‹ Le soir de ma journéeChapitre 6 sur 23 · LE 4 SEPTEMBRE LE SIÈGE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE 4 SEPTEMBRE LE SIÈGE DE PARIS

lO.

Le 4 Septembre. — Le Siège de Paris

Le 4 Septembre, la Chambre avait été chassée malgré nous, la République proclamée sans nous. Ceux qui nous entouraient nous avaient poussés vers l'Hôtel de Ville. Je ferais mieux de dire qu'ils y avaient poussé nos amis puisque je refusai de les suivre. En arrivant, escortés par un grand concours de peuple, ils trouvèrent la place prise. Il y eut une bousculade dans laquelle leurs partisans eurent le dessus Voilà toute notre légitimité, la voilà. On nous prenait surtout pour ne pas subir les autres. L'idée de composer un gouvernement avec les députés de Paris réussit surtout parce qu'elle écartait les communistes et les socialistes. On ne pensa même pas sur le moment à Rochefort qui était en prison.

Il6 LE SOIR DE MA JOURNÉE

Jules Favre s'établit avec ses amis dans une petite chambre de service à côté du cabinet du préfet, et se mit à rédiger une proclamation. Tous les hommes de bonne volonté écrivirent des listes du gouvernement provisoire. On en fit autographier, puis imprimer des exemplaires qu'on jeta à profusion par les fenêtres. Le gouvernement, pendant ce tempslà, ne songeait qu'à l'armée. Que va-t-elle faire ? Que va faire le général Trochu ? Le général Trochu eut la même pensée que ceux qui chassèrent les communistes pour nous faire place. Il crut qu'il fallait tout sacrifier au devoir de ne pas prolonger l'incertitude, et à celui de ne pas mettre l'autorité entre les mains des ennemis naturels de l'autorité. Il se donna au gouvernement, à condition, dit-il, qu'on respecterait Dieu, la propriété et la famille. Personne n'avait d'autre pensée. On crut que, pour rallier l'armée, il fallait le mettre à la tète du Conseil. Jules Favre qui venait d'être acclamé président lui offrit la première place et accepta de n'être que le second.

Le gouvernement, pour bien marquer son origine et son but et pour marquer aussi les limites de son pouvoir, prit le titre de Gouvernement de la Défense Nationale.

Tout à coup, au milieu de la foule immense qui couvrait la place et les quais, une foule nouvelle déborda, poussant des cris qu'on entendait par dessus le tumulte effroyable. C'était Rochefort que le parti évincé une heure auparavant était allé

chercher à Sainte-Pélagie, pour avoir au moins un ami dans le Gouvernement.

Il arrivait au milieu des drapeaux, porté sur les épaules de ses sauveurs. Jules Favre, en le voyant venir, comptait sur ses doigts et n'était pas sûr de sa majorité. Il se trompait, même sur Rochefort, mais cette erreur, avec le spectacle qu'il avait sous les yeux, était bien naturelle. Il m'écrivait à chaque instant des billets à l'encre, au crayon, qu'on me portait au Palais-Bourbon, où j^étais : « Venez ! — Ne nous abandonnez pas ! — Cher ami, notre majorité dans le Conseil ne tient qu'à une voix ». Je partis. J'avais ce jour-là de grands chagrins comme homme (la mort de mon frère) et de grandes inquiétudes comme citoyen. J'entendais avec étonnement des hommes sérieux se féliciter de l'avènement de la République. Ils me disaient, en voyant ma tristesse : « Qu'avez-vous donc ? » Et je leur répondais : « Je ne pense qu'aux Prussiens ».

La première difficulté que nous eûmes à résoudre, le 4 septembre, quand nous nous trouvâmes assis autour d'une table avec la charge de maintenir l'ordre dans Paris et dans toute la France, et de soutenir une guerre terrible, fut de mettre la paix entre Gambetta et Picard, qui réclamaient tous les deux, avec la même violence, le portefeuille de l'intérieur. Gambetta l'emporta. Picard voulut se retirer du gouvernement. Ce fut moi qui eus l'idée de lui offrir les finances ; Jules Favre et moi, nous réussîmes à grand peine à les lui faire accepter. Il

Il8 LE SOIR DE MA JOURNÉE

les dirigea avec beaucoup de prudence et de fermeté dans des conditions particulièrement difficiles, ce qui ne Terapêcha pas de déployer une activité de tous les instants pour la production, la recherche et la manutention des subsistances.

Le gouvernement vécut cependant. Il administrait avec les fonctionnaires de l'Empire ; il s'appuyait sur l'armée de l'Empire. Il vivait comme il avait commencé, sur la peur qu'inspiraient ceux qui ne manqueraient pas de le remplacer, s'il venait à disparaître.

Les conservateurs, quand ils ont été tranquilles, grâce à lui, l'ont accablé de sarcasmes. Ils lui ont reproché son malheur comme une faute. Il ne parlait pas comme un gouvernement armé, parce qu'il n'avait pas d'arme. Il n'était même pas dans la situation d'un gouvernement faible, mais courageux, qui affronte l'éventualité de la défaite ou du martyre. Il sentait qu'il ne pouvait disparaître qu'au profit de la Commune, et que la Commune ne pouvait entrer au pouvoir sans amener les Allemands dans Paris. Je n'accepte pas tout ce qui a été fait ; comment le pourrais-je, puisqu'il y avait dans le gouvernement un gouvernement contre lequel je fus obligé de protester? Mais, jugeant les faits dans leur ensemble, et tenant compte des énormes difficultés de la situation, je dis que le gouvernement de la Défense méritait des remerciements et des éloges et qu'il a été injustement traité par tous les partis.

Il faut VOUS dire que j'avais accepté d'être ministre de l'Instruction publique. Je m'étais un peu fait prier, parce que je regardais un ministre de l'Instruction publique dans une ville assiégée comme presque ridicule. Justement la première nouvelle qu'on me donna quand je pris possession de mon ministère, c'est que les étudiants ne viendraient pas étudier, et que les collégiens voulaient quitter les collèges.

Les enfants de quinze ans m'écrivaient de belles lettres où ils me déclaraient qu'ils voulaient se battre pour la patrie, et, ce qui était décisif, leurs maîtres m'écrivaient la même chose. Nous parvînmes cependant à retenir les maîtres à Paris. Ils faisaient leurs classes aux enfants qu'on leur laissait, et bien vite ils couraient aux remparts rejoindre leur compagnie; moitié professeurs, moitié soldats; très courageux comme soldats, toujours dévoués comme professeurs. Je pensais qu'on ne les récompenserait jamais assez de tant de zèle ; mais en attendant de les récompenser, il fallait les payer, et vous allez voir que cela n'était pas facile.

