LE 18 MARS
Le 18 Mars
Dieu sait que j'ai vu dans ma vie bien des révolutions et bien des émeutes. Aucune ne m'a laissé des souvenirs aussi lugubres que le i8 Mars. Qu'était-ce?
On ne savait. On ne sait pas encore. La révolution qui se préparait était inconsciente. Elle se disait vaguement que Versailles ramenait la France à la monarchie ; que Paris nous donnerait la Commune. Mais à quelle monarchie ? Il y en avait trois. Et qu'était-ce que la Commune ? Où étaient ses chefs ? Elle n'en eut pas dans tout le cours de l'insurrection. On ne savait par qui on était gouverné. Les quelques hommes de talent égarés dans cette foule devenaient suspects à mesure qu'ils montraient quelque force. La démagogie faisait tomber sur eux son niveau terrible.
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Dans la jouriico du i8, où la tragédie commença, la population était à la fois languissante et irritée. Une population de malades, malades de corps, malades d'esprit, affolée par les provocations des monarchistes de l'assemblée.
Il s'agissait dabord de canons que la population des faubourgs avait entre les mains et qu'elle voulait garder pour la très prochaine guerre civile. Le gouvernement, sous peine de s'annihiler, était obligé de les lui reprendre. Il lança la troupe.
Mais qu'est-ce que la troupe quand elle a l'ordre de ne pas tirer ? Le gouvernement ne voulait pas tirer un coup de fusil. S'il avait donné l'ordre de tirer aurait-il été obéi ? J'en doute.
On crut avoir réussi dans la matinée. Grande joie, aussitôt suivie d'un amer découragement. On recommença par divers côtés ; ce fut l'occupation de toute la journée.
Insuccès partout. On battait incessamment le rappel. Il vint, de Grenelle, quelques belles compagnies, mais hostiles. Dans les quartiers sur lesquels on croyait pouvoir compter, personne ne descendait. Les tambours parcouraient les rues, escortés chacun de deux fantassins.
Je fis deux ou trois visites vers trois heures chez des officiers de mon quartier, que je connaissais. Je les trouvai chez eux, en civils :
Vous n'entendez pas le rappel ?
— Je ne suis pas sourd:
— Et vous ne descendrez pas ? Vous ne vous bat-
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trez pas ? Vous ? Vous qui étiez au Bourget ? à Charapigny ?
— Me battre ? et pour qui ? Pourquoi me battraije ? Oh ! je sais que vous êtes d'honnêtes gens. Vous vous dévouez en ce moment pour fonder une Répu-
! blique honnête. Mais vous êtes deux fois trompés, î par l'Assemblée qui vous a nommés et qui nattend 1 que le moment de se démasquer et de vous briser, . et par la population qui, vous voyant au service de la droite, vous regarde comme des renégats.
Je vous tiens quitte de lire la réponse que je faisais, vous le devinez, du reste. Je revins de cette f expédition le cœur navré. Les tambours battaient ' toujours dans le vide. Il était près de six heures. Je trouvai encore Thiers aux affaires étrangères. On le pressait de partir pour Versailles. Versailles était alors la capitale provisoire. L'Assemblée qui venait de siéger quelques jours à Bordeaux avait choisi Versailles et commençait à s'y réunir.
I Le danger grandissait avec la nuit. Thiers me prit à l'écart :
— Jai peur que Jules Favre et Picard ne veuillent pas quitter Paris, me dit-il. Ils ne veulent pas comprendre qu'avec nos soldats mêlés aux habitants, nous ne pouvons pas disposer d'une compagnie. Je compte sur vous pour les déterminer à partir avec la troupe quand Vinoy donnera l'ordre^
Il partit presque seul.
Nous ne pouvions rester dans un ministère. Nous
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convînmes avec Vinoy de nous rendre auprès de lui à Técole militaire, à onze heures du soir. Nous y viendrions individuellement. Dans la soirée, nous nous réunirions chez un ami étranger au gouvernement. Parole donnée par nous tous de ne pas dire le lieu du rendez-vous, même à notre plus proche famille.
C'était chez M.Calmon, rue de la Boétie.
J'arrivai un peu en retard, avec l'amiral Pothuau. J'avais tenu à prendre des mesures et à donner des ordres pour que les enfants pussent être reçus dans les collèges et les écoles. Gomme je tirais le cordon de sonnette, je vis, dans la nuit, à côté de moi, un homme en blouse. On eut dit qu'il sortait de dessous terre :
— Citoyen, me dit il, et m'appelant par mon nom, vous allez à la réunion chez Calmon ?
