QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT
Sur la table gisait un gros livre à la couverture noire, aux tranches rouges. Deux épées en croix et un poignard le surmontaient. Revenu de la première émotion causée par cet ensemble sépulcral, Georges contempla froidement les divers objets qui composaient l'ameublement de la salle. Après quoi ses regards se fixèrent sur deux individus masqués, vêtus de longues robes, plantés droit à ses côtés et armés de fusils. 11 terminait son examen quand la même voix qui l'avait interrogé lui dit, sans qu'il aperçût le personnage à qui elle appartenait :
— Tu veux être un hoiîime libre?
— Oui.
— T'associer aux amis de la fraternité?
— Oui.
— Partager leurs misères, leurs souffrances ?
— Oui.
• — Renoncer à toi-même ?
— Oui.
— A ta famille, à ton père, à ta mère, à ton frère, à ta sœur, à ta femme, à tes enfants, à tous les tiens?
— Oui.
— Tu veux être le serviteur aveugle des commandements suprêmes?
— Oui.
— Secourir en tout et partout tes co-soçiétaires : les aider de ton bras, de ton crédit, de ta bourse?
— Oui.
— Tu veux être carbonaro?
• — Je le veux.
— Jure-le sur le livre que tu vois là, et souvienstoi que rien ne pourra te délier du serment que tu vas faire : ni' la vieillesse, ni l'éloignement, ni la fortune, ni la gloire, ni les hommes, ni les ministres des cultes.
Georges s'approcha delà table, posa la main droite sur le livre, et au même moment le voile qui cachait
la face de la Liberté s'enleva comme par enchantement.
— Je jure, dit le jeune homme, que je me fais carbonaro, par un effet de mon propre vouloir, que j'adhère à tous les statuts, lois, règlements de la Société; qu* j'y resterai fidèle jusqu'à la mort, et me résigne à la sévérité de leurs châtiments si jamais je les enfreins.
Comme il achevait de prêter ce serment, qui le liait éternellement à la Société des Charbonniers, un individu se précipita dans la salle en s'écriant ;
— Trahison! trahison! Nous sommes découverts ! lapolice est sur mes pas ! sauvez- vous !
Laissant choir leur fusils, les deux sentinelles masquées qui surveillaient Georges répétèrent les mêmes exclamations et s'enfuirent par une porte dérobée. A la fois étonné et effrayé, notre enthousiaste voulut imiter l'exemple des carbonari. Il n'en eut pas le loisir. Une escouade de fantassins envahit l'appartement, accompagnée d'un commissaire de police ceint de son écharpe, et se rua sur le jeune homme.
— Emparez-vous toujours de celui-ci ! ordonna le
commissaire. Qu'an le garrotte solidement et que quatre hommes le gardent pendant que nous fouillerons ce repaire de bandits.
.Toute évasion était impossible, toufe lutte inégale ; Georges souffrit tranquillement qu'on lui mit les menottes. La perquisition se continu^ avec ardeur : après quinze ou vingt minutes, les soldats reparurent, escortant six personnages masqués et chargés de fer. On les aligna sur deux rangs à côté de Duval, et les recherches furent poursuivies.
— C'est ce misérable qui no\is a dénoncés, dit l'un des prisonniers à ses co -détenus, en désignant Georges Duval.
—Scélérat, tu ne l'échapperas pas ! hurla un autre, essayant de se jeter sur le malheureux commis. Les militaires intervinrent.
— Point de bataille ! Réglez d'abord vos comptes avec la justice.
Cette défense et la vue des baïonnettes croisées entre eux et l'objet de leurs soupçons imposèrent trêve aux brutalités dont les captifs semblaient vouloir user à l'égard du pauvre Duval. Ils ne cessèrent toutefois de l'assaillir d'injures. Soit timidité, soit
stupéfaction, le néophyte observa une stoïque impassibilité. Ce sang-froid porta à son comble la fureur des carbonari, et profitant d'un moment où les gardiens paraissaient occupés à inspecter l'appartement, le plus violent de la bande lui lança un coup de pied dans le ventre. La douleur exaspéra Georges : ses traits se contractèrent, ses sourcils se rapprochèrent, il rugit comme un tigre blessé et fondit sur son antagoniste. Mais alors les fantassins accoururent et supposèrent à ce qu'il - prit sa revanche. Repoussé durement, Georges tomba sur ses genoux en écumant de rage.