Dans ce temps-là, le traitement des professeurs se composait de deux parties : l'une fixe, payée par l'Etat ; l'autre, proportionnelle au nombre des élèves, et prélevée sur les versements qu'ils faisaient chez l'économe. M. Mourier, le directeur du service, vint me dire qu'il n'y avait presque plus d'élèves et que ceux mêmes qui restaient ne payaient plus. « Il faut avertir les professeurs qu'ils n'ont plus à

compter que sur leur traitement fixe ». Et il m'apportait la circulaire toute prête.

Mais ces professeurs étaient déjà très mal payés avec leur double traitement. Ils étaient presque tous pères de famille. Ils avaient été obligés de renoncer aux leçons, grâce auxquelles ils amélioraient leur situation. Je ne pouvais consentir à les frapper si cruellement et dans un moment pareil. Nous eûmes, sur ce sujet, de longues querelles intérieures. Mourier m'amena le chef de la comptabilité, qui me prouva, clair comme le jour, que toutes les caisses étaient vides et que personne ne peut donner ce qu'il n'a pas. Je fus bien obligé de capituler; mais j'insérai dans la circulaire que cène serait qu'un retard dans le payement et que l'arriéré leur serait payé sur les premiers fonds que les économes viendraient à recevoir.

Je vous dis ici sur-le-champ que je ne fus pas obligé d'attendre la fin du siège et que M. Picard, qui était ministre des finances, finit par céder à mes obsessions et me donna les fonds nécessaires pour acquitter cette dette que je considérais comme sacrée. J'avais commencé mes négociations avec lui et je les tenais secrètes parce que je ne pouvais en prévoir le terme, quand arriva cette horrible journée du 3i octobre.

Il va sans dire que j'étais maudit dans l'Université. Le professeur le moins ferré sur les finances savait ce que 'j'aurais pu faire, si j'avais eu un peu de cœur ; et ceux qui ne trouvaient pas le moyen de

distribuer de l'argent sans en avoir, s'en tiraient en disant que c'était à moi de faire cette découverte, et qu'il ne fallait pas accepter une fonction quand on n'était pas capable de la remplir.

Je n'étais pas seulement chargé de l'Université, j'avais une autre charge sur les bras, celle de nourrir Paris, et le Comité des subsistances, que je présidais, se réunissait tous les matins, à dix heures, à PHôtel de ViUe.

Je m'y rendis à dix heures, le 3i octobre, comme à l'ordinaire. A midi, on m'avertit que le Gouvernement se rassemblait. Je quittais les inquiétudes de l'approvisionnement pour les inquiétudes de la guerre, et je m'en allais entendre les informations que nous donnait chaque jour' le général Trochu en commençant le Conseil, et dont, je vous l'atteste, il ne nous dissimulait pas les amertumes.

J'ai déjà raconté plusieurs fois la journée du 3i octobre. Chacun l'a racontée à sa manière. C'est iine chose dont on ne saurait trop s'étonner, qpie tant d'honnêtes gens se contredisent entre eux, en racontant des faits dont ils ont été les témoins. Je retrouve à chaque pas ce spectacle effrayant. Ce iont l'homme est le moins sûr, c'est de son propre esprit. Il n'est pas sûr de ses yeux ; c'est que ses yeux et sa mémoire sont sans cesse en lutte avec son imagination. Il croit voir, il croit se souvenir, 3t il invente.

Je restai à l'Hôtel de Ville, sans boire ni manger, iepuis le 3i octobre dix heures du matin, jusqu'au

ler novembre quatre heures du matin, ce qui fai une faction de dix-huit heures, et quelles heures !

Pendant la séance de la Commission des subsis tances, on était venu m'avertir à plusieurs reprise! qu'il y avait de l'agitation dans les faubourgs C'étaient de simples avertissements, car je n'avais comme Ministre de l'Instruction publique, aucui ordre à donner, ni aucun moyen d'intervenir, L( soin de maintenir Tordre appartenait au Gouver neur de Paris, au Ministre de Plntérieur, au Pré fet de police, au Préfet de la Seine. Nous vivioni dans de perpétuelles alarmes; nos ennemis les pluj redoutables n'étaient pas les Ennemis.

Le Conseil de Gouvernement se réunit à midi. I avait lieu dans un immense salon qui faisait l'angh du premier étage au-dessus de lentresol, entre 1< quai et la place de l'Hôtel -de -Ville. Nous enten dîmes le rapport du Préfet de police, qui n'était pas très alarmant. Plusieurs heures après, quand l'insur rection fut déclarée et sur le point d'être victorieuse il ne cessait de dire à ses voisins : « C'est un mou vement d'opinion, un simple mouvement d'opi nion )). Sans doute, mais ce mouvement d'opinioi pouvait lui coûter la vie, comme à nous tous, et en traîner la prise de la ville pour conséquence.

C'était un homme intrépide, mais je crois que s'il avait eu à choisir entre la mort et l'obligatioi de tirer sur le peuple, il aurait choisi la mort.

Les dcputations se succédaient dans la salle dt Conseil. Les clubs, les légions de la garde natio-

nale, les corporations, les journaux, envoyaient des délégués qui apportaient des conseils ou des menaces. Il fallut enfin fermer les portes et les grilles de l'Hôtel de Ville. La place et les quais étaient Qoirs de monde. Le Gouverneur avait envoyé au amènerai Tamisier, qui commandait la Garde natio- Dale, l'ordre de la rassembler et de nous l'amener.

On nous a reproché de nous être laissés prendre ians un traquenard. Je ne sais vraiment pas ce que ttous aurions pu faire, à moins d'aller siéger chez le Gouverneur, rue de Rivoli ou place Beauvau. au Ministère de l'Intérieur. Je le demandais à grands îris. Le général Trochu et Picard étaient de cet avis, mais nous avions parmi nous trois ou quatre grands înfants pour qui l'Hôtel de Ville était le chef-lieu ie la Révolution, comme les Tuileries étaient le îhet-lieu de la Monarchie.

Et puis, il ne fallait pas reculer; et puis, le peuple îtait avec nous. Il le montra bien ce jour-là! Tant jue nous étions à l'Hôtel de Ville, nous étions sans léfense. Il est clair que nous ne pouvions ni souteair un siège dans le Palais, ni tenir une armée en permanence sur la place et sur les quais.