(Notre secret était éventé).
— Nous y serons dans quelques minutes. Ne montez pas. Allez chez un ami, et ne sortez pas demain.
— Qui êtes- vous ? lui dis-je.
— Je suis un ennemi. Mais je voudrais vous sauver parce que vous pouvez être utile encore à nos enfants.
On m'avait déjà dit cela le 3i octobre. Il disparut comme il était venu. Je trouvai mes collègues occupés à entendre un rapport terrifiant du colonel Langlois, qui venait de visiter courageusement plusieurs mairies. On ne pouvait pas rester-là.
Nous résolûmes de nous rendre sur-le-champ à
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l'école militaire, par différents chemins. Dufaure, qui ne connaissait pas le quartier, vint avec moi. Nous trouvâmes Tarmée bivouaquant sur l'esplanade par un froid intense. On brûlait de jeunes arbres tout entiers. Les soldats paraissaient sombres et agités. Ils se serraient à mesure que nous approchions dun groupe comme pour éviter des intrus. On nous dit plus tard que nous étions reconnus et que plusieurs disaient déjà qu'on serait bien reçu k Montmartre, si on nous y menait pour servir d'otages.
Le général nous obligea de rentrer dans les salles, où on nous donna quelques couvertures. 11 n'y avait plus de place, même sur le plancher, où l'on pût s'étendre.
Quelque temps après minuit, l'ordre fut donné verbalement, de proche en proche, par les officiers de prendre le chemin de Versailles. Pothuau me prit dans sa voiture qu'il avait amenée. On marchait lentement. Voilà donc ce que nous appelions notre armée ! Nous avions lair de fuyards, et, au fond, nous n'étions pas autre chose.
Les soldats avançaient d'un air sombre. Quelques, uns s'asseyaient sur les talus ; les officiers accouraient, les forçaient de se remettre en marche; nous vîmes à plusieurs reprises le général Vinoy, à peine escorté de deux ou trois officiers, passer au galop, comme s'il retournait à Paris.
— Qu'ya-t-il? disions-nous, sans obtenir de réponse.
Nous sûmes enfin que quelques traînards avaient
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fait volte-face et que le général les ramenait, comme du bétail, à grands coups de sabre.
« Il se fera tuer, disait-on de tous côtés ».
On fut enfin tranquille quand on eut franchi le pont de Sèvres.
Je me fis descendre devant la Préfecture qui était devenue l'hôtel de M. Thiers. Il y donnait l'hospitalité à Jules Favre et à Picard, pour avoir sous la main son ministre des affaires étrangères et son ministre de l'intérieur.
Il était environ six heures du matin. Je me fis annoncer à M. Thiers qui était entrain de se faire la barbe. Il vint à moi presque en courant et m'embrassa. Je l'ai rarement vu plus joyeux, tant il est vrai qu'il y a encore des éclairs de joie au milieu des plus accablantes douleurs.
— Et les autres ? Tous les autres ? Dufaure ? Pothuau ? Jules Favre ?.
— Tous rapatriés ! Tous à Versailles !
— Eh bien, dit-il. nous allons pouvoir marcher... Et aussitôt, changeant de ton :
— Ce sera long, dit-il.
— Très long, répondis-je.
J'étais alors très pessimiste et j'avais le tort de le laisser voir.
— Vous ne voulez pas affamer Paris.
(Il fit un geste d'horreur).
— Vous ne voulez pas le bombarder. Vous ne voulez pas lui donner l'assaut. Alors, comment le prendrez-vous ?
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— Ajoutez tout de suite, me dit-il presque avec colère, que les soldats vont passer à la Commune.
— Je ne répondrais pas du contraire.
Je voyais bien qu'il pensait comme moi et ne voulait pas le dire, même dans la solitude de sa chambre.
— Le Mont-Valérien n'est pas occupé par nos troupes, lui dis-je.
Il tressaillit.
— En êtes-vous sûr ?
Il appela à grands cris St-Hilaire, on l'envoya chez Cissey en toute hâte. Le fort ne tarda pas à être occupé par le général Noël :
— Je ne commençai à respirer, me dit-il le lendemain, que quand je sus qu'il était là.
Le soir du 19. nous passions la nuit sur des matelas étendus par terre dans des salles du Musée.
