée d'un malheur nous enleva toute réflexion et nous poussa, dans une sorte d'affolement, vers l'Hôtel de Ville.
Le ciel était obscur et la nuit plus noire encore ; une foule houleuse, mais, ni violente, ni menaçante, emplissait la place. On causait, on discutait, sans agitation fiévreuse, et aux lambeaux de conversa-
SOUVENIRS DE GUERRE ET DE MISERE 35l
tion, on pouvait comprendre que le gouvernement était enfermé.
Impossible de fendre la foule qui était trop compacte et de se frayer un passage jusqu'à la porte du palais. On était cloué sur place, condamné à écouter ce qui se disait, sans pouvoir débrouiller la vérité dans ces propos incohérents et contradictoires.
Cependant, en reconstituant des bribes de conversation, on démêlait qu'une insurrection avait éclaté, que les insurgés avaient envahi l'Hôtel de Ville, et que des ijiembres du gouvernement étaient prisonniers au premier étage à l'endroit où des fenêtres étaient éclairées.
On se doute de notre agitation et de notre angoisse augmentées encore par l'insuffisance des renseignements, par la propagation des bruits plus ou moins lugubres ; et nos yeux restaient attachés à ces fenêtres derrière lesquelles se passait peut-être quelque drame, ou en tout cas quelque redoutable aventure.
Nous étions comme figés à la même place, n'osant pas quitter notre poste dans l'espoir d'avoir des nouvelles plus fraîches et plus rapides ; puis l'énervement de l'attente nous ramenait au Ministère où notre inquiétude était encore avivée par le silence prolongé sur ce qui se passait à l'Hôtel de Ville.
Un ami vint nous avertir enfin que les membres du gouvernement étaient délivrés, et que Jules Simon serait là dans une demi-heure. Le cauchemar atroce se dissipait, mais il avait laissé des traces si
profondes que nous ne songions même plus à savoir comment il avait quitté cette prison dans laquelle il avait été enfermé dans la journée et une partie de la nuit.
Il était revenu. Nous lui fîmes fête, les questions se pressaient rapides, confuses.
Il avait un calme et un sang-froid imperturbables , et avant de satisfaire notre curiosité, il voulut souper; il y avait plus de quinze heures qu'il n'avait rien pris. Il nous raconta alors l'envahissement de
l'Hôtel de Ville.
Ce qui l'avait frappé c'était Flourens qui pérorait dans la salle des délibérations, tandis que quelquesuns de ses hommes le couchaient en joue.
— Comprenez-vous Flourens qui nous demandait si nous n'avions besoin de rien. J'ai trouvé la proposition singulière. Il y avait des gens à côté de nous qui me disaient : « Ne craignez rien, citoyen^ on ne vous fera pas de mal ». Il suffisait qu'un de ces gaillards-là fit jouer la gâchette de son fusil pour qu'il y eût une tuerie, et on ne sait pas ce qui peut se passer dans une foule : il peut y avoir un fou : nous avons refusé très obstinément la démission qu'on nous demandait. Tout le monde s'est bien tenu.
Il racontait les événements d'une façon hachée mais avec une grande simplicité, sans emportement.
Nous étions surpris de ce calme, nous qui étions indignés surtout à cause des émotions que nous
avions endurées ; il ne songeait pas à lui ; il ne parlait que de ses collègues :
— Jules Favre a été parfait de dignité froide et dédaigneuse... Dorian, le brave et excellent ami qui était glorifié par les insurgés parce quïl faisait fabriquer des canons, s'est solidarisé avec nous. Sa grande popularité nous a servis. Cet homme est la droiture et la loyauté même. Jules Ferry a été bien courageux. C'est lui qui nous a sauvés en faisant pénétrer la garde nationale dans l'Hôtel de Ville : il a montré une décision qui lui fait beaucoup d'honneur.
Paris soutint encore le siège pendant près de trois mois avec une admirable vaillance. Il dut se rendre pour n'être pas réduit à la famine.
Le premier devoir qui s'imposait au gouvernement était de convoquer une Assemblée, toute résistance devenant impossible et exposant la France à des sacrifices inutiles de vies humaines.
Mission à Bordeaux
Garobetta avait fait en province des prodiges. Il avait levé des armées, contracté des emprunts, administré le pays, se dépensant avec une activité surprenante, et vivant dans une atmosphère enfiévrée avec la confiance que quelque événement providentiel changerait le cours de la fortune. Il ne se résignait pas à considérer la reddition de Paris comme un dénouement.
Pour ramener l'accord entre le Gouvernement de Paris et la délégation de province, Jules Simon fut envoyé à Bordeaux, investi des pleins pouvoirs de ses collègues, avec la mission d'assurer la libre élection d'une Assemblée nationale.