La petite troupe ne tarda point à rentrer. Elle n'avait pas fait de nouvelles captures; mais elle ployait sous un arsenal de sabres, fusils, pistolets, poignards, épées, et le commissaire tenait une statuette en cire figurant le buste de Louis-Philippe. Cette statuette était percée au cœur par deux longues aiguilles.
— Voilà des pièces de conviction irrécusables, dit-il d'un air triomphant. Nous allons dresser procès-verbal, séance tenante. Soldats, portez-vous aux issues et que personne ne s'échappe.
Ensuite, il s'assit dans un fauteuil devant la table : tira d'un dossier des feuilles de papier timbré et cria :
— Amenez le premier prisonnier.
On releva Georges et on le traîna devant le tribunal improvisé.
— Comment vous nommez-vous? lui demanda l'officier civil.
Duval resta muet.
— Vous refusez de répondre ?
Même silence.
— Vous aggravez votre position, inculpé. Son gez-y : une confession sincère vous serait plus profitable que l'entêtement. La loi est indulgente pour ceux qui témoignent du repentir. On trouverait pour vous des circonstances atténuantes : la jeunesse..., l'inexpérience..., l'entraînement!...
L'accusé ne remua pas les lèvres:
— Je suis, bien malgré moi, obligé de constater votre obstination, dit l'interrogateur.
Et il écrivit quelques lignes sur son papier.
— Quel âge avez-vous?
Cette question n'obtint pas plus de succès que les
LE SOLEIL D OR 8i
précédentes. Le commissaire était rouge de colère.
— Mais vous voulez donc pourrir aux galères ! s'écria-t-il avec une sorle de fureur.
Duval semblait avoir perdu le don de la parole.
Flatteries, promesses d'acquittement, injures, menaces, rien ne put le faire sortir du mutisme derrière lequel il s'était retranché. A la fin, le commissaire, dans un accès d'em portement, irrésistible en apparence, s'écria :
— Qu'on l'emporte et qu'on le plonge dans un cachot noir, où il pâlira jusqu'au jour du jugement.
Le frère de Lucie fut alors saisi et placé entre une double baie de soldats. Il marcha froidement ainsi jusqu'à la porte, et là, l'officier civil, se ravisant tout à coup, le rappela :
— Voulez- vous faire des aveux?
Georges sourit avec dédain et commanda d'une voix ferme :
— En avant!
Le cortège sortit sur un signe du commissaire et pénétra dans une allée à demi enveloppée par les ténèbres. A l'extrémité s'épanouissait une sorte de lueur tendre réfléchie à travers d'épais rideaux.
— Tout droit! dit un des militaires au prisonnier, en s'éclipsant avec ses compagnons par un passage latéral.
Étourdi par la spontanéité de ces événements successifs, Georges suivit machinalement la direction indiquée. Parvenu près des rideaux, il les écarta et se trouva sur le seuil d'une salle resplendissante de lumières. Douze individus masqués étaient assis sur une estrade circulaire au centre de la salle. Un treizième personnage, In tête et le visage découverts, se tenait debout, le dos tourné vers les membres de cet aréopage. Il s'avança gravement à la rencontre de Duval, lui prit la main et le conduisant devant les hommes masqués :
— Frères, dit-il, je vous présente un frère.
Il a dignement subi les épreuves : Tacceptezvous ?
— Nous l'acceptons, répondit-on unanimement. Que son parrain désigne la vente à laquelle il appartiendra, et lui communique les statuts particuliers de cette vente.
Un des masques se leva et parla longuement à Poreille de Duval.
— Jures-tu de te conformer aux prescriptions ? demanda le président de rassemblée.
— . Je le jure.
—Maintenant embrasse le chef de ta vente, ajouta-r t-il en indiquant du doigt l'introducteur de Georges, et sache bien que tu n'es plus une individualité isolée, maïs la partie d'un tout homogène auquel tu dois ta vie comme il te doit la sienne.