Il y avait dans le peuple trois idées :

Il croyait que la fondation de la République, et l'une République démocratique et socialiste, était ane affaire plus importante et plus pressante que la lutte contre l'armée allemande; première idée.

Il croyait que l'armée française culbuterait larmée allemande dès qu'elle se trouverait contre elle

en bataille rangée : deuxième idée. A qui était dû le malheur de Sedan? A la présence de l'Empereur, à cela seulement.

Et enfin, troisième idée, et plus surprenante encore que les autres, il croyait que si, par impossible, larmée était battue, le peuple n'avait qu'à se lever en masse pour venir à bout d'un million ou deux de barbares.

Or, d'une part, le Gouvernement refusait de faire la guerre aux curés et aux propriétaires ; et, d'autre part, le bruit se répandait que notre armée venait d'être écrasée sous Metz. Cette défaite, qu^on ne pouvait imputer à l'Empereur, puisqu'il était prisonnier, avait nécessairement pour cause la trahison du Gouvernement. On en faisait la démonstration dans les journaux à un sou et dans d'innombrables affiches. Il ne restait plus à la nation qu'une ressource, mais infaillible, c'était la levée en masse, la descente torrentielle.

Félix Pyat résumait ainsi la situation : « Il est évident, disait-il, que si le peuple se lève en masse, il anéantira les Prussiens : et puisque le gouvernement n'ordonne pas la levée en masse, il est évident qu'il trahit ». Une nouvelle non moins étonnante que celle de la défaite commençait à circuler. On disait que le gouvernement proposait un armistice . Qu'était-ce qu'un armistice? On ne le savait pas bien clairement, mais c'était, sans nul doute, un commencement de capitulation. La vérité est que les Prussiens proposaient un armistice, en mainte

nant le blocus et que le gouvernement ne voulait l'accepter, au contraire, qu'avec faculté de ravitaillement. Mais le peuple ne savait pas de quoi il était question, et le gouvernement même n'était pas unanime dans ses résolutions. Les citoyens qui remplissaient l'Hôtel de Ville, la place et les quais dans la journée du 3i octobre ne cessaient de crier : « La levée en masse ! la levée en masse ! pas d'armistice ! »

Le général Trochu, qui avait tous les courages, s'était posté, sans prendre de confident ni de compagnon, au pied du grand escalier, et, de là, il s'efïorçait d'expliquer à la foule que nous ne ferions pas d'armistice sans ravitaillement et que le ravitaillement allait être, sous peu de jours, de nécessité absolue. Sa voix était couverte par le bruit, et nous apprîmes tout à la fois, dans un groupe où je me trouvais, qu'il était descendu à ce poste périlleux et que sa personne était menacée.

Je me portai aussitôt à son aide.

— Vous faites comme les rois, me cria-t-on du sein de la foule, vous gouvernez à coups de décrets sans nous dire même pourquoi vous les faites.

— Mais, répondis-je, je suis ici pour vous le dire.

— Vous êtes au milieu de vos amis, des gardes nationaux qui vous défendent. Vous n'oseriez plus, comme autrefois, venir au milieu du peuple.

— J'y vais. Qu'on me fasse place.

On me fit place, en eff'et, avec une promptitude merveilleuse. En un clin d'œil, dans cette foule compacte, oii l'on ne pouvait faire un mouvement,

lï.

ia6 LE SOIR DE MA JOURNEE

je me trouvai poussé ou porté au centre de la place. Je demandai une chaise, elle ne tarda pas à arriver par dessus les tètes. J'y montai. Il y avait là plus de cinquante mille hommes. Partout où je jetais les yeux, je voyais des manifestants étroitement serrés les uns contre les autres. La terre disparaissait sous cette agglomération, et dans toutes les maisons, y compris l'Hôtel de Ville, toutes les fenêtres, à tous les étages, étaient encombrées.

Je sentais flotter dans les airs la haine de tout un peuple; j'eus comme la vision rapide que j'allais être la victime expiatoire de la trahison de Bazaine. Je réclamai le silence de toute la force de mes poumons, mais il fut évident que tout ce monde me regardait et que personne ne voulait m'en tendre. On se mit à crier en chœur autour de moi : « Pas d'armistice ! pas d'armistice ! » comme on crie : « Des lampions ! des lampions ! » Même, en ce moment assez critique, je remarquai que la plupart prononçaient : « Pas d'amnistie ! pas d'amnistie ! » Aucun de ces innombrables manifestants ne savait ce qu'il disait; mais ils savaient tous très bien ce qu'ils voulaient : ils voulaient renverser le gouvernement et nommer à sa place Blanqui, Delescluze ou Flourens.

Je ne sais trop comment cette scène aurait fini sans deux ou trois braves gens qui se mirent à me protéger. « Laissez-le parler ! Vous lui avez demandé de parler, laissez-le parler ! » Leur petit groupe s'augmenta d'une douzaine d'autres 'qui criaient : « Il a

travaillé pour les écoles ». Il me sembla qu'on s'adoucissait un peu ; mais quand je voulus de nouveau élever la voix, mes amis eux-mêmes me dirent : a II ne faut pas penser à parler, il faut filer le plus vite possible, on vous fera un chemin ; vous êtes aimé ; c'est au gouvernement qu'on en veut ». Et ils commençaient à s'avancer vers la rue de Rivoli. Je leur dis que je voulais retourner à l'Hôtel de Ville. « C'est de la folie. — Je ne quitterai pas mes camarades ». Gela fut compris et senti sur-le-champ. « Il ne veut pas quitter ses camarades ! » On me fit un chemin comme ils me l'avaient promis. Quand nous fûmes près de la porte, on fit du dedans quelques difficultés pour lentr^ouvrir. On y consentit pourtant, et je fus jeté brusquement d'une foule dans une autre.

Mais, chose curieuse et inattendue, il se trouva que la foule assiégée était plus malveillante pour moi que la foule assaillante. Ceux qui étaient derrière cette porte massive n'avaient rien vu de ce qui se passait sur la place. Ils se figuraient que j'étais allé capituler avec la foule.

Un commandant de la garde nationale, dont il est inutile de dire le nom, criait à tue-tête qu'il fallait me mettre en état d'arrestation. Heureusement pour moi, ceux qui étaient tout à l'heure aux fenêtres et qui m'avaient vu rentrer, descendaient l'escalier pour me recevoir et me féliciter; ce qui mit fin à cette petite émeute. Le Conseil s'était réuni de nouveau, et essayait de délibérer: mais la foule qui

ia8 LE SOIR DE MA JOURNÉE

■ remplissait le palais était très mélangée, de sorte que, malgré la fermeture des portes, nous étions assaillis jusque dans notre salle de délibération.

