‹ Le soir de ma journéeChapitre 16 sur 23 · JOURS D'ÉPREUVES · texte numérisé non relu

JOURS D'ÉPREUVES

Jours d'Epreuves

Nous passons sur les faits connus, le traité de paix, les déclarations de M. Thiers.

L'assemblée s'était transportée à Versailles. Le gouvernement s'était installé à Paris lorsqu'il fut surpris par le mouvement du i8 mars.

Nous n'avons pas à parler ici des origines et des causes de l'insurrection. Ce sont des événements qui ont été déjà maintes fois racontés. Nous n'apportons ici que des souvenirs intimes et inédits.

Nous nous trouvions, le i8 mars avec M. Thiers et les ministi'es, au ministère des affaires étrangères quai d'Orsay; des régiments gardaient le gouvernement, pendant que l'émeute grondait dans Paris. On reconnut, api'ès une longue délibération, que le chef du pouvoir exécutif et les ministres devaient sans

délai se transporter à Versailles, car ils pouvaient risquer d'être faits prisonniers par l'insurrection triomphante, et on avait des doutes sérieux sur la fidélité de l'armée, ou, en tout cas, sur sa solidité pour réprimer la révolte.

Tandis que M. Thiers quittait Paris avec certains ministres, seuls Dufaure, Jules Simon, le général Le Flô, l'amiral Pothuau s'étaient réfugiés à l'Ecole Militaire »>ù ils s'occupaient de concentrer l'armée. Les régiments, disséminés dans Paris, arrivaient pour se grouper autour de l'Ecole Militaire. Jules Simon avait fait venir ses deux fils et avertissait sa femme d'aller le retrouver à Versailles.

Ce fut une impression lugubre lorsque nous pénétrâmes dans ces salles à peine éclairées ; les officiers les traversaient comme des ombres, les visages étaient défaits, on parlait à voix basse comme si on eût craint d'être espionné, on se demandait avec inquiétude si on avait pris le plus sage parti, et si on n'aurait pas pu tenter un effort de résistance, mais les renseignements qui arrivaient de toutes parts, décourageaient môme les plus intrépides. Les officiers pressentis ne répondaient pas de leurs troupes.

Il n'y avait plus à hésiter à soustraire l'armée au contact de la population, pour la reconstituer, refaire son esprit et ramener sa discipline.

A minuit, le départ fut ordonné, un grand mouvement se produisit dans ces niasses. On n'entendait que le bruit du commandement, et encore les voix

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étaient-elles assourdies. La terre était recouverte de neige ; les lumières falotes des réverbères tremblotaient dans une nuit obscurcie encore par un ciel chargé. C'était un aspect de désolation et comme une retraite de Russie.

Des troupes marchaient en avant, débraillées, sans ordre, comme des masses en désarroi. Les voitures des ministres étaient entre des lignes de soldats avec l'allure d'un cortège funèbre, et, derrière elles, encore des masses d'hommes dans la plus inexprimable confusion. Le général Vinoy dirigeait les opérations, et avait placé à l'arrièregarde les régiments les plus sûrs. Car il fallait à chaque instant rallier les traînards.

Nous étions avec l'amiral Pothuau, mais nous descendions à chaque instant de voiture, tant nous éprouvions de malaise de cette marche lente comme un convoi de prisonniers.

Nous ne parlions pas, nous examinions les soldats, et nous avions quelque peine à reconnaître l'armée française dans le désordre de ces hommes harassés, affaissés, mornes, marchant à l'aventure. On n'osait pas échanger ses impressions.

L'amiral Pothuau laissait échapper de loin en loin une phrase :

— Nous avons bien fait de partir, sinon nous n'aurions plus d'armée.

Ses yeux devenaient rouges, et le silence n'était troublé que par le bruit des pas désordonnés de cette masse d'hommes. On se sentait pris aux en-

trailles ; nous nous retournions par instants pour jeter un dernier regard sur Paris, où se jouaient peut-être des tragédies, nous éprouvions comme une sorte de remords de le quitter. Nous écoutions s'il ne se passait rien, car nous avions toujours à craindre une attaque des insurgés. Ils n'avaient songé ni au gouvernement ni à l'armée, ils les avaient laissés partir sans les inquiéter.

