RAPPORTS AVEC LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON
Il pouvait tirer un profit personnel de la situation en se mettant en avant, en se prodiguant, en occupant la scène.
Il ne le voulut pas, il comprit peut-être mal son intérêt. Il jugea qu'il était plus noble et plus fier de garder le silence, plus conforme à sa dignité de ne pas se livrer à des démonstrations retentissantes qui auraient été interprétées comme un acte de dépit, il eut trop de confiance peut-être dans l'heure prochaine des revanches dont il aurait légitimement sa part.
Il ne comptait pas suffisamment avec les passions, les petites lâchetés, les égoïsmes et surtout les jalousies, avec le goût des foules pour le bruit, la parade, la mise en scène.
Il avait la confiance q\i'on saisirait ses intentions, que son effacement serait considéré non comme une faiblesse mais comme un acte de fermeté civique, d'abnégation patriotique. Il oubliait trop que certains scrupules, certaines délicatesses échappent à la clairvoyance des foules, s'ils ne sont pas expliqués et soulignés.
On l'avait sollicité, flatté, fêté, quand il avait pris la présidence du conseil, on l'abandonnait, on le dédaignait, on l'injuriait à l'heure où il la quittait, alors qu'on aurait dû au contraire le défendre contre une insulte qui était surtout dirigée contre le parti tout entier.
Il éprouva un grand écœurement pour la politique. Il reprit la plume pour écrire des livres : « Le gou-
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çernement de M. Thiers » en deux volumes et des articles, où son esprit gardait toute son activité. Il se partageait entre les séances du Sénat et de l'Institut, faisait des lectures à l'Académie, se consacrait à quelque belle œuvre, car il avait une facilité prodigieuse, une puissance de travail surprenante, accomplissant dans une journée le tour de force d'écrire avant son déjeuner vingt pages d'un ouvrage, et un article, d'aller prononcer un discours dans quelque réunion, de présider une conférence, de répondre à une douzaine de lettres, de diner en ville et de se rendre ensuite dans une soirée et de recevoir par surcroit des visiteurs et le plus souvent des solliciteurs. On venait lui demander une place, une croix, un ruban violet : « Mais je n'ai plus d'influence, ma recommandation vous serait plutôt nuisible ». Allons donc, on n'osera pas refuser à un homme comme vous.
Et il donnait une apostille ou faisait une démarche, dût-elle lui coûter.
Pour la liberté
Sa rentrée dans la politique se produisit à propos de l'article 7, présenté par Jules Ferry, qui était dirigé contre la liberté d'enseignement et qui refusait aux congrégations religieuses non autorisées le droit d'enseigner.
Les passions étaient à ce moment violemnkent excitées, et la lutte qui paraissait circonscrite entre les partisans et les adversaires de la liberté d'enseigner fut tout à coup faussée, dénaturée et prit l'allure d'un conflit entre le cléricalisme et l'esprit laïque. C'est le jeu habituel des querelles de défigurer les idées et les doctrines au profit des intérêts de partis ou plutôt de leurs convenances. On perdait de vue la signification réelle de l'article 7. Son caractère d'hostilité contre la liberté s'effaçait, il n'était
plus qu'une machine de guerre contre le cléricalisme ; ou n'essayait même plus d'en examiner la portée ni même de savoir s'il avait une portée quelconque, il restait pour beaucoup une démonstration destinée à forcer les partis à prendre position.
Le jour où Jules Simon lut cet article, il éprouva un mouvement de surprise.
— Ferry commet une faute ; certes je ne suis pas plus clérical que lui, mais il détruit la liberté d'enseignement sans profit pour la cause qu'il veut servir, il croit atteindre les congrégations ; elles n'auront pas de peine à tourner sa loi, et elles seront aussi puissantes demain qu'aujourd^hui. Ce qu'il faut empêcher c'est le développement de la mainmorte. Là est le danger. Il y a des mesures à prendre. Il peut aussi à la rigueur appliquer les lois existantes. Il en a. Mais son article est une menace contre la liberté, et ce n'est pas là ce qu'il cherche .
Il nous rapportait à ce propos un vieux souvenir :
« Duruy me racontait autrefois qu'un moine dominicain se présenta un jour dans son cabinet, en robe blanche, et lui demanda l'autorisation de fonder l'école secondaire d'Arcueil. C'était le père Gaptier, homme éminent dont on connaît la tragique aventure.
« J'en suis très fâché, mon révérend Père, répondit le ministre, mais comme les dominicains sont une congrégation non reconnue, je ne leur accorderai aucune autorisation. »
Le père Gaptier n'insista pas. Il continua la con-
versation avec aisance et bonhomie, et on se quitta au bout d'un quart d'heure avec la plus grande politesse.