Il était muni de décrets en blanc, lui permettant de remplacer les ministres qui ne reconnaîtraient
pas l'autorité des décisions du gouvernement. Il partit avec Lavertujon et son fils Gustave, le 3i Janvier 1871 par un train spécial composé de deux wagons.
Ce fut une laborieuse et douloureuse odyssée. La voie était endommagée ; la locomotive nous traînait lentement à travers les champs qui portaient les traces de l'invasion prussienne. Jules Simon qui aimait passionnément son pays, ressentait un malaise inexprimable et se rappelait les épreuves cruelles du siège, la vaillance des soldats, l'admirable énergie des femmes qui avaient supporté toutes les privations ; et son émotion se trahissait sur sa figure, lorsqu'il voyait de loin quelque pan de mur en ruines.
— C'est affreux !
Et il se détournait ; puis il évitait de regarder aux vitres du wagon, tant il redoutait d'apercevoir quelque village en lambeaux. Il était accablé, anéanti, songeant moins alors à la mission qu'il allait remplir qu'à Paris qu'il venait de quitter.
Il était silencieux, laissant seulement de temps à autre échapper une phrase.
— Ce voyage me semble les étapes d'un calvaire, partout nous rencontrerons des troupes allemandes, et combien nous faudra-t-il de temps pour aller à Bordeaux ?
Il interrogeait les ingénieurs qui nous accompagnaient.
— Si nous pouvons être en vingt-cinq ou vingt-six
heures à Bordeaux, lui répondaient-ils, nous n'aurons pas à nous plaindre.
— Vingf-six heures ! alors demain vers midi ?
— Oui.
— Nous allons moins vite qu'un train omnibus ?
— C'est par prudence, plus loin nous pourrons accentuer la vitesse.
La vitesse ! le train avait une allure d'enterrement.
Il gagna Juvisy sans accroc, en avançant péniblement, mais en avançant ; il n'y avait pas de halte causée par le délabrement de la voie, lorsque tout à coup le train stoppa. Nous crûmes que la voie était en mauvais état, les ingénieurs descendirent précipitamment. Ils apprirent que les Prussiens s'opposaient au passage du train. Nous étions à Juvisy.
Jules Simon s'informa.
— Nous n'avons pas d'ordre, lui répondit-on.
— Mais des ordres ont dû être donnés. Je suis envoyé à Bordeaux par le gouvernement français, et on s'est mis hier en règle avec l'autorité allemande.
On fit venir des officiers qui se retranchèrent dei'rière la consigne.
La situation était assez critique. Outre que la discussion était pénible, nous étions eu pleins champs, on ne pouvait guère songer à revenir à Paris.
— Jules Favre m'a dit que tout avait été réglé. Je n'y comprends rien. Je vais envoyer un télé-
36o LE SOIR DE MA JOURNÉE
gramme à Versailles à M. de Bismarck, pour qu'il donne des ordres.
Nous n'en étions pas moins obligés d'attendre la réponse. Nous entrâmes dans une auberge où nous déjeunâmes d'un morceau de pain blanc et de fromage blanc, nous ne connaissions pas la couleur du pain depuis plusieurs mois, et nous aurions peutêtre mieux apprécié ce repas, si l'endroit dans lequel nous nous étions réfugiés ne nous avait inspiré des pensées maussades.
L'auberge était encombrée de bavarois ; notre cœur était serré, et nous avions hâte de partir. Nos idées, nos sentiments étaient d'ailleurs singulièrement dépaysés dans ce milieu bruyant et joyeux On mangeait, on buvait, on fumait, on criait.
Certes, l'hôtelière était pleine de prévenance pour nous qu'elle considérait comme de nobles étrangers. Mais elle avait une figure si épanouie, que nous étions incapables de nous contraindre pour répondre à ses sourires.
Nous avions attendu déjà depuis une heure, et il n'était venu aucune réponse de Versailles.
Jules Simon s'impatientait, redoutant quelque caprice du chancelier, dont il connaissait Ihumeur fantasque, et examinait déjà à quelles résolutions il faudrait s'arrêter.
— Nous n'aurons évidemment qu'un parti à prendre, c'est de rentrer à Pains. Ce sera une journée perdue, je suppose cependant que nous aurons en tout cas une réponse.
Nous eûmes l'imprudence, pouroccuper le temps, d'interroger l'hùtesse, nous le regrettâmes ensuite, car elle nous fît avec une inconscience qui nous troubla, des aveux en ce genre : « Les Prussiens ont été très polis, très gentils (c'était son expression) "nous n'avons pas à nous plaindre : les affaires n'ont pas été mauvaises ».