Nous arrivions à Versailles, le jour était déjà venu.

Jules Simon était installé avec ses bureaux du ministère dans une des ailes du palais, en face de l'Orangerie. Ces grandes salles avaient l'aspect dun campement : des sommiers et des matelas avaient été étendus par terre, c'était la chambre à coucher. Une table et quelques chaises formaient la salle à manger. Le cabinet du ministre consistait en un bureau et une ou deux chaises. Il est vrai qu'on n'y restait guère.

Jules Simon assistait le matin au Conseil et dans la journée à l'Assemblée, qui siégeait dans le théâtre; le soir, il s'occupait des affaires de son ministère.

C'était une existence assez mouvementée. Parfois on venait au ministère pour demander des renseignements sur des prisonniers qui s'autorisaient du nom de Jules Simon pour réclamer leur liberté, et qui n'avaient pas de peine à démontrer d'ailleurs leur parfaite innocence.

On arrêtait à cette époque un peu à l'aveuglette ;

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et des malheureux étaient conduits dans la prison de l'Orangerie sans que leur incarcération fut justifiée.

N'est-ce pas à Emile Zola qu'il arriva cette aventure d'être conduit à Versailles, dinvoquer son titre de confrère d'un des fils de Jules Simon à la Cloche et d'être relâché sur notre attestation ?

Jules Simon n'était pas suspect d'indulgence pour la Commune, mais il ne pouvait s'empêcher de déplorer la brutalité de la répression.

— Je sais bien qu'il est difficile d'éviter des erreurs, mais je ne m'accoutumerai jamais à ces exécutions sommaires.

Certains procédés d'un général, dont il nous citait le nom, l'irritaient à tel point qu'il avait dû s'en ouvrir à M. Thiers :

— Il y a certains de vos généraux qui ont la main trop lourde. Vous pourriez leur recommander un peu plus de modération.

— C'est commode à dire, répondait M. Thiers, quand on n'est pas dans la mêlée, mais allez donc demander du sang-fi'oid à des gens qui sont attaqués et qui après tout se défendent ?

— Je comprends que ce n'est pas facile, je ne leur demande pas de ne pas se défendre, mais quand ils prennent des insurgés même les armes à la main, ils n'ont pas à se faire justice. Vous avez des conseils de guerre.

— Oui, je crois qu'ils vont un peu loin, je le leur dirai, répondait M. Thiers.

Plus d'une fois, Jules Simon demanda des adoucissements à la captivité de quelques révolutionnaires célèbres, sur les prières instantes de députés.

M. Thiers lui reprochait bien parfois sa sensibilité : C'est un mauvais exemple.

— Cest une question d'humanité, leur santé est compromise par le régime de la prison. Il ne s'agit pas d'une faveur, mais nous n'avons pas le droit d'ajouter une peine à une autre, et si nous pouvons apporter un adoucissement sans que la justice en souffre, je ne vois pas que nous encourrions le moindre reproche. Au contraire. Si on ne nous sait pas gré de notre indulgence, on nous blâmerait sévèrement d'avoir été rigoureux sans nécessité.

— Vous avez raison, mon cher Simon, on donnera des ordres, nous aurons peut-être une interpellation.

Mais cette menace ne le troublait pas.

Quand la Commune fut vaincue, le premier soin de Jules Simon fut de se rendre à son appartement de la place de la Madeleine. 11 ne l'avait jamais quitté, même quand il était ministre, ayant conscience de la fragilité d'un pouvoir qu'il était toujours prêt à abandonner .

Dans la circonstance, il avait de vives inquiétudes. Il avait été averti par la concierge que les hommes de la Commune étaient venus chez lui, avaient fait des perquisitions et avaient tiré des fenêtres des maisons voisines sur la maison. « Mes pauvres livres ! » Ce fut son seul cri ; arrivé à la place de la Madeleine, il interrogea rapidement le concierge qui

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ne put que lui dire : <( Ils sont restés ici plusieurs fois très longtemps ».

