RAPPORTS AVEC LE MARECHAL DE MACMAHON /JOQ
peut-être pas à former un cabinet Jules Simon. 11 faut tenir compte de ses scrupules, de ses répugnances. Que vous importe, d'ailleurs, s'il garde M. Dufaure, ou si même il prend pour président un homme effacé ?
— Oh! cette fois, je vous le déclare net, je n'accepterai qu'avec la présidence du Conseil. Je ne crois pas que M. Dufaure, dont j'honore le talent et le caractère, puisse remonter le courant défavorable qui s'est manifesté contre lui dans la Chambre, et quant à un autre président, fut-il très effacé, je ne pourrais pas assumer une responsabilité sous un nom d'emprunt. »
Je dois dire que la plupart de ses amis partageaient cet avis, mais ils doutèrent alors du succès des négociations.
Nous dînions en ville au moment de la crise. Jules Simon avait laissé chez lui l'adresse de la maison où nous allions, pensant qu'il poui^rait recevoir quelque communication.
En effet, on vint lui annoncer, comme c'était prévu, que le maréchal lui offrait le portefeuille de l'Intérieur à la place de M. de Marcère. Il n'était pas question de la présidence du Conseil,
Ce fut un soulagement. Il comprenait très bien cette répugnance, mais il était dégagé.
— J'ai fait ce qu'on me demandait, on ne peut rien exiger de plus; me voilà bien débarrassé. C'était pour moi une aventure.
Nous nous souvenons de ce mot, et nous étions
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d'autant plus satisfaits de ce dénouement que nous avions fait tous nos efforts pour qu'il n'entrât pas dans un ministère à cette heure critique et douteuse.
Les rares amis qui avaient appris la nouvelle étaient consternés. Ils n'osaient pas blâmer leur collègue qui avait subi toutes leurs exigences, mais ils s'attendaient à la constitution d'un cabinet de combat.
On ne tarda pas à apprendre que le maréchal, voulant donner une preuve éclatante de son esprit dé conciliation, consentait enfin à confier la Présidence du Conseil à Jules Simon et l'appelait à l'Elysée.
La visite fut plutôt cordiale.
— Il a été très poli, nous dit Jules Simon, il a même eu un mot assez drôle : « Ah ! monsieur Jules Simon, si on m^avait dit que je vous prendrais comme premier ministre, on m'aurait bien étonné ». Il n'y a pas que lui qui l'était. Je l'étais plus encore. Cette entrevue s'est bien passée, mais je fais une sottise. Je n'aurai que des ennuis, je m'embarque sur une galère.
Il avait tenu à consulter M. Thiers qui, malgré sa malveillance pour le maféchal, lui avait dit très nettement: « Vous n'avez pas le droit de refuser».
Quand il revit ses amis après son acceptation, il eut à subir une série de questions.
Puis toujours le même refi'ain.
— Ce qu'il faut, cest durer.
— Durer ! Il faut pouvoir durer.
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— Vous le pourrez, vous ferez des concessions afin d'empêcher un ministère de réaction de prendre la place. Soyez patient, prudent, surtout au début.
Les premières relations avec le maréchal, furent courtoises. Elles manquaient évidemment de cordialité, mais elles étaient respectueuses. Il était clair qu'on s'observait.
Le maréchal ne parlait guère dans les conseils. Il écoutait très attentivement, et s'il glissait parfois un mot dans la discussion, il ne semblait pas y attacher d'importance et se ralliait volontiers à l'opinion de la majorité.
Jules Simon lui apporta un matin la révocation de plusieurs préfets, notamment du préfet de Saône-et- Loire. Il maugréa un peu: « C'est mon département, c'est de plus un de mes meilleurs amis». Il avait l'air de réfléchir, et il ajoutait : « c'est fâcheux, mais c'est de la politique». La politique lui semblait parfaitement méprisable. Il gardait le décret et finissait par le signer, mais il n'était pas satisfait.
Jules Simon sentait le mécontentement, et, en revenant du conseil, il avait toujours la même impression.
« La droite doit le conseiller, lui reprocher de sacrifier ses amis, je n'aurai pas d'agrément ».
