‹ Le soir de ma journéeChapitre 5 sur 23 · LE COUP D ETAT · texte numérisé non relu

LE COUP D ETAT

France. Il prit trois résolutions : la première, de faire la quête lui-même ; la seconde, de ne plus faire autre chose ; et la troisi^e, de faire le même accueil à l'obole et au billet de banque.

Il entra en fonctions dans le courant du mois de décembre. Sa famille ne le voyait plus qu'aux heures des repas. Il partait, dès le matin, avec sa liste, s'arrêtant ici dans un hôtel, là dans un galetas, montant au cinquième quand il le fallait, et n'essuyant presque jamais un refus.

Il eut après le premier mois ses abonnés, ce qui ne le dispensait pas, dès qu'on lui signalait une adresse nouvelle, d'y coui'ir.

Sa grande préoccupation était de savoir s'il pouvait refuser un don à cause de l'indignité du donateur. Un jour, le préfet de la Seine lui porta mille francs. Dans ces cas difficiles, il consultait ses amis qui étaient fort partagés. C'était sa grande anxiété, sa seule peine.

Pour le risque d'être persécuté, il le bravait, et, pour la fatigue, il la supportait allègrement, jusqu'au moment où elle le tua ; car vous savez tous qu'il mourut victime de la fidélité et de la charité. C'était un des pères de la République. Il avait contribué à la fonder : il l'avait grandement honorée comme ministre des finances; il a passé les derniers temps de sa vie à consoler et à secourir les républicains.

C'est Goudchaux. à qui l'on n'a pas encore élevé de statue.

Quand nous parlons de Goudchaux et de ceux qui lui ressemblent (d^un peu loin), nous parlons avec attendrissement et sur le ton de l'histoire; mais c'est aussi faire de l'histoire d'une autre façon que de rappeler les plaisanteries qui nous servaient alors à nous éjtourdir. Tantôt nous prêtions un mot à nos maîtres. Nous avions la crédulité facile. D suffisait qu'il fût amusant pour être vrai.

Tantôt, c'était un exilé qu'on mettait en scène. Celui-là, bien entendu, avec bienveillance.

Ce qu'il y eut de plus sévère dans nos racontars, c'était la liste des exilés politiques qui n'étaient ni politiques, ni exilés et qui avaient profité de l'occasion pour fuir leurs créanciers jusqu'à Bruxelles.

On citait de véritables hommes politiques, qui étaient des chefs de parti l'année précédente et qui mouraient de faim, avec leur famille, dans quelque grenier au fond de la Belgique.

L'argent de Goudchaux allait les trouver; mais il y avait tant de copartageants ! Je trouvai pour un de mes collègues d^ l'i^ssemblée une place de correcteur dans un journal, à 2 francs par jour; il l'accepta avec reconnaissance. Un autre député entra comme homme de peine au service d'une compagnie de chemin de fer. Il recevait les billets des voyageurs au sortir de la gare. Un autre acheta une petite voiture traînée par un chien et vendit des légumes dans les rues. 11 avait été préfet dans le Midi, puis député. Nous nous racontions tout cela pour nous exciter à la pitié et à la colère; il se mêlait à

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nos récits quelque chose de la gaieté française.

Ce qui excitait surtout notre curiosité, c'étaient les histoires de nos amis qui s'évadèrent et qui eurent recours au grand artiste Bocage pour se grimer et se déguiser.

L'un d'eux, je crois que c'était Mathieu, s'appliqua sur le visage une poignée de gros sel et la serra fortement avec une compresse. Lopération, parait-il, fut douloureuse ; les résultats en furent surprenants. Il eut, comme on dit, la figure grêlée ; jamais la petite vérole n'avait rendu un homme plus méconnaissable. Il était obligé de se nommer à ses amis, à ses parents. Une fois en Belgique, il croyait qu'avec de bonnes ablutions il allait retrouver son ancien visage ; pas du tout, il resta horrible pendant des mois entiers. Il eut même un moment de terreur pendant lequel il pensa que la déformation était définitive.

On fit courir le bruit qu'un de nos amis, fort peu clérical, s'était enfui déguisé en prêtre. Je n'ai jamais pu vérifier si l'aventure était réelle, ou si ce n'était qu'un de ces mille racontars qui circulent aussitôt que la liberté de la presse est supprimée. C'était alors un très joli garçon à la figure sensée et fine, aux manières très distinguées, à la voix douce et musicale. Il devait être très séduisant dans son costume ecclésiastique. L'ami qui lui prêtait sa soutane, son petit collet et son tricorne (pour Dieu, n'oublions pas le bréviaire !) y joignait une lettre de recommandation pour le prieur d'un couvent de

bénédictins situé dans une de nos villes frontières. Etaient-ce bien des bénédictins? En tout cas, c'étaient des savants et des moines, et des hommes polis et affectueux, car ils reçurent le voyageur avec toutes sortes d'égards et de petits soins.

On linstalla dans une bonne chambre, avec un bon feu, de leau chaude, un arsenal de toilette d'une recherche extrême. Il se serait cru dans le château d'un grand seigneur. A sept heures, la cloche tinta pour le dîner. Bonne affaire pour lui, qui mom-ait de faim, n'ayant pas osé dîner au buffet d'Amiens. On vient le chercher : « Par ici, monsieur l'abbé, le révérend père attend votre révérence ! » Il entre au réfectoire. Réfectoire, si vous voulez; c'était une salle à manger des plus confortables. Du linge très blanc, de l'argenterie ti^ès soignée, des accessoires affriolants, et la soupière fumante d'où s'exhalait le parfum le plus délectable.

. On sempresse autour de l'hôte ; on s'enquête de sa santé, de son voyage. A-t-il bien trouvé tout ce qui lui était nécessaire ? On lui montre sa chaise à la place d'honneur. Le prieur ne veut pas entendre raison sur ce point. « Non, non ; nous savons trop ce que nous vous devons ». Il faut céder. Voilà, enfin, tout le monde placé et tout le monde debout.

On se regarde. Lui, surtout, regarde l'assistance avec effarement. Est-ce que nous allons monter la garde autour de la table ? Enfin, le prieur se décide. « Nous attendons, dit-il, monsieur l'abbé, que vous vouliez bien dire le Benedicite ». « Le Benedicite I

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C'est juste. Je n'y pensais pas ». « Moi, mon révérend père? Je n'ai garde. C'est à vous... — Je n'en ferai rien ». Insistance de part et d'autre.

C'est que notre voyageur était vraiment bien embarrassé. Il ne connaissait le Benedicite que de réputation. L'idée lui vint de dire que c'était un vœu fait par lui de ne pas prononcer le Benedicite. Mais quel vœu bizarre, invraisemblable ! Cherchons autre chose. Il prit le prieur à part:

— C'est, dit-il, qu'en voyage... Enfin, mon révérend père, je ne suis pas en état de grâce, et, pour ce soir au moins, je vous supplie de bénir notre repas .

Le prieur se rendit ; notre homme respira et soupa. Il édifia tout le monde pendant le dîner, et se retira chargé de compliments et de bénédictions. 11 partit par le train de cinq heures du matin.

Un des moines avait justement affaire à Bruxelles ce jour-là; et il avança son voyage pour jouir d'une si charmante compagnie.

Ils passèrent ensemble la frontière où tous les douaniers français et belges leur souhaitèrent la bienvenue.

— Où descendez-vous à Bruxelles, monsieur l'abbé ?

— Je n'y descends pas. Je vais droit jusqu'à Malines.

— Chez Son Eminence ? Veuillez lui présenter mes très humbles respects.

— Oui, mon père.

On raconta cette histoire à Paris, pendant un mois, dans tous les salons mal pensants.

A trois ans de là, je venais de visiter la maison de force de Gand, avec le bourgmestre et quelques autres amis.

Le gouverneur, en me reconduisant, me fit cette question qui, adressée à un républicain français, paraissait toute simple :

— Combien de temps, cher monsieur, avez-vous été en prison?

Et je me souviens que je sentis une certaine confusion d'être obligé davouer que je n'avais été ni exilé ni arrêté. Le bourgmestre, qui était M. de Kerchove, dont je vous ai déjà parlé, dit obligeamment que ce n'était pas ma faute .

Nos amis étaient très malheureux en exil, et surtout ceux d'entre eux qui n'avaient pas de fortune.

On ne trouve pas du matin au soir les moyens de vivre en pays étranger. Nous avions sur eux cet avantage inestimable de respirer l'air de la patrie ; mais nos prérogatives n'allaient pas plus loin ; nous étions devenus tout à coup des étrangers, et des étrangers mal notés. D'abord, ceux qui avaient des places les avaient perdues, cela va sans dire. Les places inamovibles n'avaient pas résisté plus que les autres.

— Prêtez- vous serment ?

— Non.

— Allez- vous en.

Tous les gens de cœur furent ainsi jetés sur le

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pavé. Un fonctionnaire sans fortune vit tout juste sur son mois; bien peu, parmi les petits et les jeunes, trouvent le moyen de se faire une réserve ;d3 sorte qu'une révocation survenue aussi brusquement, les met hors d'état de faire vivre leur famille. Les heureux et les sages avaient des provisions pour huit ou quinze jours. Il fallait se retourner surle-champ.

Nous nous mîmes à vivre entre nous, comme nos exilés vivaient à Bruxelles, à Londres. Nous faisions comme eux une petite colonie, avec cette différence quils étaient des hôtes, là où ils étaient, et qu'ici nous étions des ilotes. Nous avions la claire compréhension que, si jamais nous avions besoin d'invoquer l'autorité de la loi ou de l'administration, elle se tournerait contre nous.

Nous vivions dans la perspective de Gayenne. Les bourgeois les plus calmes, ceux mêmes qui, au fond, désapprouvaient le coup d'Etat, nous traitaient un peu comme des pestiférés.

Je le leur pardonne à présent; j'aurais dû leur pardonner alors : il faut être indulgent pour ceux qui ont peur. Mais nous étions ulcérés. Nous rendions en mépris et en dédain pour nos adversaires, et même pour les indiflerents, la persécution qui pesait sur nous.

Ce qui rend surtout douloureux le souvenir de ces trois ou quatre années, c'est que, pendant toute leur durée, nous avons été en colère.

Quatre ans de colère, c'est bien plus dur que

quatre ans de misère. Nous cumulions pour la plupart. Et nous avions l'ennui de ne pas être plaints, parce qu'on réservait sa compassion pour nos amis exilés.

C'est qu'ils étaient très malheureux. Des hommes, qui étaient la gloire du pays, comme Thiers, Rémusat, Carnot, Schœlcher, Lamoricière, Changarnier, Charras, étaient expulsés. On les poursuivait jusque dans leur exil.

La diplomatie et la police impériales poursuivirent Charras avec un acharnement particulier. Elles avaient raison, si elles mesuraient leur acharnement à sa haine. Il s'était réfugié à Bruxelles ; on força la Belgique, pourtant si hospitalière, à lui refuser son hospitalité. Il recula jusqu'à la Haye ; on le pourchassa jusque-là. Il s'établit- à Bàle ; mais on fit comprendre à la Suisse que Bàle était trop près de la France. Il trouva enfin un asile à Zurich.

J'allais le voir partout, car je l'aimais tendrement, à la Haye, à Bâle, à Zurich. Je fis mon voyage à la Haye avec Lamoricière. Charras venait de finir son beau livre de Waterloo. Il désirait le contrôle du général pour les cartes de l'ouvrage, et le mien pour son style.

Nous partîmes immédiatement ; je pris le général à Bruxelles. Nous nous arrêtâmes un jour à Malines pour voir le général Changarnier et, le lendemain nous dinions au Vieux Doole, à la Haye, avec notre ami.

Je n^ai jamais su pourquoi cet hôtel s'appelle le

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Vieux Doolc. Doole est un mot hollandais qui, je crois veut dire archer. Cet accouplement d'un mot hollandais et d'un mot français a-t-il pour but d'avertir qu'on trouve dans la maison le bon accueil d'un hôte hollandais et la bonne cuisine d'un artiste français ? C'est possible ; et la cuisine de l'hôtel ne dément pas cette explication. Mais voilà que je parle comme si je savais ce que le Vieux Doole est à présent, ou même s'il existe encore.

J'y suis retourné plusieurs fois après le départ de Charras, mais il ne s'est pas écoulé moins de dixhuit ans depuis mon dernier voyage.

Nous dinàmes tous les trois en petit comité, dans un bon petit salon tout vieillot et d'une propreté exquise. Charras nous demanda si nous voulions de la cuisine française ou de la cuisine hollandaise. « Hollandaise, mon cher, tout ce qu'il y a de plus hollandais ».

J'étais accoutumé de longue date à la Hollande, mais c'était le début du général. On nous servit, en conséquence, un consommé, un turbot avec une sauce blanche, du bœuf braisé avec de la chicorée et un poulet rôti.

Comme nous finissions d'avaler ces mets exotiques, qui d'ailleurs étaient excellents, on vint dire à Charras que le chef demandait si nous étions satisfaits, — nous étions on ne peut plus satisfaits, — et si nous voulions permettre qu'il reçut en personne nos félicitations, — c'était le plus cher de nos désirs.

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Il parut tout aussitôt en costume blanc comme la neige, et Lamoricière laccabla de louanges. J'en demande pardon à la mémoire de mon ami, le chef paraissait surtout tenir aux miennes. Je ne les lui marchandai pas.

— Je vois avec grand plaisir, me dit-il, que vous vous portez à merveille. Et comment se portent M. Gustave et M. Charles ?

M. Gustave et M. Charles sont mes deux fils qui, à cette date-là, n'avaient jamais mis les pieds en Hollande.

— C'est, dit-ilenvoyantmonétonnement,queje vous ai servi longtemps. Avant de venir ici, j'étais cuisinier chez Durand, au restaurant de la Madeleine.

Nous eûmes ainsi lexplication du dîner hollandais que nous venions de faire.

Mais vous pensez bien que ce n'est pas pour vous raconter cette aventure que j'ai pris la plume. Nous restions à causer de notre pays et de nos amis, en regardant Charras fumer ses cigares, quand on vint mystérieusement lui dire que quelqu'un le demandait en particulier.

Il sortit et rentra presque aussitôt. Il me mena dans l'embrasure de la fenêtre :

— C'est Barbes, me dit-il ; il voudrait bien te serrer la main : mais il dit qne, si tu as une raison quelconque pour ne pas le voir, il sait d'avance qu'elle ne peut être que bonne et loyale, et qu'il ne s'en formalisera pas.

Je dis aussitôt qui c'était au général, et nous

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allâmes tous les trois chercher Barbes dans la salle crattente où il se tenait.

Ceux qui le jugent par les actes publics de sa vie ne peuvent pas savoir combien il était doux et tendre, et à quel point il était toujours préoccupé de lintérèt des autres. C'était comme une de ces mers paisibles oiiil n'éclate presque jamais d'orages et où les orages, quand par hasard ils se produisent, dépassent en horreur tout ce quepeutrèverTimagination. J'allai lui rendre sa visite le lendemain dans la petite chambre qu'il occupait au-dessus d'un boulanger, et je constatai sans étonnement qu'il était adoré de ses hôtes.

Si vous visitez le Mont Saint-Michel, et si vous n'êtes pas sujet au vertige, penchez-vous à la fenêtre de sa prison.

C'est de cette hauteur effrayante qu'il partit, en se fiant à des lambeaux de draps de lit attachés les uns aux autres. Arrivé au bout de la corde, il reconnut qu'elle était trop courte de deux ou trois mètres. Il ne voyait rien au-dessous de lui, dans la nuit noire. Il essaya de sauter et fut assez heureux pour ne se casser que la jambe. On le mit sur une charrette et on le rapporta dans son cachot, ce qui était un long voyage.

Il me plait de rappeler que les républicains de 48 ont été d'un désintéressement exemplaire et que leurs traditions ont été fidèlement suivies par ceux qui ont représenté la République sous l'Empire, et qui l'ont fondée sous M. Thiers.