Il s'était écoulé quinze jours depuis cette visite, quand on remit au ministre la carte de M. l'abbé Gaptier. prêtre du diocèse de Paris, c'était bien le même visiteur que l'autre fois. Mais il s'avançait alors tout souriant, vêtu d'une soutane noire toute neuve avec le manteau et le petit collet. Pour compléter la métamorphose, je crois bien qu'il s'était fait nommer, dans Tintervalle, chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris. Il fallait bien donner, à M. l'abbé l'autorisation qu'on avait refusé quelques jours avant, au Révérend Père. Le Révérend Père et toute sa congrégation en furent fort aises. M. Gaptier s'était donné le plaisir de passer en personne à travers nos fils d'araignée. S'il avait été moins sûr du succès, il aurait envoyé à sa place un sacristain, un ami ou même un pénitent laïque de la congrégation. Mais le tour aurait été moins joli. Eh bien l'article 7 est un fil d'araignée »,
Et comme nous lui demandions ce qu il comptait faire :
« Je le combattrai, j'ai défendu la liberté toute ma vie, je la défendrai encore. Je sais bien qu'on m'accusera d'être un clérical, on ne peut rien contre la mauvaise foi ». Et il garda pendant quelques instants le silence.
« Clérical? ce serait absurde, je n'étais pas clérical, je suppose, eni848,pas plus que ceux qui siégeaient
avec moi, eh bien, nous avons défendu la liberté d'enseignement ».
Il se leva de son fauteuil, il alla chercher un livre dans lequel se trouvait sa circulaire de 1848 aux électeurs des Gôtes-du-Nord, il nous la montra et ajouta :
« Je n'ai pas un mot à changer, et si je votais l'article 7, c'est alors qu'on pourrait m'accuser de versatilité ».
Et comme il rendait toujours justice à ses adversaires, à plus forte raison quand ils étaient ses amis politiques :
« Je comprends très bien, disait-il, le sentiment auquel a obéi Ferry ; le clergé est en efl'et souvent très envahissant ; il s'occupe de ce qui ne le regarde pas ; il fait trop de politique ; mais Ferry prend le mauvais moyen pour le contenir, il le reconnaîtra plus tard, il n'en aura pas moins fait une sottise ».
Qui aurait pu se douter qu'en l'an 1900 on parlerait de ressusciter l^article 7 dont l'inefficacité semblait jadis suffisamment éclatante aux esprits clairvoyants et réfléchis, puisque l'application des décrets, mesure autrement rigoureuse, n'avait donné que des résultats négatifs et les apparences d'une persécution? Comme il voyait juste, quand, dans des articles, il insistait surtout sur la nécessité d'enrayer le développement de la main-morte dont on finit par se préoccuper aujourd'hui avec juste raison !
C'est qu'il était l'ennen» des improvisations et des
POUR LA LIBERTE ^^i
lois de circonstances qui ne sont en général que des entorses données à la liberté.
IJ avait toujours été le partisan de la liberté totale, et il avait retrouvé à cette heure toute sa jeunesse, toute sa verdeur, toute sa conviction vivace de lutteur. Mais lorsqu'on apprit qu'il devait prendre la parole contre l'article j, ce fut chez lui un défilé de ses collègues de la gauche.
Nous nous souvenons de la démarche très solennelle que fit auprès de lui Carnot, le père de l'ancien président de la République. Carnot était un cœur d'or et une nature tendre et sensible, malgré son apparente froideur ; il avait une affection profonde pour Jules Simon qui l'avait soutenu dans quelques dures épreuves de sa vie, il s'en était toujours souvenu.
Il entra dans le cabinet de travail.
Jules Simon alla au devant de lui, lui prit les mains tout heureux de le voir.
— On dit que vous allez combattre l'article 7 ?
— C'est mon intention formelle.
— Je vous en supplie, mon cher Simon, vous savez à quel point je suis votre ami, je vous demande en grâce de renoncer à votre projet.
Jules Simon le regarda pendant quelques instants sans répondre.
— C'est impossible, reprit-il, vous ne venez pas me proposer cela, mon cher Carnot.
— Je vous le demande au nom de notre amitié, au nom de nos amis les plus chers qui sont attristés
de penser que vous entrerez en lutte avec eux.
— Vous savez combien je vous aime, Carnot, demandez-moi tout ce que vous voudrez, je le ferai, mais ne me demandez rien contre ma conscience. Sur ce chapitre je suis intraitable.