Le maréchal affectait une grande correction, mais son tempérament prenait parfois le dessus, et il ne témoignait pas beaucoup de bienveillance pour la gauche. Il lançait parfois, moitié riant, moitié sérieux des phrases comme celle-ci : « quel malheur, monsieur Jules Simon, que vous vouliez gouverner avec
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la Chambre ; si vous consentiez à vous en passer, les a flaires marcheraient mieux et je vous garderais pendant toute la durée de ma présidence.
— Je suis républicain, répondait Jules Simon, je gouverne avec le parlement et mon parti, sinon, je ne serais pas ici .
— Je le sais bien, c'est malheureux.
Jules Simon ne prenait cette phrase que comme une boutade, parce que le maréchal en laissait échapper dans ce goût, et cependant comme il sentait que ces sortes de fantaisies pouvaient cacher quelque arrière-pensée, il avait pris la précaution d'instituer tous les vendredis au ministère de l'intérieur des réunions où venaient les membres des bureaux des gauches. Il leur parlait librement, leur communiquait ses impressions, ses idées, prenait leurs conseils, leur racontait même les boutades du maréchal. Il insistait surtout sur un point lorsqu'on lui demandait s'il avait quelque sujet de plainte :
— Le Maréchal, au fond ne m'aime pas, ou du moins n'aime pas ma politique, il me supporte ; ses goûts, ses aspirations, sont du côté de MM. de Broglie et de Fourtou, il faut donc que la majorité me soutienne très résolument pour me donner de l'autorité et de la force.
— Elle vous soutient.
— Il faut qu'elle n'ait pas l'air de m'abandonner en me marchandant son concours, sinon il cherchera un prétexte, le premier venu, pour prendre un cabinet suivant ses idées.
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MM. Leblond, Albert Grévy, Bernard-Lavergne, d'autres étaient là quand Jules Simon tenait ce langage.
Combien de fois ne nous a-t-il pas répété :
— Ce qui enhardit le maréchal, c'est que la majorité m'appuie très mollement. Il le voit, il le dit, je le désabuse, mais au fond je le pense.
Et comme il mettait en garde ses amis contre une fantaisie du président, ils haussaient les épaules.
— Allons donc, vous êtes tout-puissant, le maréchal ne vous abandonnera pas, et quant à la Chambre . . .
— Je ne crois pas qu'elle me renverse, mais elle nest pas ce quelle devrait être dans la situation difficile où je me trouve.
Jules Simon comprenait très exactement l'état d'esprit du maréchal ; il entrevoyait Theure où les rapports deviendraient plus tendus. Mais cette heure ne lui semblait pas encore très rapprochée. Au contraire, il y avait un peu plus d'abandon de la part du Président qui montrait une rondeur naïve, une sorte de familiarité et de bonne humeur assez rassurantes pour le présent.
On peut affirmer que le i6 Mai, Jules Simon fut surpris par Paventure. Le coup était imprévu.
Il revenait du théâtre, il ne trouva la lettre que le lendemain matin à la première heure, lorsqu'il descendit à son cabinet. Ce fut une stupéfaction. Il avait l'avant-veille vu le maréchal qui était bien
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disposé, et rien dans son attitude, dans ses propos, ne faisait présager ce brutal éclat.
C'était peut-être une boutade. Jules Simon eut d'abord la pensée qu'il était en présence d'un accès de mauvaise humeur, puis il fut convaincu que l'entourage du maréchal avait inspiré ce coup d'état parlementaire.
On connaît la lettre du maréchal, elle était un peu puérile, elle reprochait au président du Conseil de n'avoir pas combattu l'abrogation d'une loi sur la presse et se terminait ainsi : «cette attitude du chef du cabinet fait demander s'il a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable, car, si je ne suis pas responsable comme vous envers le Parlement, j'ai ma responsabilité envers la France dont aujourd'hui plus que jamais je dois me préoccuper».
Ne retrouve-t-on pas dans cette lettre l'écho des conversations que Jules Simon avait avec les membres des bureaux des gauches. « Le maréchal cherchera pour me renvoyer un prétexte dans la mollesse de la gauche à me défendre ». On pensait seulement qu'il aurait la patience d'attendre que le cabinet fût renversé.
Comme l'heure tardait, il n'hésita pas à se lancer dans cette équipée.
Jules Simon répondit par une lettre fort calme, qui fut jugée par ses amis simple et digne ; ce qui. n'empêcha pas les journaux, quelques jours après, de