On sait l'histoire des dernières années de Lamartine. C'est un scandale selon les uns; selon moi, c'est une gloire.

Lamartine s'était ruiné, non pas pour jouir, mais pour donner. C'est un point sur lequel la lumière est faite. Et il s'est épuisé pour payer, travaillant comme un manœuvre jusqu'à la mort. Où est le scandale ?

Le nom de Lamartine appelle immédiatement celui de Victor Hugo, qui était riche. On ne peut nous reprocher cette richesse, dont pas une obole ne venait des caisses de l'Etat.

Le grand, l'immortel Arago n'a laissé que son nom à ses enfants. A l'heure de l'exil, tous les républicains qui n'avaient pas une fortune personnelle héréditaire se sont trouvés dans le besoin.

Louis Blanc, Esquiros ont trouvé des ressources dans leur talent littéraire ; Flocon est mort de faim ; la famille de Marrast avait à peine de quoi payer son enterrement.

En remontant beaucoup plus haut, rappelez-vous que Lakanal, après avoir fondé et gouverné. l'Instruction publique, accepta comme retraite la place de professeur de seconde au lycée Charlemagne.

On me racontait un trait de Recurt qui fut un instant ministre de l'intérieur en 1848. On lui apporta son traitement d'un mois le jour même de son départ ; son ministère n'avait pas duré davantage.

C'était 4-O0O francs.

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— Je n'ai fait, dit-il, que ma dépense ordinaire. Mettez cela dans le tiroir.

Le tiroir, c'était une caisse ouverte, où l'on puisait pour les besoins du parti.

Nous avions une comptabilité absolument fantaisiste. Dans les élections personne ne souscrivait. Il y avait sur la table, dans le salon de Garnier-Pagès, une sébille de bois.

Quand on voulait contribuer aux frais du culte, on mettait là une pièce de 5 francs, ou de 20 francs, ou un billet de banque. Personne ne remerciait, personne n'inscrivait, personne ne comptait. Un secrétaire disait :

— Voilà une note qu'on apporte.

Garnier-Pagès répondait :

— Prenez dans la sébille.

Quelquefois le secrétaire disait :

— Il n'y a pas assez.

Alors, Garnier-Pagès : «

— Fouillons-nous, messieurs.

C'était pour la propagande générale, car les frais des candidatures restaient à la charge de nos candidats. Aucun de nos grands hommes ne s'est enrichi.

Nous reproduisons ici la lettre que Carnot, le ministre de la Répulilîque de 1848, le père de l'ancien président de la République Sadi Carnot, écrivit à Jules Simon le 15 Janvier 1852, alors qu'il était réfugié en Belgique.

Près Gand, 15 Janvier 1852.

Merci, mon ami, de votre bonne lettre bien triste pourtant, bien découragée; on sent qu'elle est écrite sous les brouillards de la Seine. Le même jour, j'en recevais une autre de mon ami D... resplendissante d'espoir comme le soleil de Nice qui l'avait dorée de ses rayons. Quant à moi, je vis comme vous, sous les brouillards, et sous les brouillards étrangers, mais je ne vois pas de près, comme vous, la laideur de certains hommes et les douleurs de la patrie. Je tiens le milieu entre vous et D... Rien n'ébranle ma confiance dans l'avenir, mais je souffre cruellement du présent.

Or, comme le présent est ce qui pèse le plus sur les situations individuelles, je songe à régulariser la mienne entre des amis. C'est la première question ; c'est donc la première dont je vous parlerai en vous exposant, comme vous me le demandez, l'état de mon âme.

Et d'abord, j'ai besoin de rassurer votre sollicitude sur ce qui me touche personnellement. Quand le triomphe du coup d'état ne fut plus douteux, quand les derniers bruits de la résistance légale eurent cessé, l'excellent et brave Dutrône, le plus dévoué des amis, m'enleva aux poursuites et aux brutalités de la police pour me conduire hors frontières, dans la campagne où je vis paisible, me promenant entre les haies flamandes de buis, d'ifs, de houx et de charmilles, ou bien philoso-

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phant auprès du poêle entre le verre de bière et le cigare. L\''tiidiant allemand ressuscite après trente ans de singulières Interruptions. Sous ce rapport donc, salut du corps et de l'âme.

A l'apparition des décrets de proscriptions qui viennent de frapper tant d'honorables citoyens, j'ai dû être surpris de n'y pas voir figurer mon nom, puisque, moi aussi, j'ai acconii)li mon devoir jusqu'au bout.

Quels que soient les motifs de cet oubli, je m'empresse de le réparer en m'inscrivant sur les listes d'exil par une expatriation volontaire. Je vais ni'établir avec ma famille dans une université allemande pour y continuer l'éducation de mes enfants. Ces pauvres enfants commenceront leur apprentissage de la vie par l'exil, comme je l'ai fait auprès de mon père. Cela mûrit de bonne heure, de trop bonne heure, sans doute ; c'est à cela que je dois de n'avoir eu pour ainsi dire pas de jeunesse et de ne pas avoir encore de vieillesse aujourd'hui. Pour exister en AUeraagne, je tâcherai d'améliorer ma position par quelques travaux, quelques publications. Si cela ne se peut, je la resserrerai dans les plus étroites limites.

Dès qu'il sera possible, nous irons planter notre tente au bord de la Méditerranée pour nous réchauffer au soleil du Midi bien utile à la santé de ma fenmie. Quant à elle, si pleine de noblesse et de courage, je n'ai pas même besoin de la prt^parer à la nécessité de cette nouvelle existence, nous nous entendons à demi-mot.

Voilà, mon cher ami, comment j'attendrai probablement le jour de la justice, prêt sans cesse, d'ailleurs, à servir mon pays, s'il croit que je puisse encore lui être utile. Quand et comment viendra le jour de la justice ? Nul ne le sait. Notre ami J....ne voit pas sans satisfac-

tion l'effacement soudain de tous les partis extrêmes qui faisaient obstacle au progrès. A travers sa généreuse indignation, il y a chez lui une sympathie pour l'initiative et l'unité du pouvoir ; j'ai conservé davantage, je l'avoue, le vieux levain du libéralisme et je crois que son rôle n'est pas lini. Louis Bonaparte a trouvé tout facile jusqu'ici parce qu'il a flatté le vice de notre peuple, admirateur de la force et peu préoccupé du droit, et parce qu'en même temps il a débarrassé les classes privilégiées de leur cauchemar et servi les ranciuies delà réaction. Mais il dépasse déjà le but; détruire jusqu'au symbole de la liberté, effacer la devise trinitaire qui exprime l'idéal du peuple, proscrire les hommes qu'il regarde comme des vrais amis, tout cela c'est trop. La blessure morale qu'il fait saigner ne peut pas guérir par les emplâtres socialistes qu'il prépare certainement. Il fera du socialisme matérialiste ; ses écrits et ses actes n'en annoncent pas d'autres ; mais malgré l'éducation corruptrice de ces dernières années, il y a au fond des cœurs un sentiment de la dignité humaine qui protestera.

Félicitons-nous, mon ami, d'avoir été du petit nombre de ceux qui avaient plus noblement compris l'émancipation du peuple. Le Dictateur cherchera donc à se maintenir dans lafaveur populaire, non pas en appelant le peuple à la vie morale et politique, mais en jetant du lard dans son pot. Les satisfactions données aux intérêts matériels de la classe pauvre correspondront nécessairement à des sacrilices exigés de la classe riche sans que le sentiment de fraternité en adoucisse l'amertiune : première cause d'irritation. La bourgeoisie, qui depuis 89 est habituée à partager les honneurs du gouvernement, se sentira blessée dans son orgueil par la Charte

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léonine à laquelle elle peut s'attendre ; et, à cote de son orgueil, il faudra compter avec ses vieux instincts libéraux dont je parlais tout à l'heure.

Voilà les éléments d'une redoutable opposition. De nouvelles idées, de nouveaux honmies surgiront ; une lutte morale et littéraire, analogue à celle de la Restauration, s'engagera. Si la compression, de plus en plus violente, ne lui permet pas le grand jour, elle se poursuivra par la publicité plus mortelle encore de la presse étrangère ou clandestine, ou du colportage à huis-clos ; elle se poursuivra par les sociétés sécrètes, d'autant plus actives qu'on les persécute davantage, et auxquelles je crains de voir prendre une extension déplorable, en ce sens quelles faussent et dénaturent, selon moi, le caractère expansif de notre nation.

Les hommes ren<icnt le français conspirateur à leur propre image. La bourgeoisie républicaine, au fond, quoiqu'elle ait bien murmuré contre la République, la désirera pour tout de bon en face du despotisme. Celuici, malgré ses cadeaux matérialistes, n'obtiendra pas la reconnaissance du peuple parce qu'il lui aura refusé la part de l'àme.

Cette coalitioû perdra Bonaparte, et cependant, tout ce que, dans l'intérêt de son pouvoir, il aura pris aux riches pour donner aux pauvres, demeurera le domaine de ces derniers et, soyez en certain, il prendra aux riches beaucoup plus que n'eût fait un gouvernement républicain, retenu par le laminoir parlementaire et par l'esprit de transaction qui est le caractère essentiel du régime représentatif.

Voilà,- direz-vous, un bien long chemin pour arriver au but, et nous ne sommes plus jeunes... Qu'importe à la France d'ailleurs ! Le grand bienfait que Dieu accorde

aux hommes de loi, c'est qu'ils savent jouir du terme quils prévoient comme s'ils l'avaient atteint. La Restauration et le règne de Louis-Philippe ont duré chacun plus de quinze ans, c'est vrai; mais les périodes politiques tendent à s'abréger, et puis il y a le chapitre de l'imprévu, le chapitre des accidents. Le dernier chapitre toutefois ne me laisse pas sans inquiétude.

Je crains qu'à force de semer l'irritation, le dictateur n'aiguise contre lui la lame d'un poignard ou ne fonde la balle d'un fusil. J'en suis inquiet pour l'honneur de la France. Je le suis aussi parce que nous ne pouvons deviner les conséquences d'une nouvelle crise violente . J'en serais aflligé pour une autre cause encore : Hamlet ne veut pas tuer le meurtrier de son père pendant qu'il est en prière, de peur de lui ouvrir les portes du paradis. Une telle mort pourrait mettre Monsieur Louis Bonaparte au rang des grands hommes parce qu'on lui tiendrait compte de ce qu'il aurait pu faire, s'il avait vécu. Doit-il faire du mal, cpi'il soit jugé. Doit-il faire du bien, que le peuple en profite ; car, enlin, supposons qu'à la honte de notre intelligence, à rencontre de toutes nos prévisions, ce dictateur de la France devienne un homme comme Pierre et Frédéric-lè-Grand, comme Joseph IV et Pombal,les praticiens du despotisme éclairé qui voulaient, dit-on, faire le bonheur des peuples malgré eux ; supposons que son règne soit une ère de bonheur et de prospérité, nous n'aurons plus, nous autres, adorateurs fétichistes delà justice et du serment, qu'à rentrer en nous-mêmes, alîn de comprendre par quelles voies mystérieuses Dieu fait sortir le bien du mal et Te droit de sa violation. Alors, peut-être, nous le remercierons encore de nous avoir mis du nombre de ceux qui se résignent diflicilement à ces choses-là.

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Mais nous ne cesserons de croire et d'espérer en lui.

Voici une bien longue épître, mon cher ami, par laquelle j'ai voulu répondre à vos cordiales provocations; communiquez ce bavardage à ceux de vos amis, qui désirent, comme vous, lire dans mon cœur et dans mon esprit ; dites-leur qu'on rêve ainsi sous le ciel brumeux de Flandre devant un pot de bière et en regardant tourbillonner la fumée d'une pipe hollandaise ; dites-leur que la plus douce consolation d'un exilé politique, c'est de songer qu'il y a, dans la patrie, beaucoup de cœurs qui battent à l'unisson du sien, quelques-uns qui l'aiment parce qu'ils le connaissent, d'autres, en plus grand nombre, qui l'estiment sans le connaître, tout simplement parce qu'il s'est montré fidèle à ses devoirs.

Adieu, mon cher ami, au revoir, un peu plus tôt,xm peu plus tard, ici ou là-bas.

H, Car-NOT.

L'Empire

Les fondateurs de la seconde République ne sont pas sans reproches. Il y a au moins un mérite qu'on ne leur ôtera jamais, le mérite de la probité.

C'est peut-être quelque chose.

Depuis ma leçon de Sorbonne, la veille du plébiscite, et le refus de serment qui en avait été la conséquence immédiate, j'étais devenu un personnage politique, autant, du moins, qu'on pouvait l'être à cette époque où les journaux nous étaient fermés, les conférences impossibles et les carrières publiques interdites.

J'appartenais au petit groupe des républicains qui reconnaissait pour chef le général Cavaignac, et dont les membres les plus autorisés étaient Goudchaux, Garnier-Pagès, Garnot. Landrin, Du-

clerc, Laurent-Pichat. Nous avions un dînei mensuel qu'on appelait : a Le dîner des morts » présidé le plus souvent par Gavaignac, et après lu par Marrast, où venait aussi le général Lamoricière dont la verve nous réchauffait.

Nous étions les premiers irréconciliables. Notr( politique, une forf mauvaise politique, consistail à pratiquer l'abstention, à faire le vide autour di gouvernement. Nous étions persuadés qu'il s'écrou lerait en quelque sorte de lui-même, qu'il n'avai ni les vues, ni les personnes nécessaires pour s< maintenir. Nous ne savions pas la force extraordi naire que lui donnaient la légende napoléonienn( et surtout la peur du socialisme qui paraissai annoncer le retour de la terreur.

Il reste bien peu de membres de ce dîner, s'il ei reste. Le principal incident que je me rappelle es un éloge de Lamoricière par le général Gavaignac J'ai rarement entendu un récit plus cordial, plus émouvant, et sentant son Plutarque de plus près.

Ge dîner, qui eut un nom si funèbre, avait eu unt origine assez plaisante. J'avais été pris par un( averse dans la rue des Petits-Ghamps et, n'ayan pas de parapluie, je m'étais réfugié dans le passage GhoiseuL La pluie s'éternisait, le passage m'en nuyait ; je fus bien heureux d'y rencontrer, au boul d'un quart d'heure, M. Victor Lefranc, que la plui( y avait poussé comme moi. Je l'ai intimemeni connu depuis ; nous avons même été ministres dans le même cabinet ; je le connaissais alors fort peu

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quoique nous eussions été collègues à l'Assemblée constituante. Mais il était républicain, c'était donc un ami . Je le sayais, d'ailleurs, gai et spirituel. Enfin, il valait toujours mieux qu'un parapluie. Nous nous m unes à causer, et il paraît que la conversation lui plùt comme à moi, puisqu'elle se prolongea pendant près d'une heure. Aux approches de huit heures, Lefranc, qui me voyait embarqué dans je ne sais quel sujet interminable de conversation, sembla prendre une résolution, et me dit qu'il allait être obligé de me quitter, parce qu'il dînait tout près de là, dans la l'ue des Bourdonnais.

— Mais, savez-vous, me dit-il, de l'air du monde le plus cordial, ce que vous devriez faire ? L'ami chez qui je dîne est un ancien constituant, comme vous et moi : c'est Le Blond, un homme très aimable. Venez sans façon dîner avec nous. Je prends sur moi de vous inviter, et jo suis sûr qu il en sera ravi.

— Je vous remercie, lui dis-je avec le plus grand sang-froid. J'accepte.

— Vous acceptez ?

Je vis bien qu'il était un peu étonné et même effrayé de son succès.

— Il sera très content, dit-il, je vous assure. C'est un excellent garçon ; nous dînons souvent l'un chez l'autre, je suis chez lui comme chez moi.

Je le laissai parler tant qu'il voulut, voyant bien qu'il cherchait à se donner du courage. Il regarda sa montre.

— Il est l'heure, dit-il. Conduisez-moi au moins jusqu'à sa porte.

Je l'y conduisis sans mot dire.

