‹ Le soir de ma journéeChapitre 2 sur 23 · LE COUP. D'ÉTAT · texte numérisé non relu

LE COUP. D'ÉTAT

Le Coup d'État

Il n'y a rien de plus lugubre que le lendemain d'un coup d'Etat quand on est parmi les vaincus. Le matin du 2 décembre, notre unique servante nous réveilla avant l'heure.

— Madame ! Madame ! on a arrêté tout le monde ! Tout le monde qu'elle connaissait : Charras, Cay-

lus, Carnot...

— Qui vous a dit cela? Où avez- vous appris cela?

— C'est imprimé ; on vend des listes dans les rues. Il y a des discours aflichés.

Je dégringolai mes cinq étages. Je courus d'abord chez Charras, puis chez M. Thiers, puis chez Rémusat. Personne : arrêtés, partis, disparus. Nous sûmes dans l'après-midi le détail des arrestations. Cela a été raconté partout. On juge de l'eflet que produi-

saient ces nouvelles tombant sur nous toutes à la fois. On ajoutait, comme il arrive toujours, à la vérité. On parlait d'assassinats mystérieux. Nous nous étions retrouvés dans les rues, au nombre de deux ou trois : un député, M. Pierre Lefranc, un rédacteurdu National, M. Gustave Héquet. Nousétions tout surpris de nous sentir en liberté. J'étais le plus menacé de la bande. Nous errions toute la journée, à la recherche des renseignements. Nous nous disions, le soir, en nous quittant : « C'est pour cette nuit, bien sûr ! »

Un jour que je traversais seul le pont Royal, en revenant de chez M. Héquet, qui demeurait rue de Verneuil, et à qui j'étais allé, tout courant, raconter les détails de l'évasion de Caylus, j'aperçus deux hommes qui flânaient sur le quai et avaient l'air de prendre les mesures du pavillon de Flore. Il était huit heures du matin ; il n'y avait que nous dans les rues. Ce n'étaient pas des ouvriers. Je vis, en approchant, que c'était Louis-Napoléon, tout simplement, qui causait avec un de ses familiers des nouveaux aménagements à faire à la maison de nos rois, devenue sa maison. Je n'ai jamais été plus surpris que de cette rencontre. Je ne sais s'il donnait une grande importance à ces menus détails, ou s'ils lui servaient d'intermède et de soulagement entre deux occupations plus sérieuses. On sait qu'à peine installé aux Tuileries il donna Tordre de combler les fossés de la place de la Concorde et d'en modifier la décoration. On aurait dit qu'il n'avait fait son coup que pour

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faire ce remue-ménage au bout du jardin. Nous nous demandions si ce n t'tait pas la suite de quelque plan stratégique.

Je rencontrai, le même jour, sur cette place de la Concorde, au coin de la rue Royale, un de mes anciens maîtres, dont j'étais, la veille, le collègue à la Sorbonne. On ne cherchait que des hommes sûrs pour épancher sa douleur et sa colère. Je me jetai presque sur lui :

— Que pensez-vous de tout cela, cher maître? Il me regarda d'un air pensif.

— Il faut attendre la fin, dit-il.

Attendre la fin! Ce crime deviendrait une action glorieuse s'il réussissait ! Et c'était un philosophe qui disait cela! Je m'enfuis comme si j'avais été piqué par un serpent. J'évitai pendant des années de revoir mon interlocuteur. Je fus bien forcé, après sa mort, de me dire que c'était pourtant un galant homme, dans toute la force du terme. O profondeur de la misère humaine ! Même en fait de morale, nous avons grand peine à voir plus loin que le bout de notre nez.

Pendant que nous comptions nos exilés et que nous étions dévorés par une rage impuissante, le vainqueur donnait un bal aux dames de la halle. Il se souvenait des anciens Césars : Panem et circenses. Un bal ! Elles n'iront pas! Elles y allèrent. Il y alla aussi, et nous apprîmes qu'il avait été tout surpris de trouver de jolies filles parmi ces marchandes de marée. Le teint était un peu bruni par la

pluie et le soleil ; mais une bonne santé et une vie active compensaient largement ces désavantages. Il fut acclamé par ses nouvelles sujettes et put rêver, ce soir-là, du duc de Beaufort.

