‹ Le soir de ma journéeChapitre 7 sur 23 · A BORDEAUX -- LES NÉGOCIATIONS AVEC M. DE BISMARCK · texte numérisé non relu

A BORDEAUX -- LES NÉGOCIATIONS AVEC M. DE BISMARCK

A Bordeaux Les Négociations avec M. de Bismarck

Après la reddition de Paris, j'avais été envoyé à Bordeaux pour m'opposer à la résolution de Gambetta qui voulait exclure de l'éligibilité les anciens candidats officiels. Nous pensions, nous, que le suffrage universel avec des restrictions donnerait une Assemblée qui ne représenterait pas la France.

Je trouvai Bordeaux très embarrassé. Je crois qu'il était de mon avis ; mais il était aussi d'avis que Gambetta ne céderait pas, qu'on en viendrait à la lutte, et que, dans cette lutte, je serais écrasé.

Vous pensez bien que je ne veux pas vous raconter les événements de cette époque qui sont connus, je ne parlerai que des découvertes que jai faites, pendant ces deux ou trois semaines dans le cœur humain. Nouveautés bien peu nouvelles, direz-

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VOUS, après avoir lu... d'accord! Ce n'en est pas moins un petit chapitre de psychologie.

Gambetta avait enthousiasmé Bordeaux par son éloquence et par le spectacle d'une activité sans égale ; mais j'y avais de nombreux amis. J'étais connu bien avant lui dans le département. J'étais député de la Gironde. Je venais tout récemment d'être élu conseiller général par un des deux cantons de Bordeaux. Je ne crois pas exagérer en disant que javais exercé l'année précédente, dans le département et dans la ville, une grande influence. Je suis bien oublié maintenant à Bordeaux, comme partout, mais, en 1871, il n'y avait personne qui ne me connût. Les anciens chefs de l'opposition, devenus à divers degrés membres du pouvoir, étaient mes amis personnels.

Il s'agissait de choisir. Tous me comblèrent de marques d'amitié et me laissèrent voir qu'ils obéiraient à Gambetta en cas de conflit. Le maire fit un discours où, après avoir pesé les raisons de part et d'autre, il concluait à la neutralité. Il en a été fier toute sa vie comme d'un acte de grand courage, et peut-être avait-il raison de s'en glorifier. Je trouvai plus de décision dans des personnes que je voyais alors pour la première fois.

Pendant les élections, je ne voulais pas quitter un instant mon cabinet parce que je recevais à chaque instant des dépêches qui demandaient une réponse immédiate. A un moment où je voulais aller déjeuner et où je n'avais pas sous la main

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mon remplaçant habituel, j'envoyai chercher un inspecteur général de l'instruction publique qui avait été mon élève, qui me devait toute sa carrière, qui le savait, qui le disait et qui, en toute occasion, s'était montré mon ami. Je le priai de monter la garde pendant une demi-heure. Il accepta avec empressement et bonne grâce. Je n'avais que la rue à traverser. Je n'avais pas déplié ma serviette que je reçus de lui le billet suivant :

(' Mon cher maître, je m'en vais. Il est de mon devoir de vous en prévenir. Je veux garder la neutralité la plus absolue entre Gambetta et vous ; il m'est dès lors impossible de rester au poste de confiance où vous m'aviez mis ».

Celui-là, du moins, avouait hautement son drapeau. Je me demande encore en quoi sa neutralité aurait été compromise parce qu'il aurait décacheté mes lettres.

La démission de Gambetta avait amené un changement de front si soudain que plusieurs préfets, en adressant leurs dépèches au ministre de l'intérieur, croyaient écrire à Gambetta. L'un d'eux lui disait : « Tout va bien. La liste est acceptée partout. J'ai fait effacer avec soin le nom de Jules Simon ». Huit jours après, me voyant ministre de M. Thiers, le même préfet m'envoyait « les félicitations les plus sincères et les plus cordiales ».

Un autre fit appeler un jeune avocat qui avait reçu ma circulaire. « Vous la faites imprimer ? — Oui, monsietir. — Combien d'exemplaires ? — Cin-

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quante raille. — Est-elle distribuée ? — Pas encore. Les ballots sont chez moi. — On va les chercher et les compter devant vous. S'il manque un seul exemplaire, je vous fais mettre à vingt pieds sous terre ». Trois jours après, ce préfet à poigne était dans mon cabinet et m'embrassait à m'étouffer. Il me félicitait de mon énergie.

Je restai à mon poste avec les mêmes pouvoirs, après l'avènement de M. Thiers. Thiers et Jules Favre étaient absorbés par les négociations avec M. de Bismarck. Picard, ministre de l'intérieur, avait Paris sur les bras, fardeau, hélas ! plus que suffisant. J'exerçais les fonctions de ministre de l'intérieur par intérim dans les départements. Il se forma dans mon cabinet deux courants de visiteurs : d'un côté, les candidats cpii demandaient une préfecture, et de l'autre les députés nommés la veille qui demandaient la destitution de leur préfet. La première liste forme un gros cahier, avec lettres et documents à l'appui, que je conserve comme une pièce curieuse.