Nous eûmes, presque coup sur coup, une grande joie et vme grande déconvenue. Nous entendîmes crier dans la salle : « Tamisier ! Tamisier ! » Nous courûmes aussitôt aux fenêtres et nous vîmes, en effet, Tamisier marchant tout seul au milieu de la chaussée que la foule abandonnait en se rejetant sur les trottoirs pour le laisser en vedette.

11 marchait d'un pas ferme, son chapeau à claque enfoncé sur la tète et portant son pardessus plié sur son bras. Les gardes nationaux venaient derrière lui en bon ordre précédés de leurs tambours. Ils étaient assez nombreux. On criait : « Vive Tamisier ! Vive la garde nationale ! » Mais ces cris ne signifiaient rien parce qu'ils venaient des deux partis en présence, et qu'ils signifiaient : « Venez à nous ! »

Nous ne tardâmes pas, en effet, à apprendre que ces gardes nationaux suivaient Tamisier sans lui obéir ; qu'ils ne marchaient ni pour nous, ni contre nous ; qu'ils venaient à la découverte. La plupart se débandèrent en arrivant sur la place et se mêlèrent à la foule. Tamisier entra dans l'Hôtel de Ville avec quelques fidèles.

A ce moment, les membres du gouvernement et les ministres étaient encore assis à la table du conseil, mais entourés et cernés par la foule énorme qui, nécessairement poussée par d'autres foules

entrant par toutes les portes de la salle, menaçait de les étouffer et de les écraser sous son poids. Quelques officiers se firent jour jusqu'à la table en poussant des cris et en luttant en désespérés contre ceux qui obstruaient le passage.

« Général ! Général ! » C'étaient des officiers insurgés qui s'adressaient au général Trochu comme à leur chef suprême. On ne savait à qui on obéissait, ni à qui on commandait, dans cette journée funeste : « Général, les Vengeurs de Floui'ens et les mobiles bretons sont dans la salle du secrétariat et sur le point de s'entr^égorger ». Les manifestants, qui tous criaient à tue-tête, n'entendirent même pas ce qu'on disait; mais les membres du gouvernement ^entendirent et virent sur-le-champ les conséquences d'un commencement de bataille. C'était notre crainte depuis plusieurs heures. On cria de divers côtés :

— Il faut envoyer un officier ! Un général !

— Non, non, dit Garnier-Pagès. Un membre du gouvernement; j'y vais !

Il se levait déjà.

— C'est moi qui vais y aller, dit le général Le Flô. Ce sont des soldats. Cela me regarde.

Les insurgés qui l'entouraient, et qui comprirent ce qui se passait, lui firent un chemin, et il disparut à nos yeux comme par enchantement.

— On va le massacrer, dis-je au Gouverneur.

— C'est nous qui serons tous massacrés dans dix minutes, me répondit-il, s'il ne réussit pas.

l3o LE SOIR DE MA JOURNÉE

Nous écoutions de toutes nos forces, ne sachant même pas si on entendrait une décharge à cette distance, dans cet encombrement et malgré ce tumulte effroyable.

Au bout de vingt minutes environ, nous comprîmes, à un grand mouvement qui se fit dans la foule, qu'une nouvelle étrange circulait, et ce qui nous étonna le plus, c'est qu'elle était accueillie par des éclats de rire. On nous en fit mille récits, chacun voulant parler à la fois, et raconter les faits à sa manière.

Nous en comprîmes une partie sur l'heure, le reste nous fut raconté le lendemain, mais avec de telles variantes que je ne puis rien affirmer, sinon le résultat final.

D'abord je sais très bien comment les Vengeurs de Flourens étaient là. Il les avait amenés lui-même vers deux heures de l'après-midi et était entré avec une centaine d'entre eux dans la salle du conseil. Il avait, comme de juste, prononcé une harangue où il nous menaçait des vengeances populaires si nous n'ordonnions pas pour le lendemain une sortie torrentielle destinée à anéantir l'armée prussienne ; après quoi, il avait disparu avec ses braves. Son régiment, ou son bataillon s'était répandu dans la foule en gardant ses fusils ; mais on ne voyait que des fusils de tous les côtés. Les gardes nationaux, amenés par Tamisier, et qui s'étaient débandés en arrivant, circulaient avec leurs fusils, quand ils n'avaient pas été désarmés amicalement par des hommes en blouse.

LE 4 SEPTEMBRE t3i

Quelques vengeurs s'étaient mis à parcourir le palais, précédés de leurs clairons sonnant la charge, et c'était ceux-là qui se trouvaient acculés dans la salle du secrétariat ; une salle très vaste, mais assez sombre de l'entresol, où ils avaient rencontré nos mobiles. Mais ces mobiles bretons, d'où venaient-ils? Et comment se trouvaient-ils là ?

C'est ce que je ne me suis jamais expliqué. Ils n'avaient été commandés pour aucun service à l'intérieur de l'Hôtel de Ville. D'autres mobiles bretons erraient de tous les côtés, au milieu de la foule; mais en curieux qui, je pense, ne savaient pas même de quoi il s'agissait. Ceux qui se trouvaient dans la salle du secrétariat, en face des Vengeurs, et sur le point d'en venir aux mains avec eux, avaient leur fusil et leur sac, et étaient commandés par un sergent. Le général Le Flô vit d'un coup d'œil qu'ils étaient vingt contre quatre-vingts, et qu'on n^en sauverait pas un, si on laissait partir les balles.

Mais quel pouvait être le sujet de la querelle? Le général qui arrivait là pour y mettre fin, n'en savait pas le premier mot. Les Bretons ne savaient pas ce qu'étaient les Vengeurs ; les Vengeurs ne savaient pas ce qu'étaient les Bretons. Il y avait un officier de Vengeurs avec force galons et force panaches.

— Lieutenant, alignez votre détachement.

— Mon général ?

— Me reconnaissez-vous ? Je suis le ministre de la guerre.

— Je vous reconnais, je vous obéis, mais je vous

l32 LE SOIR DE MA JOURNÉE

fais savoir, en parlant bien bas, que si je donne l'ordre de sortir d'ici avant les Bretons, mes hommes ne sortiront pas.