Le jeune homme s'approcha du carbonaro qui l'avait accueilli, le baisa sur les deux joues, et alors seulement reconnut en lui le comte Henry de Moissac, qu'il avait plusieurs fois aperçu dans le magasin de sa i œur.
Ainsi /Georges Dùval avait été reçu dans la Société des carbonari quelque temps avant les événements que nous avons entrepris de raconter.
LE feAL
Un bal, c'est, on l'a dit, une corbeille où sont entassés pêle-mêle des boutons de rose et des soucis, des fleurs fraîches et des fleurs fanées, des tiges élancées et des tiges courbées, des feuilles vertes et des feuilles flétries, autour desquels voltigent un essaim de papillons noirs. Un bal, à Paris, c'est chose charmante; un bal, en province, c'est chose profondément ennuyeuse. Dans un bal, à Paris, vous êtes toujours sûr de trouver une femme aimable, un homme spirituel : dans un bal de province, vous êtes souvent sûr de trouver une nuée de femmes stupides, une cohue d'hommes ridicules. Si la futilité humaine était pondérable, c'est parfois le parquet d'un salon provincial qui lui servirait de balance.
Règle commune : dans un bal de province, ces demoiselles apprennent à baisser les yeux, chiffonner
des mouchoirs, tourmenter des éventails,, tracasser des bouquets et principalement l'usage et le prix des deux monosyllabes : « Oui et Non. »
Ces dames apprennent la méthode de se déchirer à belles dents, revue, corrigée et considérablement augmentée par Fauteur, l'immortelle madame Commère.
Ces messieurs, — grands et petits, jeunes et vieux, — apprennent la contre-tenue, l'application de la neuvième lettre de l'alphabet, la position du troupier au port d'armes : plus, l'incommodité des bras, le désavantage des mains, l'inutilité des bustes, l'embarras des jambes, les trahisons des pieds, mais, n'omettous pas, — ils apprennent surtout les perfidies du visage. Ils ont cela de "commun avec ces demoiselles.
La toilette de ces dames est aussi variée que leur humeur, c est-à-dire qu'elle affecte toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, foutes les formes du fantasque élevé à sa troisième puissance, toutes les bizarreries de la laideur en délire.
La toilette de ces demoiselles est la même pour toutes : cheveux à la Vierge, robe blanche montante.
La toilette de ces messieurs oscille entre le brun foncé et le noir animal, l'habit à queue de morue et l'habit à queue de pie, le pantalon à sous-pieds et le pantalon sans sous-pieds, la botte lustrée au cirage et l'escarpin vernis, le gant à vingt-cinq sous et le gant à trois francs cinquante centimes.
L'ensemble de ces dames, de ces demoiselles et de ces messieurs, a beaucoup d'analogie avec ces bonshommes en bois confectionnés pour l'amusement des enfants. Seul, un bal de province a pu inspirer à Vaucanson l'idée des automates : d'où chacun conclura avec nous que Dieu n'a rien fait d'inutile sur cette terre, pas même les concerts de famille !
Voulez-vous que je vous présente ces dames, ces demoiselles et ces messieurs : ce sont d'abord mesdames la députée, la préfète, la générale, lamairesse, la receveuse^ la présidente, la notairesse, l'avocate, la banquière, la marchande de fer, la marchande de rouenneries, la quincaillière ; j'en passe , et des meilleures. Ces demoiselles sont filles, mineures, majeures, soumises, insoumises, nièces, cousines, filleules de ces dames ; quant à ces messieurs, ils sont pères, maris, frères, oncles, cousins, parrains
de toutes ces dair.es et demoiselles, — et par-dessus le marché, gardes-généraux des forêts, surnumérairesd'enregistrement, avocats, médecins, flâneurs, ècrivailleurs dans les petites colonnes du petit journal de la petite ville, commis, rimailleurs, mélomanes, officiers, — en province Tépaulette en similor éblouit tous les yeux, séduit tous les cœurs,
Madame X... revient d'un bal, elle repasse ses impressions.