— Mais songez que vous avez encore un brillant avenir devant vous, que le parti républicain compte sur vous. Vous risquez de vous perdre.
Carnot avait un tremblement dans la voix ; Jules Simon était touché de cette démarche inspirée par le plus noble sentiment, par le sentiment de l'amitié poussée jusqu'à l'aveuglement. Il eut un violent chagrin d'opposer à tant d'insistance une si inflexible résolution.
— Mais au moins, contentez-vous de voter, abstenez-vous de prendre la parole.
— Je me déshonorerais. Je ne le ferai pas. Et Carnot répondait :
— Je suis désolé, vous vous perdez.
— Ce n'est pas la première fois que je brise ma carrière pour mes convictions.
Carnot avait des larmes dans les yeux. Il avait fait ce qu'il croyait être son devoir ; il soufl'rait ; il pressa les mains de son ami avec effusion. Il l'en aimait peut-être davantage.
Ce que Carnot voyait, c'était moins la guerre à la liberté de l'enseignement que la lutte contre le cléricalisme. L'article 7 ne lui apparaissait que comme une manifestation de parti, dégagée de la signification anti-libérale que Jules Simon lui attribuait.
Jules Simon avait été ému par cet entretien qu'il nous raconta aussitôt :
— Ce qui me chagrine, c'est d'avoir contrarié Garnot,un si excellent ami. Mais comprend-on pareil conseil?.,. Il est évidemment très désagréable d'avoir toute la droite derrière soi, seulement avec un petit groupe de républicains ; ce qui me donne une situation fausse et gênante vis-à-vis de l'opinion ; car, pour moi je ne regarde pas qui me soutient, je m'inquiète seulement de la cause que je défends; celle-là est bonne, je lai défendue depuis trente ans. Il n'y a pas d'homme qui ait été plus attaqué par les cléricaux que moi sous l'Empire et sous l'Assemblée nationale, je n'ai jamais changé d'opinion et je n'en changerai pas.
La bataille fut longue et ardente. Ce fut un duel entre Jules Ferry et Jules Simon.
A son retour des séances, Jules Simon donnait ses impressions :
— Ferry a bien parlé, il a beaucoup de talent, il a eu beaucoup de succès ! A la gauche, ils me regardaient avec des airs farouches, comme si j'étais un traître. Des hommes courageux qui, cependant, ne votent pas avec moi, m'ont parlé, et même m'ont donné la main ; d'autres, moins courageux, me serraient la main quand on ne les regardait pas. C'est étrange, j'ai été applaudi par la droite quand je faisais l'éloge de l'enseignement de 1 Etat ; en 1848, j'étais combattu par Montalembert et appuyé par les républicains en soutenant la même cause. Tout
^aS LE SOIR DE MA JOURNÉE
cela est assez drôle ; il faut avoir le diable au corps pour aimer encore la politique, surtout quand on a longtemps vécu, 11 est vrai que je ne l'aime plus. Il ne faut pas la voir de trop près, on l'aime quand on est très jeune, parce qu'on ne la connaît pas.
C'est dans ces conversations du soir qu'il se livrait aux siens avec le plus d'abandon, il reprenait un à un les griefs formulés contre lui :
— Si on voulait relever toutes les sottises qu'on dit sur moi, ce serait trop long ; il n'y a pas d'homme moins connu que moi, et cependant il n'y en a pas qu'il soit plus aisé de connaître. On m'appelle « le doux philosophe», on dit que je suis souple, que je manque de caractère, que je n'ai pas de décision, que je suis flottant, que je n'ai pas de fixité dans les idées, c est absurde. Pas de décision! je n'avais pas de décision lorsque j'allais à Bordeaux, lorsque j'assumais la responsabilité du pouvoir sous le maréchal, lorsque je combattais l'article 7 comme aujourd'hui ; pas de fixité dans les opinions, alors que j'ai tout sacrifié, mon avenir, ma popularité à une idée : la liberté. J'ai accepté les tâches les plus pénibles, dussent-elles me compromettre et me faire mal juger. Comprendra- t-on seulement l'unité de ma vie en me voyant soutenir la liberté contre mes adversaires d'abord, contre mes amis ensuite ? J'ai souflert; on ne saura jamais à quel point. Vous le savez, vous, et peut-être le direz-vous plus tard si vous racontez ma vie. Ma carrière est terminée, j'en ai fait le sacrifice : je savais ce que je faisais
Je voudrais seulomeat avoir été bien compris par quelques amis. Je u"ambitionne pas dautre récompense. C'est peu pour un ambitieux: car on m'a appelé ambitieux, un ambitieux qui sert d'une singulière façon son ambition. Mais je vous attriste. Il faut pardonner cette sottise aux vieillards.