— Mais pourquoi, dit-il, ne monteriez-vous pas ? Il demeure à l'entresol et il y a du monde, car je vois que tout est allumé chez lui. Venez-vous ?

Il disait : « Venez-vous ? » d'un air qui signifiait clairement : « Allez-vous en ! »

Il monte, il sonne; il me donne la main.

— Ma foi, dit-il, vous m'avez fait passer un bon après-midi ; au revoir.

On avait ouvert la porte ; il ôta lentement sou pardessus et ne vit pas sans quelque mortification que j'en faisais autant. « Pauvre diable, pensait-il, il ne sait peut-être pas où aller dîner ».

Il était probablement en retard, car Le Blond entra lui-même dans l'antichambre en disant :

— Arrivez donc, paresseux, on n'attend plus que vous.

— Ecoutez, lui dit Lefranc fort inquiet en le prenant à part, je vais peut-être vous gêner dans vos arrangements ; j'ai fait l'indiscrétion d'inviter Jules Simon que j'ai trouvé au passage Ghoiseul.

— Jules Simon, dit Le Blond ! Mais il est invité depuis quinze jours ; il" a accepté ; c'est lui qu'on attend ; car vous, vous êtes de la maison, et on se serait mis à table sans vous attendre.

Lefranc, qui était tout en dehors, ne pouvait pas en revenir du silence que j'avais gardé. C'est dans ce dîner- là, que Sénard proposa un dîner mensuel, et

l'empire fyj

que je proposai de l'appeler le «Dîner des morts.»

Nous nous réunissions le plus souvent chez Landrin ou chez Goudchaux. Plus tard, nos réunions eurent lieu chez Garnier-Pagcs, chez Carnot, et finalement chez Marie. Chacune de ces stations représente une phase nouvelle de notre agonie. Au lendemain du coup d'Etat, notre quartier-généi"al était chez Landrin. C'est là que nous choisîmes nos candidats pour la première élection de Paris.

Il fallait, pour aller à ces assemblées, plusieurs sortes de courages. D'abord nous pouvions être arrêtés, poursuivis, jetés au-delà de la frontière ou expédiés pour Cayenne sans forme de procès. Le fait même de notre réunion était un délit d'après la jurisprudence nouvelle. Je crois qu'on la tolérait, parce que la police était présente et qu'elle y trouvait son profit. Il n'y avait pas de traîtres parmi nos confédérés, mais il y avait des inconnus à toutes nos séances. Landrin lui-même savait à peine leurs noms. Il disait à Garnier-Pagès :

(( Si on ne risquait rien, on ne ferait rien ».

L'autre riait et secouait les épaules.

Nous disions toutes les folies possibles. L'idée dominante était u que cela ne pouvait durer ». La France était victime d'une surprise. Elle allait se réveiller, se ressaisir. Les orléanistes, qui avaient fait un pacte, rue de Poitiers, avec Louis-Napoléon, étaient maintenant séparés de lui. Plus ils l'avaient prôné et servi, plus ils le détestaient. Que lui restait-il? Une poignée de bonapartistes décriés et

Zjb LE SOIR DE MA JOURNEE

ridicules. Nous n'avions qu'à les laisser dans leur isolement pour en être bientôt débarrassés. Le coup d'Etat n'était qu'une troisième échauffourée, après Boulogne et Strasbourg.

L'affaire était plus sérieuse cette fois-ci, à cause de' la situation officielle du prétendant : mais les fonctionnaires qui le servaient n'étaient que ses premières victimes ; ils ne rêvaient que de l'abandonner, de se tourner contre lui. A la première occasion, il serait seul.

C'était le même refrain au dehors parmi ceux de nos amis qui avaient eu l'honneur de la proscription, Plusieurs exilés n'avaient pas débouclé leurs malles. Ils s'attendaient à revenir triomphants au premier jour, et à siéger dans quelque haute-cour de justice.

« Pour cette fois, disaient-ils, ce n'est pas au roi Louis-Philippe qu'il a affaire. On ne le laissera pas filer en Amérique ».

Carnot seul, ou à peu près seul, ne partageait pas ces espérances. Il mécrivait de Gand :

« Prenez garde! il va jouer le rôle du marquis de Pombal ».

Qnand il fut question de la première élection, les avis furent très partagés.

Quelques-uns disaient : « Il faut voter et entrer. Quand on est vaincu, ne fût-ce que pour une heure, il faut saisir toutes les armes qu'on trouve à sa portée ».

C'était l'avis de Pelletan. D'auti'es, au contraire, ne voulaient ni candidats ni votes.

l'empire 49

— A quoi bon? disaient-ils. Laissons-les dans leur isolement. On sera confondu de leur petit nombre.

La grande majorité décida qu'il fallait avoir des îandidats dans les arrondissements où le succès jaraissait possible maigre la pression adminis- ;rative, et que nos candidats, une fois élus, refu-" seraient le serment.

Je fus chargé d'écrire à Carnot, qui accepta la îandidature dans les conditions où elle était offerte.

« Il lui aurait été impossible de prêter serment lu lendemain d'une révolution faite contre le droit, tfais il ne savait pas si on n'aurait pas mieux fait le choisir des candidats nouveaux et obscurs qui ieraient entrés à la Chambre, et y seraient devenus e noyau d'une opposition future ».

Je supprime le détail des élections et des événenents qui suivirent. Carnot fut élu, et envoya de Bruxelles une très noble lettre par laquelle il refulait le serment. Hénon, élu à Lyon, vint à Paris, et 'édigea sa lettre de refus sur ma table. Nous étions rès résolus à suivre cette politique. Nous tournions e dos à ceux qui prêtaient serment comme fonctiotilaires et même comme députés. Notre maxime était [ue l'inaction, dans la circonstance, était de l'action, ït de l'action très efficace.

On sait comment les Cinq firent, en quelque sorte, rruption dans le Corps législatif. Ils y entrèrent un )eu malgré nous, et la plupart d'entre nous leur ireut grise mine, môme après leurs premiers succès, 'fous alTections de n'en pas parler, ou de n'en parler

que du bout des lèvres. Les nouveaux venus dans le parti, ceux qui, en 1848, étaient encore à l'École de droit, commencèrent à soutenir les jeunes contre les vieux, et à dire :

« C'est notre tour ».

Je me demandais assez mélancoliquement quand donc c'avait été mon tour, et quand donc j'avais été jeune? Je me trouvais classé parmi les vieillards, parmi ceux dont la carrière était achevée, et je n'avais pas encore quarante ans. Ces divisions intestines ne durèrent pas. Les Cinq déployèrent une telle énergie que tout le parti se rangea derrière eux, et que les vieux bonzes (on entendait par là les survivants de 1848) finirent par suivre le torrent.

On se rappelle les noms des Cinq. C'étaient : Jules Favre, Ernest Picard, Emile OUivier, Hénon, Darimon.

La France entière applaudissait au courage de Jules Favre, d'Emile Ollivier. de Picard, et nous cédâmes tout à la fin quand il fut bien évident que le peuple les admirait et que l'Empire les craignait. Nous comprîmes enfin que si l'Empire, issu du coup d'État, n'était qu'une aventure en 1862, il avait pris une autre consistance en 1862 et ne pouvait plus être eflîcacement combattu par le dédain.

On en était là, au moment des élections générales en i863. La question du serment était en quelque sorte réglée; on n'en parlait même plus, tout le monde était d'accord pour souhaiter que le suffrage universel donnât aux Cinq des auxiliaires. Il se for-

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ma une sorte de grand comité électoral, où les Cinq partagèrent l'autorité avec Goudchaux, Marie, Garnier-Pagès, Carnot et les directeurs des grands journaux républicains, Havin, Emile de Girardin, Guéroult. J'avais été candidat aux élections précédentes, mais candidat pour refuser le serment.

Le parti était alors divisé en deux. Il était uni maintenant, et résolu. La question, d'ailleurs, avait changé de face, non seulement par les modifications survenues dans nos idées, mais par une nouvelle loi impériale qui exigeait le serment, non du député élu, mais du candidat. Il n'était plus possible, avec ce système, de poser des candidatures pour tàter l'opinion et faire le dénombrement du régiment. Il fallait sauter le pas dès le premier jour. Cette modification devait avoir raison des derniers scrupules.

S'abstenir de siéger, c'était déjà faire le jeu du gouvernement ; mais s'abstenir d'être candidat, c'était achever de lui livrer la politique. L'ennemi avait déjà l'armée et l'administration; il recevrait en quelque sorte de nos mains le Corps législatif et le Corps électoral. Il ne nous resterait plus que les yeux pour pleurer.

Je comprenais parfaitement tout cela, et j'étais résolu à seconder de mon mieux les candidats qui seraient choisis; mais l'idée d'être candidat moimême, et de prêter le serment préalable, ne m'était pas venue à l'esprit, lorsque je fus averti à la fois par un petit mot de Jules Favre et par une lettre d'Havin, que la liste de candidature était formée,

et que j'avais été désigné pour la huitième circonscription.

Une réunion était indiquée pour le lendemain dans les bureaux d'un journal, rue du Croissant. La circonscription qu'on m'olfrait comprenait, avec tout l'arrondissement de Saint-Denis, le quartier Saint- Antoine et Belleville.

On croyait généralement que le succès y était impossible. Belleville et Saint-Antoine étaient très avancés; mais la banlieue, qui formait la majorité, était rétrograde. Elle s'est bien rattrapée depuis.

Non, jamais je n'oublierai la journée du lendemain. Ce fut chez moi une procession pour me féliciter et m'encourager. Ceux qui ne venaient pas écrivaient : les lettres s'entassaient par centaines sur mon bureau. Les amis personnels s'irritaient du choix qui avait été fait pour la circonscription : (( On vous sacrifie », et ne me conseillaient pas moins d'accepter.

La vérité est qu'on ne me sacrifiait pas. J'étais le moins qualifié des candidats, et il était naturel qu'on m'ofïrit la circonscription la moins favorable.

Ma préoccupation ne venait pas de là. Elle venait du serment à prêter. Tout en approuvant ceux qui le prêteraient, et en jugeant que la politique de l'abstention était désormais impossible, je ne pouvais me résigner à subir moi-même cette épreuve.

Je ne suis pas un irrésolu. Je suis même obstiné dans mes résolutions une fois prises, mais je suis lent à me résoudre parce que je vois trop les divers

L EMPIRK Oj

côtés de la question. Je pense que j'aurais gagné en politique à être moins intelligent; et parmi mes amis qui ont réussi, j'en compte qui ont dû leur succès à un certain aveuglement.

Prenez garde que c'est toute l'histoire de l'humanité et qu'à côté des inconscients qui réussissent, il y a toujours des spectateurs très perspicaces qui en sont encore à hésiter quand les autres touchent le but.

Je me disais bien qu'il n'y avait nulle analogie entre une aventure à peine achevée comme un coup d'Etat, qui paraissait menacé de ruine de tous côtés et un Empire ayant dix ans de durée.

Je pensais surtout qu'autre chose était de prêter serment pour garder sa place, autre chose de le prêter sur l'ordi'e de ses coreligionnaires pour exercer ses droits de citoyens, mais je me disais, en même temps, que je me devais à la philosophie et que je pouvais ébranler les consciences par une démarche inconsidérée.

J'hésitais donc.

A ceux qui me catéchisaient, je répondais :

« Rien ne m'y force ».

Je me rendis à une heure au lieu de la réunion, et je priai ces messieurs de choisir un autre candidat, en leur exposant l^état de mon esprit. Deux des membres présents proposèrent sur-le-champ un autre nom ; tous les autres insistèrent pour me déterminer à accepter. Pelletan, qui était mon ami, me rit au nez :

— N'est-ce que cela ? dit-il, nous mettrons ton nom malgré toi.

Emile de Girardin me dit :

— Je proposerais sur-le-champ de vous remplacer si votre nom n'avait déjà couru. Nous ne pouvons pas essuyer un refus.

Et Havin ajoutait :

— Puisque vous approuvez ceux qui prêteront serment, vous sacrifiez l'intérêt commun à des convenances personnelles.

On s'ajourna au lendemain pour dernier délai.

En rentrant chez moi, je trouvai de nouvelles lettres, venues celles-là par la poste, dans lesquelles des amis très personnels me félicitaient par avance de mon refus, qu'ils ne mettaient pas en doute. Us étaient sept, bien comptés, mais trois d'entre eux étaient des compagnons de toutes mes luttes. Je ne pouvais pas souffrir la pensée d'être blâmé et abandonné par eux ; et toujours cette même réflexion : « Rien ne m'y force ».

Faut-il l'avouer pourtant ? Je me croyais au fond un habile candidat, et en me comparant à celui dont on avait parlé pour prendre ma place si je persistais dans mon abstention, je me disais que j'avais plus de chances que lui de réussir.

Il survint un incident singulier. Je reçus la visite de quatre jeunes gens dont le plus âgé pouvait avoir vingt-cinq ans. Je les aimais beaucoup, et pour cause. Trois d'entre eux ont acquis depuis une grande célébrité ; un seul est survivant. J'aime mieux ne

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pas dire ici son nom, pour ne pas écrire perpétuellement les mémoires des autres.

Ils entrèrent d'un air grave et affairé, qui contrastait avec les relations amicales que nous avions ensemble. Je n'y comprenais rien, les sachant résolus à l'action.

L'orateur. — il y avait un orateur désigné d'avance, — prit la parole après les premières banalités, et me tint, en substance, ce langage :

« Nous sommes très heureux qu'on vous ait porté sur la liste. Nous savons que vous ne pouvez accepter, mais nous savons aussi que ces messieurs accepteront de votre main le successeur que vous leur désignerez. Ne dites pas que non ! Avec votre habileté, cher maître (ici force compliments pour moi) et le zèle que vous y mettrez, vous ne pouvez manquer de réussir. D'ailleurs le candidat n'est pas de ceux qu'il soit permis de refuser. On ne s'est pas adressé à lui d'abord ; nous le comprenons à la rigueur, à cause des bizarreries de la politique, mais son nom prononcé fera taire tous les scrupules et rendra les hésitations impossibles ».

Il s'agissait de Prévost-Paradol.

Je l'aimais beaucoup. Il avait été mon élève à l'Ecole normale, et était devenu un de mes meilleurs amis. J'admirais autant que personne la lucidité de son esprit, auquel je ne trouvais à reprocher qu'une maturité un peu trop précoce. C'était, sans contredit, un de nos meilleurs écrivains et le premier de nos journalistes. Je ne dirai pas quil était

dans tout l'épanouissement de son talent, parce que par une singularité unique, son talent n'a eu ni jeunesse, ni maturité, ni décadence. Il avait déjà, à l'Ecole normale, cette habileté dans ladisposition des idées, cette gravité du style relevée par une grâce charmante, et ces expressions heureuses qui donnaient tant de relief à ses beaux sentiments, et rendaient ses épigrammes si redoutables.

Il faisait à l'Empire une guerre sans trêve, et le combattait, si j'ose le dire, même quand il avait raison. Si j'ose le dire aussi, on voyait bien ce qu'il combattait, on voyait moins ce qu'il proposait. Si, à toutes foi'ces, il avait fallu le classer, l'orléanisme était celui des anciens partis auquel on l'aurait rattaché.

Je ne sais pas pourquoi j'avais comme une visée que cet infatigable combattant pouvait se lasser de combattre. Il ne se rallierait pas à l'Empire tel qu'il était, non ! Mais il serait peut-être trop empressé d'ajouter foi à une promesse de désarmement. Je le savais ambitieux, ambitieux surtout de renommée, et très facile à prendre par des louanges exagérées.

Je me demandais aussi ce qu'il serait comme orateur.

Je n'aurais pas douté de son succès dans une Chambre où la lutte aurait été entre conservateurs et libéraux ; mais dans cette Chambre où l'opposition ne pouvait pas compter sur plus de huit ou dix voix, oii chaque discours était une bataille, je me disais qu'il n'aurait ni l'éloquente fécondité de Jules Favre,

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ni les élans incomparables et la vigueur dialectique d'OUivier, ni la verve étincelante de Picard.