Un député vint chez moi me demander une préfecture pour son fils. C'était un ancien ami. Je ne lui donnai pas la place, mais je lui donnai à déjeuner. Il sortit comme on se levait de table, en disant qu'il avait une course à faire et qu'il allait revenir. Il n'alla que jusqu'au télégraphe, où il écrivit une dépêche pleine d'odieuses calomnies contre moi. Il ne savait pas qu'on donnait au ministre de l'intérieur un double des dépêches poli-

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tiques. J'avais déjà la copie de la sienne quand il rentra. Je la lui donnai. Il la lut sans sourciller et la mit avec sang-froid dans sa poche.

Il est à présent sénateui^ ; je le vois tous les jours. Il est plein de condescendance pour moi, depuis qu'il sait qu'on peut me parler sans se compromettre.

Lors des élections de 1871, pendant la guerre, Jules Simon croyait qu'il n'était élu nulle part, et il écrivit le 10 février à M°" Jules Simon :

10 février.

Ma chère Amie,

Tu sais que je n'ai été nommé nulle part, c'est une rude corvée qui m'est épai'gnée. Je ne peux dire, cependant, que je me voie avec plaisir mis à l'écart de la vie politique quand tous ou presque tous mes amis restent [à la Chambre, Il y aura bien une trentaine de doubles [élections; mais j'incline beaucoup à me tenir à l'écart. 'Je suis obligé d'attendre l'Assemblée et même d'y en- Itrer pour déposer mes pouvoirs. Mes collègues, qui sont députés, y resteront. Mais j'en sortirai aussitôt et ne serai libre de mes actions. Je me demande encore si je devrai rentrer sur-le-champ à Paris ou attendre le

'' et garder Gustave jusque-là.

Il nous aurait été possible de faire nommer Charles officier d'ordonnance de Le Flô et d'attacher Gustave à ['hôpital militaire de Bordeaux, ce qui vous aurait pernis de venir nous joindre. Mais, il n'y faut plus penser, :ar je t'avoue que, de tous les séjours du monde, celui

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de Bordeaux sera le plus cher et le plus désagréable pour moi pendant l'Assemblée. D'un autre côté, si l'armistice est dénoncé, Paris sera pris le 19, c'est-à-dire dans neuf jours. Gela est fort embarrassant, comme tu vois, je serais bien aise d'avoir ton avis avant de me décider. Les Ministres sont partis ; Dorian m'apportera sans doute une lettre de toi. Dans tous les cas, il faut que Charles se remette à travailler son droit et à se faire une carrière. D faut qu'il se dise que je sors de la vie politique presque complètement ruiné, très fatigué et n'ayant plus guère de chances de soutenir ma famille par mon travail ; il peut même arriver que je tombe à la charge de mes enfants. Je vais pourtant chercher si je trouve un emploi comme administrateur d'une compagnie, ou dans une librairie ou dans un journal. Donner des leçons me serait insupportable, accepter xme place de Tadminislration qui va sortir de cette Chambre, je ne le veux à aucun prix. Je ne sais pas comment on a jugé à Paris ma conduite et ma situation à Bordeaux, probablement on n'en a rien su. Je puis vous dire que,, dans ma pensée, elle me fait honneur. Mais elle pourra être méconnue. C'est un peu mon sort. Je suis bien pressé de vous revoir, mes chers amis. Nous devons nous estimer heureux, ma chère, d'avoir sauvé nos deux enfants. Je médis cela vingt fois par jour etcentfois par nuit.

Gustave t'a écrit tous les jours, je t'ai envoyé tous les jours des dépêches, mais rien n'arrive.

S'il se présente quelque occasion d'utiliser ce qu'il me reste de force, ne la laisse pas échapper. Je pense que je suis encore ministre jusqu'au i4 ou au i5. Mais il faut être prêt à loger place de la Madeleine. j

Mille tendresses à tous les deux.

Jules Simon.

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Voici trois autres lettres écrites par Jules Simon à la suite de celle-là.

Bordeaux, le 11 février 1871.

Ma chère amie,

Les députés ne se pressent pas d'arriver et j'ose à peine espérer qu'ils se réunissent demain ; je serai obligé d'attendre qu'ils soient constitués et qu'ils aient nommé un gouvernement pour retourner à Paris. Gela ne peut durer au-delà de mercredi ou jeudi. Mais si je suis encore ici le i6, je ne rentrerai pas avant le 19. Ce n'est pas que je doute à présent de la paix, cependant il peut se présenter des complications.

J'apprends par ime lettre affectueuse d'Hérold que Jules Favre me reproche durement d'avoir laissé prendre le portefeuille de l'Intérieur par Arago ; mais Grémieux et Glais-Bizoin menaçaient de se retirer. Pages déclarait comme eux que le nom d' Arago rendrait la transition de Gambetta à nous moins dangereuse. Je le croyais moi-même et je le crois encore, et Pelletan a décidé qu'il votait pour Arago à condition que je le dirigerais. Que pouvais-je faire ? Moi seul y perdais en rentrant dans la coulisse. Je prévoyais même ce qui est arrivé que je ne serais pas élu, si on ne voyait pas le pouvoir dans mes mains. Je désire bien que Jules Favre revienne là-dessus, car je tiens à sa bonne opinion. Je ne le verrai ici que quelques moments.