Il avait une mélancolie profonde.
Xous essayions de le distraire de sa tristesse, de chasser les idées moi'oses.
— J'ai tort, je suis absurde, mais il y en a auxquels tout réussit. Je n'ai pas réussi dans la vie. C'est peut-être ma faute. Voilà que je recommence mes lamentations. Heureusement, je vous ai, et vous, du moins, vous ne m'abandonnerez pas.
Après la bataille de l'article 7, qu'il gagna, le Sénat ne lui offrait pas beaucoup d'attraits. Il assistait régulièrement aux séances, mais les rappoi'ts avec ses collègues de la gauche étaient tendus ; les plus modérés le boudaient, les plus violents le regardaient avec colère. Ces rancunes durèrent pendant plusieurs années.
Il était toujours journaliste, car il avait sans cesse aimé la presse, quoiqu'elle fût souvent cruelle pour lui. Il la défendait non seulement dans sa liberté, mais dans ses hommes.
Il disait toujours : « Il y a beaucoup de talent dans la presse, mais il n'y a pas beaucoup de ^urnalistes ».
Il citait volontiers ceux qu'il considérait comme de véritables journalistes : Prévost-Paradol, Edmond
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About, Weiss, Emile de Girardin, Sarcey, Edouard Hervé, Fouquier, Cornély, Ranc. Il aimait le métier. Il lui était agréable de s'adresser au public dans des articles clairs, substantiels, parfois d'une ironie charmante ou d'une émotion vibrante. Il attaquait les doctrines qui ne lui plaisaient pas, souvent avec vivacité, mais il ne combattait les personnes qu'avec la plus parfaite courtoisie. Et s'il était volontiers satirique, ce n'était jamais avec aigreur ; il conservait les traditions de politesse du vieux journalisme.
Il croyait qu'on était beaucoup plus fort en n'injuriant pas et beaucoup plus redoutable en discutant; que le journaliste pouvait tout dire, même aux époques de dictature, quand il savait le dire; ce n'étaient pas, d'après lui, les lois sur la presse qui pouvaient le gêner, surtout quand il avait du talent ; mais comme il était un fervent partisan de la liberté, il ne manquait jamais l'occasion de monter à la tribune quand un ministère apportait des articles de loi restrictifs, il les combattait même contre son parti. Il avait d'autant plus d'autorité dans ce rôle, que nul plus que lui n'avait été insulté, outragé, diffamé, et qu'à cette époque les injures n'étaient pas émoussées comme aujourd'hui par une longue habitude de la violence.
Il vivait un peu en dehors des luttes quotidiennes, et sa joie la plus grande était quand il pouvait partir en vacances et s'installer pendant deux mois à Villers-sur-Mer.
POUK LA LIBERTÉ 43l
— Quel soulagement, mes amis, nous n'entendrons plus parler de rien ; on ne nous rebattra plu s les oreilles avec des crises ministérielles. Nous ne songerons qu'à nous distraire un peu. Moi j'écrirai mon discours pour T Académie des Sciences morales (une notice sur Henri Martin, sur Louis Reybaud ou sur Duruy), je corrigerai les épreuves de tel volume, je ferai mes articles de la Reçue de Famille et mes autres articles.
C'est ce qu'il appelait se reposer ; et, en réalité, il se reposait. 11 arpentait la digue avant le déjeuner, causait avec nous de l'article qu'il songeait à écrire, se promenait une heure ou deux dans la campagne avant le diner, jouait avec sa petite- fille Marguerite qu'il adorait, l'enveloppait de caresses quïl recevait d'ailleurs avec usure, s'ingéniait à chercher ce qui pouvait être agréable à ceux qui l'entouraient, à rapporter ce qu'il appelait quelques petites bêtises d'un de ses voyages.
S'il était l'homme de la famille, il n'oubliait pas non plus qu'il avait des amis en Bretagne et qu'il y avait toujours, dans quelque coin, quelque statue à « bénir », ce qui lui faisait dire :
— Je n'aurais jamais cru que nous avions tant de grands hommes dans mon cher pays breton.
Lorsque la journée de travail était terminée, il aimait à sentir les siens autour de lui, à causer avec eux, à s'épancher, et parfois à lire ce qu'il avait écrit pour avoir leur avis, car il se défiait de lui. Il prenait ensuite sa petite-fille par la main, la con-
duisait au village pour lui acheter quelque jouet.