Il y avait place dans cette assemblée pour l'éloquence académique, mais dans les rangs de la majorité plutôt que dans ceux de l'opposition.

Enfin, je n'étais pas préparé à la proposition qu'on me faisait; elle me prenait à l'improviste, et mes interlocuteurs témoignaient pour leur candidat une admiration si enthousiaste, que je désespérais de leur faire partager mes scrupules. Je me rejetai sur ma situation personnelle.

Je leur dis, ce qui était vrai, que ma candidature avait été contestée dans les conciliabules du parti ; que ceux mêmes qui m'avaient soutenu, croyaient me faii'e une grande grâce en me présentant ; que je n'avais aucune liaison avec la plupart d'entre eux ; que je connaissais à peine les trois journalistes, et que je connaissais encore moins les députés sortants. Ilénon était mon ami, mais il n'était même pas là. Jules Favre avait pour moi de la bienveillance.

Je venais, par mes hésitations, de blesser la plupart des membres du comité. J'en avais le sentiment très vif. j'en avais la preuve, et j'étais le premier à penser que j'avais agi un peu comme un enfant.

Il fallait accepter ou refuser. Au lieu de cela, j'avais parlé de mes scrupules à des hommes résolus ; et aujourd'hui encore, quand j'y pense, je trouve qu'ils avaient été bien bons de ne pas m'envoyer promener.

Leur raison fut probablement la difficulté de trouver un candidat acceptant la huitième circonscription oii le succès semblait impossible.

Les amis de Prévost-Paradol reçurent assez mal ces réflexions.

Ils m'écoutèrent avec avidité quand je leur dis que j'étais presque résolu, avant leur visite, à refuser la candidature. J'ajoutai que je persistais à me retirer, mais que je ne proposerais personne; que je leur conseillais d'aller chez Jules Favre et chez Emile de Girardin ; qu'aucun obstacle ne viendrait de moi.

— Au moins, me dirent-ils, si nous réussissons, vous ferez campagne pour Prévost-Paradol ?

Je répondis que je défendrais, de concert avec la gauche, les candidats qu'elle aurait choisis.

Ils affectèrent de prendre cette réponse pour une promesse, ma renonciation pour un acquiescement à leur projet, et quoique j'insistasse beaucoup pour mettre les points sur les i, ils me quittèrent, après la froideur des commencements, sur des protestations de reconnaissance.

Il me parut qu'ils jouaient une petite comédie.

Je fermai ma porte le soir et le lendemain.

Cependant je reçus, vers midi, la visite de Paradol, qui enti'ait chez moi comme chez lui.

Il me demanda s'il était vrai que je lui cédais la place.

Je répondis que je me retirais, mais que je ne me permettrais pas de proposer une candidature ; que je n'en avais ni le droit, ni la possibilité.

l'empire 59

Pouvait-il annoncer mon refus à ces messieurs?

Il le pouvait, je venais d'écrire moi-même à Jules Favre.

Et pouvait-il se présenter à la réunion qui allait avoir lieu?

Je l'ignorais absolument. Je pensais qu'il serait reçu sur la présentation de sa carte, mais je ne pouvais lui servir d'introducteur. Je lui dis que sa démarche serait inutile. Je lui dis même le nom de mon remplaçant.

Il haussa les épaules :

« Ceci est mon aft'aire », dit-il.

Il me demanda, comme les autres, si j'appuierais sa candidature.

Je répondis que j'appuierais de mon mieux tous les candidats acceptés par mes amis, et que je serais plus particulièrement heureux de lui être utile ainsi qu'à Pelletan, parce qu'ils étaient, l'un et l'autre, mes amis personnels.

— J'aurais espéré mieux, me dit-il ; mais on doit se contenter de ce qu'on vous donne.

Il pouvait certainement espérer la neutralité ou même l'appui des républicains s'il était porté sur une autre liste ; mais il était trop au courant de la politique pour penser que son nom pût figurer sur la liste républicaine. Sa démarche n'était qu'une protestation contre les injustices de l'esprit de parti.

Il me laissa dans ma solitude. J'étais assez déconfit. Une fois ma retraite consommée par ma lettre à Jules Favre, toutes les réflexions qui

6o LE SOIR DE MA JOURNÉE

auraient dû me faire accepter me revenaient à l'esprit, et je trouvais, non sans raison, je pense, que j'avais agi comme un sot. D'un autre côté, je sentais une telle répugnance pour le serment que je me disais :

« Je n'aurais pas pu ».

C'était ma seule excuse. Une heure environ se passa de la soi'te. J'essayai de lire ou de travailler sans y parvenir. Vers deux heures on m'apporta un billet de Jules Favre :

« Venez à l'instant. Nous vous attendons depuis près d'une heure. C'est à n'y rien comprendre ».

Je me jetai dans un fiacre. En arrivant rue du Croissant, je ne vis que des figures renfrognées. 11 y avait de quoi. Jules Favre, qui tenait à m'avoir, n'avait pas donné lecture de mon billet. Prévost- Paradol n'était pas venu. J'interrogeai le garçon de bureau. On ne lavait pas vu.

— Mais pourquoi serait-il venu?. . . me dit Pelletan en me tirant à l'écart. Ce n'est pas ici une réunion ouverte. On ne reçoit que les candidats et les journaux qui les soutiennent.

— C'est, lui dis-je, qu'il voudrait être candidat à ma place.

— L'union libérale! s'écria Pelletan. Tu sais bien qu'il ne peut-être question de réunir toutes les oppositions sur une liste unique. Paradol le sait comme toi et moi. Il est allé chez toi, parce que les autres l'y ont poussé, et peut-être pour se bercer quelques instants de plus d^une illusion qui lui est chère. Il n'a pas pensé un moment à venir nous

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proposer de rendre notre liste inintelligible pour le gros des électeurs en y introduisant un orléaniste. Et toi-méine, me dit-il, tu cherches de mauvais prétextes pour échapper à une corvée. On a déjà dit ici que si on t'avait oO'ert la cinquième circonscription, tu l'aurais acceptée sans scrupules.

Pendant que nous causions ainsi, on avait rédigé un bout de déclaration.

— Il n'y a plus à délibérer, dit JulesFavreenme regardant. Havin a fait imprimer la liste. Elle va paraître dans les journaux du soir.

Les quelques amis que j'avais là m'entourèrent et me conduisirent jusqu'au bas de l'escalier. La voiture de Jules Favre y était. On m'y poussa.

— Où allons-nous? lui dis-je.

— A l'Hôtel-de-Ville.

Je ne puis dire combien il fut, pendant le trajet, indulgent et convaincant. J'étais tout convaincu de la droiture de ce que nous faisions ; il ne s'agissait que de la révolte de mon amour-propre.

Il m'a dit plus d'une fois en riant :

— J'avais l'air d'un confesseur qui mène un condamné à l'échafaud.

A l'Hùtel-de- Ville, on passait au serment au fond de là galerie comme on passe à la caisse. On vous faisait signer un registre, où l'on n'avait à inscrire que les noms, prénoms et profession :

« Jules Simon, rentier ».

Je ne voulus pas compromettre l'Institut. Bien petit rentier en vérité. On nous donna un reçu que

nous mimes chacun dans notre poche. Et Jules Favre me déposa à ma porte. Je montai mes cinq étages, en pensant, pour toute consolation, que ma femme au moins m'approuverait.

J'étais donc candidat. Ce fut une indignation profonde parmi les amis de Prévost-Paradol, et parmi les intransigeants républicains; je fus injurié dans lem^s journaux ; ils cessèrent de venir chez moi.

Quelques-uns m'écrivirent des lettres insultantes. Je ne sais trop ce qui serait arrivé, si je n'avais été saisi immédiatement par les fatigues et les émotions de la lutte.

La campagne contre moi continua longtemps après. La plupart de ceux qui m'anathématisaient en i863 lurent eux mêmes candidats en 1869. Les tempêtes, quand on les voit de loin, ne sont plus que ridicules. Elles sont très pénibles pendant qu'on y est. J'ai passé par là deux fois dans ma vie.

On sait que notre liste passa tout entière à Paris. L'élection de Pelletan fut cassée, mais ce ne fut qu'un retard de quelrpies semaines. Les départements nous apportèrent quelques noms importants: Marie, Grévy, Magnin, Glais-Bizoin, Lanjuinais.

Quand nous fûmes bien organisés comme parti, nous pensâmes naturellement à tenir nos assemblées chez Jules Favre.

J'en parlai à Thiers qui refusa d'y assister avec régularité.

— Ce. serait passer en apparence dans votre parti, et fausser les situations.

l'empire 63

Il avait évidemment raison.

Il n'oflrit pas son cabinet. Je crois qu'on lui aurait fait plaisir en le lui demandant.

Je proposai le cabinet de Marie qu'il accepta.

Je n'ai pas connu d'homme plus aimable que Marie, que nous appelions ordinairement Marie Provisoire, pour le distinguer de Marie Gôtes-du- Nord et de Marie Calvados.

Marie Provisoire parce qu'il avait été membre du gouvernement provisoire en 1848. Il avait été aussi ministre de la justice et bâtonnier de l'ordre des avocats. Il était tout couvert de dignités, aimé, estimé et compté dans la politique et au barreau.

J'avais eu, pendant des années, une grande vénération pour lui. comme pour tous ceux qui étaient arrivés par leur talent à la célébrité et, par leur conduite, à l'estime publique. Je me trouvai son collègue en 1848; mais on était un peu perdu dans cette cohue de neuf cents représentants ; on ne connaissait que ceux dont le hasard ou des fonctions communes vous rapprochaient. Et puis il était sur le pinacle, tandis que j'étais au fin-fond de la salle parmi les plus nouveaux et les plus obscurs.

En i8G3, ce fut bien différent. Nous n'étions que trois cents au Corps législatif ; mais, pour parler plus exactement, nous n'étions que douze. S'il m'était permis d'être impertinent envers un corps auquel j'ai appartenu, je dirais que nous étions douze députés et deux cent quatre-vingthuit commissaires. La diflérence d'origine, de

doctrine et de but était si grande entre les candidats officiels et nous que ces deux mondes ne se mêlaient pas. et il en résultait dans la minorité une intimité et une camaraderie qui effaçait un peu les différences d'âge et de rang.

Tant que Marie vécut, il nous donna l'hospitalité dans son salon. Il était notre président et notre ami.

Je ne puis dire combien je me sentis fier et heureux quand je pus constater qu'il cherchait de préférence ma conversation et ma collaboration. Je devins un familier et un ami de sa maison, même en dehors des réunions de la gauche.

Il habitait au fond de la cour, dans un vieil hôtel de la rueNeuve-des-Petits-Champs. L'hôtel semblait un peu moisi : les pièces avaient de l'ampleur et de la noblesse. Elles donnaient par devant sur une cour assez maussade et, par derrière, sur un embryon de jardin, bordé presque aussitôt par un mur très élevé qui le couvrait de son ombre. On en était quitte pour ne pas regarder par les fenêtres.

Berryer occupait, au rez-de-chaussée, dans la même maison, un appartement tout semblable.

C'étaient deux vieux amis du Palais et de la Chambre ; et c'est, je pense, grâce à leur intimité, que Berryer consentit à délibéi'er avec nous pendant les premières années de la législature. Il arrivait en robe de chambre. Marie, Berryer et Thiers étaient naturellement nos maîtres ; mais ils ne cherchaient pas à dominer ; ils acceptaient la

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discussion avec les plus humbles et se comportaient en tout comme si nous avions été leurs étfaux.

Gela n'empêchait pas Thiers de dire, en parlant de la session qui s'ouvrait:

« Ce sera un dialogue entre Tempereur et moi ».

p]ntre autres qualités nécessaires à un homme d'Etat, il avait celle de savoir ce qu'il valait.

Thiers, qui était venu assez longtemps à nos réunions, se lassa. Il trouva avec raison qu'on tenait plus à montrer les dilTérences que les ressemblances. On pouvait compter sur lui dans toutes les grandes occasions. Berryer avait cessé assez vite de venir.

La mort de Marie fut pour nous une très grande perte, nous louâmes un local rue de la Sourdière et nous nous donnâmes Grévy pour président.

Nous étions fort affairés, en i863, après les élections générales qui avaient donné la victoire à la liste de l'opposition tout entière. Je me souviens que le soir, quand nous sûmes chez Garnier-Pagès, que j'étais élu avec une majorité écrasante. M. Ollivier me dit :

— Je suis d'autant plus content de votre succès que, si vous aviez échoué, on aurait dit que nous vous avions envoyé à Saint-Denis tout exprès poui' vous faire battre.

Les Cinq qui rentraient sur le théâtre de leurs exploits n'avaient guère qu'à continuer leur brillante campagne. Ils nous considéraient avec raison comme des recrues appelées à combattre sous leurs

ordres. C'était aussi notre pensée, la pensée surtout de ceux d'entre nous qui n'avaient pas grand passé politique. Garnier-Pagès pouvait se dire, et se disait certainement, qu'il allait rendre la besogne des financiers de l'Empire difficile; mais, pour nous autres, nous ne songions quà renforcer le petit bataillon des Cinq et à nous charger des besognes que nos chefs dédaigneraient.

En parlant ainsi des Cinq et du dévouement qu'ils nous inspiraient, je suis sûr d'étonner un peu nos successeurs.

Ils connaissent les Cinq ; ils les admirent ; ils ne les admirent pas tant que cela. Ils ne peuvent guère se faire une idée de lenthousiasme qu'excitait cette parole libre dans un pays qui était passé en un clin d'œil de la licence la plus effrénée au despotisme le plus rigoureux.

En 1848 on attaquait tout : la loi, la Constitution, les principes, les bases constitutives de l'ordre social, les personnes. Tout à coup, Louis-Napoléon s'était levé, et il avait déclaré que lui et ses amis parleraient seuls.

Il fallait, pour créer un journal, sa permission. Une fois créé, le journal savait que, s^il déplaisait au gouvernement, il serait confisqué purement et simplement, sans préjudice des peines que pourraient encourir les rédacteurs.

Nous ne savions quelque chose de ce qui se passait chez nous que par Y Indépendance Belge ; et ce journal même était lu et scruté à la frontière. Il

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prenait des précautions avec la vérité ; il usait de circonlocutions. Plus d'une fois il fut suspendu, et aussitôt nous ignorions ce qui se passait à notre porte. Quelle joie quand on entendait retentir dans ce silence la voix solennelle et magistrale de Jules Favre, les accents passionnés d'Ollivier ou les sarcasmes acérés d'Ernest Picard ! Il semblait que toute la vie du pays s'était retirée en eux.

Le gouvernement, qui était aussi puissant sur les élections que sur la presse, avait eu recours pour les écarter à tout son arsenal de violences et de ruses; et voilà que le groupe entier revenait; et ce n'étaient plus seulement les Cinq, comme auparavant, c'étaient les Douze. Nous étions à la fois enivrés de cette victoire et effrayés de la responsabilité qu'elle imposait à chacun de nous.

Jules Favre, comme c'était son droit, nous réunit tous dans un dîner. Nous nous y trouvâmes avec la joie dune première victoire, et la pensée qu'il faudrait livrer bataille dès le lendemain.

Un des convives avait préparé un toast en l'honneur du maître de la maison ; mais Jules Favre prit l'initiative de demander qu'il n'y en eût pas.

« C'est, dit-il, un repas de famille qui exclut toute solennité ». Cependant son amitié pour Ernest Picard le porta à enfreindre lui-même la règle qu'il venait d'établir. «Nous boirons seulement à la santé du plus actif, du plus utile, du plus éloquent de nos collègues; de celui... ! » Je ne vous répète pas le

panégyrique qui fut complet et sans réserve. J'ajoute qu'il était bien mérité.

Picard n'était pas en humeur de plaisanter ce soir-là. Il se jeta dans les bras de Jules Favre, et ils confondirent leurs larmes, non sans causer, autour d'eux quelque étonnement.