Cette impression exclusivement commerciale nous attera. Nous avions hâte de nous soustraire à ce milieu. On nous examinait comme des bêtes curieuses. Nous nous éloignâmes dans les champs.
Enfin, au bout d'une heure et demie, M. de Bismarck avait «nvoyé le laissez-passer qu'il avait oublié la veille.
Notre train put reprendre sa marche lente et nous conduire jusqu'à Arthenay, ou d'Aurelle de Paladines avait livré bataille.
Le spectacle était navrant. Toutes les maisons étaient entièrement défoncées.
Ce fut une minute de violente secousse ; et nos regards, qui se rencontraient, traduisaient, avec une plus amère éloquence que les paroles, la pensée funèbre qui nous obsédait.
A cinq heures du soir, nous arrivions à Orléans. A l'hôtel où nous étions descendus pour dîner étaient attablés des officiers de la garde royale prussienne.
La journée avait été trop fertile en émotions, nous avions demandé à être seuls: « Là, nous dit l'hôtelier, vous serez bien tranquilles, mais ne parlez pas trop haut, vous serez espionnés » .
Les Prussiens avaient laissé là de moins bons souvenirs que les bavarois à Juvisy ; on se plaignait de leur brutalité.
L'hôtelier tournait autour de nous pour lier conversation, il ne rencontra chez nous aucune complaisance.
— Faites atteler une voiture, dit Jules Simon, nous allons partir.
— Partir? Quitter Orléans ?
— Oui.
— Mais vous ne pourrez pas passer. Personne ne sort d'ici. Il n'y a même plus de train ; le pont d'Orléans est miné.
— Nous savons bien ; c'est précisément parce que le pont est miné que nous ne pouvons pas prendre le chemin de fer. C'est pour cela que nous vous demandons une voiture.
— On va faire atteler, mais vous ne passerez pas ; par précaution je vous garderai des cha.mbres.
Nous avions pris place dans une immense berline, une vieille guimbarde assez délabrée, attelée de deux chevaux d'assez piètre apparence.
Arrivés à la sortie d'Orléans, deux soldats de la garde royale prussienne croisèrent la baïonnette : l'hôtelier aurait-il dit vrai ?
La nuit était très sombre. Jules Simon se pencha à la portière et parlementa. Il sortit des papiers prouvant qu'il était membre du gouvernement. Il parait que ces documents produisirent leur effet, car on nous laissa passer.
Nous arrivions à minuit à Saint-Cyr dans la Haute- Vienne, broyés, meurtris de toutes les façons.
Un train spécial nous attendait et nous conduisit à Limoges où nous entrions en gare à sept heures du matin.
Encore une étape, et nous étions à Bordeaux où nous nous trouvions sur le quai à midi et demi. Nous avions voyagé pendant vingt-sept heures, et c'est à partir de Vierzon seulement qu'à notre grand soulagement, nous avions trouvé la France occupée par des français !
Bordeaux était pour nous l'inconnu : de même que Gambetta ne connaissait pas bien la situation de Paris, Paris connaissait mal la situation de la province. Il suffisait de se voir, de causer et de s'éclairer ; mais Gambetta avait déjà pris l'offensive, dénonçait la légèreté coupable du gouvernement de Paris et se montrait prêt à résister à son envoyé.
Des affiches collées sur les murs signifiaient cette résolution par la publication du décret sur les inéligibles.
A notre descente de wagon, les mains de quelques amis se tendirent. Jules Simon paraissait soulagé d'avoir terminé ce voyage qui avait mis notre patriotisme à une si cruelle épreuve.
— Eh bien, vous savez ce qui se passe ici ? dit Tun d'eux.
— Je ne sais rien, puisque j ai été enfermé dans un wagon pendant plus de AÙngt-six heures.
— Il y a une affiche contre vous.
Et on lui donna le texte de raliiche.
Il fronça le sourcil.
— Eh bien ! nous espérons que vous allez agir tout de suite.
Jules Simon, avec son ferme bon sens, cette pleine possession de lui-même qui ne l'abandonnait jamais, siu'tout dans les circonstances les plus critiques, ne voulut pas céder à ces excitations ; et alors qu'il aurait dû être vivement ému, il essayait de calmer les exaltés en leur montrant que Gambetta avait pu être inexactement renseigné, ou même trompé, ou simplement entraîné par un patriotisme irréfléchi.
Son calme était admirable au milieu de cette fièvre.
Il n'avait pas franchi la gare qu'il était harcelé encore par cette question : Enfin, qu'allez-vous faire ?
— Je descends à peine du train. Laissez-moi me rendre compte de la situation, et voir Gambetta. Soyez tranquilles, je ferai mon devoir ; mais personne ne m'en voudra, je suppose, si je veux éviter la guerre civile qui serait un grand malheur.