Quel ne fut pas un jour son désespoir lorsqu'il revint à Villers dune de ses « tournées de statues » les mains vides. Il envoya une dépêche pour qu'on allât chercher à Trouville le petit cadeau qu'il devait offrir à sa Marguerite comme un souvenir du crû d'où il venait.
Il avait appris l'art d'être grand-père en étant un excellent père.
Pendant les années où il fixa sa villégiature à Villers, il recevait quelques amis, des confrères de l'Institut, M. Georges Picot, M. Levasseur, M. Zeller, M. Camille Doucet, M. Ghaplain, M. Meilhac, et d'autres encore.
M. Gréard, qui était notre voisin, était un des visiteurs les plus assidus. Jules Simon avait une solide amitié pour lui et une grande confiance dans son jugement et sa sagacité. Il causait avec lui des histoires du temps passé, des personnages qu'ils avaient connus tous les deux, de l'Académie, des élections futures, et lui lisait parfois des passages de sa notice.
Car il avait le culte de ses académies. II se rattachait aux lettres pour oublier les misères de la vie publique.
C'était l'époque où Charles Gounod venait s'installer tous les ans dans notre petite villa. Il y avait la chambre de Gounod, comme il y a eu aussi celle de Ghaplain, car c'étaient bien les deux amis les plus affectueux et les plus charmants.
Le jour où on annonçait l'arrivée de Gounod c'était fête pour tout le monde : la maison était remplie de fleurs pour honorer cet esprit séduisant, exubérant et enveloppant.
Avec son chapeau mou, sa petite jaquette de drap moucheté, sa cravate rouge nouée négligemment, Gounod sautait hors de la voiture comme un jeune homme, embrassait tout le monde, et se .faisait embrasser.
Il était à peine installé dans sa chambre qu'il causait. Songez qu'il venait de se taire pendant le voyage, et c'était un causeur intarissable. Il n'était silencieux que lorsqu'il jouait aux dominos, aumatador, tout comme s'il songeait à quelque oratorio.
On avait quelque peine à larracher à sa partie ; c'était alors pour le mettre au piano, et il chantait. De ce filet de voix qui lui restait, il tirait des effets prodigieux ; il chantait du Mozart en levant les yeux au ciel, en redressant la tête.
Quand il avait fini, il disait :
« Un homme devant lequel on doit se mettre à genoux ». Il joignait les mains dans l'attitude de l'extase, car il avait une nature mystique.
Quand il sortait de ses rêveries il laissait volontiers gambader son imagination comme une petite folle à travers les dissertations philosophiques.
« Jules me méprise, disait-il, il croit que je n'entends rien à la philosophie ». Et il i^epartait de plus belle.
Ses phrases colorées, imagées, s'allongeaient en périodes indéfinies sur le ton d'une cantilène ou
d'une berceuse. Car sa parole était musicale, harmonieuse. C'était une très grosse difficulté de lui faire exécuter Faust, Roméo ou Philémon, il ne voulait pas quitter son Mozart. Il ne cédait aux supplications que pour nous montrer comment tel artiste interprétait telle phrase, comment il l'avait écrite et comment dès lors il fallait la chanter. Ce n'était plus du tout la même chose.
— Les artistes travestissent notre pensée et veulent lui substituer la leur qu'ils croient supérieui'e. Vous voyez la différence. Mais ils cherchent l'effet là où nous avons mis la simplicité.
Les heures s'écoulaient rapides, exquises sur la terrasse ou sur la plage.
Gounod parlait toujours, ce qui était une joie, fumait sa pipe aussi indispensable pour lui que sa partie de domino.
Quelle exubérance ! Quelle gaîté ! Quelle joie de vivre ! Il s'amusa un jour à fabriquer lui-même avec de la toile et des baguettes d'osier, un cerf-volant monumental qu'on baptisa le Gounod et qui était devenu célèbre dans la contrée.
On allait voir aussi d'Ennery qui avait sa villa au bord de la mer et où on rencontrait Duquesnel qui eut une part active dans la collaboration de ses romans.
Jules Simon avait déjà publié de petits récits dans divers journaux et revues qui devaient être réunis plus tard sous le titre de Mémoires des Autres.
D'Ennery avait été charmé par la simplicité, le
naturel, la finesse et l'émotion de ces historiettes, et lui avait dit :
— Vous auriez fait un fameux romancier.
— J'ai peut-être manqué ma vocation, reprenait Jules Simon en riant.
C'étaient des plaisanteries interminables lorsqu'il était afïranchi des préoccupations et qu'il pouvait tout entier se livrer à sa nature qui était essentiellement gaie.
