‹ Le Soleil d'orChapitre 10 sur 27 · COMMENT ON JUGE UNE FEMME · texte numérisé non relu

COMMENT ON JUGE UNE FEMME

Le surlendeiïiain du bal, Henry et Edouard se battirent à l'éfrëe. Ce duel n'eut heureusement aucune suite sérieuse. L'officier égratigna son adver-

saire à l'avant-bras. Alors les témoins ayant déclaré que l'honneur était satisfait, nos jeunes gens s'embrassèrent et la partie se termina par un excellent déjeuner à l'hôtel du Parc.

Peu après, de Moissac fit la connaissance de Georges Duval. Deux causes amenèrent cette liaison. D'abord Henry était le chef de la vente à laquelle, comme on se le rappelle, avait été affilié le commis de M. Jeannet ; par conséquent, les opérations de la société le mettaient en rapport avec tous ses membres: puis le désirde s'introduire plusfacilementdans la maison de madame Duval, l'avait poussé à se rapprocher de Georges. Ce dernier, doué d'un caractère affable, chaleureux et expansif, ne demandait pas mieux que de répondre aux avances du comte. Aussi accepta-t-il sans défiances ses ouvertures, et bientôt une étroite amitié parut unir le fils du noble au fils du prolétaire. A. Dijon, cette intimité fit sensation : on s'en occupa, on Yêplucha et sous les pellicules on ne tarda pas à distinguer le fin fond de l'affaire. La baronne de Vermeuil, toujours à l'affût des nouvelles courantes, fut promptement informée de ce qui se passait. Craignant pour l'exécution du

projet qu'elle nourrissait, elle essaya d'abord de donner le change aux bruits qui circulaient sur le compte de son protégé. Ensuite elle sermonna Henry qui se retrancha derrière un système de dénégation absolue...

— J'estime Georges Duval, répondit-il à la baronne; mais je n'ai point de prétention à sa soeur. -

— Eh! mon cher, qui vous parle de prétention! répliqua la baronne en haussant les épaules.

— Eh! madame...

— Eh ! monsieur, vous manquerez votre mariage avec mademoiselle Cléry, et vous vous dépouillerez du prestige que vous exercez ici.

— Oh ! quant au prestige je n'y tiens pas énormément, soyez-en persuadée , madame.

— Mais à Clémence?

— Je n'y tiens guère plus.

^- Elle aura un jour vingt mille livres de rente, et...

— J'en aurai à peine moitié, votflez-vous dire?

— Justement.

— Je m'en contenterai.

— Chimère! chimère! Henry. Maintenant que vous êtes jeune, plein de jeunesse et d'illusion, vous vous imaginez que la vie entière est filée de soie couleur de rose ! Le madrigal, voire même la pastorale séduisent à votre âge, oh! je le sais. Mais croyezmoi, un cœur et une chaumière, si doux qu'ils paraissent, sont bien durs à digérer. Parbleu ! comte, moi aussi, j'ai eu mon temps, moi aussi, j'ai entrevu un horizon aux nuances éclatantes, moi aussi, mon cher, j'ai aimé...

— Monsieur de Vermeuil! interrompit de Moissac, avec un sourire narquois.

— Oui et beaucoup , reprit la baronne, car ce pauvre M. de Vermeuil, Dieu veuille avoir son âme ! n'était point jaloux...

— Ce qui signifie que vous pratiquiez la charité chrétienne.

— Chut!

— Allons, baronne, convenez que vous aviez beaucoup d'adorateurs.

— Comte, je vous ai déjà dit que les compliments, pas plus que les épigrammes, ne m'atteignaient.

LE SOLEIL D'OR iii

— Ah ! madame, je ne voulais ni vous complimenter, ni vous blesser,

— Vous seriez un fin diplomate, mon ami.

— Moi!

— Quand le terrain de la conversation vous semble périlleux, vous avez un tact admirable pour le quitter. Mais on n'apprend rien à un ancien débris de la cour. Malgré vos distractions, je vous forcerai à regarder l'ornière.

— Mille remerclments, baronne; vous m'empêcherez d'y tomber.

—Je vous disais, reprit madame de Vermeuil avec une légère impatience...

— Oh ! de grâce, laissons ce sujet.

— Mais f Henry, réfléchissez donc! Cette Lucie n'est qu'une ouvrière, une fille de rien du tout... Si vous souhaitez des conquêtes, elles ne vous manqueront pas, vous le savez. On se dispute votre personne, et il n'est pas une de nos bourgeoises les plus haut placées qui ne se trouvât fort honorée de vos attentions.

— N'allez- vous pas, à présent, me conseiller...

— Je ne vous conseille pas une conduite qui nuirait à votre avenir. Je dis seulement qu'entre deux maux il faut choisir le moindre. Qu'importent les distractions si on parvient à les cacher ? Votre cartel avec ce brutal officier a victorieusement plaidé votre cause. Le papa Cléry. s'est montré furieux en l'apprenant, mais la maman en a été très-flattée 1 Monsieur de Moissac est un gentleman accompli, m'at-elle dit ; la façon héroïque avec laquelle il arembarré ce piovrpiou est digne d'un chevalier français. Je serais enchantée que notre Clémence lui plût. Notez, mon cher Henry, que je vous rapporte textuellement les expressions de votre future belle-mère.