Nous logions chez le recteur de l'Académie, M. Zevort, un homme doux, bienveillant et d'une grande indépendance. Nous avions là un appartement : le recteur nous avait abandonné son salon. J'étais dans une chambre où je recevais les visiteurs qui ne cessaient d'affluer. Je ne raconte pas les péripéties de la lutte qui sont connues : je rap-
porte ici simplement ce qui se passait dans la coulisse, les impressions et les confidences de Jules Simon, car nous causions longuement le soir quand nous naTions plus à craindre d'être dérangés par des visiteurs.
Jules Simon en vingt-quatre heures avait saisi la situation. Il venait à Bordeaux pour faire exécuter le décret du gouvernement convoquant une assemblée nationale.
Gambetta n'était pas hostile à cette convocation, mais il voulait une assemblée qui fonderait la République et poursuivrait la guerre. Dans ce but il frappait d'inéligibilité tous les bonapartistes qui poseraient leur candidature. Cette restriction risquait de compromettre l'autorité d'une assemblée qui n'aurait pas été la libre expression de la volonté nationale. Il fallait donc obtenir de Gambetta qu'il renonçât à son décret sur les inéligibles et qu'il se ralliât à l'opinion de ses collègues de Paris, qui n'imposaient aucune condition au suffrage universel.
Jules Simon avait déjà eu plusieurs entretiens avec Gambetta, il était dégagé de toute pensée de rivalité et d'animosité personnelles. Comment aurait-il eu un mauvais sentiment ? Ne se souvenait-il pas des longues heures d'intimité sous l'Empire dans le petit appartement de la place de la Madeleine ? N'avait-il pas été, comme tant d'autres, séduit par ce causeur plein de jeunesse et plein d'entrain? N'avait-il pas gardé pieusement cette amitié nouée dans les jours d'épreuve et de tourmente? Ne
reconnaissait-il pas les services éclatants rendus par son collègue à la Défense Nationale? Il voyait bien plus haut et bien plus loin, il ne se laissait pas guider par le souci d'une préoccupation personnelle, il ne s'attardait pas à une lutte d'influences qui aurait été criminelle dans les circonstances douloureuses que nous traversions ; il était prêt à tous les sacrifices nécessaires, à l'oubli entier de lui-même, à tous les ménagements compatibles avec l'intérêt national, dût sa susceptibilité en être atteinte pourvu qu'il parvînt à son but : la convocation d'une assemblée sans condition d'inéligibilité.
C'est ce qui ressortait de ses propos :
— Gambetta, disait-il, subit les entraînements de son tempérament. 11 a l'impétuosité de la jeunesse, il se laisse dominer par l'influence du milieu. On ne peut guère s'en étonner quand on a vécu comme lui dans la fièvre, investi d'une autorité et d'une toute puissance qui ne vous laissent pas toujours votre sang-froid. Je l'excuse parce que je le comprends.
Il n'y avait pas trace d'aigreur dans ses paroles, il expliquait l'état d'esprit de son antagoniste, et il en arrivait à penser qu'avec de la patience, de la bonne volonté, un appel amical à sa raison, il parviendrait à le ramener lorsque la première irritation aurait été passée.
Il était peut-être au moins aussi préoccupé des obstacles que pourraient lui créer ceux qui avaient essayé, d'ailleurs sans succès, de le confisquer, dès son arrivée à Bordeaux.
— Ma situation est difficile, je ne veux pas me laisser circonvenir par les réactionnaires. Il ne me quittent pas, et parfois ils me gênent, ils sont très ardents. Si je les écoutais, j'entrerais en lutte violente avec Gambetta. Ils ne rêvent que le conflit ; c'est bien facile d'être violent, et le rôle de conciliateur est ingrat. Mais je suis ici comme une sorte de prisonnier, ne pouvant correspondre avec les préfets qui d'ailleurs obéissent à Gambetta. ne pouvant correspondre avec le gouvernement, puisque Sténackers (il était alors directeur des Postes), refuse d'envoyer des pigeons s'il n'a pas un ordre de Gambetta. Je suis seul — réduit à mes propres forces.
Et poursuivant sa conversation un peu à bâtons rompus :
— Regarde à quel point il faut être prudent. Un tel que tu as vu ce matin chez moi m'a demandé si réellement j'avais les pleins pouvoirs du gouvernement : et, sur mon affirmation, il m'a dit :« Qu'attendez-vous pour agir? l'armée vous suivra. Avez-vous tâté un peu les officiers? » C'était évidemment un piège. Il y a des gens qui sont surprenants ; ils s'imaginent que je vais leur faire mes confidences, tu sais bien que j'ai consulté des officiers, et que le général Foltz. qui commande la place de Bordeaux, s'est mis à ma disposition. Mais je n'ai pas besoin de le leur dire. Ils sont vraiment étonnants, les donneurs de conseils, qui n'ont pas de responsabilité, ils ne reculeraient pas devant une bataille dans les rues.
