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gne de pareils spectacles à nos enfants ! La misère parmi les proscrits, à Londres, à Bruxelles, était horrible. En France, les proscrits de l'intérieur, comme nous nous appelions nous-mêmes, ne pouvaient ni parler, ni écrire. On nous ôtait nos emplois, on nous chassait des journaux : il fallait qu'un in-8 eût une certaine dimension pour échapper à la censure ; les clients n'osaient pas prendre un de nous pour avocat. Nous vivions dans la crainte perpétuelle d'être arrêtés par la police ou expédiés à la frontière. Ce n'était pas le bon temps, mes enfants. Je suis né en 1814, j'ai vu i852 et 1871. Je suis d'une génération trois fois maudite.
J'avais trente-sept ans à l'époque du coup d'Etat ; j'avais été député, conseiller d'état, je n'étais plus que professeur de philosophie à l'Ecole normale et suppléant de M. Cousin à la Sorbonne. Mes places me rapportaient ensemble trois cents francs par mois ; ma femme avait de sa famille une pension de la même somme. Nous vivions avec cela, et nous nous trouvions heureux. Mon fils aine avait trois ans, mon second fils n'en avait pas deux.
Je tourne ces pages jaunies par le temps. Elles me ti'oublent. Elles ne vous troubleraient pas. Vous savez tout cela, ou vous ne vous souciez pas de le savoir. Nous autres, nous ne l'oublierons jamais. Au plus fort de la bataille, jetais sur le boulevard auprès des Panoramas ; ou nous chassait à chaque instant et à chaque instant nous revenions. On tiraijt le canon à côté de nous. J'étais avec Crépu, repré-
sentant de l'Isère, ou ancien représentant, car je crois qu'il était alors au Conseil d'Etat. Victor Hugo, qui descendait le boulevard en sens inverse, vint à moi.
— Si je me faisais tuer au quartier Latin, me dit-il, et qu'on portât mon cadavre par les rues, croyezvous que cela soulèverait les étudiants ?
Je lui répondis ces seuls mots :
— Je n'en doute pas.
Il me serra la main, et partit par la rue Vi vienne.
— Y pensez- vous? me dit Crépu.
— Il est sincère, lui dis-je ; mais il y a loin d'ici le quartier Latin.
Trois minutes après, un homme fut tué rue Montmartre, à la porte d'un pharmacien. Il se trouva sur-le-champ quelques personnes pour le mettre sur un brancard et le pprter vers les Halles. Nous suivîmes, Crépu et moi ; quatre ou cinq personnes, dont un représentant, s'unirent à nous. On regardait, on ne s'arrêtait pas. Un mort ! Il y en avait partout. On finit par le déposer sur le trottoir au coin de Saint-Eustache. Il est vrai que ce n'était pas un Victor Hugo. Les représentants étaient enragés, mais ils étaient seuls ou presque seuls . Le sentiment dominant chez les bourgeois était la peur. Les ouvriers étaient pour le coup d'Etat.
Il plut des décrets pendant les jours suivants. Décrets de proscription, loi des suspects, création de la commission consultative, interdiction de stationner dans les rues ou de circuler au nombre de
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plus de trois. Je possède plusieurs liasses de ces alliches, qu'on arrachait au coin des rues en courant un grand péril. Elles m'ont été données par mon ami Régnier, de la Comédie-Française. Elles ont perdu de leur intérêt depuis la publication des Murailles *iie Paris. Enfin vint l'annonce du plébiscite pour le lo décembre. La France, convoquée dans ses "comices, devait déclarer par Oui ou par Non, si elle acceptait le coup d'Etat avec ses conséqpiences. Tous les cours de la Sorbonne étaient commencés, suivant l'habitude, depuis le mois de novembre. Moi seul, j'étais en retard. Jallai voir le doyen, M. Victor Le Clerc, qui ne se mêlait jamais de nos afl'aires, car la Faculté des Lettres, sous le roi Louis- Philippe, jouissait d'une absolue liberté. Pour la première fois, il me pria de commencer mon cours.
— Vous le voulez?
— Je vous le demande. Il faut que tout se passe régulièrement à la Faculté et que rien ne se ressente d'une révolution.
Je fis, en le quittant, afficher mon cours pour la dateduQ, et j'annonçai que je le fex*ais dans la petite salle, au lieu de la grande, où je professais ordinairement.
Mais quand j'arrivai le 9, à trois heures de l'après midi, je trouvai que la petite salle avait été désertée, que la grande salle était envahie, qu'elle était comble, et que la foule refluait jusque dans la cour de la Sorbonne. Cela se comprend; j'allais être le premier à ouvrir la bouche au milieu de tout ce grand peuple
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réduit depuis huit jours au silence. Je ne parvins pas sans difficulté jusqu'à la chaire.