Le comte fit une grimace.

— Diable ! dit-il, les expressions de ma future belle-mère, comme vous la qualifiez, sont fort laudatives. Elles me réjouissent le cœur à un point inexprimable : n'oubliez pas de lui présenter mes félicitations.

— Sérieusement, vous refuseriez la main de Clémence Cléry?

— Mais, baronne, seriez-vous chargée de me demander en mariage ?

Madame de Vermeuil, comprenantqu'elleavaitfait une fauté , se mordit les lèvres.

— Non, dit-elle d'un ton aigrelet. Mademoiselle Cléry est doublée d'or et vous. . .

— Moi, je suis simplement doublé d'une particule.

— Le jeu de mots est pitoyable.

— Mademoiselle Cléry ne Test pas moins.

— Ce n'est point là l'appréciation que vous en donnâtes à madame de Moissac à la sortie du bal !

— Voulez-vous qu'elle soit magnifique, délicieuse, adorable?

— Assez plaisanté.

— C'e3t mon idée.

— Oh ! vous l'épouserez, dit la baronne en reconduisant Henry.

— Peut-être !

Tels furent à peu près les propos de la douairière avec Henry de Moissac durant la deuxième semaine qui suivit la présentation du dandy à Clémence Cléry. Et toujours le jeune homme poursuivait Lucie Duval de se*s assiduités, et toujours la médisance a : guisait ses traits. Madame de Vermeuil commençait à désespérer, la famille Cléry avait eu vent des

amourettes de Henry. Le notaire en parlait sans cesse à sa femme. Celle-ci se plaignait à la baronne, et une rupture devenait imminente, lorsque madame de Vermeuil prit la résolution de faire agir la comtesse de Moissac. L'entrevue fut longue et orageuse. Mais à la fin, les deux femmes se quittèrent le sourire sur les lèvres.

— Votre conseil est excellent, mon amie, dit madame de Moissac à la douairière. Je suis sûre qu'il fructifiera.

— Eh! l'expérience, l'expérience est une bonne chose! riposta la baronne. Au revoir, ma loute belle!

La comtesse manda son fils.

— Henry, lui dit-elle, vous êtes un enfant! vous ignorez les exigences de la société...

— Ce discours, madame...

— Ce discours est celui d'une mère qui vous aime, qui veut votre bonheur! je dois vous prévenir que vous scandalisez...

— Mais...

— Veuillez ne pas m 'interrompre, dit-elle avec un accent sévère. Vous donnez prise aux caquetages de

cette maudite petite ville, et cela n'est ni convenable ni opportun. Je vous ai fait part de mes desseins. Nous ne sommes pas riches. Pour soutenir la grandeur de notre rang, j'ai dû faire brèche au modique capital que m'avait laissé votre père : aujourd'hui notre position est telle que»..

La comtesse, feignant d'être profondément émue, porta son mouchoir à ses yeux et se mita sangloter. Henry, ému lui-même par cette douleur apparente, se précipita vers sa mère et lui saisit la main.

— Oh ! s'écria-t-il, ordonnez, je ferai tout ce que vous voudrez.

Madame de Moissac le repoussa doucement.

— Non, Henry, dit-elle, je ne forcerai pas vos inclinations. Puisque ce mariage est irréalisable, n'y songeons plus.

Le jeune homme, surpris au plus hautpoint par ce changement de manières et entraîné par une tendresse instinctive, se laissa prendre au piège que lui avait tendu la baronne de Vermeuil, de connivence avec la comtesse de Moissac.

— Ma mère, s'écria-t-il, je suis prêt à vous obéir, disposez de moi.

— Encore une fois, Henry, je ne veux pas d'une obéissance passive. Le mariage est un engagement trop grave pour qu'on l'aborde légèrement. Si vous avez de la répugnance pour mademoiselle Cléry, oublions ce qui a été dit.

— Quant à de la répugnance pour elle, je n'en ai point ; en avoir serait une preuve de mauvais goût, car je trouve, comme tout le monde, que mademoiselle Clémence Cléry est charmante.

— Craindriez-vous de déroger en l'épousant?

— Moi, ma mère, mais nullement, je vous assure. L'homme ne s'abaisse jamais en épousant une femme au-dessous de sa condition ; il élève la femme sans descendre d'un degré. Les mésalliances ne dégradent que les femmes. Nous, nous transmettons notre nom; elles perdent le leur.

— Vous raisonnez mieux qu'un d'Hosier, dit avec un sourire contraint madame de Moissac, qui se souvenait de la bassesse de son extraction, à laquelle, involontairement, Henry venait de faire allusion. Et, après un moment de silence, elle ajouta :

— Promettez-moi de rendre quelques visites à la famille Cléry?

— Je vous le promets, dit Henry en se levant.

La comtesse avait atteint son but. Elle tendit la main à son fils ; celui-ci y déposa un baiser et se retira dans sa chambre, où il resta plus de deux heures, absorbé par une profonde rêverie. Enfin il se leva en murmurant :

— J'étais fou, ma foi! ayons-les toutes les deux! Nécessité a force de loi.