Puis il réfléchissait :
— Eh bien moi j "avoue que je ne peux pas envisager une pareille perspective sans trembler. Ah ! il est bien facile de passer pour un homme courageux en usant de la violence. Mais à quel prix ! Je crois montrer plus de courage en essayant de dénouer la crise pacifiquement, et j'espère y arriver.
Il se promenait dans sa chambre.
— Je sais bien que je peux donner un ordre au général Foltz, qui l'exécuterait immédiatement. Je ne dis pas que je n'y serai pas contraint, mais je n'y aurai recours qu'? la dernière extrémité, lorsque j'aurai épuisé tous les moyens de conciliation. Ces gaillards ne savent pas que si l'émeute est à Bordeaux , elle se propagera dans d'autres grandes villes. Ils ne voient que leurs petites rancunes contre Gambetta. Je ne me placerai jamais à ce point de vue. Mais enfin j'ai encore quelques jours avant d'employer les grands moyens.
Et dans ces conveseations du soir il concluait toujours :
— Jie ne céderai pas à une pression de la réaction qui s'inspire d'un intérêt politique, et je ne ferai appel à la force que si l'intérêt national l'exige.
Puis, au moment où il allait se coucher, il revenait à la préoccupation qui l'obsédait :
— Tu verras qu'on m'accusera de faiblesse. Ce serait bien révoltant et bien injuste, car tu sais bien toi-même que toutes mes mesures sont prises pour avoir le dernier mot.
MI96ION A I50RDEAUX 869
En ettet, tous les décrets avaient été préparés par Jules Simon pour nommer un Ministre de la Guerre, un Commandant de la Place de Bordeaux, en vertu des pleins pouvoirs qui lui avaient été conférés.
Il fallait avoir vécu toutes les minutes auprès de lui pour comprendre tout ce quïl y avait de grandeur morale dans ce noble esprit envisageant sans défaillance son devoir, dùt-il le contraindre à quelque douloureuse détermination ; mais montrant, en dépit des excitations de toutes sortes, cette ténacité dans la patience, cette foi dans la raison plus forte que la colère qui lui laissait l'espoir d'un dénouement heureux sans effusion de sang.
Il fallait être doué d'un bien grand empire sur soi-même pour résister à la tentation de faire quelque éclat,, ayant entre les mains les moyens d'exécution et de succès, mais à un prix peut-être bien coûteux.
Le Général Billot, qui était un des assidus de l'hôtel du recteur, connaissait les déclarations du Général Foltz, mais il approuvait la conduite prudente et adroite de Jules Simon.
Des bandes de gamins se promenaient dans Bordeaux criant :« Guerre à outrance, pas d'élections.» Nous en avions croisé quelques-unes ; on les regardait avec indifféreoce .
L'hôtel du recteur était fréquenté par des hommes de tous les partis. On y voyait des républicains, des orléanistes, des légitimistes, et aussi des généraux.
Jules Simon entretenait les relations les meilleures avec les membres de la délégation.
Il était lié avec tous, et il allait régulièrement au Conseil. Les séances étaient singulièrement mouvementées.
C'était un duel oratoire entre Gambetta et Jules Simon.
— Grémieux, Fourichon, Glais-Bizoin ne disent rien. Ils m'approuvent souvent quand je parle, surtout Fourichon; mais quand nous causons en particulier, ils me répètent toujours : nous ne pouvons pas nous séparer dun collègue avec lequel nous avons toujours été d'accord. Je les exhorte à voter avec moi pour terminer le conflit, ils reconnaissent que je peux avoir raison. Mais ils sont retenus par une question de camaraderie.
L'excellent amiral Fourichon venait souvent le soir chez Jules Simon,
— Vous avez mille fois raison, mon cher Simon, disait-il. Vous savez bien que je suis avec vous du fond du cœur.
— Oui, amiral, je le sais, et ce qui me fait de la peine, c'est que vous ne le disiez pas.
— Je suis votre ami. Jespère que vous n'en doutez pas.
— Oui, un vieil ami.
— Mais je voterais avec vous que nous n'aurions pas à nous deux la majorité, car Grémieux et Glais- Bizoin nabandonneront jamais Gambetta; et puis.
VOUS avez dû vous en apercevoir, Gambetta a de nombreux partisans ici.
— Alors c'est une impasse ?
— Non ! patientez ; un incident tavorable peut surgir.