Mon désir à Paris est de fermer ma porte d'une façon absolue et de ne voir que ma faucille et mes livres. Je

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crois même que je ne sortirai que le soir. J'ai l'air d'un proscrit et je crois avoir rendu de grands services à mon pays et à ma cause.

Jules Simon,

Bordeaux, février 1871.

Je suis nommé député de la Marne; il faut donc rester. Jules Favre part demain lundi à 7 heures de soir pour Paris, et reviendra promptement, il aura un saui'-conduit pour toi et Charles. Venez avec lui. Obtenez d'Hérold qu'il trouve tm homme très sûr qui consente à demeurer dans notre maison et qui soit la sauvegarde de mes pauvres livres.

Jules Simon.

Bordeaux, février 1871.

La Chambre est très réactionnaire ; les élections de Paris vont l'exaspérer. Nous aurons des scènes violentes, mais seulement à l'intérieur de la Chambre. Car tout sera calme au dehors. Cette ville n'est pas une ville d'émeutes.

Il y a ici une assez grande quantité de députés républicains qui nous poussent à nous mêler du Gouvernement. Je refuse. Il faudrait des raisons grosses comme des montagnes, car ce serait une immolation après tant d'autres.

Jules.

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Pendant que M, Thiers était à Paris, en 1871, avec les membres du ministère qu'il venait de former, il nous avait laissés à Bordeaux, M. Dufaure et moi, pour gouverner la France à nous deux. Cela ne me changeait pas beaucoup, après l'avoir gouvernée pendant plusieurs jours à moi tout seul.

C'est à moi que M. Thiers adressait ses communications, avec ordre de prendre l'avis de mon collègue, pour lequel il connaissait mon respect et mon désouement, M. Dufaure opinait toujours du bonnet, pouryu qu'on ne touchât pas à ses aflaires, c'est-à-dire à son ministère.

M. Thiers était parti pour Paris avec un cabinet tout organisé, auquel il manquait un ministre des finances. Il vit à Paris M. Pouyer-Quertier, et lui proposa le portefeuille, sous réserve du consentement de M. Dufaure et du mien.

Il me fit connaître sa démarche et l'acceptation conditionnelle de M.Pouyer par dé j)êche télégraphique, en me demandant une réponse immédiate pour publier un supplément au Moniteur le \endenia.in.

La dépêche m'arriva à dix heures du soir à la préfecture oii je demeurais. Je courus aussitôt chez M. Dufaure. Mais M. Dufaure était couché : impossible de parvenir jusqu'à lui. J'eus beau me nommer, exciper de mon titre et des ordres formels du gouvernement, déclarer que je prenais tout sur moi : rien n"y fit. La vieille bonne se montra plus inflexible que la sentinelle légendaire qui menaçait Bonaparte de sa baïonnette.

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Je fus obligé d'envoyer mon consentement personnel et la déclaration « que M. Dufaure était couché ». M. Thiers passa outre. Quand je revis M. Dufaure le lendemain, il approuva hautement la conduite de sa servante et celle du chef de l'Etat. « Mais une autre fois, dit-il, ne prenez pas la peine de vous déranger. J'approuve d'avance ce que vous aurez fait ».

Le même ministre, à Versailles, refusait à M. Thiers, appuyé par tous ses collègues, le renvoi ou le déplacement de deux de ses collaborateurs dont les attaches bonapartistes étaient connues.

Je le vois encore serrant d'un geste saccadé la courroie qui maintenait ses paperasses et répondant avec douceur aux plus instantes prières : « Non, monsieur le président ». L'assemblée entière aurait été là, qu'elle n'aurait rien obtenu.

La confiance excessive qu'il me témoigna à Bordeaux me surprit d'autant plus que je savais, ou croyais savoir, que je ne lui étais pas sympathique. Il avait, dans les dernières élections de Paris, dressé une liste sur laquelle il ne m'avait pas porté. Je lui en demandai la raison quand je fus, quelques jours après, son collègue.

« C'est, dit-il, dans votre intérêt. Le gouvernement de la Défense ne peut manquer d'être attaqué, et j'ai pensé qu'il vous serait plus facile de vous défendre si vous n'étiez pas député ». Je compris d'autant moins cette réponse que Jules Favre et Picard étaient portés sur sa liste. Au reste.

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Paris ne nomma cette fois-là ni Picard, ni moi... ni Dufaure.

Je dois dire que, si cette malveillance a existé, il ne la poussa pas très loin. Quand je voulus lui demander sa voix pour lAcadémie, il me la promit sans me laisser achever.

Ce fut lui qui proposa ma candidature pour la présidence du Sénat et qui insista pour me la faire accepter.