Il n'avait pas obtenu une parole qui pût le rassurer. II grimpa rapidement les cinq étages, enjambant deux marches à la fois, très ému, très agité. Il parcourut à la hâte l'appartement. « Tout me parait en place ».

Puis il commença plus attentivement ses investigations ; il courut k son cabinet, et vit dans la cheminée des feuilles presque entièrement consumées. Il ne restait que des petits morceaux sur lesquels il reconnut son écriture. Il en prit un : « C'est mon livre de philosophie, r//jsto?'re du s^oïc/'.sme, auquel j'avais travaillé depuis dix ans ! Ils ont allumé le feu avec mon manuscrit ! »

Il eut un moment de désespoir. « Il m'avait coûté tant de recherches. Je comptais un peu sur ce livre ». Puis il chercha sur son bureau pour voir si, par hasard, ils n'en auraient brûlé que quelques feuillets. « Mais non, il était là avant notre départ pour Versailles, j'avais jeté un coup d'œil sur le manuscrit ; tu sais comment nous sommes partis de l'Ecole militaire, nous ne nous y attendions pas ».

Avec sa bonté coutumière, il ne se résignait pas à voir là un acte de vandalisme. « Ils ont pris ce qu'ils avaient sous la main comme si c'était un papier insignifiant. Ils ne connaissent rien à la philosophie et puis ils n'ont même pas lu. Enfin !!. .. ».

Et ce qui le confirmait dans son opinion c'est que tous les objets étaient à leur place.

SgO LE SOIR DE MA JOURNÉE

Il avait examiné sa bibliothèque en détail, faisant l'inventaire de ses livres les plus précieux. « Tiens, ils auraient pu aussi lîien piendre un Aide, ils ne Tont pas fait ».

Il retrouva cependant dans un volume une balle qui en avait labouré la tranche, il la jeta dans la cheminée.

Nous voulions lia garder : « Non, non, ce sont de trop tristes souvenirs ».

Les livres avaient été respectés. Il eut un soupir de soulagement. Mais on avait fait main basse sur ses paires de bottes. « Je comprends mieux çà ».

Par une fantaisie singulière, on avait pris les couverts de ruoltz : on n'avait pas touché aux couverts d'argent. « Ils ne savaient pas », et il poursuivait son enquête. Il vit dans le petit salon d'angle, une potiche italienne qui était perforée d'un trou, et trouva dans le pot une balle qui avait achevé là sa course et qui avait été tirée, sans doute, des balcons des maisons voisines.

— Enfin, nous aurions pu avoir de plus grands désastres. Ma bibliothèque est sauvée, mes paires de bottes et quelques couverts ce n'est rien, mais mon livre... mon pauvre livre.,. Je ne pourrai pas le refaire. Il m'avait pris trop de temps et je n'en aurai plus le loisir... ni le goût.

Et il regardait longuement ses livres dans leurs rayons ; il découvrit encore un volume abimé par une balle. C'était tout ; de menus souvenirs auxquels il tenait étaient à leur place.

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— Ils n'en auraient rien fait mais ils pouvaient me les prendre. Je suis bien aise de les retrouver, j'y étais attaché.

Après la défaite de la Commune, la majorité réactionnaire de l'Assemblée nationale, qui jusqu'alors hésitait à créer des difficultés au Gouvernement, mais qui avait conservé ses espérances de restauration monarchique jugea le moment venu de manifester son hostilité contre M. Thiers.

Elle dirigea tout d'abord ses coups contre Jules Simon qu'elle regardait comme le lieutenant préféré de M. Thiers et comme l'homme qui entraînait plus avant le cabinet dans la voie républicaine ; c'était chaque jour un nouvel assaut ; l'évèque d'Orléans, M. Dupanloup, était un des promoteurs les plus ardents de cette campagne. Il montait sans cesse à la tribune, soit à l'occasion d'un projet de loi, soit à l'occasion ^d'une interpellation, et il poursuivait avec une âpreté de révolté et une violence d'énergumène la chute du ministre.