Il donnait aussi des fêtes à ses affidés dans son nouveau palais. Il faut toujours que les larmes soient mêlées de rire. On raconte une conversation de Pie VII avec le premier Bonaparte où le pape ne prononça que deux mots. Le dictateur avait commencé par des menaces. Tragediante, dit le pape à demi- voix. Les menaces ne prenant pas, on eut recours aux promesses et aux belles paroles. Comediante, dit alors Pie VII. C'est toute la philosophie de rhistoire. Tragédie, comédie se ressemblent plus qu'on ne croit . Il ne tient souvent à rien qu'elles ne se changent l'une dans Fautre. Gela dépend quelquefois de l'œil qui regarde. Je demeurais, dans ce temps-là, comme aujourd'hui, place de la Madeleine, n" lo, au cinquième étage, et l'appartement placé au dessous du mien était occupé par un des nouveaux grands seigneurs qui étaient sortis de terre depuis huit jours. Ma famille et mes amis me suppliaient de chercher asile quelque part et de ne pas rester ainsi dans la gueule du loup. Le fait est que mon voisin était sous -secrétaire d'Etat ou secrétaire général quelque part, et que notre escalier était continuellement sillonné par des agents ofliciels et par des agents volontaires, espèce autrement dangereuse, qui pullulent après les coups d'Etat. Ma femme vivait dans des appréhensions continuelles.

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Elle passait les nuits à trembler, car les arrestations se faisaient la nuit. A trois heures, disait-on. C'était le moment fatal.

Une nuit que je dormais à poings fermés, nous entendîmes tout à coup une sonnette qui faisait un bruit effroyable. Elle sonnait, et puis elle resonnait, et elle sonnait encore, à casser tous les cordons. Est-ce bien chez nous? C'est bien chez nous. La voilà, au bout de ma lumière, qui continue sa ronde infernale. Fit les coups de poings pleurent sur ma porte. « Attendez au moins que je m'habille! » Je passe à la hâte mon pantalon et, décidé au martyre, j'ouvre ma porte à deux battants, la même porte qui est là devant moi pendant que j'écris ceci, une bonne vieille porte que je franchis tous les jours depuis plus de quarante ans. Je l'ouvre... et je me trouve en présence d'une dame en toilette de bal, avec des plumes et des diamants dans les cheveux, qui pousse des cris d'effroi en m'apercevant et qui me prend pour un voleur.

C'était ma voisine qui revenait du bal des Tuileries, et qui, dans l'obscurité, avait monté un étage de trop pendant que son mari faisait le compte du cocher. J'eus Thonneur de la reconduire jusqu'à sa porte avec ma bougie. Je sus ensuite qu'elle avait été malade de saisissement pendant quelques jours.

Vous ne pouvez vous faire une idée de la colère dont nous avons été transportés pendant quatre ou cinq ans après le coup d'Etat. D'abord, nous avions été pris au piège, ce qui n'était pas flattem* pour

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notre amour-propre ; ensuite, nous avions été battus à plate couture ; et enfin, nous étions traités, à tous les points de vue, avec une dureté sans pareille. Nous aurions compris les révocations, cela va de source; les emprisonnements et les exils arbitraires (voyez jusqu'où je vais), pourvu qu'ils fussent temporaires et qu'on n'y ajoutât pas de sévices. Mais on ne parla, pendant plusieurs mois, que de fusillades clandestines. Je crois qu'on se trompait. Mais la suppression absolue de la liberté de la presse a, pour conséquence nécessaire, la calomnie. Ce qui était certain, c'est que des personnes, même considérables, disparaissaient tout à coup sans qu'on pût savoir où elles étaient. Le Moniteur publiait des listes d'exilés temporaires et d'expulsés. Outre les citoyens dont la notoriété expliquait cette mention officielle, on en saisissait d'autres dans des razzias faites par l'armée ou par la police ; on les enchaînait; on les menait à pied comme autrefois les chaînes de galériens entre deux rangs de soldats, jusqu'à l'embarcadère, et on les envoyait en Algérie ou à Gayenne. Il y avait Y Algérie plus et V Algérie moins, comme il y a le bagne et la prison centrale. Les condamnés à V Algérie plus, coupables seulement de paraître dangereux pour l'usurpateur, étaient en effet traités en forçats, comme les voleurs et les assassins. Après les razzias vinrent les commissions mixtes. On peut lire tous ces détails dans Schœlcher et dans Ténot. Les témoignages ne manquent pas ! Nous avons vu tout cela. Que Dieu épar-

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