Il rae désigna pour rapporteur de la loi sur les associations, qui était l'objet de ses préférences. Je reçus un jour de lui ce petit billet écrit pendant la séance sur la table du conseil et qui termine l'historiette de la liste électorale.

« Je regarde comme probable que M. Rouher voudra rejeter une bonne part des désastres de l'Empire sur l'opposition dont vous avez fait partie. Je désire bien que la réponse soit faite par vous et non par Jules Favre ni Picard, qui ont perdu beaucoup de leur influence sur l'assemblée ».

Je souhaitais l'interpellation de toute mon âme. On ne me fit pas ce plaisir. On n'a jamais que les interpellations dont on ne veut pas.

11 nous parait intéressant de reproduire ici les lettres intimes que Jules Favre adressa à Jules Simon en 1871.

Jules Favre, alors ministre des affaires étrangères, accompagnait à Versailles M. Thiers qui négociait la paix avec M. de Bismarck.

Jules Simon était retenu à Bordeaux auprès de l'Assem-

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blée nationale où il était chargé, avec le ministère de l'instruction publique, de l'intérim du ministère de l'Intérieur. Ces lettres ont été écrites moins au collègue qu'à l'ami, et elles traduisent dans une éloquente et poignante sincérité toutes les angoisses ressenties par les négociateurs.

Ministère des Affaires Étrangères Mardi, 7 février 187ii

~— ~ minuit.

CABINET

Vous aurez, mon cher ami, reçu mes dépêches en réponse aux vôtres. Nous attendions im message nous apportant directement des nouvelles, et nous avons été surpris et inquiets de n'en pas recevoir. Dans les circonstances graves et difficiles où nous sommes, il importe d'établir entre nous des relations aussi fréquentes et aussi sûres que possible. Or, nous en sommes à ignorer tout ce qui s'est passé depuis le départ de Liouville. Nous présumons que, grâce à votre courageuse attitude, Gambetta a vu son entourage faiblir et que, peu à peu, l'opinion l'a tout à fait abandonné. C'es't dans cet état que l'auront trouvé nos amis et c'est ainsi qu'il aura été amené à donner sa démission. Nous vous félicitons de cette solution, qui nous parait mettre fin à cette crise et assure la liberté des élections ; mais nous n'en sommes pas moins inquiets de n'avoir pas reçu de dépêches.

Avez-vous repris les télégraphes ?

Cela est tout à fait essentiel. Peut-être avez-vous été absorbé par les détails et les travaux des élections ? Il n'est arrivé au ministère que très peu de nouvelles du mouvement électoral. A Paris, la plus grande confusion

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continue à régner. Il est absolument impossible de savoir ce qui en sortira. Nous nous ravitaillons avec mille difficultés de la part de Temienii. M. de Bismarck y met beaucoup de bonne volonté, mais les ordres ne sont pas exécutés. Malgré l'armistice, nos malheureuses populations sont réquisitionnées, pillées, rançonnées, les habitants emmenés en otages. Nous nous plaignons en vain. Nous sommes pris à la gorge.

Je m'épuise dans cette lutte humiliante et stérile et souvent je me sens pris de défaillance. Aussi n'ai-je pas d'autre préoccupation que d'arriver à l'Assemblée. Quelle qu'elle soit, elle vaudra mieux que ce qui est et pourra, sinon nous sauver, au moins nous protéger dans notre désastre.

Agissez donc en ce sens et faites-nous savoir de suite vos résultats.

Je vous écris au milieu des conversations de nos amis. Je m'en veux d'attendre toujours la dernière heure, mais vous savez combien il m'est impossible de disposer d'xm seul moment dans la journée.

Je vous envoie à tous toutes nos amitiés.

Jules Favre.

Ministère des Affaires Étrangères 10 février 1871.

CABINET

Mon cher ami, j'ai reçu aujourd'hui vos deux lettres. La première du 7 la seconde du 8. Celle-ci m'a été remise par M. Paul d'Hormoy.qui m"a donné des détails extrêmement intéressants, qui n'ont fait que confirmer

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mes sentiments pour vous. C'est à votre fermeté qu'a été due l'heureuse fin de cette crise. Je ne vais pas jusqu'à dire que cette fin soit notre salut; nous sommes encore entourés de trop d'impossibilités pour nous arrêter à des espérances bien définies. Mais nous avons triomphé d'un obstacle grave et le pays est mis à même de faire connaître sa volonté.

Tout en regrettant que vous n'ayez pu conserver le ministère de l'Intérieur, j'ai compris les raisons qui vous l'ont fait'donner à Emmanuel (i). Vous n'en restez pas moins la tête de la délégation et je pense que les bordelais le proclameront en vous nommant député.