C'est ce qu'il répétait toujours, surtout quand il voulait oublier :
— Il faut être gai, c'est le soutien de la vie.
Il prenait sa petite-fille Marguerite sur ses genoux :
— Il faut dire des bêtises, ma chérie, que serait la vie si on ne disait pas de bêtises ?
Et il se tournait vers Gounod :
— Vous me trouvez bête ?
— Comme je vous comprends !
On reprenait bien à regret le chemin de Paris pour retrouver les figures qu'on avait eu le plaisir d'oublier.
Jules Simon se consolait aisément dans la vue de ses chers livres, vieilles connaissances qui ne l'avaient jamais trahi, il revenait à ses académies et aussi à la politique.
Il s'y mêlait moins activement. Elle ne l'intéressait plus parce qu'elle l'avait trop fait soufïrir. Il nous demandait de lui rendre compte de ce qui se passait. Il se considérait comme une sorte de proscrit dans son parti, et vivait dans une demi-retraite au milieu de quelques amis fidèles qu'il avait plaisir à voir.
Tout à coup survint l'aventure boulangiste. Il eut alors un regain d'activité, d'ardeur, de jeunesse. Il voyait là comme une préface parodique de l'Empire et la menace d'une dictature avilissante.
Il n'était pas de ceux qui crussent aux succès. « Mais, disait-il, il faut lutter comme si on y croyait. On ne sait pas à quelles fantaisies peut s'abandonn»r l'opinion. On ne croyait pas non plus à l'Empire, on se moquait de moi quand je l'annonçais, on sait ce qui est arrivé; il manque cette fois un empereur. L'armée est fidèle ; mais il suffit d'un régiment ; la police n'est pas sûre ; nous avons pour nous que Boulanger n'a pas l'étoffe d'un conspirateur, mais le danger est de paraître rassuré. C'est par des propos semblables : il n'osera pas; il ne réussira pas, que les gens se désintéressent par un excès de sécurité ; le lendemain on peut se réveiller à Mazas, l'histoire se recommence sans cesse ».
Il avait une verve, une impétuosité, une fougue ! Le vieux libéral se réveillait, prêt à livrer une nouvelle bataille contre la dictature qui se dressait.
Il avait oublié toutes les vilenies, si toutefois il y avait pris garde un moment, et il menait, dans le Matin, une campagne si admirable, si alerte, si vibrante, si vengeresse, avec une foi si ardente, une vigueur si juvénile, qu'il retrouva auprès du parti républicain une bienveillance qu'il n'avait pas connue depuis plusieurs années.
Alors qu'on l'avait attaqué, désavoué, renié, qu'on lui contestait presque le titre de républicain, il
POUR LA LIBERTÉ ^3j
reparaissait au premier plan de la scène comme le républicain toujours fidèle au poste à l'heure du péril, k l'heure où la République subissait le plus formidable assaut.
On revoyait à la place de la Madeleine les ^âeux camarades des anciennes luttes, des revenants qui n'avaient pas oublié le chemin.
Et comme on disait à Jules Simon :
— Mais, n'est-ce pas un tel que je viens de voir dans votre cabinet et un tel, et tant d'autres encore?
— Mais oui, ce sont eux, eh bien, qu'avez-vous à dire ?
— Mais ne vous ont-ils pas abandonné, ne vous ont-ils pas renié ?
— Peut-être.
— Et ils reviennent, et vous les recevez comme si vos relations n'avaient jamais été interrompues?
— Ce n'est pas moi qui ai fait le premier pas, et ce n'est pas pour moi qu'il peut y avoir de la gêne. On perd beaucoup de temps à se quereller, s'il fallait encore en perdre pour se réconcilier, la vie serait bien ennuyeuse. Je n'ai pas de rancune. On m'en a fait un grief, mais quand on a de la rancune, il ne faut pas se mettre dans la politique. Je considère que ceux qui mont combattu se sont trompés... ils ont pu se tromper très honnêtement ; ils ont cru me faire du mal, ils m'en ont peut-être fait, ils en ont fait surtout à eux-mêmes. Ils me reviennent, je ne 7 lis pas les mettre à la porte, je serais dans mon xort. On na jamais le droit de répondre à une poli-
tesse par une grossièreté et à une avance par une colère. A quoi cela m"aurait-il avancé? Vous me trouvez trop philosophe, j'ai la prétention cFétre un philosophe ; et à quoi me servirait aujourd'hui ma philosophie si je ne l'appliquais pas dans ces circonstances ? Croyez-moi, il est dur d'être fâché avec un ami, il est agréable de se réconcilier avec lui. Nous avons toujours assez d'ennemis sans vouloir en accroître le nombre, en repoussant ceux qui reviennent à nous. C'est la morale de l'Evangile ; et ce n'est pas la plus mauvaise. C'est celle que j'ai prati quée. Vous me direz qu'elle ne m'a pas toujours réussi, elle m'a mis en tout cas la conscience en repos, et c'est bien quelque chose, et quand je m'en irai, je pourrai dire que je n'ai jamais fait de mal à personne, en le voulant ou en le sachant.