Jules Simon revenait de la séance avec un nouveau succès, mais il ne conservait guère d'illusions sur la durée du cabinet.

— J^ai encore eu une attaque de Dupanloup, Il y met un acharnement ! Vous l'avez vu à la tribune, il était ponceau. Ah ! il me déteste cordialement.

M.Thiersnemanquaitjamais. api'èschaque séance de conseil, de lui dire :

— Quavez-vous donc fait à l'Evêque d'Orléans ?

Il ne VOUS aime pas. Il n'est pas bien dangereux, parce qu'il ne sait pas se contenir, mais il est haineux.

Il était clair que la droite, sans s'attaquer encore directement à M. ïhiers, tàtait son terrain, et cherchait à démolir d'abord un ministre, celui qu'elle redoutait le plus.

Elle guettait toutes les occasions, et elle en trouva une lorsque Jules Simon prononça son fameux discours à la Sorbonne, à l'occasion de la réunion des Sociétés Savantes. Il avait eu la hardiesse de reporter à M. Thiers l'honneur de la libération du territoire, il devançait seulement le jugement de l'histoire, puisque Gambetta pouvait,quelques années plus tard, dire à M. de Fourtou, qui était à la tribune : « le voilà le libérateur du territoire » et désignait M. Thiers aux applaudissements de la Chambre frémissante. C'était une hérésie quelques années plus tôt.

Une belle indignation s'empara de la droite. M. de Goulard, qui était le collègue de Jules Simon dans le cabinet, prenait de belles attitudes, levant les bras au ciel et protestant contre ce manque de respect à l'Assemblée. Pouvait-on, disait-il, attribuer à un seul homme un honneur qui revenait à l'Assemblée toute entière ?

Cet excellent M. de Goulard, qui était un instrument entre les mains des habiles, commençait à jouer un rôle, lui qui avait toujours été un ministre effacé. Il désavouait Jules Simon, espérant ainsi l'exclure, peut-être confisquer M. Thiers ou, en tout cas, provoquer une crise.

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Jules Simon nous rapportait les belles exclamations de M. de Goulard.

— Il faudra évidemment qu'un de nous deux s'en aille, ou peut-être tous les deux ;ilme parait, en effet, difficile que je sois congédié, et que M. de Goulard reste. Son rôle n'a rien de très flatteur pour M. Thiers.

Cet antagonisme s'envenimait en se prolongeant.

M. Thiers ne dissimula pas à Jules Simon, qu'en présence de l'hostilité de l'assemblée, afin d'enlever tout prétexte à ses adversaires, il était obligé, à son grand regret, de se séparer de lui, mais il lui annonça aussitôt le départ de M. de Goulard.

Jules Simon nous conta cette entrevue avec une pointe d'ironie :

« C'était à prévoir, mais il est tout de même singulier que je quitte le cabinet de M. Thiers pour avoir rendu justice à M. Thiers. Ce sont là les fantaisies de la politique. Quand on racontera cela plus tard, on en sera un peu surpi'is. Thiers m'a accablé d'amitiés, il m'a dit son chagrin de se séparer de moi, son dégoiit de la politique. Il croit bien que l'Assemblée ne cherche qu'à se débarrasser de lui, mais il pense prolonger l'agonie, je crois qu'il se trompe. On n'apaise pas une Assemblée en s'inclinant. Il eût mieux valu engager la bataille sans paraître céder. C'est mon sentiment. Il a peutêtre bien fait, après tout, parce qu'on lui aurait reproché son entêtement et s'il doit y avoir un échec, j'en aurais reçu le contre-coup, et je me le serais

reproché à mon tour. C'est mieux comme cela, mais c'est étrange. Thiers m'a parlé de ses choix, ils sont excellents : Casimir-Périer, Bérenger, Waddington. Je ne vois pas en quoi il se fortifie, vis-à-vis de ses ennemis. Il me sacrifie, c'est bien quelque chose, mais il sacrifie Goulard, qui représente la droite et il remplace les ministres sortants par des i^publicains. Il a l'air de faire une première concession et de la retirer ensuite. Je n'aperçois pas bien la profondeur de cette combinaison ».