Je vais vous dire exactement ma première, ou plutôt mon unique phrase. Elle a été citée si souvent par moi-même et par d'autres, que je la sais à présent par cœur :
« Messieurs, je suis ici professeur de morale. Je vous dois la leçon et l'exemple. Le droit vient d'être publiquement violé par celui qui avait la charge de le défendre, et la France doit dire demain, dans ses comices, si elle approuve cette violation du droit, ou si elle la condamne. N'y eût-il dans les urnes qu'un seul bulletin pour prononcer la condanmation, je le revendique d'avance : il sera de moi ! »
Vous devinez sans peine comment cette phrase, prononcée d'une voix vibrante, fut reçue par mon auditoire. Je fus plusieurs minutes sans pouvoir parler. Chaque fois que j'ouvrais la bouche, les bravos et les applaudissements recommençaient de plus belle. J'étais ému de cet enthousiasme! Vous vous rappelez le mot de Plotin, chef de l'école d'Alexandrie : « Les âmes s'allument l'une à l'autre comme des flambeaux »; et quand je pus enfin reprendre la parole :
— Je reçois vos applaudissements comme des serments, m'écriai-je Si jamais vous vous laissez aller à de honteuses faiblesses, rappelez-vous cette séance, et dites-vous que vous êtes des parjures !
Les cris recommencèrent. Tous les jeunes gens montèrent sur les bancs, dans leur enthousiasme.
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Les amis qui m'entouraient profitèrent de ce moment pour me faire disparaître. Ils me poussèrent dans un fiacre qu'ils avaient amené, et je me trouvai assis dans mon cabinet, une demi-heure plus tard, tandis que la police me cherchait dans tous les recoins de la Sorbonne pour me mener, disait-on, à Vincennes. Pourquoi Vincennes? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Je suppose que les faiseurs de nouvelles préférèrent ce nom à celui de Mazas, pour rehausser l'importance de ma manifestation. Le lendemain matin, la première ligne de la première colonne du Moniteur portait ces mots : « M. Jules Simon, professeur à l'Ecole normale et à la Faculté des lettres de Paris, est suspendu de ses fonctions ». Je me rappelle que mon ami Walferdin, qui m'apporta le journal, me dit en entrant dans mon cabinet : rt Plus heureux que sage ». En effet, on aurait pu me révoquer ; je m'y attendais; mais on verra tout à l'heure que je ne perdis pas pour attendre.
J'appris qu'il avait été question de moi, la veille au soir, dans le conseil. Mon vieil ami Fortoul, devenu ministre par la grâce du coup d'Etat, avait raconté mon aventure, en ajoutant que la police m'avait vainement cherché à la Sorbonne. Il allait dire sans doute qu'on continuait à me chercher (on n'aurait pas eu de peine à me trouver, puisque j'étais tout bonnement chez moi); mais le prince mit fin à son zèle en disant : « On ne l'arrêtera pas. Vous pouvez le révoquer ». Etait-ce de la
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bienveillance, ou n'était-ce que du bon sens ? Je lui ai toujours su gré de cette iparole. Son indulgence m'a pourtant privé de mon avenir. Je devenais un héros, à peu de frais, s'il m'avait laissé arrêter.
Me voilà donc, comme on dit, sur le pavé. Je crus devoir aller chez M. Cousin dans la journée du lendemain. Il me reçut froidement, quoique poliment.
— J'ai entendu hier cet énorme tapage, et je me suis dit : Voilà mon suppléant qui fait fermer mon cours. Ce doit être fait ?
— On m'a seulement suspendu, répondis-je.
Il fut étonné ; je l'étais moi-même. Je lui passai le Moniteur, que j'avais à la main.
— Je vois, dit-il, en me le rendant, qu'on a mentionné l'Ecole normale. Fortoul aurait pu s'en dispenser. Comment êtes-vous avec lui ?
— Nous étions dans des termes d'amitié, jusqu'au coup d'Etat.
Je me rendis de là chez M. Victor Le Clerc, dont la réception fut très chaleureuse. Je le trouvai très irrité, non pas contre Fortoul, qu'il approuvait, tout en me plaignant. Il avait sur sa table une lettre de Cousin, qu'il me montra : « M. Jules Simon ayant jugé à propos de se faire révoquer, je vous avertis que je reprends la totalité de mon traitement à partir du lo décembre », C'est ce qui s'appelle ne pas perdre de temps. Il était d'ailleurs dans son droit, et cela se serait fait quand même il ne l'eût pas dit.