« Insipide soirée! tout y était mesquin, étriqué. Ces êlres-là r.e connaissent pas le bon ton. Le salon était piètrement décoré, le luminaire parcimonieusement distribué, l'eau sucrée (en province les glaces sont encore à l'état d'espérance) sentait la cassonade, le punch était détestable, la maîtresse de la maison avait une mise tout à fait rococo. Elle ne sait pas faire les honneurs de chez elle. La société était mal composée, la musique discordante. »
Avant de s'endormir, après le bal, mademoiselle ses souvenirs :
« Mon premier cavalier était joli garçon, mais il ne m'a pas dit un seul mot durant la contredanse.
* Mon second cavalier a remarqué que le salon
était brillamment éclairé et que sa vis-à-vis était une charmante personne.
» Mon troisième cavalier, — un élève de philosophie, — m'a fait observer qu'on étouffait. Je sais bien ce qui ne l'étouffait pas.
» Mon quatrième cavalier m'a longtemps regardée : je m'ai tendais à une déclaration ou tout au moins à un compliment, mais il s'est contenté au chassé-croisé de me murmurer à l'oreille :
> — Savez-vou e , mademoiselle, qu'il neige?
» Mon cinquième cavalier m'a marché sur le pied, puis s'est écrié :
» — Ah ! pardon, mademoiselle, je ne l'ai pas fait exprès. »
» Mon sixième cavalier — mon cousin germain — m'a dit qu'il s'embêtait : •
» Mon septième cavalier...... »
Un bâillement complète la réflexion de mademoiselle Y...
Monsieur Z... (un gandin échappé de la capitale) renlré chez lui, après le bal, prend le vingt-quatrième cahier de son journal quotidien et écrit ;
« Quatre heures du matin.
» Hier, j'étais en soirée chez D... J'espérais m'amuser ; mais ces réunions sont toujours les mêmes, plates, fastidieuses, comme (cherchons un terme de comparaison) les bipèdes qui les composent. Les femmes ressemblent à des poupées, les hommes à des singes. Les premières ont la langue collée au palais, les seconds s'échauffent à ne rien dire. Je dis à ma danseuse :
» — Mademoiselle porte une toilette qui lui sied à ravir, mais les lis de son visage font pâlir la blancheur de sa robe.
» Mademoiselle rougit et ne répond pas.
» Je continue :
» — Mademoiselle est la reine du bal.
y> Mademoiselle réplique :
» — Vous trouvez, monsieur?
» Désespéré du mutisme de mademoiselle, je change de gamme :
» — Mademoiselle aime-t-elle l'air de ce quadrille ? "
» Mademoiselle balbutie quatre mois que je n'en-
tends paà. La contredanse s'achève-, je reconduis mademoiselle à sa place, et la quitte en saluant profondément. Un ami m'aborde :
» — Eh bien! vous avez dansé avec mademoiselle R.... ?
» — Oui.
» — Une luronne, hein! Elle a de l'esprit comme un ange. Bon parti, mon cher : bon parti ! cent mille francs de dot sans compter les prétentions. Famille honorable ! Le père est un ancien marchand de farines ! Vous devriez lui faire la cour.
» — Au père ?
» — Eh non ! mauvais plaisant, va ! à la fille, pardieu !
» Je m'esquive et vais inviter une jeune femme pour la première valse. Au moins celle-là me dédommagera. C'est la coqueluche de la ville. Sa beauté n'est, assure-t-on, égalée que par la hauteur de son intelligence , la variété de ses connaissances et la finesse de ses saillies. La coqueluche de Dijon est engagée. Ce sera pour la troisième. En attendant, je me promène, j'observe, je saisis des lambeaux de conversation. Toutes roulent sur le même sujet :
» — Il fait très-froi 1 dehors, très-chaud ici.»
» Tous ces gens-là descendent-ils donc de feu Nostradamus?
i Enfin ma partenaire est libre. Quelle récompense pour moi ! Son bras s'appuie sur mon épaule, le" mien emprisonne sa taille; nous valsons !...
» — Madame est bien malheureuse.
» — Moi, monsieur I
» — Mais madame n'est point à la place qui convient à ses grâces.
» — En vérité !
» — Tant de trésors enfouis dans une bourgade de province !
» — Une bourgade, monsieur ! vous appelez Dijon une bourgade !