Sans avoir de grandes illusions, M. Thiers ne pouvait pas cependant s'imaginer que l'Assemblée congédierait brutalement un ministère reconstitué .

Huit jours après, il était renversé, et Jules Simon reprenait, avec la gauche, la campagne contre le cabinet de Broglie, contre les tentatives de restauration monarchique, en même temps qu'il écrivait des livres, ses souvenirs du 4 septembre, et des articles.

Dîners littéraires

Il avait conservé avec M. Thiers des relations d'une intimité cordiale. Son salon de la place de la Madeleine, clos pendant son passage au ministère de l'Instruction publique, était de nouveau ouvert. On y faisait delà politique moins militante. C'est qu'autrefois, 11 s'agissait d'abattre un régime et qu'il n'était plus question alors que d'abattre un ministère, le ministère de Broglie. Le morceau était moins gros, et les résistances d'une Assemblée agonisante et impopulaire ne passionnaient qu'un monde spécial. On sentait que le pays triompherait aisément de la coalition des partis monarchiques et de leui's intrigues, et si, parfois, dans son cabinet, on s'agitait beaucoup (car c'est là qu'il recevait ses collègues de la gauche, et dans une pièce à côté, les

délégaés de l'extrême droite pour la formation de la liste des sénateurs inamovibles), son salon, du moins, était enveloppé dune atmosphère plus sereine. Ce n'était plus, comme autrefois, la grande bataille, c'était la petite. Les harangues tenaient moins de place que lès causeries. On n'y faisait peut-être pas des académiciens comme ailleurs, mais on en recevait beaucoup , et si la politique y av ait toujours ses entrées, la littérature et l'art s'installaient un peu en souverains.

Il y a eu des dîners célèbres, lorsque les convives étaient Emile Augier, Alexandre Dumas fds, Camille Doucet, Denormandie, Edouard Pailleron, Meilhac...

Le duel de mots et de traits s'engageait dès le potage, entre Alexandre Dumas fils et Pailleron.

Dumas, plein de verve, de bonne humeur narquoise, d'ironie parfois amère, d'esprit hautain et méprisant; Edouard Pailleron pince sans rire, doucereux et mordant, d'allures plus discrètes et de verbe moins bruyant, plus caressant dans les satires, mais plus précieux, plus recherché dans la critique.

Dumas prenait-il l'offensive, avait-il conquis ses auditeurs par son entrain, que Pailleron était tout d'abord atteint par cette artillerie pétillante, craquante, fulminante, mais, comme le chat guettant la souris, il hasardait une interruption malicieuse pour tàter son terrain, et s'il se sentait soutenu, il mettait ses mots en batterie, dirigeait ses feux avec

une grande adresse de pointeur, et réduisait Dumas au silence. C'était charmant

Camille Doucet, tout fluet, de sa petite voix enrouée, et sans avoir l'air d'y toucher, avec une bonhomie exquise et une rouerie délicate, se glissait entre les deux antagonistes pour raconter de vieilles et amusantes confidences qu^on lui avait faites, quand il était directeur des Beaux-Arts ou même comme secrétaire perpétuel. Il égratignait si gentiment qu'on ne voyait pas le sang mais qu'on distinguait la marque.

Denormandie (je le vois encore près du maître de la maison) écoutait comme un spectateur qui n'aurait pas cédé à prix d'or son fauteuil d'orchestre. Il ne disait rien, comme un homme fourvoyé dans un cénacle de dramaturges. Mais comme il n'avait pas tout à fait oublié qu'il était un de nos plus séduisants causeurs, il nous donna un si joli échantillon des grâces de son esprit et de sa verve aiguisée et plaisante que Dumas et Pailleron croyaient bien retrouver un confrère.

Meilhac ne disait rien, il s'amusait, mais ne le laissait pas voir ; lui si étincelant, si fin dans ses pièces, n'était pas un causeur. De loin en loin, pour ' faire honneur à ses hôtes, il risquait un mot de situation avec un sérieux imperturbable qui en doublait l'eflet. C'était un timide.