Nous n'avons pas ici la même chance. La confusion des votes a été si extrême que le dépouillement n'est pas fini à l'heure où je vous écris, — onze heures du soir. Mais nous avons, dès à présent, la certitude d'une complète déroute. Garibaldi, Gambetta sont en tête, suivis de Delescluzes, de Pyat, de Tolain et de tous les hommes du 3i octobre. A côté d'eux, Henri Martin, Alfred André, Denormandie et Dorian, — pas un membre du gouvernement ne figure sur la liste des élus. Mais Rochefort y brille. Tout ceci nous crée une situation fort difficile; toutefois, nous tâcherons de nous en tirer. Nous resterons à notre poste, tant que cela sera nécessaire, en faisant tout ce qui sera possible pour précipiter la réunion et la mise en action de l'Assemblée. Ce qu'il y a de plus important, à l'heure où nous sonmies, c'est d'obtenir une prolongation d'armistice. Je le (2) verrai demain et je ne suis pas sans inquiétude sur l'impression que lui causera le scrutin de Paris.

(1) EmmaDuel Arago.

(2) M. de Bismarck,

Si je n'ai pas cette prorogation, j'irai à Bordeaux, pour m'appuyer sur l'Assemblée. Elle aura, pour réclamer cette prorogation, une autorité qui me manque.

Je vous ai télégraphié pour savoir quel jour l'Assemblée se réunit. Est-ce le 12 — est-ce le i5?

Paris commence à un peu mieux manger. Cependant les choses marchent lentement encore. Nous avons, ce soir, M. Lbysel et le colonel Charron, représentant M. Faidherbe. J'espère bientôt vous parler de ces conférences. Aussitôt que je le pourrai et dès que j'aurai une prorogation, je partirai pour Bordeaux.

Je m'arrête, il est une heure et demie. Je vous envoie toutes mes amitiés.

Jules Favre.

Ministère des Aflaires Étrangères 22 février 1871.

CABINET

Mon cher ami,

Vous m'excuserez en voulant bien tenir compte des préoccupations et des travaux qui m'assiègent. J'aurais voulu vous écrire chaque jour et voici plus de quarantehuit heures que je suis à Paris, sans vous avoir envoyé autre chose qu'un télégramme.

Au surplus, dans la situation où nous sommes, notre silence ne peut avoir rien d'inquiétant ; il signifie seulement que notre cruelle attente se continue.

M. Thiers est allé hier seul à Versailles ; il v a eu un

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long entretien avec M. de B. (i). L'un et l'autre se sont promis le secret le plus absolu. Je ne puis donc vous faire aucune communication, si ce n'est que, selon toute probabilité, les choses marcheront très vite. La brièveté du supplément d'armistice le prouve. Je vous ai télégraphié, hier soir, que ce supplément nous conduit à dimanche 26, à minuit ; et comme nous sommes au 22, nous aurons quatre jours pour ces terribles solutions.

Je pense que, conformément à moq télégramme, le général Le Flô a fait notifier ce nouveau délai à tous les chefs de corps.

Aujourd'hui, M. Thiers retourne à Versailles; il doit voir le roi ; — il fera de grands efforts. Il est toujours courageux, ardent, sincèrement dévoué. Je ne puis vous dire exactement ce que Paris pense de nous. Je crois que, malgré sa mauvaise humeur, il n'est pas trop mécontent. Il n'a pas maintenant d'autre pensée que la crainte de l'entrée des Prussiens et, sous ce rapport, je suis tout à fait avec lui. Personne n'est plus ému, plus irrité que moi. Je n'ai pas besoin de vous dire que je défendrai ma chère cité, aussi énergiquement que possible. J'ai assez souffert en luttant pendant trois mortelles journées en sa faveur, pour avoir le droit de la couvrir jusqu'à la dernière heure.

J'invoque encore votre indulgence, mon cher ami ; cette lettre est écrite à bâtons rompus : à chaque instant, on me force à suspendre la ligne commencée, ce qui fait que je ne sais plus où j'en suis. Du reste, il est assez natiirel que cette question de l'entrée dans Paris me trouble l'esprit. Je ne m'en défends point, je ne puis accepter mie situation si cruelle.

(1). M. de Bismarck.

Je pense que Picard partira demain matin ; il le désire très fort, voulant remettre sur ses pieds l'administration intérieure, très disloquée certainement ; vous devez partager son sentiment ; car il n'est rien de plus pénible qu'un intérim, qui engage la responsabilité, sans donner l'autorité suffisante. Vous rentrerez avec bonheur dans les belles et grandes fonctions, dont vous pourrez faire les premières de l'État . Mais pour cela, il faut que nous soyons délivrés. Tant que l'ennemi nous foule aux pieds, nous ne pouvons rien commencer.

J'espère que la semaine prochaine nous serons à Bordeaux et que quelques jours après nous pourrons tous revenir.

Je n'ai point encore entendu parler de l'arrivée de la commission parlementaire. M. de Bismarck a fait, hier, à cette occasion, une scène assez imprévue à M. Thiers.

Il lui a annoncé, ce à quoi on ne devait guère s'attendre, que M. de Chaudordy avait eu la singulière idée de solliciter, pour cette commission, des sauf-conduits à Londres.

Là-dessus, le Chancelier s'est emporté, voyant se dresser devant lui le spectre des neutres, et notre cher président a eu beaucoup de peine à le calmer.

