‹ Le soir de ma journéeChapitre 4 sur 23 · LE COUP I> ÉTAT I · texte numérisé non relu

LE COUP I> ÉTAT I

M. Michelle, directeur de l'Ecole Normale, vint me voir trois jours après, d'un air attristé.

— Je vous apporte la formule du serment.

— Je ne la signerai pas, lui dis-je.

— En ce cas, j'ai ordre de rayer votre nom sur la liste des professeurs.

--Je m'y attendais.

Il me serra la main. Je vis clairement sur sa figure qu'il avait envie de me dire : « Qu'allez-vous faire? » Mais il sortit sans ouvrir la bouche. Je me disais aussi : « Que vas-tu faire ? ». J'avais tout juste cent quarante francs dans mon tiroir, et nous n'avions pas d'autres ressources que le petit revenu de ma femme.

J'étais marié depuis huit ans.

Il fallait du jour au lendemain trouver du pain pour ma femme et mes deux enfants. J'avais encore une autre charge dont je ne parle pas. Ce n'était pas commode. Il ne fallait penser ni aux journaux ni au barreau. Goudchaux me donna cent francs par mois pour préparer son fils au baccalauréat. Au bout de quelques jours, M. Hachette, le fondateur de la grande librairie, m'offrit de Taider à lire les manuscrits qu'on lui proposait, et à corriger ceux qu'il avait reçus.

11 m'avait acheté mon temps jusqu'à midi. L'après-midi m'appartenait ; je pouvais donner des leçons ou écrire un livre. C'est ce queje fis. J'écrivis un livre que j'appelai le Devoir, qui eut quelque succès et me donna assez de notoriété pour que je

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fusse sûr, à partir de ce moment, d'avoir un éditeur pour tous mes ouvrages. Je me trouvai donc, au bout de quelques années, dans une position modeste, mais convenable. J'écrivis assez souvent dans la Revue des Deux Mondes, et je fis des conférences dans les principales villes de France et de Belgique sur la situation des ouvrières et contre les habitations insalubres. Je continuai ou plutôt je renouvelai les campagnes autrefois commencées sur ce sujet par Villermé et Blanqui aîné....

Parmi nos amis qui avaient eu à subir les violences de l'Empire, M. Duvergier de Hauranne fut de ceux qu'on oublia quelque temps à Mazas. Il y était en compagnie de quelques amis et de quelques collègues qui étaient loin d'être ses amis. Le hasard le rapprocha de M. Greppo.

Parmi les ennemis du communisme, il y en avait d'indulgents, il y en avait de violents et d'intransigeants. Le plus intransigeant de tous était, peutêtre M. Duvergier de Hauranne,'et il poussait la haine des doctrines jusqu'à la haine des personnes. Quand il vit M. Greppo si près de lui dans le préau de Mazas, il le regarda d'abord avec horreur, puis avec curiosité. Greppo, qui était bon homme, le saluait. Duvergier de Hauranne, qui était poli, lui rendait son salut. On échangea quelques mots, car les prisonniers s'attendaient toujours à apprendre quelque nouvelle même d'un prisonnier comme eux. Et puis, songez donc ! ni livres, ni interlocuteur. Duvergier de Hauranne, qui était l'activité en per-

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sonne, se mangeait le cœur. Il en vint promptement à regarder sa demi-heure d'entretien avec Greppo comme le bon moment de sa journce.

Il apprit là que Greppo ne faisait pas à la propriété et à Dieu une guerre aussi cruelle qu'il l'avait imaginé. Il était sans doute fortement entiché de ce qu'on appelait déjà les revendications ouvrières ; mais il ne voulait que travailler d'un commun accord à des réformes pacifiques. Ce proudhonien, vu de près, n'était qu'un socialiste, et un socialiste expectant. Il était plein de douceur et de mansuétude pour les personnes, et, « ma foi, ajoutait en riant son camarade de chaîne, il n'avait pas toujours tort dans les reproches qu'il nous faisait ». Non, je voudrais pour un moment que vous eussiez connu DuyfiL'gicr de Hauranne, d'abord parce qu'il était bon à connaître à cause de son grand talent et de son grand caractère, et ensuite pour que vous puissiez jouir de cette pensée : Greppo opérant la conversion de Duvergier de Hauranne. Nous plaisantions M. Duvergier sur ce sujet quand il nous fut rendu. Nous lui disions que, s'il était resté un mois déplus dans cette compagnie, il serait devenu socialiste. Il riait avec nous, et il nous disait : « Je n'ai pas appris à moins dédaigner le socialisme, mais j'ai appris qu'il y a d'honnêtes gens parmi les socialistes, comme il y en a parmi nous ».

Je crois que nous gagnerions tous à faire la même expérience que M. Duvergier de Hauranne. Nous avons beau être Français ; il n'y a de fraternité

entre nous que si nous appartenons à la même secte et à la même nuance de la secte. Cela est très frappant dans les assemblées, où l'on ne sait pas respecter un adversaire, et dans les élections, où l'on se réjouit de voir un homme de génie remplacé par un imbécile.

Je m'étais mis un jour à rechercher des histoires de l'exil. Elles étaient de deux sortes : les histoires terribles et les histoires plaisantes. Comme il y a toujours une épine sous les fleurs, il arrive aussi qu'une fleur se cache parmi les épines. Partout où vous mettrez des Français, vous entendrez rire. Bien souvent, quand j'allais en Belgique ou en Suisse, voir nos amis exilés, on nous racontait des histoires à dormir debout, qui n'étaient pas toujours vraies, ou qui ne Tétaient qu'à moitié, et qui nous aidaient à supporter la vie. Personne ne s'y trompait entre gens d'esprit ; on voyait dès le premier mot si le narrateur parlait pour nous égayer ou pour nous éclairer.

Le premier souvenir que lexil nous rappelle, c'est celui de l'homme de bien qui prit sur lui la tâche de donner du pain à ceux qui en manquaient. C'était une grosse famille à soutenir, puisque les déshérités et les désespérés se comptaient par milliers. Ils avaient formé des agences à Londres, à Bruxelles, à Genève ; il y venait des bienfaiteurs : il y venait, en bien plus grand nombre, des nécessiteux. L'homme dont je parle entreprit de centraliser tout ce que pourraient donner les républicains restés en

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