Après le dîner, les visiteurs arrivaient en foule, et on leur oflrait quelques spectacles coupés qu'organisait, avec beaucoup d'intelligence et de dévoue-

ment, M'i^ Delaporte qui fut une de nos grandes artistes du Gymnase. On entendait M'"«** Bartet, Brandès, Segond-Weber, Pasca, Duminil, M. Coquelin Cadet et combien d'autres ! Les dames qui n'étaient pas admises sous l'Empire, sauf à de rares exceptions, étaient très nombreuses, et le logement devenait trop petit.

Il est bien difficile de citer les noms de tant d'hommes illustres, et peut-être vaudrait-il mieux n'en citer aucun pour ne pas commettre de trop gros oublis ; j'en note seulement quelques-uns pour donner une idée de la diversité des talents : Pasteur, Charles Gounod, Ambroise Thomas, Gréard, Emile Deschanel, Chaplain, Carnot, Carolus Duran, Léon Say, Gaston Boissier, Eugène Manuel, Mézières, Méline, Jules Claretie, Georges Picot.

Les conversations étaient charmantes. On se groupait suivant ses affinités, on avait là comme un journal parlé. Et quel journal ! On connaissait le sort d'un livre, d'une pièce, d'une découverte ou d'une crise politique. Et quels commentateurs ! Il y avait une pénétration de tous les grands et petits mondes spéciaux qui se frôlent dans la vie sans se parler. Ce n'était pas la réunion mondaine banale ; on emportait toujours d'une de ces soirées quelque précieux souvenir, une poignée de main donnée à un homme illustre, une conversation instructive, quelque récit amusant et toujours une satisfaction intellectuelle. On avait causé, mais on avait pensé.

Jules Simon était un maître de maison merveil-

leux. Il pouvait parler sur tout, sur la politique, sur la littérature, sur la philosopliie, sur l'économie sociale, sur les arts, sur le théâtre. Il avait d'ailleurs emmagasiné tant de souvenirs, et lu tant de livres ! Il était intarissable sur Cousin. Quand on le mettait sur ce chapitre, il nous jouait de véritables scènes de comédie. Il n'en avait pas conservé une impression très agréable, quoiqu'il ne laissât jamais percer de rancune, mais on comprenait bien que son maître, qu'il admirait profondément, l'avait fait souffrir; et s'il le griffait de temps à autre, c'était si gentiment et avec tant de malice qu'on n'aurait pu l'accuser de rechercher la moindre revanche.

Il en profitait pour faire la guerre aux jeunes gens qui étaient moroses, pessimistes et qui n'avaient plus le culte des talents. Cousin avait été dur souvent pour lui, et cependant il le glorifiait, et il partait de là pour comparer les enthousiasmes d'autrefois avec l'indifférence d'aujourd'hui.

— Ah ! nous en avions jadis des trésors d'admiration, nous avions nos dieux dont nous nous étions constitués les prêtres, et le dédain que nous avions pour le reste du monde faisait partie du culte que nous rendions à nos idoles. Sans doute, nous étions des excessifs, des naïfs, nous improvisions des génies qui n'étaient pas viables, mais, vous autres, nos successeurs, vous êtes ingrats à l'excès en dénigrant comme vous le faites vos nouveaux grands hommes. Combien je me félicite d'avoir admiré les miens à l'excès ! Voyez-vous, mes amis, il faut voir

tout en rose pour être heureux, il faut voir tout on grand pour être grand.

11 aimait donner de petites semonces à ces désillusionnés, à ces désabusés.

On peut dire que tout ce que Paris a compté de personnages dans la politique, la littérature, la science et l'art de 186I2 à 1892 a passé par ce salon, la plupart aujourd'hui disparus, tous dispersés, mais alors dans tout l'éclat du talent. Les jeunes gens de cette époque ont acquis de la notoriété, les hommes mûrs ont joué depuis un grand rôle. Car ce salon fut le petit temple de beaucoup de gloires consacrées, la pépinière d'illustrations naissantes, le berceau de célébrités futures.

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