Cette solennité d'introduction est probablement la cause du retard de nos collègues.

Si, après Londres, on interroge Pétersbourg, ils arriveront lorsque nous serons retournés à Bordeaux.

M. de Broglie part aujourd'hui pour Londres. Nous croyons savoir que l'opinion publique nous y est très favorable, mais le ministère est peu ébranlé. Il s'est plus consolidé qu'affaibli dans la petite campagne de M. Disraeli et de Sir Herbert.

Je pense que Picard vous écrit. Nous avons organisé

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le départ d'un courrier porteur de nos dépêches, qui, chaque jour, quittera Paris par le train de midi. Vous nous en enverrez un de votre côté. Six ou huit feront le service. Nous en aurons autant sur Londres.

Nous nous sommes arrêtés à Léon Say, pour la préfecture de la Seine; mais je ne veux pas usurper, ceci est donc de ma part une communication toute officieuse.

En attendant Ferry continue à très bien administrer. Il a montré, dans ces derniers jours, une simplicité, un désintéressement, un calme dont je suis profondément touché et qui le désignent comme un des plus utiles collaborateurs que le Gouvernement puisse se donner.

Je suis forcé de finir. Ci-joint une lettre pour nos amis; ayez la bonté de faire donner de mes nouvelles à mes enfants.

Mille et mille amitiés. Jules Favre.

Ministère des Affaires Étrangères 23 février 1871.

CABINET

Je voudrais bien, mon cher ami, vous écrire longuement et surtout vous donner de bonnes nouvelles ; mallîeureusement, l'un et l'autre m'est interdit.

Je suis, comme je vous le disais, très absorbé par mille soins et notre situation est loin de s'améliorer.

M. Thiers a passé hier la journée à Versailles, il y a vu le roi et le prince royal, y a trouvé beaucoup de compliments, mais une abominable gloutonnerie. Leurs exigences d'argent sont telles qu'il n'y a pas de traité possible, si elles sont maintenues.

On nous envoie aujourd'hui des financiers qui vont débattre avec nous ces monstrueuses conditions. Quant

à la rectification des frontières, elle nous fait perdre l'Alsace et Metz. Mon cœur se brise à l'idée de tels sacrifices et je me demande comment j'aurai le courage d'y adhérer.

M. Thiers est toujours le même, intrépide, bon, nous soutenant tous. M. Buffet n'a point accepté (i). M. Thiers a pensé à M. Pouyer-Quertier. Nous allons lui en parler, car il est arrivé avec la commission, qui va se réunir à cinq heures, pour entendre nos explications.

La question de Paris est toujours vivement disputée. Le parti militaire ne veut pas Tabandonner et nous la défendons obstinément. Mais notre position est affreuse, puisque la résistance n'est plus possible.

Paris continue à être parfaitement calme, bien qu'anxieux et triste. Quant à moi, je me sens au bout. La somme de toutes mes souffrances morales s'aggrave et m'accable. Je me reproche ma faiblesse et j'ai peine à ne point laisser deviner à quel point elle est grande.

A chaque heure, pour ainsi dire, je reçois les plaintes des populations qu'on dépouille avec des procédés barbares. Je m'irrite, je me débats dans le \'ide, car mes réclamations ne produisent plus aucun effet; nous sommes tout à fait à la merci de brigands, qui nous pillent, qui demain nous assassineront.

Adieu, mon cher ami, nous avons bien besoin de rester unis pour supporter ces épouvantables catastrophes ; mes amitiés sincères à mes collègues ; ayez la bonté de faire dire à mes enfants que je me porte bien. Je vous embrasse. Jules Favre.

M. de BrogUe est parti ce matin pour Londres. (1). Le ministère dea finances.

Ministère des Affaires Étrangères Paris, le 24 Février 1871-

CABINET

Je suis surpris, mon cher ami, de n'avoir pas eu de vos nouvelles. Je pense que vous n'avez aucun embarras à Bordeaux. Nous, nous vivons au milieu des inquiétudes et des chagrins. Nos questions capitales ont un peu avancé. Hier, nous avons vu deux commissaires de la Prusse, qui ont cherché à nous démontrer que la France supporterait avec la plus extrême facilité une indenmité de six milliards; ils avaient même sous la main des banquiers prêts à conclure Taffaire. Nous avons opposé l'impossibilité absolue d'accepter ces conditions écrasantes, et nous les avons congédiés en les priant de dire à M. de Bismarck que nous voulions la paix, mais que nous ne pouvions consentir à prendre un engagement d'une exécution absolument impossible. Le soir, nous avons conféré avec la commission, que nous avons trouvée sympathique et dévouée. Nous ne voulons agir que de concert avec elle, et nous sommes sûrs d'être d'accord; comment ne le serions-nous pas ! La réalité est malheureusement trop certaine, elle nous accable, et lutter contre elle par l'illusion serait un crime. Aujourd'hui, je vais à Versailles avec M. Thiers. D faudra serrer de près les questions, notamment celle de Paris, toujours en suspens. Je suis d'avis d'être très ferme et de les mettre au pied du mur. S'ils veulent occuper la France et que, pour arriver à ce but. ils prennent des détours, qu'ils nous le disent. Ils nous anéantiront, mais ils pourront se faire à eux-mêmes un mal considérable. Il leur faudra d'abord renoncer à une paix immédiate, qui est leur désir ardent et courir de