— Commencez par les aligner, pour que nous puissions les voir et en être vus. Il y a ici une foule de gens étrangers à la querelle et qui seraient pris entre deux feux. Je vais les avertir du danger.

Les Vengeurs se laissèrent aligner d^autant plus volontiers que leur supériorité numérique apparut alors avec évidence.

Le ministre se mit alors à supplier les bavards de s'en aller.

— Ils ne tireront pas sur nous, nous n'avons pas d'armes !

— Ne vous y fiez pas !

— Ce sont ces sales Bretons qui sont cause de tout. Ils n'ont pas le droit d'être ici, qu'ils aillent avec leurs curés.

Les gavroches qui parlaient ainsi faisaient des signes de croix dérisoires en se tournant vers les Bretons.

Le général s'adressa au sergent de mobiles :

— Alignez vos hommes !

Le sergent ne bougea pas.

— De la mutinerie, dit le Flô !

Un aide de camp l'avait suivi :

— Tirez votre épée. Commandez le mouvement, faites défiler par la porte du fond, tandis que les Vengeurs défileront par la grande porte.

Puis, s'adressant aux hommes, il fit appel en quel-

LE 4 SEPTEMBRE l33

ques mots à leur patriotisme et à leur sentiment du devoir ; mais ils conservèrent leur immobilité, et cet air d'insensibilité absolue que connaissent bien ceux qui ont eu loccasion de s'adresser à des Bretons réfractaires.

— Je ne puis pas cependant sortir d'ici sans eux ; se disait le général ; ni les laisser s'entr'égorger.

Il regardait alternativement les Bretons et les Vengeurs, et sentait qu'un ordre ne serait pas obéi, et qu'une désobéissance formelle serait le signal du combat.

— Aucun de nous ne sortira vivant d'ici, dit-il à son aide de camp.

— A la grâce de Dieu, dit l'autre en tirant son épée.

Il allait prononcer les paroles du commandement, quand le général lui mit la main sur le bras :

— Attendez, dit-il ; et se tournant vers les Bretons, il leur répéta ce qu'il avait dit tout à l'heure, mais en breton, cette fois, en pur breton léonnais.

C'était un coup de génie. Les figures se détendirent dès le premier mot.

— Qui est-il ? Qui est-il ?

— C'est Le Flô.

— Oui, mes enfants, dit le général. Est-ce que vous ne voulez pas que je vous passe en revue ?

— Vive le général !

— A droite, alignement !

— Vive le général !

Et de s'aligner.

l34 LE SOIR DE MA JOURNÉE

Lui de commencer immédiatement la revue. Il s'arrête au premier.

— D'où es-tu, toi ?

— De Langoat.

— Attends donc. Je t'ai vu à Perros ?

— C'est mon frère que vous avez vu ! 11 est à Paris, avec nous. Il est caporal.

— Et toi ? passant à un autre.

— Moi, je suis Lanco, de Belle-Isle-en-Mer.

— Mais tu es le fils de mon fermier ?

— Oui, mon général.

— Général, nous vous suivrons où vous voudrez.

— Oui, mes enfants.

— Vive la religion !

— Oui, mes enfants. Vive la religion et vive la France !

— Vive le général !

Ils se seraient tous fait tuer pour lui, jusqu'au dernier.

— Où est votre quartier ?

— A Babylone !

— Nous allons y retourner ensemble. Vous serez mon escorte. Je veux serrer la main à vos officiers.

— C'est celui-ci ; c'est celui-là ! criant chacun le nom de leur officier.

— Allons, marchons !

L^aide de camp commanda la marche, et toute la bande défila, non pas en bon ordre, mais en grand enthousiasme, sans plus de souci des Vengeurs que s'ils n'avaient pas été là, et précédés de Le Flô, qui

LE 4 SEPTEMBRE l35

sortit ainsi de l'Hôtel de Ville à la tête de son armée composée de vingt paysans, avec tous les honneurs de la guerre.

Nous apprîmes tout cela en gros dans la salle où nous étions prisonniers, et ce nous fut un grand soulagement. Nous étions ravis, entre autres choses, du départ du général Le Flô,

Nous pensions qu'il pourrait peut-être faire rentrer dans Paris quelque régiment de l'armée de Ducrot qui était aux avant-postes, ou rassembler des légions de la garde nationale, plus fidèles et mieux renseignées que celles qui étaient venues avec Tamisier. Je pensais surtout, comme ami personnel du général Le FLj, qu'il venait de courir un grand péril et qu'il y avait échappé tout en rendant un grand service.

Ma satisfaction sur ce dernier point ne fut pas de longue durée.

J'étais avec Jules Favre sous la garde des Vengeurs de Flourens, lorsque je vis tout à coup, avec un profond étonnement le général Le Flô à côté de moi :

— Vous ici, général ! Je vous cro^'ais en sûreté.

—r Oui, dit-il. Je suis sorti, je suis allé jusqu'au Ministère. J'ai envoyé des ordres de tous côtés. J'ai envoyé surtout des ordres pressants à Ducrot. J'espère qu'il sera ici demain matin. Les gardes nationaux ne viennent pas. Il s'en montre quelques uns autour des mairies, mais on aura de la peine à former une légion. Picard et Ferry s'en occupent.

l36 LE SOIR DE MA JOURNÉE

Voyez-vous, me dit-il, en parlant plus bas, il y a des généraux qui pensent que, si on nous perd, ce ne sera pas une grande perte ; vous m'entendez ? Et pour la garde nationale, elle est coupée en deux : la moitié ne croit pas à l'émeute, et l'autre moitié est avec elle. Ce nest pas régalant. Voyant que personnellement je n'avais plus rien à faire, je n'ai pas pu me souffrir hors de danger pendant que vous êtes ici menacés de mort à chaque instant.

(( Groiriez-vous, ajouta-t-il, que j'ai eu de la peine à venir ? De chez moi, on ne voulait pas me laisser partir, et ici on ne voulait pas me laisser entrer. Enfin, me voici. Je puis avoir encore l'occasion de donner un coup de main comme ce matin ».

Nous étions de nouveau en place autour de la table du Conseil, parce que le général Trochu qui était plein de souvenirs antiques, avait tenu à ce que nous fussions assis sur nos chaises curules en ce moment de péril.

Il avait tout doucement ôté ses épaulettes et les avait fourrées dans sa poche.

— Je suis bien plus tranquille à présent, me dit-il, parce que, si je suis l'objet de quelques violences, les insignes du commandement ne seront pas souillés.