Le brave amiral s'en allait toujours attristé. M. Thiers venait aussi, et de sa voix fluette il disait :
— Faites exécuter le décret de suite, publiez-le partout, remplacez Gambetta à l'Intérieur.
Il était très violent, il dramatisait volontiers la situation, montrant une grande acrimonie contre Gambetta.
— Il nous fera arrêter.
Jules Simon souriait de ces exagérations.
— Je vous dis qu'il nous fera arrêter.
Thiers était entouré de monarchistes qui lui répétaient sur tous les tons qu'il devait se protéger, qu'il n'était pas en sécurité et qui lui avaient persuadé de transformer sa maison en forteresse.
Ces détails montrent à quel diapason étaient montés les esprits.
Il n'y avait guère que Jules Simon qui conservât du sang-froid dans la tourmente. Il réagissait contre les idées extravagantes attribuées à Gambetta par des adversaires, qui avaient perdu toute notion de l'équité, et qui stupidement en arrivaient à lui contester ses admirables efforts, son dévouement ardent à la défense nationale.
Il avait réussi à convertir M. Thiers à ses idées de
temporisation. Les événements justifiaient chaque jour sa conduite; des défections se produisaient dans la population favorable à la délégation, Bordeaux était animé d'intentions plus pacifiques. Jules Simon rencontrait de plus nombreux appuis dans le parti républicain; ce qu'il recherchait surtout. Il avait obtenu ce résultat de modifier l'état des esprits, il avait éloigné la crainte d'un mouvement dans la rue, au cas oii il devrait s'appuyer sur Tarmée. Sa patience obstinée était récompensée, lorsqu'on vint lui annoncer que Gambetta voulait le faire arrêter.
Je dois dire qu'il haussa les épaules et qu'il vit là une simple manœuvre d'adversaires politiques. — C'est un piège, disait-il, pour me forcer la main et me pousser au conflit armé. Je connais Gambetta : il est incapable de commettre une pareille action pour les mêmes raisons qui me poussent à ne pas nie servir de l'armée.
Il avait, en eflet, une droiture trop tenace pour ne pas savoir rendre justice même à ceux dont il ne partageait pas les sentiments et, à plus forte raison à Gambetta, dont il n'était pas séparé par des principes politiques, et, pour lequel, malgré ce désaccord sur une question de tactique, il conservait de l'amitié. Il en voulait si peu à l'homme, qu'il lui trouvait des excuses dans l'aflblement légitime que produit toujours la défaite, dans les dévouements aveugles, dans les flatteries ardentes qu'il avait rencontrés. Et s'il avait comjpris que Gambetta eût
un premier mouvement de révolte, il s'aflligeait d'un entêtement qui pouvait être dangereux à l'heure où l'union était une nécessité patriotique.
C'est à ce souci jaloux de l'union en face de l'étrarltger, guetteur de nos fautes, qu'il avait fait le sacrifice d'un rôle plus facile et plus retentissant.
Il ne crut donc pas une minute à son arrestation, lorsque Fouriclion arriva un soir, fort tard, au moment où il allait se coucher, et vint lui apprendre qu'en effet Gambetta avait songé à l'arrêter.
Jules Simon fit une moue ironique témoignant qu'il n'ajoutait pas grande foi à ce récit.
Mais Fourichon prit un ton sérieux.
— Je vous répète que Gambetta voulait vous faire arrêter, mais je m'y suis opposé énergiquement. Il n'a pas persisté. J'ai cru devoir néanmoins vous avertir.
Quand Fourichon fut parti, Jules Simon ne put s'empêcher de dire en souriant :
— C'est un excellent homme, ce Fourichon, il est évidemment très sincère, il croit ce qu'il m'a dit avec une entière bonne foi, il a voulu me donner un témoignage d'amitié, mais son histoire ne tient pas debout.
Et en effet, nous sûmes par Glais-Bizoin que Gam~ beîta n'avait nullement songé à confisquer la liberté de son collègue.
Jules Simon était d'ailleurs de ces hommes qui ne reculent jamais devant un péril. On ne joue pas une aussi grosse partie sans courir des risques.
Il la gagna, car il avait combiné depuis quelques jours un plan dont la réussite lui paraissait assurée ; il avait envoyé à Paris M. Gochery avec la mission de ramener plusieurs membres du gouvernement, ce qui lui assurait une majorité dans le Conseil.
Gambetta, en apprenant cette nouvelle, n'avait plus qu'à se retirer. G^est ce qu'il fit.
On pensait que Jules Simon prendrait le portefeuille de l'Intérieur devenu vacant. G'était le vœu du gouvernement et surtout de Jules Favre.