Jules Simon tenait ce petit discours avec une parfaite placidité au grand ébahissement de son interlocuteur, et il ajoutait en souriant :
— Je n^étais pas bon, n'est-ce pas, pour faire de la politique, évidemment je suis mal tombé, j'avais horreur des querelles.
Pendant la période boulangiste, les républicains, qui avaient mené la bataille de l'article 7, redevenaient des assidus de la place de la Madeleine. Jules Simon recevait leurs compliments et leurs encouragements pour ses articles dont on attendait la publication avec impatience !
Ces petits chefs-d'œuvre de polémique se succédaient sans une trace de lassitude et de défaillance]
et traduisaient avec un vif éclat les sentiments de l'immense majorité des républicains.
Jules Simon devenait tout à coup un des porteparoles autorisés et écoutés du parti. 11 navait rien fait pour reconquérir cette popularité qui lui revenait lentement mais progressivement. Il s'était borné à être ce qu'il avait toujours été : un libéral impénitent, et comme il était un rude jouteur, ses coups portaient, et lui ramenaient la faveur des vieux amis d'autrefois.
En même temps qu'il livrait cette grande bataille, il poursuivait l'œuvre sociale qu'il avait entreprise avec ses livres sur îe Travail, l'Ouvrière, l'Ouvrier de huit ans, en donnant, non seulement son nom, mais son temps à tous les comités et à toutes les œuvres : comité du travail, comité des habitations ouvrières, conseil de l'assistance publique, sauvetage de l'enfance, ambulances urbaines, jeunes aveugles, encouragement au bien. Il n'y avait pas une œuvre humanitaire à laquelle il n'apportât son activité, son éloquence et son argent, sans souci de sa fatigue, uniquement par bonté, par dévouement, par esprit de solidarité. Il était l'avocat des humbles, des malheureux, des souffrants, des abandonnés, des maltraités, et il remplissait son apostolat sans ostentation.
Il ne se fondait pas une œuvre sans qu'il fût appelé. Il était difficile de faire le dénombrement de toutes ses présidences.
« Il n'y a pas d'hommes qui aient autant présidé
que moi. On s'en moque dans les journaux. Je crois cependant que je fais un peu de bien, je crée une petite agitation autour des oeuvres connues et inconnues, je leur attire des adhérents. C'est quelque chose, ce n'est pas tout. Si je pouvais mettre un peu d'ordre dans toute cette confusion ! Chacun fait le bien de son côté un peu à l'aveuglette. Il faudrait essayer des groupements. Lefébure agit beaucoup en ce sens, il rend de très grands services; je pourrais l'aider. Si j"ai le temps, je ferai un livre sur l'assistance publique et les œuvres de bienfaisance, nous le ferons ensemble, on arriverait je crois, à régler tous ces efforts et à rendre la bienfaisance plus utile et plus efficace. Mais je suis vieux. En aurai-je le loisir? C'est une bien grosse tâche, elle m'a toujours tenté ».
Il l'avait rêvée cette tâche, il n'a pas pu l'accom plir. Pendant les dix dernières années de sa vie, il n'avait jamais prononcé plus de discours au Sénat, à l'Académie, dans les œuvres, dans les Conseils supérieurs du travail, de l'Assistance publique, et de rinstruction publique.
Son cabinet était chaque jour envahi par des délégations qui lui demandaient de présider une séance d'ouverture, une assemblée générale d'une œuvre humanitaire, une cérémonie de distribution de récompenses. C'était le rendez-vous de tous les hommes animés de la passion du bien. Il ne s'appartenait presque plus, il parvenait à voir difficilement les siens, et son plus grand délassement était de se retrouver un peu seul avec sa famille, et de jouir
à l'aise de ce cabinet qu'il avait arrangé à sa fantaisie et qu'il avait peuplé de souvenirs.
« Il n'est pas banal ce cabinet, ce n'est pas, je crois, le cabinet de tout le monde. Il n'est pas somptueux ; mais il a son caractère ».