La France républicaine, qui avait applaudi à la victoire des Cinq, se réjouissait avec non moins d'enthousiasme de l'avènement de M. Thiers. Elle pensait que l'Empire allait se trouver entre deux armées.

Les royalistes de toutes nuances, qui avaient combattu côte à côte avec nous dans les élections, se tenaient pour certains que M. Thiers, une fois à la Chambre, serait de plein droit le chef de toutes les oppositions, et ils assignaient aux Cinq le rôle que les Cinq réservaient aux républicains nouvellement élus. C'était un peu l'opinion de toute la France. C'était celle du gouvernement.

Les journaux officieux disaient le lendemain : « L'opposition a voulu un dialogue entre M- Thiers et l'empereur ; elle l'aura. On verra si le représentant de la bourgeoisie l'emportera sur le représentant de la démocratie et du progrès ».

M. Thiers, après quelques hésitations, se décida à nous donner aussi un dîner. Les convives furent les mômes que ceux de Jules Favre. On parla au dessert, de ce fameux dialogue qui faisait le sujet de toutes les conversations dans les salons orléanistes, et qui devait réduire les douze membres de l'opposi-

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tion républicaine au rùle du chœur dans les tragédies anciennes.

— On croit, Monsieur Thiers, dit Jules Favreen souriant, que la session qui commence ne sera qu'une longue conversation entre vous et l'empereur.

Nous pensions tous que M. Thiers allait répondre queli(ues mots aimables pour les Cinq, c'est-à-dire pour Jules Favre, Picard et Ollivier. Mais il n'y pensa même pas. Il était tout entier au rôle qu'il allait jouer dès le lendemain.

— C'est évident, dit-il, mais j'espère lui montrer, et montrer à toute l'Europe...

Il partit de là pour tracer le plan de sa politique.

La démocratie et la République y étaient un peu écornées de ci de là ; mais l'ensemble était d'un libéralisme, d'une élévation de sentiment et d'une sùi'eté de vue qui nous remplit tous d'admiration.

Nous étions, je crois, quinze convives,

La France et l'Europe avaient les yeux sur M. Thiers à partir de son entrée à la Chambre. On sait avec quelle habileté profonde, il choisit et traita le sujet de son premier discours « Les Libertés nécessaires ».

Tous les gouvernements fondés sur les principes libéraux furent obligés d'applaudir. En France, les républicains, les monarchistes, se trouvèrent d'accord. L'Empire ne put indiquer que les raisons de l'état de siège, c'est-à-dire qu'il s'inclina devant la théorie, et demanda, vu les circonstances, une dérogation momentanée aux principes. Il se trouva que

M. Thiers avait été, non le leader d'une opposition de douze membres, mais le leader du libéralisme tout entier.

En entrant au Corps législatif, nous n'y retrouvions même pas nos anciens meubles. Le plus important avait disparu. Louis Napoléon, en personne, avait donné l'ordre d'enlever la tribune.

M. Laurent, qui était bibliothécaire au Corps législatif, m'a raconté que le prince-président se donna le plaisir, quelques jours après le coup d'Etat, d'aller voir la démolition de la salle où la Constituante et la Législative avaient siégé :

D,esertosque videre locos, littusqiie relictum...

Les marbres et les panneaux dorés qui avaient appartenu à la tribune étaient là, jetés en un monceau sur la place qu'elle avait occupée. Il monta sur ces débris et les piétina, se souvenant sans doute de tant d'injures parties de là, et dont il avait d'ailleurs tiré une vengeance plus effective.

Quand il établit, quelques semaines après, le Corps législatif, la tribune était supprimée.

Un Parlement sans tribune ! cela paraît une véritable horreur à ce peuple d'avocats. Il y avait, à la place de l'ancienne tribune, une plate-forme où se tenaient les cinq ou six orateurs chargés de représenter le gouvernement. Les députés, placés vis-àvis d'eux, leur répondaient de leur place.

La Chambre ainsi organisée ressemblait un peu à une classe d'écoliers travaillant sous les yeux de cinq surveillants et d'un surveillant supérieur.

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perché tout là-haut au-dessus du banc des commissaires,et qui était M. de Morny.

Ce l'ut une grande question de savoir si l'on porterait un verre d'eau à un député qui ferait mine de pai'ler longuement. Le prince ne voulait pas, de peur d'encourager le bavardage. De Morny invoquait l'impossibilité de refuser un verre d'eau à un vieillard. Ce fut un grand émoi dans les salons parlementaires.

On en parla à la conférence Mole. A la fin, M. de Morny l'emporta. Il fallait lui demander d'avance l'autorisation de se faire porter un verre d'eau. Il ne le refusait jamais. Il se contentait de dire en souriant : « Ne soyez pas trop long ! »

11 était très bon prince. Il me montra de la bienveillance quand j'entrai au Corps législatif. Il me dit : « Prenez les questions d'enseignement, d'assistance, de mutualité, tout ce qui avoisine le socialisme. Il y a là une grande place à occuper ». C'était presque le langage d'un ami. Je lui en fus reconnaissant.

Il savait que M. Thiers avait l'habitude, quand il faisait à la Chambre des députés ces beaux discours du temps de la royauté, qui éclaii'aient et passionnaient les cabinets européens, de se faire apporter de chez lui du vin de Constance.

La première fois qu'il se leva, au Corps législatif, pour parler de sa place, un huissier posa devant lui un plateau sur lequel il y avait du vin de Constance sorti de la cave de notre président.

Ces menues faveurs étaient destinées à nous faire oublier le poids du despotisme.

La suppression de la tribune n'eu était pas moins un de nos grands griefs. Prévost-Paradol était intarissable sur ce sujet. Plus d'un peuple cependant se passe de tribune. Il n y en a pas, que je sache, en Angleterre. En Autriche, la salle est disposée précisément comme on avait disposé la nôtre : les ministres adossés à la chaire du président et regardant en face la Chambre.

Je pense que cet arrangement était commode à M, Rouher pour surveiller et guider sa majorité. Le jour vint cependant où la tribune nous fut rendue. Nous en éprouvâmes une grande joie. Les avocats surtout se regardèrent comme émancipés.

Nous autres, qui ne tenions qu'à donner nos raisons sans les étaler avec une pompe étudiée, nous aimions autant, sans oser en convenir, la première manière.

On avait ses documents ; on avait l'appui aftectueux de ses voisins ; cet appui était précieux pour moi, qui siégeais entre M. Thiers et Jules Favre ; on était en quelque sorte dispensé d'être éloquent. Nous n'en fîmes pas moins grand bruit de la conquête de la tribune. Ce fut notre première victoire.

M. Thiers se rendit au Corps législatif entre deux séances pour voir si le devant de la tribune ne serait pas trop élevé. Il lui allait jusqu'au menton. Louis Blanc, dans un cas pareil, avait eu recours à un tabouret ; mais Louis Blanc ne pouvait pas

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lemander qu'on lui tit une tribune à sa taille.

D'abord, il n'était pas le maître de la tribune, et, însuite, il était d'une telle petitesse que la tribune linsi accommodée n'aurait pu servir qu à lui seul.

Notre président se liàta d'ordonner à notre archiecte de se conformer à tous les désirs de M. Thiers. Ze fut une joie pour nous quand nous le vîmes bien nstallé sur son trépied, avec ses documents savamnent disposés devant lui, et, sous la main, du vin le Constance apporté, cette fois, de la place Saintjreorges. Il nous sembla qu'il rentrait chez lui. Il jarlait enfin à M. Rouher comme il convenait, du baut en bas.

La tribune n'était que le tremplin de nos vanités . Vlais nous avions nos affidés dans la salle des Pas- Perdus. — « Vous répandrez ce bruit. — Vous attaquerez cet homme. — Vous résumerez ainsi ce discours», u'était un perpétuel colloque entre députés et jour- Qalistes. L'opposition y avait le haut du pavé. M. Rouher la malmenait dans la Chambre; mais ians l'antichambre, elle l'étranglait.

Il y avait là, vers 1864, un jeune homme qui, peu 1 peu, s'était habitué à venir tous les jours. Il était ELUssi exact que l'opposition, qui arrivait toujours la jremière et partait toujours la dernière. On ne lui lemandait plus de carte : il était plus connu que ous les députés. Il connaissait tous les garçons et ous les huissiers par leur nom. Quand il y avait de a presse à une porte, ils couraient se mettre devant ui pour lui frayer le chemin à travers la foule. Il

n'était pas fort ingambe, malgré sa jeunesse ; i avait un angle au bout de la salle, à droite, contn la dernière fenêtre sur le jardin de la présidence, oi il s'asseyait invariablement. Si quelque malappri s'asseyait là avant son arrivée, les huissiers trou valent quelque moyen de le faire déguerpir.

On n'avait pas besoin de le voir pour savoir qu'i était là. Dès qu'il entrait dans la salle, sa voi: éclatait par dessus toutes les conversations. I riait, dès le seuil, à gorge déployée, et tout le inond( riait de compagnie en se hâtant de lui serrer h main et de le conduire à son banc.

Une fois assis, il commençait ses histoires, et i en savait de salées. Il déchirait volontiers le pro chain et tous les voiles. Dailleurs, il n'y avait pai de dames. Les dames ne recherchaient pas sa conver sation dans ce lieu-là ; il les retrouvait ailleurs. Vou; n'avez jamais entendu personne raconter une his toire avec tant de brio.

Il était mime, comme tout bon conteur. Vous n'aviez qu'à fermer les yeux pour croire que vous entendiez Jules Favre ou Ollivier. Il imitait la voi^ et le style. Il vous aurait improvisé un discours d( Jules Favre aussi solennel et aussi éloquent qu( celui que Jules Favre prononçait en même temps de l'autre côté de la porte.

Il se donnait souvent ce plaisir.

— Ne vous dérangez pas, messieurs; je vais vous dire ce qu'il dit.

Il le disait ; et si c'était Picard, il disait autant de

LKMPIRE ;j5

bons mots, et sinon les mômes, du moins des mots de même qualité. Allez voir si ce n'est pas cela! On riait, on applaudissait, on étaitparfaitementheureux, tandis qu'aux vrais discours, faits pour tout de bon, par l'orateur lui-même, si l'on était parfois empoigné, on était le plus souvent assommé.

Qui lui aurait gardé rancune ? Personne n'avait ni plus de verve, ni plus de bonne humeur, ni plus de saillies, ni plus d'idées.

Les ignorants ajoutaient que personne n'avait plus de science ; et ils avaient raison ! Il n'avait jamais étudié, mais il devinait. Il avait une mémoire étonnante et une faculté d'assimilation que je n'ai trouvée, au même degré, chez personne. Il parlait quelquefois si fort qu'on l'entendait dans la salle des séances. La même pensée nous venait à tous : quel député ce serait ! Et nous ajoutions tous, en dedans : mais que deviendrait la salle des Pas-Perdus ? Il est bien éloquent, mais il est bien amusant.

Il passait là cinq heures sans désemparer, et on disait que, la séance finie, il allait, tout courant, la raconter au café de Madrid.

Les journalistes prenaient des notes. Il leur fournissait à la fois des faits, des jugements et des idées. C'était un peu incohérent ; mais c'était toujours éblouissant et puissant. Il parlait à peu près seul : sa vie était un monologue ; cependant on ne lui reprochait pas sa loquacité, parce qu'elle était riante et amusante. D'ailleurs il était bon prince. Vous n'aviez qu'à dire un bon mot, il en riait à se tordre'

il le répétait, il l'amplifiait, il vous en glorifiait. Le malins voyaient qu'il y avait toutes sortes de des sous sous ces apparences joyeuses. Il avait son bu personnel et sa passion politique. Il pourrait chan ger de méthode, mais il ne changerait jamais de but Il n'était insouciant que pour l'agrément de la gale rie. Il jouait au fond une partie très serrée. Il n faisait pas semblant d'avoir des scrupules, parc qu'il sentait le besoin de passer pour très fori sachant bien que l'apparence de la force est la moi tié de la force.

Ce vaillant impitoyable savait flatter quand il 1 voulait. C'était un maître courtisan et un maîtr flagellant. Il vous prenait son homme par les deu côtés. Ses amis ne parlaient de lui que par hypei boles. Ses ennemis mêmes convenaient que c'étai quelqu'un.

C'était Gambetta.

Trois hommes devinrent rapidement trois poter tats •: Bertin, qui tenait les salons et le monde lettr par les Débats ; Emile de Girardin, qui tenait le financiers, les ingénieurs, les politiciens par 1 Presse, et Havin, qui, par le Siècle, gouvernait 1 bourgeoisie irréconciliable. La clientèle d'Havi était la plus nombreuse et la plus docile.

Comme homme, Emile de Girardin lui était trè supérieur en instruction, en ressources, en él( quence ; mais, ce qui faisait la force d'Havin, c'éta

l'exacte appropriation de ses qualités et de ses défauts aux qualités et aux défauts de son public.

Il fut bien vite évident qu'ils seraient maîtres des candidats de l'opposition, parce que l'on ne pouvait espérer quelque succès que par leur appui collectif,

Havin, sans jamais se séparer de nous dans ses votes, ne fit pas, à proprement parler, partie de notre petit bataillon. Il vint assidûment à nos réunions tant qu'elles eurent lieu chez Marie avec le concours de Thiers et de Bcrryer. Quand nous louâmes, après la mort de Marie, un petit entresol, rue de la Sourdière, où Grévy nous présidait, il n'y vint pas.

Il ne monta que trois fois à la tribune en sept ans. Il y fit bonne figure. Il signait tous nos amendements et prenait part à leur rédaction. Il avait une expérience des usages parlementaires qui nous manquait à presque tous et qui nous était souvent utile.

Nous le considérions avec raison, comme un ami politique très sûr et comme un compagnon agréable et fidèle.

Il n'eut de démêlé qu'avec moi. L'incident fut vif, mais court, et, chose curieuse, quoique nous ayons été sur le point de nous couper la gorge, nous ne fûmes pas un seul instant ennemis. La bourrasque passée, nous redevînmes camarades comme auparavant.

Nous avions fait partie tous les deux de l'Assemblée de 1848. Nous avions été ensemble conseillers d'Etat. Il avait mis beaucoup d'obligeance à insérer

j8 LE SOIR DE MA JOURNEE

quelques articles de moi dans le Siècle, au commencement de lEmpire. Tout le grabuge vint d'une lettre qui m'était adressée, qui avait quatre pages et qui contenait à la queue un mot désobligeant pour lui : (( Adieu, cher ami, disait en terminant l'auteur de la lettre, j "approuve votre conduite ». Je crois même qu'il disait : « j'admire ». Je crus au protocole ordinaire des fins de lettres et je n'allai pas plus loin. L'auteur avait écrit: « J'admire votre conduite autant que je blâme celle de M. Havin ». Havin n'était pas tant à blâmer ; l'autre n'avait pas tant réfléchi à ce qu'il écrivait; et moi, si j'avais commis une faute en ne déchifl'rant pas ces deux dernières lignes, il faut avouer qu'elle était vénielle.

Voici ce qui arriva. Je fus appelé dans une commission, et je laissai la lettre toute ouverte, avec mes autres papiers sur mon pupitre. Un de mes voisins s'amusa à la lire, et, comme elle était signée d'un nom illustre, il la lut jusqu'au bout.

Il n'eut rien de plus pressé que de montrer à Havin le passage qui le concernait, et Havin, qui avait la tête près du bonnet, écrivit aussitôt à mon correspondant pour lui demander réparation. 11 lui faisait connaître en même tçmps le nom de ses témoins, dont le principal était M. Anatole de la Forge.

J'appris tous ces événements à la fois en revenant à la séance, quand mes affaires à la commission furent terminées. Je n'avais pas deux partis à prendre.

I, KMl'IHK

— Vous ne pouvez pas demander raison (l'une lettre confidentielle, dis-je à Ilavin: vous navez à vous plaindre que de la divulgation, dont je suis seul responsable. C'est done moi seul qui vous dois une réparation, et je vous l'ollre.