» Diable, j'ai fait une école; cette dame est entichée de sa localité. Essayons de réparer notre bévue.
» — Paris est la serre chaude de la beauté et madame serait sans rivale dans co splendide parterre. Les admirateurs de madame, et ils sont certainement nombreux. . .
9t LES AUBERGES DE FRANGE
» — Monsieur!... vous m'insultez! sachez que je n'ai pas de galants, que je suis mariée !
» Sur ce la coqueluche de Dijon, indignée, furieuse, me lâche et court se jeter sur un canapé où... elle s'évanouit! (La chronique scandaleuse de la ville prête trois amants à la coqueluche de Dijon !) Ah ! que Molière a bien dessiné la prude dans son Misanthrope :
Elle fait des tableaux couvrir les nudités, Mais elle a de l'amour pour les réalités.
» Après tout, la coqueluche de Dijon est peut-être victime d'une méchanceté : on est si bavard , en province!... »
Mais laissons-là les réflexions de M. Z... et suivons la comtesse de Moissac et son fils Henry au bal de la préfecture de Dijon. Une longue file de voitures stationnait devant le perron de l'hôtel : le cabriolet de louage de madame de Moissac prit place au milieu des calèches roturières et armoriées, et la comtesse s'avança vers la salle du bal, en s'appuyant au bras de Henry. Un valet an-
nonça l'entrée des deux illustres personnages. Aussitôt bien des cœurs battirent avec force. Les mamans guindèrent leur pose; les jeunes filles donnèrent un coup d'œil à leur toilette, et let jeunes gens tremblèrent. Pourquoi ce malaise général ? C'est que la comtesse, comme nous l'avons dit précédemment, était pour ces chères Dijonn aises la déesse de la mode, la Sémiramis des bonnes manières, l'Aristarque du goût. C'est aussi que Henry était pour ces tendres bachelettcs dijonnaises, un point de mire auquel bon nombre visaient sans espoir de l'atteindre. C'est enfin que la mère et le fils inspiraient à la plupart de ces provinciaux une terreur mélangé de jalousie.
Donc tous les cœurs battirent, les uns de convoitise, les autres de crainte. Puis, la première sensation apaisée, tandis que la comtesse de Moissao et son fils échangeaient des politesses avec les maîtres de la maison, les danses et les valses reprirent leur train.
Henry fut s'asseoir près d'une vieille dame amie de sa mère.
— Ahî monsieur Henry, dit-elle, en lui serrant la main, c'est bien aimable à vous de venir
broder de vos fantaisies une antique tapisserie de haute lice comme moi !
— Toujours épigrammatique, madame de Verifteuil.
— Et vous, toujours plus galant !
— Dans quel sens dors-je prendre Tépithète ?
— 'Oh! dans le bon, dans le bon, monsieur Henry.
— Je n'aurais garde d'y manquer, surlout à votre recommandation, madame la baronne. Mais vrai* ment voire causticité doit intimider nos plus fiers lionceaux.
— Aussi n 'on Mis garde de m 'approcher! riposta en souriant madame de Vtrmeuil.
— Voilà ce que c'est que d'avoir une langue vipérine...
— Non, non, comte! point de fadeurs. Dans mon temps j'en ai assez digéré pour n'y plus prétendre maintenant. Ce qui éloigne de moi, ce sont...
— Vos morsures !
— Nullement, ce sont mes cheveux blancs ! Mais brisons là. Savez-vous, monsieur Henry, que nous sommes dans un siècle bien monotone? Ces bals bourgeois exhalent un parfum d'arrière-boutique
nauséabond à l'excès! Sous le règne de Sa Majesté très-chrétienne, Charles X, nous avions encore de délicieuses réunions, où le luxe extérieur s'harmoniait aux somptuosités intérieures. Malgré la dégé* nérescence qui n'a cessé de miner la société depuis la mort de notre glorieux Louis XVI, on trouvait* encore des cercles purement aristocratiques. La courtoisie, la facilité des rapports, les charmes intellectuels présidaient à nos réunions.. A présent, juste ciell ces magistrats besogneux, ces nobles d'hier, ces négociants de la veille, du jour ou du lendemain, ont gangrené toutes les parties de plaisir ! Voyez où nous a menés votre écœurant libéralisme, car on prétend que vous êtes libéral, monsieur Henry.