Voilà bien une idée de soldat ! Il était fidèle à son fourniment comme à toutes choses.

Plusieurs de nos amis réussirent, à s'en aller ; le général Trochu lui-même. Il sortit, dirent les journaux, sans être reconnu.

LE 4 SEPTEMBRE ïi'J

C'est impossible. Je crois plutôt que ceux qui le reconnurent ne voulurent pas s'opposer à sa retraite. La masse avait pénétré dans la place : elle se croyait victorieuse et sûre du pouvoir ; elle ne se sentait pas portée à la violence. Le gouvernement, une fois dissous, aucun de nous n'avait une personnalité assez influente pour être redoutable. Les vainqueurs étaient d'ailleurs en compétition les uns contre les autres.

Des listes assez nombreuses circulaient. On nous en distribuait comme aux autres personnes présentes. Plusieurs inconnus vinrent me consulter amicalement : fallait-il prendre Blanqui ou Delescluze ?

La salle avait en ce moment laspect d'un club, mais d'un club violemment agité et sans président.

Plusieurs orateurs montés sur des chaises péi'oraient à la fois.

Chacun d'eux avait sa liste.

Un vieux faubourien en bourgeron, ayant un képi sur la tête, s'était emparé d'un tambour sur lequel il exécutait un roulement toutes les fois qu'un orateur favori prenait la parole, ou quand il entendait émettre une opinion qui avait l'honneur de lui plaire.

Cela me rappelait les drames de l'Ambigu, où le tyran ne parlait jamais sans un petit air de musique.

On m'a conté, qu'au moment où Flourens montait le grand escalier, un de ses « vengeurs » lui dit qu'on publiait des listes de gouvernement.

l38 LE SOIR DE MA JOURNEE

« En suis-je? » dit-il.

Il n'était pas de celle-là, mais il y en avait d'autres. S'agissait-il, pour conclusion, d'un poil à mains levées, ou, faudrait-il en venir aux coups. Personne ne pouvait le prévoir à ce moment-là ? Flourens entra avec violence dans la salle du Conseil, et fut aussitôt entouré de « vengeurs » de son régiment.

J'ai voulu écrire tout ce chapitre sans consulter ii ni une note, ni un livre, en faisant appel unique- j ment à ma mémoire. Je dis les faits tels qu'ils se j présentent à moi, sans aucun effort, au bout de j vingt-deux ans qui me paraissent vingt-deux siècles. J

Flourens, au milieu des siens, gesticulait et voci- •{ ferait. Je fus bien surpris de le voir tout à coup i monter sur la table et s'y promener avec animation, ij Il était en bottes fortes avec des éperons, et chacun de ses pas faisait sauter les encriers. L'encre se répandait à flots sur le tapis et aspergeait les assistants. Il donnait des ordres qui peu à peu parurent écoutés et furent obéis; il eut, dans cette salle, ses cinq minutes de dictature...

C'est pendant ce règne si court qu'il nous fit arrêter, Jules Favre et moi, moins pour s'assurer de nous, si j'en crois mes impressions du moment, que pour nous mettre à l'abri. Il sauta à bas de la table, et nous conduisit lui-même dans l'embrasure d'une des fenêtres qui donnaient sur le quai. Ces embrasures étaient énormes et formaient une sorte de cabinet. Il donna l'ordre de nous faire asseoir et veilla

LE 4 SEPTEMBRE l3g

à ce qu'on nous apportât des fauteuils. Il nous entoura d'un cordon de ses hommes et leur donna cette consigne :

— Je vous recommande d'avoir le plus profond respect pour ces deux Messieurs. Si on essaye de les enlever, vous leur brûlerez la cervelle.

— Oui, commandant.

Mais son pouvoir touchait à son terme. Blanqui était arrivé, et, dès qu'il parut, il fut évident qu'il était le maître. Il n'en doutait pas lui-même. A la différence de Flourens qui était un chevalier et un agité, celui-ci donnait ses ordres avec calme et précision. On se taisait dès qu'il élevait la voix. Il me parut que Delescluze était plutôt un grand lieutenant quun concurrent ; mais mes souvenirs sur son rôle sont un peu confus.

Sur le soir, il se produisit un grand mouvement. Il y avait du nouveau. Nous demandâmes à nos gardiens ce que c'était, et ils nous apprirent que la Garde nationale entourait le Palais, ayant Ferry à sa tête. L'un d'eux me dit avec bonne humeur :

— Vous êtes nos prisonniers, et nous sommes les prisonniers de Ferry; je ne sais pas comment nous allons tous sortir de là?

Nous ne le savions pas non plus, et il nous semblait difficile que cela ne finît pas par quelque massacre.

— Si un ivrogne ou un fou, me dit Jules Favre, tirait un coup de fusil, il y aurait ici une boucherie.

L'Hôtel de Ville était bondé de monde jusque dans

l4o LE SOIR DE MA JOURNÉE

les combles et jusque dans les sous-sols. Nous avions des amis ; mais le parti de Blanqui était de beaucoup le plus fort au-dedans. Au-dehors, au contraire, nous avions une armée. La conclusion de tout cela était que Jules Favre et moi nous étions peut-être perdus ; mais que Blanqui et les autres l'étaient certainement.

Un incident assez émouvant fut celui-ci : nos vainqueurs qui, depuis l'investissement du palais par la Garde nationale, étaient des vaincus, cherchaient tous les moyens de sortir d'affaire. Nous étions leur seule espérance. Ils pouvaient faire de nous des négociateurs, si nous y consentions, ou des otages. La question fut discutée en notre présence. Flourens voulait nous charger de négocier.

— Ils nous donneront parole de revenir, s'ils échouent.

Il parut à la majorité qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Un des chefs nous dit :

— Vous entendez, Messieurs. Nous avons votre parole de revenir en cas d'insuccès. Partez, le chemin est libre.

Nous nous levâmes aussitôt, et nous étions déjà au milieu de la salle quand Blanqui prit la parole :

— Je ne doute pas de la parole de ces Messieurs, dit-il. Ce sont d'honnêtes gens. S'ils échouent, ils reviendront auprès de nous pour partager notre sort. Mais vous avez oublié une chose, demandezleur ce qu'ils vont dire à leurs amis? Ils vont leur dire de ne pas nous lâcher. Ni l'un ni l'autre ne me

LE 4 SEPTEMBRE l4l

démentira, ajouta-t-il en nous regardant. Et j'en conclus que, puisqu'ils sont nos otages après comme avant, il vaut mieux les garder pendant que nous les avons.