11 ne voulait pas.

— Je n'ai rien à vous reprocher, disait-il, tout au plus une étourderie. Pas méuie cela, puisque vous naviez pas lu la fin de la lettre.

J'y mis de l'entêtement.

— Vous ne vous battrez pas avec mon correspondant, lui dis-je; ou, si vor.s vous battez avec lui, vous vous serez battu auparavant avec moi.

L'auteur de la lettre ne voulait pas retirer ce qu'il avait écrit; il avait chargé le comte Daru de le représenter. La négociation fut longue et difficile. Ou finit cependant par déclarer qu'il n'y avait lieu à aucun combat. Je puis dire que toutes les parties intéressées, combattants et témoins, se conduisirent en hommes de cceur et d'honneur.

Je fis mon début à la Chambre pendant qu'on délibérait chez M. Daru sur cette grande querelle, à deux pas du Palais Bourbon. Il s'agissait de l'élection de M. Curé, à Bordeaux. Je la contestais au nom de M. Lavertujon. Mon discours eut quelque succès. Je ne sais quel rédacteur du Siècle crut faire sa cour à M. Havin en me maltraitant. Il ne pouvait pas se tromper davantage sur les sentiments de son Directeur.

C'est dans cet article-là qu'on publia pour la pre-

mière fois cette grande découverte que je me dandinais en parlant. Si vous m'avez jamais entendu parler, rendez-moi la justice de dire que je ne me dandine pas. Je ne pleure pas non plus.

Quand on fut fatigué de dire que je me dandinais, on assura que je pleurais. Même tnes amis, trouvant la phrase toute faite, ne se défendaient pas d'en faire usage. C'était une chose convenue : je me dandinais. Puis, M. Delord, après un éloge assez pompeux de ce qu'il veut bien appeler mon éloquence, ajoute ces mots vraiment remarquables : « C'est dommage qu'il se dandine en parlant ». Le Siècle ne manquait pas une occasion de les répéter. Havin avait renoncé, de guerre lasse, à pourchasser ce fameux dandinement. Nous en avons ri plus d'une fois en déjeûnant chez lui avec des truites et du cidre de St-Lô, un cidre délicieux que lui donnait notre collègue auCorps législatif, M. Douesnel.

Je veux dire un mot de nos relations avec la

cour. Je parle des députés républicains et de la cour impériale.

Vous pensez que nos relations avec la cour comsistaient à ne pas y être invités et à n'y pas aller ? Vous avez à peu près raison. Pas tout à fait cependant.

L'Empire était un régime envahissant. Il vous forçait, coûte que coûte, à entrer dans la garde nationale ; il exigeait, de tous les fonctionnaires, un serment de fidélité. Il ne se contentait pas du serment

l'empire bl

du députr: il lui fallait le serment du candidat à la députation; une l'ois député, on avait divers devoirs de cour à remplir : il fallait assister à la séance d'ouverture, dans la salle des Etats, où l'Empereur prononçait un discours ; il fallait marcher avec la députation qui lui apportait certains messages, si l'on était désigné par le sort. Faisait-on partie du bureau? On devenait aussitôt un habitué de la maison impériale.

M. Nisard raconte, dans ses mémoires, que c'était une sorte de tare pour un courtisan que d'avoir des accointances avec un de nous, ou de nous rendre quelque justice. La rancune de la cour se manifestait dans ces taquineries ; mais il ne convenait pas au maître de constater en quelque sorte la qualité d'opposant en nous excluant de ses invitations.

Nous étions invités régulièrement à ses dîners et à ses bals.

Quelques-uns répondaient par un refus, motivé sur leurs opinions politiques. Aussitôt les invitations cessaient pour ce farouche, ce malappris, un irréconciliable. Quand on se bornait à répondre qu'on regrettait de ne pouvoir accepter ce jour-là l'invitation, ce qui, au fond, était fort clair sans être impoli dans la forme, on continuait à être invité indéfiniment. Je ne crois pas qu'aucun de nous se soit jamais rendu à une fête des Tuileries, Nous étions tous d'accord pour refuser ; il n'y avait de différence que dans la façon de le faire.

Ces invitations se faisaient d'ailleurs par mesure

8a LE SOIR DE MA JOURNÉE

générale, et, en quelque sorte, par fournées. Je fus un jour engagé à me rendre individuellement chez l'Impératrice, C'était à l'occasion d'un discours que j'avais prononcé sur le sort des enfants détenus à La Petite-Roquette. Elle en fut émue ; elle en parla à l'Empereur qui la chargea de préparer un projet. de loi et de former une commission extraparlementaire qu'elle présiderait. Mon collègue, M. Conneau, vint me demander si je serais disposé, en dehors de toute politique, à assister aux séances de cette commission.

Je n'étais pas libre d'accepter. Ma présence à cette commission aurait été regardée par mes électeurs comme un commencement d'apostasie. Peut-être avaient-ils raison de pousser à ce point la susceptibilité. Nous n'étions pas dans la situation d'opposants ordinaires. Nous subissions l'Empire, qui nous était imposé par la force ; nous ne pouvions avoir aucun rapport personnel avec la famille du souverain .

La façon dont le gouvernement avait combattu nos élections, en ne reculant pas même devant la calomnie, nous éloignait de lui pour jamais. Mais ce qui rendait la séparation plus profonde, c'était le souvenir des sanglantes journées de décembre et des proscriptions qui avaient suivi.

Vous n'y pensez seulement plus, vous autres. Ce sont des oublis fâcheux dont le caractère national se ressent. Relisez les histoires contemporaines ; elles valent la peine d'être lues. Les livres de Victor

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Hugo sont des pamphlets de génie ; ceux de Ténot et de Schoelcher sont des procès- vei'baux. Pour nous, qui avions été témoins ou victimes dans ces grandes et douloureuses tragédies, ces souvenii'snous emplissaient le cœur et dictaient notre conduite.

Nous n'étions pas embarrassés pour les invitations, nous l'étions pour les fonctions. On ne pouvait aller aux Tuileries qu'en uniforme. M. Thiers avait acheté un uniforme le lendemain de son élection, pour n'être pas arrêté par ce sot petit obstacle si une obligation inattendue se produisait.

Nous étions un jour réunis à dîner chez notre collègue Lanjuinais, un homme aimable et capable, aussi sûr dans ses amitiés que dans sa conduite politique. Il y avait là les principaux membres de l'Opposition : Marie, notre cher et vénéré président, Jules Favre, notre chef, Pelletan, Picard, Garnier- Pagès. Nous parlions de je ne sais quelle cérémonie olïicielle qui devait avoir lieu le lendemain. C'était peut-être une rentrée du Corps législatif inaugurée, comme toujours, par un discours de l'Empereur, Il fallait' y aller en uniforme ; mais, à l'exception de M. Darimon, qui était secrétaire de la Chambre et que ses fonctions astreignaient à certains devoirs, et de M. Thiers qui, par esprit de discipline, avait fait l'emplette du costume avec l'arrière-pensée de ne jamais le revêtir, nous nous étions tous dispensés de préparer ce déguisement, Nous étions très franchement irréconciliables, et il nous répugnait de porter un costume qui était

comme le signe visible d'une adhésion à l'Empire.

Nous avions cette année-là un nouveau venu, Bethmont, et je crois bien qu'il se trouA ait être secrétaire d'âge, de sorte qu'il était deux fois obligé de se rendre à la salle des Etats, et comme député, et comme membre du bureau.

— Il est encore dans la Gharentç, nous dit notre hôte ; car je l'avais invité, et il m'a écrit qu'il ne reviendrait que dans trois ou quatre jours. Il a pris le bon parti. Gela le dispensera de parader derrière M. de Morny.

Je me souviens que Picard nous raconta, à cette occasion, sa propre aventure. Il avait été désigné, pour faire partie de la députation chargée de porter le message à l'Empereur. Il ne crut pas devoir se refuser à cette corvée. Il était opposant, intransigeant, irréconciliable dans ses votes et dans ses discours ; mais il lui eût paru de mauvais goût de ne pas remplir une formalité que ses collègues subissaient. Il alla donc.

Vous pensez que ce membre de l'opposition donnant à la majorité cette marque de déférence, fut reçu avec politesse? Détrompez-vous. Il ne rencontra que des sourires ironiques ou malveillants. On semblait lui dire qu'il n'était qu'un intrus parmi ces fidèles, un vil roturier parmi ces puissants seigneurs. Je suis sûr qu'il s'en vengea cruellement sur ceux qui lui tombèrent sous la main, car il ne faisait pas beau d'avoir maille à partir avec lui ;

l'empire 85

lais il n'en conserva pas moins un amer et légitime îssentiment.

— Je suis bien aise, nous dit-il, que Bethmont se [)se dès le premier jour en républicain convaincu. ; n'ai jamais eu aucune inquiétude sur ses prinpes; mais je craignais quelque concession de pure irme qui aurait pu le mener loin si l'on avait itrepris de le séduire.

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit, et ethmont entra sans être annoncé.

— Que personne ne bouge ou je m'en vais ! écria-t-il. Je ne viens pas dîner, et je descends de agon au moment même.

Bethmont rejetait avec indignation la seule idée aller parader à la cour; mais ici, ce n'était pas de mr qu'il s'agissait; la réunion des deux Chambres ms la salle des Etats était une assemblée politique ; y avait un rôle personnel en vertu du règlement ; était-il pas de son devoir de s'y rendre ? Dans tous s cas, comme cela pouvait engager le parti, il avait pas voulu se déterminer sans avoir pris ! mot d'ordre de ses chefs ; et voilà pourquoi il :ait là.

Vous pensez bien que ses paroles furent accueillies rec faveur. Cette hésitation, ce trouble, cette soulission même étaient d'une àme ingénue. Les avis irtirent immédiatement de tous les coins de la ble. Les sceptiques disaient : « Allez-y ; ce sera rieux ». Et les politiques : « N'y allez pas ! Ne irdez pas une occasion de protester ». Il y avait

aussi les sages qui insistaient sur la différence entre une cérémonie de cour et une fonction de député. Ceux mêmes qui conseillaient d'aller ajoutaient : « Si c'était moi, je n'irais pas ». Ce qui était le plus clair, c'est que l'immense majorité des consultés, pour ne pas dire l'unanimité, ne donnait pas la moindre importance à l'affaire et que nous trouvions notre âmi un peu bien bon de se préoccuper à ce point pour si peu de chose.

Nous fûmes donc très étonnés quand il termina tout à coup la « consultation » en disant : c< Je suis très déterminé à aller ».

Nous partîmes tous d'un éclat de rire.

— Mais vous n'irez pas, dit Pelletan, car vous n'avez pas d'uniforme, et personne de nous n'en £ un à vous prêter.

Quelqu'un objecta que M. Thiers avait, à tou événement, acheté un uniforme qui n'était pas sort: de sa boîte. Mais l'idée d'affubler Bethmont de l'uniforme de M. Thiers, ne fit que redoubler noi rires. Bethmont seul ne riait point.

— Je ne mets les habits de personne, dit-il. J'a commandé un uniforme et je l'aurai demain matin

Un uniforme en vingt-quatre heures ! Il avait di y mettre le prix. On se rappela que M. de Salvandy nommé ministre en 1840, avait fait le même tour d( force. Bethmont avait disparu après sa dernier* confidence^ sans dire adieu à personne et en nom laissant de la gaieté pour toute la soirée.

Nous sûmes après qu'il y était allé et que sei

l'empihe 87

collègues l'avaient salué avec un étonnement de mauvais goût. Il vit clairement qu'on se serait hien passé de lui. Nous n'étions que des tondus et des pelés pour ces beaux seigneurs. On tolérait nos jérémiades à la Chambre, parce qu'il le fallait; mais de quel droit allions-nous nous faufiler avec la fine fleur de Taristocratie ? Bethmont fut le premier à rire avec nous de son aventure. J'ai l'honneur de vous dire pour moralité de mon histoire, qu'il faut se donner ou se refuser; mais quand on ne fait que se prêter, on est toujours le mauvais marchand.

Je vous ai parlé de l'aventure de Bethmont. laissezmoi vous conter une histoire de Glais-Bizoin. Il avait fait une pièce : Le vrai courage.

C'est une comédie. Glais-Bizoin avait la faiblesse de se croire homme de lettres. C'est une faiblesse fort répandue parmi les hommes politiques. Ils ont un livre qu'ils cachent avec soin, et qui fait dire dans leur entourage : « Sil avait voulu ! ». Il y a aussi de grands écrivains qui ont fait de petits écrits, comme Thiers qui a son Voyage aux Pyrénées ; Rémusat, dont les chansons formeraient deux gros volumes ; Guizot, auteur de l'Amour dans le mariage ; Henri Martin, qui a fait des romans et des tragédies. Glais-Bizoin avait fait trois comédies : Une vraie Bretonne et Une Fantaisie, ces deux-là publiées à St-Brieuc seulement, et Le vrai courage, qu'il jugea digne de paraître sur la scène. C'était l'époque où l'on répétait partout ses bons mots. 11 se dit que, si l'on faisait tant d'accueil aux moindres

b» LE SOIR DE MA JOURNEE

bribes de son esprit, il ne pouvait manquer de réussir en concentrant dans une œuvre unique toutes ces gentillesses.

Il va sans dire qu'on ne partageait pas, dans le monde lettré, ses douces illusions. On comptait seulement sur quelque bon petit scandale. Et on était si friand de scandale dans ce temps là ! Le moindre quolibet nous semblait une revanche de la liberté pei'due. Toute notre crainte était que la censure ne permît pas la représentation. Osera-t-elle traiter un député célèbre comme le premier écrivain venu?

Elle l'osa. Nous n'en fûmes qu'à demi-fàchés, parce qu'à défaut du plaisir de la représentation, nous avions le plaisir du grief. Nous jouîmes largement de ce grief. Le gouvernement fut lapidé dans tous les salons pour avoir eu peur de Glais-Bizoin. Après quoi, Glais-Bizoin annonça iirbi et orbi que nous allions avoir la pièce : tous les bonheurs ! Seulement, il faudrait aller l'entendre à Genève.

Et pourquoi non ? Genève était alors, avec Bruxelles, une des capitales de la liberté française. L'auteur du Vrai Courage partit avec ses juges, c'està-dire avec les soiristes des principaux journaux de Paris, pour assister à la première représentation. Ils étaient bien huit ou dix, tous esprits d'élite et joyeux compagnons, qui saisissaient cette occasion de faire fête à un brave homme et de faire la nique à la censure. Il y avait là M. Ranc, Hector Pessard qui a fait de ce voyage le récit le plus humoristique

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et le plus charmant ; Guérin, que nous appelions Ciuérin-Golonics, pour le distinguer d<; son homonyme le grand chirurgien. Guéi'in représentait l'Opinion Nationale.

Que la ville de Genève accueillit avec plaisir une pièce refusée par la censure, cela n'avait rien de bien surprenant. Ce qui le fut davantage, c'est que la caravane, en entrant sur le territoire de la République, et, plus tard, en mettant le pied sur le débarcadère, rencontrât des délégués du conseil d'Etat, olliciellement envoyés au-devant d'elle.

Glais-Bizoin fut harangue comme un souverain et conduit au palais fédéral, où le vin d'honneur lui fut offert. On courut de là au théâtre.

C'était une représentation de gala. Ces Genevois, qui ne doutent de rien, avaient réservé à l'auteur la place la plus en vue au milieu de la salle. Glais- Bizoin, qui croyait jouer une partie contre le gouvernement impérial, s'y était assis avec une gravité iraperturbable,et assistait publiquement à son triomphe.

La pièce, il faut le dijre, était loin d'être une pièce médiocre. C'était une pièce absolument détestable, que la censure avait été bien bonne de condamner, car aucune scène parisienne ne l'aurait admise, et celle qui, par erreur, ou dans l'espoir de quelque remue-ménage politique, aurait essayé de la jouer, ne serait jamais arrivée jusqu'au bout. La troupe de Genève tint bon ; le public aussi. Il est vrai que la comédie était dans la salle.