— Moi, madame ! s'écria le jeune homme avec un dépit qui n'échappa pas à la baronne.
— Mon Dieu ! je ne suis que l'écho de la ville. Croyez bien que je n'ajoute aucune foi à ces injurieux soupçons. Cependant, on jase sur votre compte et beaucoup! De fait, vous êtes si supérieur...
— Madame la baronne, vous vous moquez;. .
— Point, mon cher Henry ; à mon âge on conseille les beaux esprits, on ne se moque pas d'eux. Eh !
auriez-voûs la fatuité d'imaginer que j'ai des prétentions?...
A ce propos, les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire : la baronne poursuivit :
— Enfin, vous êtes sur le tapis, pour me servir de •l'expression consacrée. Vos actions sont épiloguées,
vos démarches épiées, vos paroles commentées. Chacun publie ses observations, chacun darde son trait, de là des gloses continuelles, des interprétations peu charitables. Par exemple, on affirme... — et madame de Vermeuil regarda malicieusement Henry, — on affirme que vous êtes engoué d'une fillette... — Madame la baronne ! s'écria le comte rougissant.
— D'une modiste, continua-t-elle sans paraître remarquer l'interruption, de la modiste de votre mère, de Lucie Duval. Elle est jolie, très-jolie, cette petite ! Mais, mon cher Henry, vos assiduités à son magasin...
— Mais, madame...
— Vos assiduités à son magasin sont compromettantes. Ces jouvencelles-là, on ne les séduit pas, rappelez-vous donc nos traditions : on les enlève !
— Je vous jure !...
— Eh ! vous fais-je un reproche d'avoir les caprices de notre caste ! C'est dans le sang, ça, mon cher. L'histoire de vos ancêtres vous le dira. Seulement, ici, vous n'êtes pas à Paris. Mille yeux vous guettent, mille oreilles vous écoutent. Vous devriez user de précautions. Rien ne nous discrédite comme de servir de texte aux verbeuses démangeaisons de la clique qui nous environne. D'ailleurs, Henry, — et la baronne prit un ton moins acerbe, — la fortune vous a traité en marâtre> mon ami. Votre patrimoine n'est point en rapport avec votre condition. La comtesse de Moissac a dû vous faire part d'un projet...
— Projet que je repousse, madame, dit Henry avec un haut-le-corps prononcé.
— Vous n'y songez pas, mon cher. Mademoiselle Clémence Gléry vous conviendrait parfaitement.
— Cela vous plaît à dire ! .
— Elle est adorable.
— Je ne la connais pas.
— Mais votre mère et moi la connaissons.
— Tenez, madame la baronne, franchement, je ne suis pas décidé à me marier.
— Dites plutôt qu'une mésalliance vous répugne.
-^ Ce n'est pas cela.
— Voulez-vous alors que je croie à votre -amour pour la modiste?
Il y avait tant d'ironie dans l'accent avec lequel madame de Vermeuil articula cette question, que le jeune homme tressaillit. Pourtant l'habitude du monde lui avait enseigné l'art dé déguiser ses impressions, et il répliqua d'un ton presque-badin :
— Madame la baronne sait bien que je prêche la liberté des opinions.
— Ce qui, entre parenthèses, ne plaide guère en votre faveur, répliqua la douairière. Mais revenons, je vous prie, à nos brebis. Car je vous l'avoue, j'ai toute la ténacité des vieilles gens. Je me suis mis en tête défaire votre bonheur, et je le ferai, dussé-je me passer de vous. Je suis affligée dé soixante et quelques hivers, num ami! continua-t-elle avec un geste plaisant. Toutefois , s'il m'est impossible de faire des heureux pour mon propre compte, j'en ferai pour le compte du prochain, et j'assisterai à votre contrat de mariage.
— Je l'espère bien. -
— Oh ! pas d'équivoque, monsieur le hâbleur.
J'entends le contrat de votre mariage avec mademoiselle Clémence Cléry.
— Çà, c'est différent.
— Gageons !
