LUCIE DUVAL
Après le départ de Henry de Moissac, Lucie Duval se rassit sur le petit canapé de velours qui lui servait de siège. Elle était en proie à la plus vive agitation.
ciéfé. Elle était une chose. On la considérait comme on considère une machine. Belle de formes, elle valait tant : laide, elle était rejetée.
A mesure que la civilisation a égalisé les rapports entre l'homme et la femme, les reflets de beauté intellectuelle ont compté pour quelque chose dans l'appréciation qu'on faisait de cette dernière. La beauté s'est métamorphosée ; on a moins jugé le fruit sur le brou ; et aujourd'hui on s'altache plus à la beauté qui rayonne de l'âme sur la face qu'à la beauté plastique, si fort estimée par les Praxitèle, les Phidias et autres statuaires de l'antiquité. Tout en ce monde estaffaire de convention, rien n'est autant affaire de convention que la beauté physique. Ainsi, tel peuple veut que le front des enfants soit aplati à leur naissance, tel autre veut qu'il soit élevé! Chez les Chinois, les femmes, que l'exiguïté de leurs pieds empêche de marcher sont les plus en faveur; chez certains Indiens, les grands pieds épatés trouvent des adorateurs ; ceux-ci raffolent des teints rouges, ceux-là s'enthousiasment pour la pâleur; les Européens veulent maintenant des tailles au-dessus des hanches, il n'y a pas un demi-siècle, ils les voulaient sous les
aisselles ; Dieu sait comment les souhaitent les Hottentots ! . . . Enfin 1 la perfection physique est aussi variée que les habitudes, la mode, les humeurs, le tempérament ! Par bonheur, en France, — surtout depuis que messieurs les romanciers s'en sont mêlés, — on estime la beauté en raison de son expression morale, autant au moins qu'en raison de son expression matérielle. Aussi, nos compositions artistiques, soit en peinture, soit en statuaire, soit en littérature, comprennent-elles, si je puis m'énoncer ainsi, par beauté ou laideur, la traduction physique des sentiments dans le galbe ou sur le visage des individus. Grâce aux modernes, la femme jouit actuellement du privilège dont l'homme s'était arrogé le droit exclusif. Sans dédaigner ses attraits extérieurs, on prise fort ses attraits intérieurs Irahis par ses regards, ses gestes, ses poses et le timbre de sa voix.
Donc, Lucie promettait plus de beauté qu'elle n'en avait réellement. Elle ressemblait à Une fleur exotique, éclosë dans une serre et demandant pour épanouirentièrement sa vive corolle, exhaler ses suaves parfums, le soleil vivificateur d'une autre sphère. Habituellement placides, ses yeux parfois s'illumi-
naient à l'aspect d'un brillant équipage ou d'une somptueuse toilette, et, si une émotion la frappait, tout aussitôt les timidités de l'ouvrière humble et respectueuse disparaissaient en elle pour faire place à des accès de passion que n'eût pas désavoués une f grande dame.
Née au sein de l'indigence et modiste de son état, Lucie avait été élevée côte à côte avec l'opulence et avait reçu une instruction contrastant avec le rang qu'elle occupait dans la société. Cette instruction, elle la devait à la générosité de M. Gléry qui l'avait placée dans le même pensionnat que Clémence, d'où elle était sortie à l'âge de seize ans avec une éducation supérieure : — éducation de province, s'entend 1 c'est-à-dire qu'elle avait une teinte de grammaire, une ombre d'histoire, un soupçon de géographie, une ébauche de littérature. En fait d'arts d'agrément, elle possédait une forte dose de coquetterie, un talent de chorégraphie assez remarquable, des dispositions exquises pour la musique, pas mal de trait dans le crayon, enfin une ambition démesurée, — ambition de jeune fille! Elle avait établi de bonne heure une comparaison désolante entre sa position
présente et la position à laquelle se3 attraits physiques et intellectuels lui permettaient d'aspirer. Son orgueil, aiguillonné même par la situation de sa compagne d'école, était monté à une hauteur incroyable. Vous eussiez difficilement deviné les perspectives qui miroitaient nuit et jour dans le cerveau de mademoiselle Duval. Inutile à nous de chercher à les dérouler; impossible eût été peut-être préférable, car les physiologistes aussi bien que les psychologistes sont incapables de lire dans ce grimoire indéchiffrable qu'on appelle ici le cerveau (là la tête, ailleurs le cœur, plus loin l'âme, jadis, avec Homère, le diaphragme) d'une femme nubile. Bien mieux que nous assurément, les dames pourraient définir leurs impressions passées, présentes, ou leurs aspirations futures, eh bien! nulle —même parmi celles qui ont écrit les pages les plus fines, les plus éloquentes — ne nous semble avoir lucidement résolu ce problème. Elles confessent même toutes leur impuissance.