Nous ne répondîmes rien. Nous n'avions pas ouvert la bouche pendant toute cette scène, et nous retournâmes silencieusement à nos places.

Je n'ai pas besoin çle vous dire que le temps passait lentement, malgré Tétrangeté et l'intérêt poignant du spectacle. Tant que le jour avait duré, des amis, apprenant que nous étions prisonniers dans la salle du Conseil, y montaient pour nous voir et pour nous témoigner leur sympathie. Ils le faisaient par gestes, car les hommes de Flourens leur apprenaient la consigne. Quelques-uns nous offrirent du vin et des sandwiches. Nos gardes nous exhortaient à les accepter.

— Prenez donc, citoyens, vousl devez mourir de faim.

Jules Favre accepta et mangea de grand appétit. Je ne pus suivre son exemple. Je me rappelais Louis XVI mangeant un poulet dans la loge du logographe, d'où il assista à sa déchéance. Ses ennemis lui en firent un crime. Je le dis en riant à Jules Favre, qui me répondit en riant aussi qu'il était à présent plus préparé pour le martyre.

L'escorte d'honneur que nous avait donnée Flourens avait un chef, et ce chef se trouvait être de ma connaissance. Il ne manqua pas de me le rappeler avec beaucoup d'affabilité, en ajoutant qu'il était

I^a LE SOIR DE MA JOURNÉE

tout à mon service, « sauf l'obéissance qu'il devait à son colonel ». Il s'assit à côté de moi, et commença une discussion philosophique. Je m'y prêtai d'abord, y trouvant quelque amusement à cause du temps et du lieu. Ensuite il m'ennuya, et je le lui laissai voir. Il en fut un peu blessé. J'avais fini vers le milieu de la nuit par tomber dans une sorte d'assoupissement, qui malheureusement n'était pas le sommeil, et qui me laissait la pleine conscience de la situation.

On sait que l'aventure finit comme un drame de Pixérécourt. Une porte invisible jusque là s'ouAaùt dans la muraille. Ferry en sortit le premier. Des gardes nationaux marchaient sur ses talons; il fut clair, en moins de temps qu'il ne faut pour le lire, que nous étions délivrés, et que Blanqui et les siens étaient pris. On avait découvert un souterrain qui aboutissait à cet endroit en partant de la caserne voisine. Ferry s'était engagé le premier dans le souterrain, et il apparaissait là comme l'ange exterminateur.

— Allez, leur dit-il, je ne veux pas qu'il y ait de sang répandu. Vous pouvez vous retirer; mais ne vous croyez pas libres quand vous serez hors de l'Hôtel de Ville. Je vous tiens ; et je vous donne ma parole qu'à la première incartade, vous êtes perdus. Outre que la garde nationale, maintenant avertie, est vingt fois plus forte que vous, vous verrez ici, quand le jour sera levé, l'armée de Ducrot, qui est déjà, en marche.

LE 4 SEPTEMBRE l43

Je n'ai parlé que de Jules Favre. parce qu'il a été mon compagnon de captivité, et je puis même dire de prison, quoique cette prison fût une fenêtre. Nous nétions pas les seuls captifs. 11 m'est arrivé dans ma vie d'écrire les Mémoires des autres ; mais ici je n'écris que mes souvenirs.

Je ne puis cependant pas clore ce récit sans remercier une fois de plus Ferry, qui, entre autres services qu'il rendit ce jour-là, nous sauva très positivement la vie. Je sais aussi qu'Ernest Picard, aidé de son secrétaire général Camille Sée, avait déployé, non pas de l'activité, mais une sorte d'acharnement à rassembler la garde nationale. Si j'oublie les services de quelque autre, parmi ceux qui sont morts, j'en demande pardon à sa mémoire.

Après l'immense soulagement d'être délivrés, nous éprouvâmes aussi le soulagement d'éviter l'effroyable ^tuerie qui aurait pu se produire dans ces salles encombrées, où des flots de gens étaient entrés par toutes les issues. La population qui grouillait là était très mêlée; nous étions pourtant en majorité, et les communards le sentaient. Ferry parlait epcore, qu'on les voyait fuir avec toute la rapidité que permettait une foule si compacte. Ils furent hors de la vue en un clin d'oeil. Nous ne perdîmes pas le temps à nous féliciter. Ferry avait son armée à reconduire. Nous autres, qui nous étions crus pendant plusieurs heures sur le point d'être écharpés, nous ne pensions qu'à nos familles qui nous attendaient, ou qui peut-être ne nous atten-

l44 LE SOIR DE MA JOURNÉE

daient plus. Pour moi, qui étais là depuis dix heures du matin, c'est-à-dire depuis dix-sept heures, je ne sais plus comment je me soutenais. Il était trois heures du matin. Je me mis à chercher mon paletot. Quelle enfance ! Le général Le Flô, mon ami, ne voulut pas m^abandonner dans mes recherches. Nous nous trouvâmes seuls, au bout de vingt minutes, dans cette salle dont je n'avais jusque-là jamais compris l'immensité. Enfin, nous renonçâmes à nos recherches, et nous prîmes le parti de partir à pied, sans vêtements, par un froid intense. Il n'y avait pas à espérer de trouver une voiture. En descendant l'escalier désert, quelqu^un se jeta sur moi et m'embrassa. C'était Fould.

— Que faites-vous là ?

— On m'a dit qu'on ne vous avait pas vu sortir. Je venais vous chercher.

Il me reconduisit jusqu'à la rue de Grenelle. Vous devinez les embrassades et les larmes. On m'avait cru perdu. J'essayai de manger sans y réussir. Je tombai dans mon lit plutôt que je me couchai. Cinq heures sonnaient. Le sommeil ne vint pas. J'étais comme en pleine mer ; il me semblait que mon lit était emporté sur les vagues. Le joiu* commençait à poindre quand je parvins à m'endormir. J'aurais dormi comme un plomb, suivant le mot consacré, et peut-être une partie de la journée ; mais il n^y avait pas dix minutes que je dormais quand ma porte s'ouvrit avec fracas ; on entra dans ma chambre avec des lumières, en disant : « Un délégué ! une aflaire

LE 4 SEPTEMBRE l45

urgente ! » Il faut qu'elle le soit bien, pensai-je, pour qu'on me traite avec cette dureté ! Est-ce que l'ennemi donne l'assaut ? Est-ce que les émeutiers ont repris 1 offensive ? Je sautai à bas de mon lit et je vis le délégué devant moi.