— Baronne, votre défi m'épouvante. Sur mon honneur, je n'oserais tenir le pari.
— Ah! justement, j'aperçois votre fiancée. Me permettrez-vous de vous présenter à elle?
— D'abord, veuillez, me la montrer, je vous en conjure, dit coquettement Henry.
— Cette jeune fille qui danse avec un officier d'artillerie.
Henry braqua un lorgnon sous son arcade sourcilière, et dirigea ses regards vers le groupe que, du bout de son éventail, lui indiquait la douairière.
'— Passable ! fit-il, après quelques secondes de cet insolent exameii.
L'épithète d'insolent a glissé de notre plume., nous fc la conservons en l'accompagnant d'une réflexion. Y a-t-il rien de plus odieusement déplacé que les façons de la jeunesse actuelle, et rien de plus sclwcking, que ces carreaux de verre que tous nos gandins
se plaquent devant l'œil droit, afin de ne voir que de l'œil gauche à demi fermé, la personne ou l'objet qu'ils veulent contempler ! On ridiculise les individus qui louchent naturellement, mais on admire ceux qui louchent volontairement. Que d'antithèses dans nos idées ! combien sont vagues nos perceptions du beau!
Le jugement de Henry contraria madame de Vermeuil.
Elle s'attendait à des points d'admiration, comme elle l'avoua plus tard à la comtesse de Moissac, et sentit dès lors que la partie était plus difficile à gagner qu'elle ne l'avait présumé.
Cependant , lorsque Clémence revint s'asseoir à côté de sa mère, Henry, cédant aux instances de la baronne, consentit à se laisser présenter. Madame Cléry l'accueillit avec une satisfaction légèrement empreinte d'orgueil. Quant à Clémence, elle le reçut # sans froideur comme sans encouragement. Non qu'elle affectât la niaiserie ordinaire à toutes les jeunes filles de province : son éducation avait, été trop soignée pour qu'elle pût tomber dans un pareil travers; mais son cœur était donné, l'idole de ses
LE SOLEIL D'OR iOi
rêves n'assistait pas au bal de la préfecture, et Clémence songeait à Georges. Accoutumé à lire la pensée- des autres sur leur visage, le comte IJenry devina presque à l'instant que s'il aspirait à mademoiselle Gléry, il aurait un rival. Cette découverte amena un sourire sur ses lèvres, et la femme du notaire en conclut aussitôt que le « beau monsieur de Moissac » trouvait sa fille ravissante.
Henry ne pouvait se dispenser d'inviter Clémence à une contredanse. Et, celle-ci, avertie par un signe de sa mère, ne put refuser. Du reste, elle accepta gracieusement, car le comte lui était parfaitement indifférent. Venue au bal pour complaire à ses parents, Clémence ne demandait pas mieux que de s'y ennuyer le moins possible. Les jeunes gens prirent donc place à un quadrille et la baronne de Vermeuil recommença les ouvertures qu'elle avait déjà entamées près de madame Cléry. Unir sa fille à un noble est la marotte de mainte bourgeoise provinciale. Ce noble fût-il perdu de dettes et de débauches, qu'on le considère comme « un parti magnifique. » Aussi la fine fleur de la haute bohème parisienne, après avoir gaspillé fortune et santé, abandonne-t-elle un mo-
ment sa brillante sphère, pour « chercher femme » dans les départements. Là, on ne lui demande compte ni de ses .vices, ni de son délabrement physique, ni de ses biens engloutis :. et, en revanche, elle ne prête aucune attention aux qualités ou aux défauts de la future épousée. Pourvu que le prétendant soit suffisamment blasonné et que la prétendue soit richement dotée, le marché est bientôt conclu. Par malheur, en France,. on ne se marie pas, on s'achète. Dans le pays le moins mercantile, du globe, la question la plus .délicate de la vie est traitée comme affaire commerciale.- Etonnez-vous donc que tant d'hymens, contractés sous des auspices favorables, se terminent tragiquement !" Sans parler des bureaux de placement de cœurs," bureaux autorisés, patentés par le gouvernement, que de mariages n'ont pas été ourdis et ratifiés, après un dialogue .dii genre de celui-ci.