Au milieu de ses amis consternés, Glais-Bizoin

go LE SOIR DE MA JOURNEE

rayonnait de joie. Cette prose lui paraissait excellente, ces plaisanteries ravissantes, et il croyait de bonne foi que tout le monde y prenait le même plaisir que lui. Pour résister à l'atmosphère de découragement et d'ennui dans lequel il se trouvait plong-é, il fallait que sa foi fût bien robuste.

Elle l'était. De retour à l'hôtel, sa joie était si exubérante, qu'il ranima la gaieté de ses compagnons. Il fallut recourir à la ruse pour lui arracher une lettre où il déclarait que cette belle journée n'aurait pas de lendemain. On lui persuada que ce serait une gloire de plus pour sa pièce de n'avoir été représentée qu'une seule fois.

Il avait fait les choses royalement. Des députations s'étaient succédé à l'hôtel pour saluer les écrivains de la presse républicaine et l'un des principaux leaders de la gauche. Il les abreuva de Champagne. Je sais par une indiscrétion quil paya 1.800 francs pour ce seul article. Mais la gloire est une denrée qu'on ne saurait payer trop cher.

Je ne peux pas parler de l'Empire sans dire un mot de M. Rouher qui fut un très gros personnage, puisqu'il représentait une moitié de l'Empire. Il fut l'homme de l'Empire militant.

Il sut se rendre agréable et nécessaire : agréable comme bon courtisan ; nécessaire comme débrouillard. Nous avions eu, je vous l'ai dit, des relations assez intimes à l'Assemblée constituante. J'avais une sorte de réputation comme professeur et jour-

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naliste; il était l'espérance et la gloire du barreau de Rioin; en politique, nous étions aussi inconnus l'un que l'autre. Nous étions très exactement du même âge. Sans prévoir ses hautes destinées, je vis qu'il était un de ces hommes qui se tirent toujours d'allaire. Je disais un jour ù M. Waldeck-Rousseau, le père du célèbre avocat :

— Vous pourriez jeter Rouher par la fenêtre, il retomberait toujours sur ses pieds.

Nous étions moins bien placés dans cette Assemblée de 1&48 où, pourtant, les princes ne manquaient pas. pour deviner, chez nos collègues, les qualités i'un courtisan.

Il était de plusieurs commissions avec moi, notamment de celle qui préparait la loi organique sur l'enseignement. Il voulut être rapporteur et ne me pardonna pas de l'avoir battu. Il ne connaissait pas m mot de la question quand il entra dans la commission; mais il comprenait tout, et se rappelait tout. J'ai connu peu d'hommes aussi prompts à î'assimiler les idées des autres.

Il va sans dire que l'Empire nous sépara absolument. Il était d'ailleurs trop grand personnage pour songer à un pauvre diable qui vivait en donnant des leçons au cachet. Quand je fus élu député de Paris, Qous ne fûmes tentés, ni l'un ni l'autre, de recomnoencer à nous connaître. Une seule fois, quand il Stait ministre du Commerce, il me fit appeler comme témoin dans une enquête qu'il présidait sur les sociétés coopératives. Je fis une longue déposition ;

ga LE SOIR DE MA JOURNEE

il se montra très poli. Nous échangions à peine quelques mots dans les couloirs. Je le regardais de loin, comme un chien regarde un évoque. Je ne le trouvais ni grand orateur, ni homme d^État ; mais il était habile administrateur et dehater d'affaires incomparable.

Je descendais un jour de la tribune, après avoir fait un discours assez vif. Il m'arrêta au passage.

— Vous ne parleriez pas ainsi, me dit-il sur le ton de nos anciennes relations, si vous saviez où nous en sommes. Ce n'est pas l'Empire que nous défendons, c'est la société. Venez chez moi un matin et je vous montrerai que nous n'avons pas deux centimètres d'eau sous la quille.

Je cite ses propres expressions.

Je pensai alors, et j'ai souvent pensé depuis, que les classifications des partis ne sont pas bien faites, et quil faut avoir Tàme assez haute pour voter au besoin contre ses amis.

Il existe à Londres une société qui a pris le nom de Royale institution, et dont les membres font chacun trois conférences publiques. J'ai eu l'honneur, sous l'Empire, de faire mes trois conférences.

J'avais pris pour sujet : La condition des ouvrières en France. Ce sujet comportait beaucoup de chiffres, ce qui était pour moi une grande difficulté, car je tenais à traduire les monnaies françaises en monnaies anglaises et à donner les formules adoptées dans les deux pays, toutes les fois qu'elles différaient.

l'empire 93

Je vis, à quelques bienveillants sourires, que l'auditoire s'apercevait de mon embarras, et d'ailleurs, je ne cherchais pas à le cacher. A un moment où je tâtonnais un peu pour faire ma traduction, une voix jeune et claire me souilla les mots dont j'avais besoin. 11 en fut de même un instant après. Je m'y accoutumais, et, au lieu de faire moi-même ce petit travail, je me tournais chaque fois vers mon interlocuteur, qui, chaque fois, avec la même obligeance, voulut bien me continuer le même office. Je me promis de ra'approcher de lui, quand la conférence serait terminée, et de lui faire tous les remerciments que je lui devais.

Je fus un peu entouré dès que j'eus fini mes derniers mots. Je fis là la connaissance de plusieurs personnages célèbres. Tout le monde me félicitait sur le nombre d'hommes distingués que ma conférence avait attirés, et on insistait beaucoup sur la présence du Comte de Paris. Je m'écriai aussitôt que, puisqu'il était là, je demandais avant tout à lui être présenté.

— Comment, me dit-on de tous côtés, mais vous le connaissez, c'est lui qui, pendant toute la leçon, vous a donné la réplique.

Je le cherchai aussitôt avec un empressement facile à comprendre ; mais il était parti l'un des premiers pour se dérober à une entrevue publique. Je courus k la maison où je demeurais pour me procurer son adresse et me rendre chez lui en toute hâte. Mais, à peine avais-je fait quelques rangements

nécessaires, qu'on m'avertit que le Comte de Paris était à la porte dans un hanson. C'est ainsi que je fis sa connaissance.

Je fus reçu chez lui à plusieurs reprises, et je le rencontrai dans la plupart des maisons où j'avais accès.

J'avais fait une excursion du côté de Bristol pendant laquelle mon ignorance de la langue anglaise m'avait causé de nombreux ennuis. Je voulais aller dans le nord de l'Angleterre et en Ecosse et je confessais à tout le monde mes inquiétudes. Mes nouveaux amis me comblaient de lettres d'introduction, et j 'étais à peu près sûr d'être guidé et patronné au moins dans les grandes villes; mais j'ai une telle conscience de ma gaucherie, que cela même ne me rassurait qu'à demi. J'eus occasion de rendre compte de mes préoccupations chez lady Augusta Stanley, la plus aimable et la plus respectable des maîtresses de maison, en présence du Comte de Paris.

— Je connais quelqu'un, me dit-il, qui se propose d'aller dans le Nord pour étudier la situation des ouvriers. Il sera charmé de faire le voyage avec vous; il vous prêtera son anglais et vous lui prêterez votre expérience. Voulez-vous accepter un compagnon de route de ma main?...

On devine ma réponse.

— Je ne vous le nomme pas, continua le prince, parce que je ne suis pas encore sûr qu'il puisse réaliser son projet. Quel jour partez-vous ?

Je dis le jour.

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— Non, dit-il, pas ce jour là, mais le surlendemain à midi précis, soyez prêt à partir et descendez avec votre paquet sans autre avertissement. Vous trouverez mon homme dans un cabriolet, et un quart dheure après, vous serez tous les deux dans un wagon retenu d'avance, et en routé pour Manchester,

Cela vous avait un petit air romanesque qui m'amusait singulièrement. J'entendis à midi les roues d'une voiture et je descendis aussitôt. Je trouvai mon compagnon, qui n'était autre que le Prince lui-même.

Tous les incidents du voyage ont, pour moi, un intérêt très vif; mais je ne puis ni ne veux entrer dans les détails. Je n'oublierai pas de dire combien les manières du Prince et son langage étaient bienveillants et affables. Je tiens surtout à noter que sa curiosité était sans bornes sur tout ce qui avait trait à la vie ouvrière. Il affectait de dire que je lui donnais des leçons, que je lui ouvrais des horizons. La vérité est qu'il était déjà très instruit, qu'il avait visité un grand nombre d'ateliers dans différents centimes industriels et qu'il avait vu les ouvriers chez eux. Il me donna lieu de penser que peu d^horames de son âge avaient autant étudié et si bien observé.

Ce qui me frappa surtout en lui, ce fut la mesure: il avait pour les ouvriers une sympathie profonde, sans aucune exaltation sentimentale, et il jugeait les questions en esprit indépendant de la routine, en même temps que très éloigné des utopies.

Dès que son arrivée fut connue à Manchester, il y

eut, à l'hôtel où il était descendu, affluence de visiteurs, quoique son voyage n'eût pas été annoncé.

Je remarquai qu'en lui parlant on ne disait ni mylord, ni monseigneur, mais,sï>, tout simplement. Je lui demandai l'explication de ce qui me paraissait une singularité .

— C'est, dit-il, qu'on me traite comme le Prince de Galles. On n'emploie en lui parlant que le mot sir.

Je signale cette bagatelle, parce que c'est avec ces menus ingrédients que les chambellans composent ce qu'ils appellent la Majesté de leurs maîtres. Je m'aperçus bien vite qu'en parlant au Prince les visiteurs n'étaient pas surtout préoccupés de son rang ; il y avait dans leurs paroles et dans leurs manières des marques d'affection toutes personnelles. Je ne tardai pas à savoir que, dans une épidémie de choléra récente, le Comte de Paris était venu s'installer à Manchester et avait multiplié les preuves de dévouement. Les patrons de la Cité le regardaient comme un modèle et les ouvriers voyaient en lui un ami.

Nous visitâmes les ateliers, un assez grand nombre de logements anciens, des logements nouveaux construits par la Land Society, les cours publics faits le soir pour les ouvriers (Mécanic institution). Il ne connaissait pas Rochdale qui était alors dans toute la fleur de la nouveauté. Je n'y étais jamais allé, mais j'étais en relations épistolaires avec tous les chefs des Equitables Pionniers. Nous nous hâta-

mes de faire cette excursion et j'eus l'honneur de servir d'intermédiaire entre mon ami le Grand Prince et mes amis les grands ouvriers.

Je ne saurais dire maintenant si je présentai les Equitables Pionniers au Comte de Paris ou le Comte de Paris aux Equitables Pionniers . Je suppose que la Reine est obéie et vénérée à Rochdale comme dans toute la Grande-Bretagne ; mais les mœurs y sont terriblement républicaines. On offrit plusieurs fois, pendant la journée, de la bière au Comte de Paris, qui s'y prêtait avec bonhomie et qui montrait par ses questions mêmes, qu'il était au courant de tout ce qui intéressait la coopération.

Nous avions formé de grands projets qui ne purent être exécutés. Nous nous trouvions à Shelïield où la Land Society nous offrait le sujet d'études le plus intéressant, quand nous apprîmes que le duc de Montpensier, beau-père du Comte de Paris, venait d'arriver en Angleterre. Le duc vint même chercher son gendre à Shefïield et le ramena avec lui à Londres, tandis que je poursuivais mon voyage par Liverpool.

J'emportais un souvenir matériel des quelques jours passés à Shefïield. Le Prince avait remarqué que je n'avais pas de couteau de poche. « Je ne fais jamais un pas sans mon couteau », me dit-il. Il en acheta un pour moi. C'est un bon couteau à cinq lames et de taille moyenne, avec un manche de corne et virole d'acier. Je ne l'ai plus. Il a été pris chez moi pendant la Commune par les commissaires

-gS LE SOIR DE MA JOURNEE

qui sont venus mettre les scellés dans mon appartement après ma condamnation à mort. Ils ne se sont guère doutés de Torigine de leur capture.

Je continuai à voir le comte de Paris pendant les derniers jours que je passai à Londres. Il se montrait fort préoccupé de la situation des membres les plus pauvres de la colonie française avec une grande élévation de sentiment ; il embrassait tous les proscrits dans la même sollicitude. Il croyait et il disait que, sur la terre d'exil, il n'y avait plus que des exilés. Il me demanda de le conduire chez Louis Blanc, ce que je fis. Louis Blanc n'y était pas ; il me dit quelques jours après qu'il était réellement sorti ; il porta poliment sa carte et ce fut tout.

Je sus, par diverses personnes, une anecdote assez curieuse. Madame La Comtesse de Paris avait organisé une loterie en faveur des Français exilés. On demanda un lot à Louis Blanc, et Louis Blanc envoya V Histoire de Dix ans. Mon ami Guéneau de Mussy, en me contant cela, sirritait beaucoup de ce qu'il appelait une impertinence. Moi, qui ai connu Louis Blanc à plusieurs époques de sa vie, je crois qu'il donna son livre comme on donne ce qu'on a de mieux, sans se rappeler qu'un tel cadeau pouvait être considéré comme une injure. Il faudrait quelques développements pour faire comprendi'e et approuver mon opinion. Ce n'est pas avec les règles ordinaires qu'il faut apprécier les actes de Louis Blanc.

Les hommes n'ont que deux façons de se juger

l'empire 99

entre eux: ou ils s'admirent sans réser\e, ou ils se condamneut sans pitié. Chaque grand homme traîne après lui deux immenses chariots, l'un rempli des plus abominables injures, l'autre d'apothéoses enthousiastes. Les injures dominent.

Je voudrais, pour l'honneur et le bonheur de l'humanité, que ce fût tout le contraire. Il faut découvrir le bien avec joie et chercher au mal toutes les atténuations possibles.

Pour terminer cette partie de mes souvenirs, je vous parlerai de mon salon, ce qui est d'autant plus nécessaire que personne n'en a jamais parlé. On parle des salons élégants; mais comment voulezvous qu'on s'intéresse à quinze ou vingt hommes de lettres, et autant d'hommes politiques qui se réunissent tous les jeudis à un cinquième étage pour causer tout simplement, sans accompagnement de musique ou de tableaux vivants ?

Ces sortes de réunions avaient un certain attrait sous l'Empire. Nous n'y traitions pas de nos grandes affaires, parce que c'étaient des lieux trop publics ; on les effleurait seulement ; on en disait tout ce qui pouvait servir à nous soulager, je n'ose pas dire : à nous consoler.

Il y avait des salons moitié mondains et moitié politiques chez M'^e d'Haussonville et M'^e de Montalembert, où quelques-uns d'entre nous étaient admis, car rien ne rapproche plus qu'une persécution soufferte en commun. Nous avions aussi le salon d'une étrangère, M'^'^ Hollond, connue par la

lOO LE SOIR DE MA JOURNEE

publication d'un livre excellent sur Ghannlng.Mais on allait dans ces grandes maisons en soirées et il fallait y subir une certaine étiquette. Nous étions plus à notre aise chez M""^ d'Agoût, qui était une fort grande dame, mais résolue à s'humaniser. Il n'y avait pas foule chez elle. On y trouvait presque toujours Grévy,Freslon, Ponsard, de Ronchaud. L'assistance était plus nombreuse chez M^e Didier, où Alexandre Rey attirait les survivants du National et de l'Assemblée constituante. Mais les deux salons politiques proprement dits, où nous étions tout à fait chez nous, étaient ceux d'Hippolyte Carnot et le mien.

Garnot demeurait alors dans la maison qui fait le coin de la rue du Cirque et des Champs-Elysées, Il recevait le mercredi et moi le jeudi. On trouvait toujours chez lui Jean Reynaud, qui ne venait jamais chez moi, et Charton qui y venait rarement. Les autres visiteurs étaient à peu près les mêmes dans les deux maisons, avec cette nuance qu'il y avait, chez Carnot, plus d'anciens députés, et chez moi, plus de journalistes. On était encore un peu dans le monde chez Garnot; c'était une maison riche, une maison correcte. On venait chez moi comme dans les coulisses ou dans un atelier, sans aucune gêne, et j'allais presque dire sans préméditation. En général, on s'asseyait dans le salon, on restait debout dans les autres chambres. On riait, on criait beaucoup, on racontait des histoires qui n'étaient pas toujours d'une incontestable véracité.