nouveau les chances d'une lutte lente et sourde avec un peuple au désespoir: il faudra braver l'opinion publique, et froisser de plus en plus les Cabinets Ein-opéens, nous pèserons sur ces conditions. Vous dire que j"ai un grand espoir, ce serait vous tromper; je fais mon devoir jusqu'au bout, mais je suis bien malheureux.

M. Thiers écrit à M. Dufaure, il lui fait connaître ce qu'il a fait pour la Garde Nationale et pour les Finances. Nous insistons toujours pour que la situation de la ville de Paris se régularise. Du reste Ferry se comporte à merveille et je regrette vivement qu'on ne croie pas possible de le laisser à son poste, où, malgré les calomnies, il a rendu de si grands services et où il s'honore, plus que je ne saurais dire, par son attitude et son dévouement.

Je vous prie, mon cher ami, d'être l'interprète de mes bons sentiments près de nos amis et d'accepter pour vous l'expression de mon amitié bien sincère.

Jules Favre.

Ayez la bonté de faire remettre ce pli à ma fillette.

26 Février 1871.

Mon cher ami,

Nous sommes bien malheureux; nous avons passé hier une journée affreuse à Versailles et, vraiment, il nous a fallu le sentiment amer de la faiblesse absolue de notre malheureux pays, en même temps que l'ardent amour qu'il nous inspire et la nécessité de le protéger jusqu'au bout, pour ne pas rompre vingt fois avec cet insolent vainqueur qui s'est montré dur, arrogant, exigeant jusqu'aux dernières extrémités. Nous avons bu

le calice jusqu'à la lie, et la commission nous a approuvés à l'unanimité. Nous n'avons pu prendre sur nous la responsabilité d'une reprise d'hostilités qui aurait amené la ruine complète de la France et peut-être sa disparition politique. Nous subissons donc les horribles conditions qui nous sont faites. On nous prend Metz, la Lorraine allemande et un peu de l'autre. En réalité, moins Metz qui est une perte cruelle, la Lorraine française nous reste. Nous avons arraché Belfort qu'on ne voulait pas nous rendre, mais en échange on nous impose l'humiliation de l'entrée dans Paris. Cette entrée ne sera que partielle et courte. C'est le salut de la cité, peut-être la paix du monde, jouée par pur orgueil monarchique et féodal. Le roi veut déjeuner aux Tuileries et passer une heure au Champ de Mars. Je ne sais encore si cette fantaisie n'amènera pas les plus grands malheurs et je reste avec Paris pour subir son sort. M. Thiers ira seul à Bordeaux présenter nos préliminaires. J'oubliais le coup de grâce, l'acte sans nom par lequel on nous impose cinq milliards; on nous en demandait six, nous n'avons pu obtenir que cette réduction, qui nous laisse encore une charge écrasante. Nous ne sommes rentrés hier de Versailles qu'à lo heures et demie, nous n'avions rien mangé depuis le matin. Vous dire le courage et la véritable grandeur d'âme de M. Thiers est impossible. Je l'admire et je l'aime chaque jour davantage. Il a supporté les insolences de M. de Bismarck avec un calme et une dignité incomparables. C'est à lui que nous devons Belfort, je ne l'aurais certes pas obtenu; il me soutient dans mes défaillances, car vous savez que j'y excelle.

Paris a été agité hier. Des bataillons de garde nationale veulent recommencer des mouvements. On n'est

pas sans inquiétude sur la journée d'aujourd'hui, et rien ne peut assurer qu'il n'y ait pas quelque acte de folie au moment de l'entrée des Prussiens, ils occuperont les Champs-Elysées jusqu'aux Tuileries, ils resteront jusqu'à la ratification des préliminaires. Il faudra donc que cette ratification soit prompte. Du reste, à quoi bon discuter ? Etaler les malheurs de la Patrie, n'est-ce pas une impiété ! Y ajouter le spectacle des dissensions civiles, n'est-ce pas un crime ? L'Assemblée le comprendra. Le cœur de nos collègues saigne avec le nôtre; ils auront la même' pensée que nous. Je ne sais, mon bien cher ami, si et quand je vous reverrai ; mes pauvres chers enfants seront bien tristes de ne pas me revoir. Je les rappellerai quand nous serons débarrassés de nos plus grands- ennuis et périls. Pour le moment, quelque dur qu'il me soit d'en être séparé, j'aime mieux qu'ils n'aient pas leur part de mes douleurs.

Mes amitiés à nos amis. Vous verrez demain les membres de la commission et probablement M. Thiers.

Permettez-moi de vous embrasser.

Jules Favre.