C'était un dimanche ; le mois de janvier touchait à sa fin, et, comme le temps était beau, Henry de Moissac, après avoir fait une toilette des plus meurtrières, sortit dans l'intention d'aller trouver Georges Duval, pour causer avec lui relativement à une assemblée générale de la vente. Cette réunion devait avoir lieu la nuit suivante.

Comme c'est l'usage dans notre Bourgogne où, sauf les quatre fêtes principales de Tannée, l'on ne chôme guère depuis le premier janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre, le magasin de modes de la rue Guillaume était ouvert le dimanche aux chalands. Mais les ouvrières ne venaient pas ; et ce jour-là, Lucie demeurait seule pour servir ses pratiques.

Ayant attendu que les vêpres fussent sonnées,

Henry de Moissac se rendit chez madame Du val. Comme il l'avait espéré, la veuve était à l'église. En entrant dans la maison, Henry se trouva en tête à tête avec Lucie. La jeune fille rougit à sa vue, et répondit d'un air embarrassé à ses salutations.

— Monsieur Georges est-il chez lui ? demanda le comte pour expliquer sa visite.

— Non , monsieur, répondit Lucie. Il passera la journée chezmonsieur Jeannet, afin de régler des comptes.

Si la première partie de cette réponse était précise, la seconde pouvait singulièrement prêter aux réflexions. Un mois auparavant, Lucie, interrogée par le comte pour savoir si son frère était au logis, eût répondu naïvement : «Il n'y est pas. * Ajouter qu'il passerait la journée dehors, c'était presque dire à de Moissac : * Que vous êtes aimable d'être venu F Je suis heureuse de vous voir, etc., etc. » Les femmes ont comme cela un langage à elles dont on n'arrive à distinguer les finesses que par une longue élude. Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu de lexicographes en cornette ; mais, s'il prend fantaisie à une fille d'Eve de faire un dictionnaire, il est certain qu*il se composera de plus d'in-foiioque celui imprimé à Tré*

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voux, et qu'il enrichira notre idiome de définitions infiniment supérieures à celles qui se trouvent dans Napoléon Landais ou dans Bescherelle. Henry interpréta sans doute à son avantage la pensée de Lucie, car au lieu de prendre congé de mademoiselle Duval, il se pencha familièrement sur le comptoir, et dit fort bas :

— Lucie, vous êtes bien cruelle !

A cette apostrophe, la modiste baissa les yeux sur le chou de ruban qu'elle confectionnait, et, frémissante, s'enfonça son aiguille dans le doigt. Elle poussa un petit cri d'effroi, en même temps qu'une gouttelette rosée teignait sa peau, douce comme le satin, blanche comme l'albâtre.

— Mon Dieu! mademoiselle, vous vous êtes blessée, s'écria Henry en franchissant lestement l'étroite barrière qui le séparait de Lucie, et en se jetant à ses genoux pour examiner sa piqûre.

Mais Lucie, effrayée de cette imprudence, se leva deson siège et voulut fuir à l'autre extrémité du magasin. Sa tentative fut inutile. Henry barrait le passage.

— Retirez-vous , monsieur, retirez-vous ! s'écria la jeune fille éperdue. Sortez d'ici, mais sor-

tez donc! On peut vous apercevoir de la rue, on peut entrer... Monsieur Henry, je vous en supplie, retirez-vous ! Ma blessure n'est rien. Je n'ai pas besoin de vous. Vous voyez bien que ce n'est rien...

— Pardon, mademoiselle, reprit Henry avec une ardeur fort habilement jouée, pardon, je ne me retirerai pas avant...

— Monsieur, j'appelle !

— Lucie, je vous le jure, je ne me retirerai pas avant que vous ne m'ayez répondu un mot.

— ciel ! s'écria la sœur de Georges tout en larmes, cet homme me perd. ..

— Dites que vous m'aimez, Lucie !

— Henry, monsieur Henry !

— Vous savez combien je vous aime, moi! je sacrifierais tout pour vous. . .

— Sortez, je vous en conjure. . .

— M'aimez-vous, Lucie?

— Monsieur de Moissac, soyez généreux, n'abusez pas d'une pauvre fille. Je vous en prie, sortez d'ici. La rue est pleine de monde. Oh ! ménagez ma réputation !

— Eh bien , Lucie, accordez-moi un rendez-vous.

— Un rendez- vous !

— Oui, demain, à sept heures du soir, au Parc. Je vous attendrai. Est-ce convenu, ma Lucie?

— Allez-vous-en, monsieur Henry, dit Lucie, d'une voix entrecoupée par les sanglots.

Le comte s'empara de la main de la modiste, appuya passionnément ses lèvres sur la piqûre qu'elle s'était faite, prit son chapeau et quitta le magasin.

« Elle est à moi! » se dit-il en s'avançant, le cigare à la bouche, vers la place du palais des Ducs, laquelle place est, à Dijon, ce que le boulevard des Italiens est à Paris — un centre d'attraction pour la gent oisive et élégante.

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