On sait que, lorsque les membres du gouvernement arrivèrent à Bordeaux, leur premier soin fut, après avoir remercié leur collègue de sa fermeté et de son habileté, d'examiner la situation,
La lutte avait revêtu un caractère si aigu qu'il paraissait plus sage de remplacer Gambetta par un homme qui avait été tenu en dehors du débat,
Emmanuel Arago fut désigné, et avec sa rondeur toute cordiale, il dit aussitôt à Jules Simon :
— Oh ! ce n'est que pour quelques jours. G'est d'ailleurs toi qui seras ministre ; j'arrive ici ne connaissant pas le personnel et ignorant ce qui se passe dans les départements. Tu es mieux renseigné que moi.
En effet, Jules Simon passait ses journées à la Préfecture qui était devenue le siège du Ministère de 1 Intérieur ; il occupait le cabinet d'Em manuel Arago , Tous deux étaient liés par une amitié déjà longue et traitaient les affaires ensemble,
Jules Simon ne recueillait pas le bénéfice de sa
vaillante campagne. Il le constatait sans aucun dépit, car il me disait :
— On a bien fait de choisir Arago ; j'ai été moimême de cet avis-là, je souhaite seulement qu'on reconnaisse que j'ai rendu un grand service à mon pays. Gambetta lui-même, qui est fort intelligent, s'apercevra plus tard que j'avais raison. Les bonapartistes ne sont pas à craindre aujourd'hui... Un pays n'est pas assez fou pour se livrer à ceux qui l'ont ruiné !... Qu'importe ! Il fallait être bien sûr de soi pour résister à tant de conseils. Dieu sait si j'en ai reçu ? Je n'en ai écouté aucun. Cela m'a valu bien des injures de tous les côtés. Tu ne te doutes pas à quel point Gambetta a été dur pour moi. Il était poussé par une conviction ardente. Je n'en veux pas à ceux qui ont une foi. Je ne lui en veux pas. On peut être, il est vrai, plus modéré. Je l'ai été. C'est une question de tempérament.
Les journées qui suivirent nous ménageaient des tristesses et des surprises. Les résultats des élections nous arrivaient par des dépêches assez rapides. L'écrasement des bonapartistes était complet, contrairement aux prévisions de Gambetta, mais les royalistes étaient élus en grand nombre à l'Assemblée.
Jules Simon était consterné. Chaque fois qu'il me montrait une dépêche annonçant le succès des monarchistes, il avait un mouvement de décom'agement et de lassitude.
— Ah ! notre pauvre, notre chère République !
voilà ce que je redoutais ; elle est née dans les jours de désastres, à l'heure où tout était désespéré et où on pouvait sauver seulement l'honneur; l'honneur c'était beaucoup, mais on lui demandait plus encore, on lui demandait l'impossible.
Et il apportait de nouvelles dépêches, toujours avec des succès de la droite :
— Le pays veut évidemment la paix. Il a voté contre les républicains qu'il soupçonnait d'être favorables à la guerre.
Jules Simon avait échoué partout, à Paris, à Bordeaux, à Montpellier.
— C'était à prévoir disait-il, à droite on m'accusait de vouloir la guerre, à gauche on me présentait comme le partisan d'une paix humiliante ; j'ai été écrasé entre les deux partis. C'est un petit malheur. Ce que je peux dire c'est que j'ai rempli mon devoir et obéi à ma conscience. C'est une consolation.
Il avait pris son parti de sa mésaventure électorale, mais comme toujours il pensait au lendemain:
— Ce qui est ennuyeux, c'est d'être obligé de rester ici, j'ai hâte d'en partir: mais je ne le peux pas. Nous devons auparavant rendre nos pouvoirs ; il faut réfléchir aussi à ce que je vais faire. Je ne suis plus député, j'écrirai des livres; je pourrai aussi écrire dans les journaux. La vie sera plus rude. On trouve moins facilement à s'employer quand on est un homme tombé.
Les dépêches annonçaient le triomphe de M. Thiers dans un grand nombre de départements ainsi que
celui de Trochu, de Dufaure. Les républicains avaient une minorité encore assez forte, mais ils étaient en minorité.
Quand le bruit se répandit que Jules Simon n'avait été élu nulle part, on vint de tous les côtés.
Cette procession de visiteurs lui était particulièrement pénible.
— Je n'aime pas les condoléances.
Et cependant ces démarches étaient très amicales et très flatteuses.
Evidemment la chose la plus désagréable était de subir le premier assaut :
« Comment ! vous n'êtes pas élu ! Cest bien regrettable, c'est bien injuste, etc.. »
Puis ces récriminations se terminaient par des ofl'rcs de candidatures dans des collèges qui deviendraient vacants à la suite d'options.