Versailles n'était plus Versailles. Tous les murs étaient couverts de placards en allemand et en français par lesquels la Commandature allemande faisait connaître ses volontés.
Tous les émigrés de Paris trouvèrent à se loger et à se nourrir, grâce aux arrangements pris par l'ennemi tpii venait d'évacuer la ville. Nous errions comme des ombres dans cette ville amie, qui était peut-être une ville ennemie. Nous étions réduits à nous défier de tout et de tous.
Les députés de la Droite nous reprochaient de ne pas avoir pris les canons, de n'avoir pas désarmé les faubourgs, de n'avoir pas arrêté les chefs de l'émeute .
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Ils nous reprochaient aussi d'avoir ramené le gouvernement à Versailles. Pourquoi n'avions-nous pas lancé l'armée sur Paris dès la première heure du jour ?
Ils pouvaient la voir notre armée. Elle campait toute entière sur la place darmes, dans les grandes avenues de Versailles, et sur les hauteurs de Satory.
Les groupes de soldats, debout ou accroupis autour du foyer en plein vent, jetaient sur les passants des regards farouches.
Ils ne saluaient plus les officiers. Ils ne se dérangeaient pas pour un général.
Thiers, Gissey, Mac-Mahon rivalisaient d'énergie pour leur assurer des vivres, du bois, des couvertures. Ils séparaient, avec soin et sans crier gare, les bonnes troupes qui revenaient des prisons allemandes, et les troupes douteuses qui avaient vécu à Paris ces dernières semaines. Tout était à craindre.
La tribune de l'Assemblée retentissait tout le jour de menaces contie Paris, et contre le gouvernement qui combattait Paris.
Dès le 20 mars, les députations des départements affluèrent à la préfecture. Elles venaient demander à M. Thiers d'ouvrir des négociations avec la Commune et de conclure avec elle un traité de paix. Ces députations alternaient avec des députations de l'Assemblée qui venaient nous presser de donner l'assaut, sans armes, sans munitions, et peut-être sans soldats.
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Thiers avait en outre une correspondance de tous les instants avec Tétat-major allemand. C'était chaque jour et presque chaque heure, une nouvelle plainte, une nouvelle réquisition. Des vivres, des couvertures, de l'argent, surtout de l'argent.
Je ne veux pas même parler des nouvelles terribles qui venaient de Paris comme pour faire cortège à la terrible tragédie de la mort de Clément Thomas et de Lecomte, l'assassinat des otages, les dominicains chassés à courre dans les rues de Paris comme des bêtes fauves, les édifices publics incendiés, les maisons particulières saccagées.
Les gens de la Commune avaient, de leur côté, des légendes sur la cruauté de nos soldats. C'est surtout dans la guerre civile que l'homme est un loup pour l'homme. Homo homini lupus. Que Dieu apaise les violents, quïl éclaire les inconscients, et qu'il apprenne aux faiseurs d'expériences socialistes que les guerres civiles ne commencent pas toujours par des coups de fusil.
Non, elles ne débutent pas toujours par des coups de fusil : et j'en ai l'expérience, car j'ai vu un grand nombre d'émeutes, d'abord du haut de mon balcon de la place de la Madeleine.
Elles commencent par une grande foule qui pousse de grands cris. Tout à coup les boutiques se ferment.
C'est le premier acte.
La foule casse quelques arbres, arrête quelques voitures, amoncelle quelques pavés.
C'est le second acte.
Des agents arrivent en ligne serrée, au pas de course. La foule s'ouvre devant eux, et quelques manifestants des plus compromis senfuientà toutes jambes, dans toutes les directions. La police court aussi vite qu'eux, elle fait une razzia, et on la voit revenir tranquillement en tenant par le collet les insurgés qu'elle a pu saisir.
C est le troisième acte, qui a plusieurs tableaux.
Enfin, on entend à peu près un son de trompette, on entrevoit un bout décharpe, et, au même moment, une trentaine de cavaliers lancés au grand trot, dispersent la foule.
Dispersée, elle se reforme. Reformée, on la disperse de nouveau. Ce va-et-vient dure cinq minutes, un quart d'heure, suivant l'intensité du mouvement. S'il se prolonge, un régiment arrive et met fin au spectacle.
J'ai vu aussi des émeutes d'en bas, de plain-pied avec elles. Il était difficile, à de certaines heures de notre histoire, de faire de longues courses dans Paris, sans être rencontré par une émeute.