L EMPIRE lOI

Je ne puis nommer tous les habitués, je le regrette. Quelques-uns tels que Gaylus, le colonel Charras, Garnot, Hetzel. disparurent avec le coup d'Etat. Nous perdîmes David d'Angers qui était un assidu ; Landrin, qui mourut jeune, un des amis les plus sûrs et des cœurs les plus tendres que j'aie jamais connus.

Nous avions aussi, dans les premières années, toute une colonie de proscrits italiens : Manin, le grand patriote, Montanelli, le général UUoa. Je ne fermai pas la maison après le Coup d'Etat, mais on savait si bien que j'étais surveillé que c'était un acte de courage de venir chez moi.

Le courant parvint pourtant à se reformer. Garnier-Pagès, Goudchaux et Bastide étaient des assidus. Emmanuel Arago, dont l'esprit était intarissable, Taxile Delord, Deschanel, Despois et plusieurs autres hommes politiques connus maintenaient notre caractère et notre réputation d'irréconciliables. Nous avions des philosophes : Amédée Jacques, que le Coup d'Etat poursuivit, Emile Saisset, Paul Janet : des artistes : Régnier, du Théâtre-Français, qui aurait été de l'Académie si on avait appliqué le règlement de 1797, et Bocage, qui enrageait de ne pas être exclusivement un homme politique. Il va sans dire que nous recevions aussi les Cinq. Jules Favre sortait très peu le soir, et je n'avais pas de liaison particulière avec M. Darimon ; mais nous avions Ollivier, Picard, Hénon. Après i863, quand je ûis député, nous

avions tous les membres de l'opposition, et quelquefois un membre ou deux de la droite libérale qui s'aventuraient au milieu de nous. Il était rare qu'un jeudi se passât sans nous amener la visite de Marie, et de Carnot et de Rémusat, quand ils furent revenus de l'exil. Je veux citer, au moins en courant, Joseph Magnin, l'ami de la maison, Bethmont, Glais-Bizoin, mon compatriote et mon ami. C'est une impression étrange que me fait cette nomenclature ; il me semble que je passe une revue des morts : cinq ou six seulement parmi ceux qui viennent de passer sous mes yeux sont encore vivants.

Je ne serais pas plus heureux en parcourant la liste des journalistes. Le plus brillant était sans, doute Prévost-Paradol, dont la fin a été si douloureuse. Rien n'était plus attachant que de l'entendre discuter avec Pelletan sur la politique. Ils étaient toujours du même sentiment et n'étaient jamais du même avis. D'Haussonville, qui faisait partie de leur coterie, était le plus passionné des trois : c'était le génie de l'opposition en personne. Ses attaches, sa grande fortune, son influence dans le Faubourg, ses ouvrages même ne le rendaient pas invulnérable ; mais il était également inaccessible au découragement et à la peur. Il était même inaccessible à la mauvaise humeur : il luttait gaiment, ce qui est la belle manière de lutter.

J'avais commis, dans le commencement, la faute de recevoir tous ceux qui se présentaient, ce qui devint très embarrassant quand je fus mêlé à beau-

l'empire io3

coup d'affaires. On ne pouvait pas demander à Gambetta, à Ferry, à Floquet, de parler à demivoix. Je me disais quelquefois, pendant que tout le monde les applaudissait, qu'ils étaient en train de confier nos secrets à la police. Je voyais quelquefois chez moi des visages qui m'étaient tout à fait inconnus.

J'aperçus un jour une figure tellement souriante, que je me reprochai de ne pas me rappeler le nom d'un visiteur si bienveillant. Je m'en excusai avec bonhomie à lui-même. « Gomment ! me dit-il, vous dites que vous ne me reconnaissez pas ? Je le crois bien : vous ne m'avez jamais vu. Je suis Bertron, le candidat humain ! » Je le conduisis aussitôt à Garnier-Pagès, qui eut la bonté de s'en charger.

M. Bertron, sa folie à part, était un homme aimable et bien élevé. Je n'en pouvais dire autant de quelques déguenillés — le mot n'est pas trop fort — qui vinrent plusieurs jeudis de suite et qui rôdaient dans l'appartement à l'ébahissement général. Nous nous disions les uns aux autres : « Qui sont-ils ? » Un d'entre eux prit la peine de me renseigner. (( Ces messieurs, me dit-il, sont très mécontents de l'accueil que vous leur faites. Vous ne les présentez à personne, vous ne les faites pas asseoir, vous ne leur offrez pas de rafraîchissements. Ce n'est pas ainsi qu'on reçoit ses électeurs ». Ils regardaient mon salon comme une sorte de club, et ils entendaient y être reçus sur le pied de Tégalité. Bs me montrèrent deux ouvriers qui étaient là,

mais ces ouvriers, je les connaissais : ils étaient mes amis et les amis de mes amis, tandis que, pour eux, je n'aurais pas voulu les rencontrer au coin d'un bois. J'eus la clef du mystère à la fin de la soirée. Je demandai à André comment il avait reçu des gens à qui, sur leur mine, on aurait donné une pièce de deux sous. André, qui a été mon valet de chambre pendant plus de vingt ans, et que j'ai perdu il y a quelques années, quoiqu'il fût plus jeune que moi, avait été sergent de la garde. Il avait le goût des gi^andeurs. A l'époque de ses débuts dans ma maison, il avait voulu ouvrir les portes à deux battants et annoncer les visiteurs à haute voix. Je lui dis de n'en rien faire et de laisser entrer tous ceux qui se présentaient. Je crois qu'il en conçut quelque humeur, mais il se soumit, et il ajouta à mes paroles un commentaire fort inattendu : « C'est moi, dit-il, Monsieur, qui ai dit à ces gens là de venir. Ils sont venus avant-hier dans la matinée, et Monsieur leur a fait dire quil n'y était pas. Alors, je leur ai dit : « Venez le jeudi soir : il reçoit tout le monde ». Si vous connaissiez le nombre eflroyable de mendiants qui assiègent ma porte tous les matins, vous seriez édifié sur l'élégante compagnie que mon valet de chambre préparait à mes amis. Le nombre de ces visiteurs incommodes fut enfi'n si grand qu'il me demanda un aide, sous prétexte qu'il ne pouvait plus suffire au service.

A la mort dEugène Flachat, qui était l'oncle de

l'e^ipire io5

ma femme, le Nain jaune ou un autre journal publia qu'il m'avait laissé un million, mais que je n'en voulais pas, et que j'avais fait vœu de le distribuer à bureau ouvert à tous ceux de mes anciens électeurs qui viendi'aient en réclamer leur part. M. Flachat n'avait laissé aucun million ; il avait laissé plusieurs enfants : il ne m'avait fait aucun legs, et je navals fait aucun vœu. La nouvelle n'en passa pas moins pour authentique à Belle ville et dans les courettes du faubourg St-Antoine, et ce fut aussitôt chez moi une procession non interrompue. André et son adjoint y perdaient la tête. C'est M. Pierre Véron qui me sauva, en faisant cette note dans les journaux : « Le Nain Jaune a raconté, etc., tous ces renseignements sont de la dernière exactitude ; mais M. J. S.... ne pouvant suffire au travail de la distribution, a pris ce qui restait du million et l'a déposé aux bureaux du Nain Jaune, où les intéressés peuvent se présenter tous les jours de dix heures à midi ».

Quand je devins, avec le temps, une manière de personnage, ministre, académicien, en un mot un homme consulaire, vir consularis, ma femme eut la prétention de profiter de nos relations dans le monde des artistes pour agrémenter ses réceptions.

Gounod nous a chanté un soir tous les rôles d'un opéra ; M"« Delaporte nous a fait entendre plusieurs artistes de premier ordre, et nous a joué elle-même quelques scènes avec son merveilleux talent. Mais je ne veux pas faire la liste des artistes qui ont joué

OU chanté chez moi. parce que cela n'a aucun rapport avec la politique ni avec l'histoire intime de Paris pendant les premiers temps de l'Empire. Je citerai seulement M""" Durand-Ulbach, que vous avez pu entendre à l'Opéra et à l'Opéra-Comique. M™^ Durand-Ulbach porte un nom qui nous est cher. C'est la fille de Louis Ulbach, l'un de nos plus féconds et de nos plus fins romanciers, à qui Dieu avait donné beaucoup de talent et n'a jamais donné autre chose.

Le principal attrait de nos soirées, c'étaient les récits que chacun faisait des scandales du jour. Quelqu'un arrivait vers dix heures d'un air empressé : (( Vous savez la nouvelle ? » On se pressait autour de lui. C'était un duel, ou une histoire d'alcôve ou quelque dilapidation énorme. Je ne sais pas quel peuple nous étions devenus, si la moitié, ou le quart ou le huitième de tout ce qu'on disait était vrai.

On n'était pas scrupuleux. Je le regrette. On frappait ferme sur tout le monde. Vous vous rappelez la fameuse histoire de Caussidière, devenu marchand de vin à Londres et annonçant du bordeaux provenant des caves du palais de S'-Gloud. Le prospectus, disait-on, se terminait par ces mots : « Le citoyen Caussidière peut garantir l'authenticité de ces vins, les ayant pris lui-même dans les caves du château ». Et de rire. Pas un de ceux qui riaient tant ne regardait Caussidière comme un voleur.

Il y avait les récits de la misère de nos exilés, la voiture de Brives, par exemple. Un des nôtres avait

trouvé dans les rues de Bruxelles le représentant du peuple, Brives, conduisant une petite charrette chargée de légumes et traînée par un chien. Il s'arrêtait de temps en temps pour écouler sa marchandise ; et notre camarade disait qu'il effaçait tous ses nouveaux confrères par sa verve et sa belle humeur.

Avec un peu d'imagination on aurait pu dire que Victor Hugo vendait du tabac.

Il s'était installé dans une curieuse maison de la place de l'Hôtel-de-Ville, qu'il avait choisie pour sa belle façade du xvi' siècle et qui lui faisait payer sa beauté par des incommodités nombreuses. Elle n'avait pas de portier, ni d'entrée indépendante, et les locataires étaient obligés d'accéder à leurs logements en passant par la boutique de la propriétaire qui vendait du tabac au rez-de-chaussée. Charles Hugo rentrait à des heures indues, longtemps après l'heure ordinaire de la fermeture de la boutique.

La propriétaire se plaignit à Charles d'abord, puis au père.

Le père fut très poli, il fit de belles promesses, et les exécuta, c'est-à-dire qu'il enjoignit à son fils de rentrer à l'heure du couvre-feu. Il n'en tint compte. La propriétaire se fâcha. Et l'auteur de la Légende des Siècles s'engagea à garder la maison jusqu'à minuit. Mais qui fut penaud ? Ce fut Victor Hugo, quand un rôdeur de nuit, voyant une lumière dans la boutique, lui demanda pour deux sous de tabac à fumer.

Io8 LE SOIR DE MA JOURNÉE

Quand Charles Hugo se maria plus tard, il y eut à Bruxelles un grand congrès de proscrits français. Le mariage eût lieu dans une église des faubourgs. Un journal religieux qui rendit compte de la cérémonie dénigra les Français qui ne savaient même pas respecter le Saint-Lieu. Je me liàte de dire qu'il fit une exception pour Victor Hugo et pour moi. Il y avait là Louis Blanc, Schqelcher, Hetzel et plusieurs autres qui n'étaient pas hommes à se conduire avec indécence. Le sacristain avait certainement mal vu.

Goudchaux, qui remplissait parmi nous, les délicates et écrasantes fonctions de frère quêteur, faisait la navette entre Paris et Bruxelles. Il nous rapportait les nouvelles des exilés ; il leur donnait des nôtres. Nous sûmes par lui que Laraoricière qui était riche, avait offert à Charras, au général Le Flô et au général Ghangarnier de leur payer une pension. Ils avaient refusé tous les trois, parce qu'ils avaient des ressources suffisantes. Lamoricière avait un hôtel à Bruxelles. Ghangarnier vivait à Malines par économie. Il vivait dans un hôtel garni sur le pied d'un capitaine en demi-solde. Quand j'allai le voir avec Charras, nous trouvâmes Armand Barbes qui était logé chez un boulanger. Il était déjà fort malade. Mais je ne veux pas me laisser aller à parler de lui, ni de Madier de Montjau, ni de Buvignier ; c'est la vie des proscrits de l'intérieur que j'ai voulu vous raconter.

On faisait beaucoup de vers sous le Second Empire. D'abord il y avait les satires de Laprade, qu'il

lisait bien et qui nous inspiraient un vif enthousiasme. J'ai entendu la même satire chez Montalembert, chez Odilon Barrot et chez moi. Je ne m'en lassais pas ; personne ne s'en lassait. On avait cependant, sans l'avouer, une prédilection pour les vers plaisants. On apprenait les belles tirades ; mais ce qu'on répétait avec le plus d'entrain et d'enthousiasme, c'étaient des vers comme ceux-ci :

O Veuillot, plus immonde encore que sinistre, Laid à faire avorter une ogresse, vraiment Quand on te qualifie et qu'on t'appelle cuistre... Istre est un ornement.

Nous faisions quelques imprudences. Je crois que la police le savait, et qu'elle fermait les yeux pour ne pas multiplier les affaires sans nécessité. Piétri vint une fois chez moi en personne pour rectifier un propos qui le concernait. Il fut très amical, mais je vis clairement qu'il entendait tout ce que nous disions. Je passai des heures avec mes plus intimes confidents à chercher quels pouvaient être ses employés. Quand Dufaure ou Jules Favre faisaient autographier un de leurs plaidoyers, on était sûr d'en trouver chez moi des exemplaires. Une pièce de vers, un pamphlet, toutes les nouveautés désagréables au gouvernement, celles mêmes qui étaient interdites à la frontière et ne passaient qu'en contre-

Lande, al'fluaient sur mes tables. Deux ou trois de nos amis, qui étaient libraires ou prétendaient l'être, apportaient des Napoléon le petit, et des Châtiments qu'ils écoulaient sous le manteau de la cheminée.

Nous répandîmes aussi en grande quantité la Lettre sur l'Histoire de France, violente satire du duc d'Aumale contre le Prince Jérôme. Nous lisions tout haut, ou tout bas, les lettres privées qui nous venaient de Londres ou de Bruxelles. Ce qui m'étonnait toujours, c'était la facilité avec laquelle ce pauvre pays s'était façonné à ce nouveau genre de vie, après tant d'années de liberté absolue.

Voilà cinquante ans que je demeure place de la Madeleine. J'ai vu passer du haut de mon balcon tous les gouvernements et tous les cortèges : Louis- Philippe passant en revue la garde nationale, Louis Blanc porté sur les épaules du peuple, Louis-Napoléon debout dans sa calèche, se faisant encenser par le clergé. Je suis ici un peu à l'étroit avec la famille de mon fils aine. Ma bibliothèque y étouffe. Ce qui me retient, ce sont les souvenirs. Presque tout ce qu'il y a de célèbre en Europe a gravi mes cinq étages, depuis M. Thiers, Victor Hugo, Castelar, le cardinal Lavigerie, Gambetta, jusqu'aux... invités de mon ami André.

Ce n'est pas aux plus grands noms que je m'attache ; c'est aux plus aimés. Il me semble quelquefois que, si Dieu m'avait traité selon mes mérites, il m'aurait donné quelque part une maison paternelle,

LEMPIRE III

OÙ j'aurais collectionné mes amitiés. Je n ai que ce coin, d'où la volonté d'un propriétaire peut me chasser à chaque instant. Avant le départ définitif qui ne peut tarder très longtemps, j'ai voulu au moins me donner le plaisir d'en faire le tour.

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