Une dernière touche seulement, afin de peindre comme il convient le caractère de Lucie, et nous terminons ce chapitre que nous conseillons à tous ceux
qui sont pressés d'arriver an dénotaient, de sauter à feuillets joints.
A Tâge de seize ans, au moment où elle quittait sa pension, Lucie avait eu un commencement d'intrigue. 11 s'agissait d'un tout jeune homme fort riche, dont la passion pour mademoiselle Duval avait pris naissance au collège. Desaveux avaient été échangés, puis des serments, des gages d'amour. Enfin, les deux jeunes gens paraissaient s'aimer et ne soupirer que pour allumer le flambeau de Thyménée : mais, comme Gustave (c'était le nom du lycéen) était trop jeune, il n'osait s'adresser à son papa, pour cette grande affaire. Il est du reste plus que probable que ledit papa eût refusé net. Bref, certain soir, les deux enfants avaient un rendez-vous sur la place de l'Hôtel de Ville, vers huit heures. Gustave marchait rapidement et d'un air fort agité depuis près de vingt minutes, lorsque sou amante arriva. Un chaste baiser signala la rencontre; ensuite la modiste passa son bras sous celui de l'étudiant, et tous deux se promenèrent. Durant cinq minutes aucune parole ne fut prononcée entre eux. Lucie attendait, Gustave hésitait.
— Eh bien ! s'écria tout à coup la jeune fille en frappant le trottoir de son petit pied, eh bien ! qu'avez-vous donc, monsieur? Vous paraissez maussade, ce soir.
Gustave resta muet.
— Quoi ! pas même une réponse ?
— Lucie, m'aimez-vous?
— Mais...
— Oh ! c'est que, voyez-vous, à présent, plus que jamais, j'ai besoin de votre amour.
— Mon Dieu ! comme vous me parlez !
— Je souffre....
— Vous seriez malade, Gustave ?
— Malade ! répliqua l'étudiant d'un ton douloureux ; malade, oui, je le suis, oh ! bien malade, allez, Lucie!
— Mais, qu'est-ce donc? expliquez-vous.
— Ce que c'est....
— Parlez....
— Eh bien!
— Encore une fois, parlez !
— Eh bien!.... mais avant, dites-moi que vous m'aimez.
— Vous doutez de moi !
— Oh ciel ! non. Dieu m'en préserve, vous êtes bonne, vous êtes aimante, vous, Lucie; vous....
— Assez de compliments! je sais ce que je suis et ne professe pas, un haut goût pour les fleurettes : l'avez-vous déjà oublié ?
— Pardonnez, mon amie, dit douloureusement le jeune homme, en pressant le bras de sa compagne sous le sien, pardonnez... un égarement.... Mais aussi, ce coup que j'ai reçu, ce coup est si terrible.. . Oh ! si vous ne m'aimez pas assez...
— Enfin, vous cesserez de tourmenter ma patience, dit Lucie avec autant d'irritation que de curiosité.
— Si vous ne m'aimez pas assez, reprit Gustave insensible à Ge mouvement de pétulance, je me brûlerai la cervelle.
— En seriez-vous capable ? s'écria-t-elle en riant malgré elle.
— Oui, je me tuerai, répéla-t-il d'un ton sombre.
— Ceci n'explique rien.
— Eh bien ! mon père est ruiné !
— Hein !
— Une banqueroute frauduleuse...
— Pauvre garçon! soupira Lucie ; et qu'allez-vous devenir ?
— Mon sort est entre vos mains ! One de fois vous m'avez dit que vous m'aimeriez davantage encore si ma fortune...
— J'ai dit ce que je pensais, Gustave, interrompitelle.
— Alors, fit-il avec un éclair de joie...
— tisks 9 je vous aime, dit la rasée créature en le quittant brusquement.
— Lucie ! cria Gustave.
Mais elle n'entendait plus, elle était déjà loin et Gustave retourna rêveur chez lui.
Lucie rentra aussi chez sa mère. Elle monta à sa chambre, se jeta sur une chaise et s'enfonça dans une laborieuse méditation. Quelles furent les différentes phases de cette méditation, nous l'ignorons ; mais, le lendemain, mademoiselle Lucie ne vint pas au rendez-vous habituel, et plus tard, aux nombreuses lettre^ que lui envoya son amant, elle répondit avec un haussement d'épaules :
— Pauvre garçon !
Cette simple anecdote achèvera de sculpter en relief le portrait de Lucie Duval. Maintenant, reprenons le fil de notre récit.