Je médisais toujours en voyant les agents et leur gibier prendre leur course qu'un honnête passant pouvait bien être appréhendé et mené au poste. Une fois au violon, c'est à la grâce de Dieu et à celle du commissaire. On peut en être quitte pour une heure ou deux, ou passer toute la nuit dans ce lieu de plaisance.
On m'assui'e que les commissaires, et même les
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simples agents ont un flair particulier pour reconnaître leur clientèle. Je veux bien le croire ; cependant, en cas d'émeute, j'aime mieux être sur mon balcon, au cinquième étage, que dans la rue.
Une émeute ! Qu'est-ce quune émeute ?
Un jeu, un rien, un passe-temps. Supposez une guerre civile, comme les journées de Juin, ou comme la Commune. On ne se borne pas à arrêter les gens dans ces cas-là ; on les fusille, on les assomme, on les jette à l'eau ; procédés expéditifs qui ne permettent pas de distinguer le bon grain de Pivraie.
J'étais à Versailles pendant la Commune. Il nous arrivait dans la dernière semaine de longs convois de prisonniers, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres en charrette, ayant, la plupart, la mine de gens qui viennent de se battre et qui ne demanderaient qu'à recommencer, parmi lesquels cependant on voyait de loin en loin des figures qui contrastaient avec ce milieu là.
La foule accourue se déchaînait de préférence contre les prisonniers de bonne mine, pensant que c'étaient des chefs. Ce n'étaient peut-être que les victimes d'une méprise.
On les entassait dans tous "les recoins de Versailles qu'on avait transformés en prison. Il fallut créer de nombreuses commissions pour faire un triage de ces prisonniers.
On en relâcha plus de la moitié après un examen sommaire, on garda les autres pour les faire juger. Je n'épargnai rien pour hâter l'élargissement de
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ceux contre lesquels il n^y avait pas même un commencement de preuves.
Je visitai les pontons avec l'amiral Krantz. Je pourrais écrire un voyage dans des pays bien connus, Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort, et j'apprendrais à bien des gens des choses dont ils ont été les témoinS; et dont ils ne se doutent pas.
J'ai souvent été tenté d'écrire ce paradoxe :
« L'histoire que l'on connaît le moins est celle qu'on a vue ».
Il m'est arrivé de causer avec des amis de scènes que nous avions vues ensemble et dont nous avions été acteurs, sans réussir à me mettre d'accord avec eux. Nous étions de bonne foi, bien en possession de nos facultés, capables de réflexion et d'observation, et chacun de nous avait vu les faits à sa manière.
Je prends l'insurrection du i5 Mai. Elle s^est passée toute entière sous nos yeux, dans un étroit espace. L'Assemblée a été envahie, elle a été chassée, elle est allée dans la rue à cent pas de là; les troupes sont arrivées au bout d'une demi-heure, elles ont ramené les députés sur leurs sièges et ont conduit en prison ceux des envahisseurs qui ont été assez maladroits pour se laisser prendre. Trois jours après on nous propose de mettre en accusation quelques députés comme auteurs principaux de l'attentat.
Le procureur général, député lui-même, lit son réquisitoire à la tribune. Il cite Louis Blanc.
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Sur quelles preuves?
Nulle preuve extérieure, nul écrit, nulle parole constatée par témoins. On n'invoque que sa conduite dans l'Assemblée :
« Ce que vous avez vu de vos propres yeux, citoyens ».
Mais moi, qui n'ai pas quitté la salle un seul moment, je n'ai rien vu et rien entendu. J^ai entendu tel député faire cause commune avec les envahisseurs.
Au contraire, Louis Blanc résistait. Il s'efforçait d'obtenir d'eux qu'ils se retirassent. Ils l'ont porté en triomphe dans l'hémicycle ; mais il résistait, il multipliait les efforts pour se dégager.
Il leur criait :
« Votre place n'est pas ici » .
Qu'importe! C'était Louis Blanc. Il fut livré. De tout le parti hostile aux manifestants, il n'y eut pour Tacquittement que Montalembert et moi.
Sans M. d'Aragon qui le fit évader, il passait devant la Haute-Cour.
Restez sur votre balcon, citoyens. C'est le plus sûr. Et vous feriez encore mieux de fermer la fenêtre.
Nous reproduisons ici une lettre adressée par le colonel Boulanger à Jules Simon, alors ministre de l'instruction publique, onze jours après que la Commune était devenue la maîtresse de Paris.
114« Régiment d'Infanterie Versailles, le 29 Mars 1871.