Jules Simon remerciait :
— Croyez-vous que la politique soit bien séduisante ? Elle ne m"a pas donné beaucoup de satisfaction. J'y ai bien réfléchi. J'organiserai autrement ma vie.
M. Thiers, en raison de son immense succès électoral, était assailli par les visiteurs et surtout par les quémandeurs qui l'avaient déjà sacré comme chef du futur Gouvernement.
On venait le consulter, l'interi'oger, surprendre ses idées et ses intentions, et comme il était toujours bien inspire par sa merveilleuse clairvoyance, il ne se refusait pas à dire très nettement son sentiment.
Son premier mouvement fut qu'il fallait conserver
la forme du gouvernement, et ne pas compliquer les difficultés de Pheure présente par une tentative de restauration monarchique, qui pourrait provoquer des émeutes dans les grandes villes. Son avis formel était d'ailleurs que le pays n'avait entendu régler, par son vote, que la question de paix ou de guerre.
C'est, animé de ces sentiments, qu'il avait prié Jules Simon de venir le voir, pensant non sans raison qu'une démarche de lui au Ministère de l'Intérieur, risquerait de provoquer des commentaires et des polémiques.
Après l'avoir félicité de sa conduite, il ne lui cacha pas son très vif regret de le voir éloigné d'une Assemblée dont il aurait été une des forces et une des autorités.
Il lui dit même très formellement que, dans les nombreux collèges qui l'avaient élu, il serait aisé d'en trouver un qui lui ouvrirait les portes de l'Assemblée.
Jules Simon remercia M. Thiers, déclina ses ouvertures, laissant clairement entendre que les électeurs lui ayant accordé des loisirs, il n'était pas disposé à un nouvel effort.
M. Thiers laissa percer un peu de mauvaise humeur, mais n'insista pas dans l'espoir de ramener Jules Simon à d'autres sentiments, lorsque la situation se serait plus éclaircie .
Les dernières dépêches arrivaient au Ministère de l'Intérieur, lorsque Jules Simon apprit qu'il était élu député de la Marne.
MISSIOxN A BORDEAUX 3^9
Il reçut la nouvelle sans enthousiasme, de même qu'il avait accepté son échec sans amertume. Il était obligé dès lors de rester à Bordeaux et de s'occuper de son installation.
De vives intrigues s'agitaient autour de M. Thiers, car il devenait chaque jour plus évident pour tous qu'il serait le chef du pouvoir exécutif. Le parti républicain n'était pas sans inquiétude sur la tournure que prendraient les événements. Cette poussée de monarchistes lui inspirait quelques craintes pour le présent et encore plus pour l'avenir.
M. Thiers avait été satisfait du succès de Jules Simon, et le mandait fréquemment auprès de lui.
Un jour qu'il revint d'une de ses visites il me dit :
— Tu ne te douterais pas de ce que Thiers m'a offert ?
— D'entrer dans son ministère ?
— Oui, cela ne t'étonne pas ?
— Pas trop.
— J'aurais pensé qu'il voudrait s'entourer d'orléanistes, mais enfin la proposition est très amicale Je l'ai trouvé d'ailleurs dans de très bonnes et très sages idées. Il est d'avis qu'on ne doit pas toucher à la forme du Gouvernement et que, si on gouverne avec habileté c'est la République qui en profitera. Ce serait une faute de le décourager, quoique je n'incline guère à entrer dans son cabinet ; d'ailleurs je n 'ai rien répondu ; il faut que j'en connaisse la composition et que je consulte mes amis ; et puis, je n'entrerai qu'à certaines conditions.
38o LE SOIR DE MA JOURNÉE
Thiers m^a d'ailleurs dit tout de suite : il va de soi que vous ne serez pas le seul républicain dans le ministère, que vous aurez avec vous plusieurs de vos amis.
Nous passâmes deux soirées à peser les avantages et les inconvénients de l'entrée des républicains dans un cabinet. C'était une discussion un peu platonique mais qui aboutissait toujours au même résultat, c'est que si les républicains i-efusaient le concours qui leur était demandé, les monarchistes occuperaient la place, et que la seule chance de sauver encore la République aurait été sacrifiée à des susceptibilités, à des convenances ou à des scrupules condamnables.
Il n'y eut pas d'ailleurs l'ombre d'une hésitation dans le parti républicain. Il fallait tirer le meilleur parti d'une situation qui n'était pas favorable, et, M. Thiers ayant accepté, conformément à l'avis de Jules Simon, que les républicains auraient les portefeuilles les plus importants, un ministère de conciliation fut constitué ; Jules Simon conserva le portefeuille de l'Instruction publique après s'être assuré que Jules Favre faisait partie de la combinaison.