* Les mm's étaient tapissés de livres, tous bien reliés, alignés dans des rayons et dans deux grandes armoires qui lui venaient de la grand'mère de sa femme. C'étaient ses amis, et quand il fut atteint plus tard de la cataracte, il prenait de temps en temps un livre qu'il ne voyait pas, qu'il reconnaissait en le touchant, qu'il aimait à caresser de la main, en se demandant tristement si c'était un adieu définitif. Ces livres étaient venus là un à un.
Un petit rayon contenait une centaine de petits volumes, la collection des classiques de Tauchnitz qui furent longtemps toute sa bibliothèque. Puis apparurent les éditions savantes, les livres d'histoire et de littérature ; quelques années plus tard, c'est la jurisprudence et le droit administratif, puis l'économie politique, les volumes d'histoire et de controverses religieuses, et c'est ainsi qu'il pouvait parcourir sa vie en parcourant sa bibliothèque.
Ses livres se transformaient en même temps que lui-même ; plus tard, la politique, la pédagogie envahirent les rayons et il chargeait de notes beaucoup de volumes.
(( Une science, disait-il, qui m'a coûté beaucoup de peine et ne laissera dautres traces que ces fe uilles jaunies que je ne relirai jamais ».
Sur la cheminée se dressait une grande Vénus de Milo en bronze, olTerte par souscription par les Dames de l'île de la Réunion à l'occasion d'un discours pi'ononcé au Corps Législatif en 1869. Au sommet de la glace se trouvait un triptyque en terre cuite qu'avait sculpté pour lui Garrier-Beleuse, quand il était ministre, et figurant des amours avec des livres (l'Instruction publique), des pinceaux, une palette et un chevalet (les Beaux- Arts), et un encensoir et des livres sacrés (les Cultes).
Une petite miniature de sa mère qui lui était précieuse était suspendue à un des portants de la glace ; il le regardait souvent, ce médaillon, et lorsqu'il partait en vacances, il le cachait dans un coin bien secret pour être sûr de le retrouver.
Quand il revenait, son premier mot était : « Et mon médaillon ! ».
Il le cachait si bien qu'il ne savait plus où il l'avait logé, et alors il était inquiet. « Je ne sortirai pas avant de l'avoir retrouvé », et après de nombreuses recherches, on découvrait le médaillon derrière une rangée de livres.
Sur une bibliothèque entre les deux fenêtres étaient placés un groupe en bronze : les deux lutteurs, qui lui avaient été offerts par souscription par les hommes de l'île de la Réunion, à l'occasion du même discours au corps législatif, et deux grands vases bleus de Sèvres qui lui avaient été donnés en 1872 et en 1878 à l'occasion de l'Exposition des Beaux-Arts et de la réunion de la Commission Inter-
nationale du mètre ; puis un Platon et un Aristote en terre cuite.
Au-dessus d'une autre bibliothèque était suspendue une grande gravure de la dispute du Saint- Sacrement ; et sur la bibliothèque elle-même était posé un encrier en laque donné par le ministre de l'instruction publique du Japon, et une multitude de médailles personnelles qu'il avait reçues comme sénateur, député, membre de Conseils et de Comités ou à l'occasion de telle ou telle fête ou de telle ou telle inauguration, un biscuit de Sèvres représentant Frédéric-le Grand ; sur un panneau de porte, un bois inédit de Gustave Doré figurant l'appel aux armes, et sur un autre panneau, un vieux basrelief en bois sculpté qu'il avait rapporté de Bretagne.
Au milieu de la pièce, une immense table recouverte de papiers, de livres, avec une figure en bronze donnée par la polyclinique de l'hôpital international, un vieux Platon en bronze qu'il avait dans sa jeunesse ; un fauteuil de bureau en bois sur lequel il s'installait pour travailler ; de chaque côté de la cheminée, un fauteuil Voltaire qui lui venait de- son ménage de garçon et qu'il trouvait inhospitalier et un fauteuil plus confortable où il se reposait... quand il pouvait se reposer... ce qui n'était pas fréquent.
Son cabinet était son refuge de prédilection, il en faisait le tour, ce qui n'était pas bien long, pour examiner les titres de ses livre?, car lorsqu'on lui disait :
« Les avez-vous tous lus ? » Il répondait : « Je sais ce qull y a dedans ».
Il avait vu bien des gens dans ce cabinet, comme il avait vu bien des révolutions et des émeutes du haut de son balcon, il vivait là en vrai philosophe au haut des airs, en homme toujours prêt « expéditus homo », comme il disait.