C'était un charmant garçon, doux et aimable, avec lequel j'avais eu des relations peu nombreuses, mais très cordiales. Il s'appelait Aderer. Son fils est un journaliste distingué, très aimé de tous ses confrères. Il était professeur au lycée Gharlemagne, et il était délégué par les professeurs pour réclamer le payement immédiat de l'indemnité.

Il le prit d'un ton assez haut :

— Pendant que vous et votre état-major vous touchez de gros traitements...

Mon Dieu, oui, on parlait comme cela aux ministres dans ce temps-là; et on savait comme cela ce qui se faisait. Je l'interrompis.

— Pourquoi venez-vous à cette heure ?

— Parce que j'ai promis à ces messieurs de venir avant la classe du matin et de leur rendre compte de votre réponse.

— Et savez-vous ce qui s'est passé hier ?

— Je sais qu'il y a eu un commencement d'émeute et qu'elle a été réprimée.

Voilà ce qu'il savait. Tous ceux qui, dans Paris, n'appartenaient ni à la Commune, ni aux régiments qui nous avaient tirés de ses mains, n'en savaient pas plus long que lui.

Je n'essayai pas de me recoucher. D'ailleurs, on

l46 LK SOIR DE MA JOURNÉE

vint me chercher une heure après pour un conseil de gouvernement. Il a dû bien regretter sa « délégation », le pauvre Aderer, s'il a su la moitié de ce que j'avais fait et de ce que j'avais soullert dans cette maudite journée.

Ces quatre mois du siège ont été comme une longue agonie. Je n'avais d'autre ressource contre une douleur accablante que le travail obstiné, acharné. Je puis dire que jai fait de la besogne ! J'espère qu'elle n'a pas été inutile.

Une seule fois, pendant cette longue captivité, nous eûmes quelque consolation. C'est à l'époque du g jour de l'An. Ma femme avait imaginé, avec quelques-unes de ses amies, de faire une vente de charité pour secourir les familles les plus malheureuses. Je donnai les salons du ministère, et je permis aux attachés de mon cabinet et aux employés qui avaient un peu de loisirs de se mettre au service des patronesses. Pendant deux ou trois jours, on ne fit autre chose, au rez-de-chaussée de l'hôtel, que clouer des planches et recevoir les lots qui, je dois le dire à l'honneur de nos dames, affluèrent de tous côtés. Les unes apportaient des bijoux et des objets d'art; elles n'avaient pas grand'peine à s'en séparer dans un pareil moment, et nous pensions que les acheteurs ne seraient pas bien nombreux. Les autres avaient confectionné des vêtements chauds. Celles qui avaient réussi, avec une peine infinie, à amasser quelques provisions pour leur famille, en apportaient une partie ; la part des pauvres, la part de

LE 4 SEPTEMBRE l/Î7

Dieu. Un morceau de fromage était une riche offrande. M""* Magnin eut un grand succès en apportant un dindon magnifique, tout vivant, qui causa de grands ravages dans le salon où il était attaché . Je crois me rappeler qu'il fut vendu aux enchères et qu'il atteignit près de deux cents francs. Il y avait des légumes frais, et un maître jardinier, dont je regrette de ne plus savoir le nom, qui présida à l'adjudication avec un entrain inimaginable. Je voudrais bien donner ici les noms de toutes nos patronesses et de tous ceux qui, après avoir donné des lots, apportèrent ensuite leur argent, mais la liste en serait si longue ! Les artistes, comme toujours, se signalèrent. Les vendeuses avaient toutes ajouté à leur étalage un petit lot de cigares, comme elles ont des fleurs dans des temps plus heureux. Ma femme offrit un cigare à notre ami M. Dorian, qui entra l'un des premiers dans les salons. Il lui mit un billet de mille francs dans la main.

— Mille francs, dit-elle ! La vente vient à peine de commencer ; je n'ai pas d'argent devant moi, je serai dans vos dettes jusqu'à ce soir.

— Non, ne vous en occupez pas, dit-il. C'est le prix de mon cigare.

Le résultat générai fut très beau. J'allais dire par habitude qu'on put donner du pain à beaucoup de malheureux. Hélas ! non ; un morceau de pain, pareil à celui que nous mangeons tous les jours, se serait vendu au poids de l'or. Mais on eut quelques gouttes de lait pour les enfants, quelques couver-

l48 LE SOIR DE MA JOURNÉE

lures pour les vieillards, une amélioration dans le régime des ambulances. Nous n'avons guère respiré que ces trois jours-là.

Je descendais le grand escalier le 3i décembre pour aller à IHôtel de Ville. J'avais quelques instants à moi, je regardai dans l'antichambre pour voir où l'on en était, et mes jeunes gens crièrent en m' apercevant : « Donnez-nous un coup de main ! Prenez un marteau ! ». Un de mes fils, Gustave ou Charles, m^en apporta un, et je passai un quart d'heure à planter des clous.

Pendant que j'étais là fort affairé, je vis arriver un homme d^une cinquantaine d'années, vêtu d'une blouse de travail, et portant sous le bras un petit paquet. Je ne pris pas garde à lui, parce que tout le monde entrait et qu'on apportait des paquets toute la journée ; mais il tournait autour de moi, comme quelqu'un qui voulait me parler.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mon brave ? lui dis-je tout en continuant ma besogne.

— C'est, me répondit-il, que je voudrais savoir si on accepte des lots de tout le monde.

— Oui certes, lui dis-je, et ils sont touslesbien venus. Qu'est-ce que vous avez là ?

Il rougit.

— C'est bien peu de chose. J'ai bien peur d'être refusé.

Je tirai doucement le paquet, j'écartai le journal qui le couvrait, et je trouvai une paire de gros souliers, toute neuve.

LE 4 SEPTEMBRE l49

— C'est moi qui les ai faits, dit-il, et ne pouvant donner autre chose . . .

— Vous donnez plus que nous tous, lui dis-je ; et fiez-vous à moi. Ils seront bien placés et bien vendus. Comment vous appelez-vous ?

— Oh ! citoyen, je ne veux pas dire mon nom. Mais j'aurais bien voulu apercevoir le ministre s'il avait été là.

— Et voulez-vous, lui dis-je en riant de bon cœur, lui serrer la main ?

Il s'obstina à ne pas se nommer. C'est ma femme qui vendit la paire de souliers. Quelque prix qu'on en ait donné, ils n'ont pas été payés ce qu'ils valaient.

Page 1