Paris, ce 27 février, 4 heures de l'après-midi, 187i.

Vous êtes en droit de m'accuser, mon bien chet ami, je m'accuse moi-même, je manque tout à fait de courage et je sens que plus je vais, plus ma défaillance intérieure s'aggrave. Vous ne pouvez avoir aucune idée de ce que j'ai souffert et de ce que je souffre encore. Ces négociations ont été horribles.

I|y6 LE SOIR DE MA JOURNÉE

Jamais vaincus n'ont été ainsi écrasés, humiliés, outragés dans leur impuissance. Eh bien ! ces tortures, se prolongeant des journées entières, n'étaient rien auprès de la dernière. Quand il a fallu mettre le sceau à cette exécution, j'ai cru que j'allais mourir. J'ai entendu avec un sentiment d'horreur la lecture de ce prolixe traité, — puis, la signature est venue. Ce n'est rien, et c'est tout. C'est la pelletée de terre jetée sur le cercueil de l'être chéri auquel on souriait la veille et qu'on descend dans la tombe glacée. Je me suis pris, à la fois, en pitié et en mépris. L'Alsace et la Lorraine étaient devant moi, il me semblait que je les vendais à la Prusse. C'était assurément fort absurde, el, néanmoins, je ne pouvais m'en défendre. Les allemands étaient rayonnants. Je souffrais tant que leur joie avait cessé d'être une insulte. M. Thiers a supporté cette épreuve héroïquement, mais, quand nous sommes remontés en voiture, il a fondu en larmes. Nous sommes venus ainsi jusqu'à Paris, lui pleurant toujours, moi étouffant et foudroyé. L'aprèsmidi était superbe, la route couverte de gens qui nous saluaient. J'aurais voulu être au cercueil.

Le soir, Paris a été en pleine insurrection, des agents de police ont payé de leur vie l'impopularité que leur ont valu les sergents de ville. Nous avons veillé, toute la nuit, dans d'assez grandes transes.

A chaque instant, des dépêches nous annonçaient que des bataillons de gardes nationaux s'armaienl et marchaient à la rencontre des Prussiens. C'est qu'on croyait qu'ils devaient entrer la nuit même. Nous avons essayé de dissiper cette erreur par nos avis envoyés aux mairies, nous n'y avons pas réussi. L'affolement et l'exaltation n'ont pas diminué. Ainsi s'est passée la nuit, et ce matin, nous nous attendions à de graves désordres.

Nous n'en avons pas eu de sérieux. Beaucoup d'agitation, des réunions violentes, des menaces, des rassemblements armés, mais le tout sans caractère bien défini.

M. Thiers ne s'est pas couché ime minute et a pourvu à tout. Nous ne savons pas conmient finira la journée, et ce que sera cette nuit, non plus que demain. C'est, qu'en effet, tout l'être se révolte, quand on pense que, par une vanité puérile, cet Etat-Major arrogant joue le sort de Paris et peut-être de la France.

J'avais dit que je ne verrais pas les Prussiens à Paris et ils y \-iennent, et j'ai signé leur carte d'introduction.

Mon cher ami, j'ai le cœur brisé, et je ne crois pas que je puisse porter longtemps la douleur qui l'étreint. Cependant, j'ai voulu rester; souffrir avec Paris est vme sorte d'amère volupté que je ne puis pas ne pas goûter. C'est la réponse de mon for intérieur aux abominations dont on me couvre.

J'ai été interrompu dans ce triste récit et je ne sais plus comment le reprendre. Le trouble de mon âme est tel que je n'y vois plus clair, en y regardant au fond. D'ailleurs, je puis finir là, puisque le courrier m'attend. Vous allez voir M. Thiers qui vous parlera de nous, de nos angoisses. Si nous échappons à d'affreux malheurs, ce qui est douteux pour moi, nous subirons de cruelles tortures — et je m'indigne quand je pense que c'est sans nécessité poUtique et militaire, par pure gloriole, et pour nous infliger une immonde souillure-, qu'on nous a exposés à ces périls et à ces chagrins. Tâchez de les abréger. J'ai suppHé M. Thiers d'avoir égard à notre situation, je vous répète la même prière. Je ne voudrais pas que la discussion fût étouffée, U me semble qu'elle peut être écourtée ; cela sera horrible ; étaler à la face de l'Europe nos misères et nos impuissances, c'est un

crime. Pensez-y, abrégez, abrégez, ce sera un moyen de nous délivrer, si nous vivons encore.

Je vous reconuuande mes enfants, s'il m'arrive malheur ; vous les protégerez et les aiderez à rentrer à Paris. Je vous écrirai demain.

J'ai reçu vos lettres et vous en remercie ; je crois le choix que vous avez fait pour la Corse fort bon. Mais, vous le savez, je n'ai plus le droit de m'en mêler directement, si ce n'est pour l'éventualité à laquelle vous faites allusion.

Sur ce, mon cher ami, je vous embrasse, le cœur bien malade, mais toujours plein d'affection pour vous.

Jules Favre.

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