— Moû cher monsieur B..., vous possédez une belle fortune.
— Eh! eh! moins belle qu'on ne pense!
— Quelque chose comme quarante mille livres de revenus?
— Dame ! ça approche I J'ai travaillé aussi dans mon temps!
— Votre fille en profitera. Ces chers enfants, ils ne se doutent guère de la peine qu'on prend pour e\ix. Souvent même ils se conduisent comme des ingrats.
— Votre fils ferait- il des siennes ?
.— Non ; ô Dieu ! non. Lui ! il est doux comme un mouton, et sage donc !... c'est un modèle.
— Le fait est qu'on n'en dit pas de mal.
— C'est justice, monsieur B..., Charles est un bon fils. Il fera la joie de celle qu'il épousera. S'il avait la chance d'obtenir une compagne comme votre Victorine...
— Ah ! notre Victorine est un aiïge !
— C'est ce que disait hier ma femmfc, mon cher monsieur B...
— Vous exploitez une fameuse terre, monsieur R...
— Oui. Elle m'a coûté dans le temps deux cent mille francs; mais je l'ai beaucoup améliorée ; elle vaut le double aujourd'hui.
— Diable ! un beau denier.
— Ce sera le cadeau de races de Charles. Mais votre fille, elle aussi, sera bien nippée.
— J'espère. Au surplus, nous ne songeons pas encore à la marier.
'— Elle doit avoir dix-sept ans?
— A peu près.
-— lime semble...
— Oh! rien ne presse. Nous attendrons.
— Tenez, mon cher monsieur B..., jouons carleB sur table ; j'étais venu... Et M. R... se gratte le front, ou prend une prise, ou se frotte les, mains.
— Vous disiez donc que vous étiez venu?
— Franchement, vous faire des propositions.
— Ah ! veuillez vous asseoir et parler tout à Taise. Je suis à vos ordres.
— Eh bien ! j'en ai causé avec ma femme, et, si ça vous allait, nous serions contents d'unir notre famille à la vôtre.
— Comment cela?
— Par le mariage de nos enfants.
M. B... prend un air grave.
— Est ce sérieux? dit-il après quelques instants.
— Très-sérieux.
— Vous donneriez votre propriété?
— Je la donnerais.
. — C'est que, Victorine est si jeune !
— Bast ! elle est en âge d'être mariée.
— Eh bien! nous verrons. Je me consulterai. Repassez demain. Surtout, pas? un mot de notre entretien.
Le lendemain, le mariage est bâclé entre les deux papas, qui ont vivement discuté et lésiné sur la dot des futurs époux ; mais on n'a eu garde de s'inquiéter de leurs goûts, de leurs humeurs. Puis la maman va trouver sa fille et lui dit :
— Mon enfant, dans notre tendresse infinie pour tout ce qui te concerne, nous nous sommes occupés de ton avenir: nous t'avons trouvé un mari.
Huit jours après le marché a été ratifié, et la jeune fille devra pleurer si, par hasard, il meurt, l'hommedont elle aurait dû apprendre la mort avec indifférence la veille.
La contredanse achevée, Henry ramena Clémence à madame Cléry, qui lui adressa un gracieux salut,
et il courut rejoindre son ami le capitaine d'artillerie, qu'il avait aperçu dans la foule des danseurs.
— Et notre partie de lansquenet? dit celui-ci quand de Moissac l'aborda.
— Volontiers. Avons-nous des amateurs?
— Il n'en manquera pas. Connaissez-vous la jeune personne avec laquelle vous avez dansé?
— C'est la fille d'un notaire, d'un M. Cléry.
— Elle a du chic.
— Pensez-vous?
— Oui; mais elle porte trop en tête.
— Je ne vous comprends pas.
— Oh! une expression de caserne. Cela signifie que la particulière est quelque peu ombrageuse, comme nous disons, nous autres...
L'officier n'acheva pas en s'apercevant que de Moissac avait peine à ï-éprimer un geste de dégoût. Quoique Henry n'éprouvât pour Clémence aucune affection, le langage brutal du militaire l'irritait. Cela se conçoit. De Moissac était blessé dans son amour-propre:- ne lui avait-on pas proposé mademoiselle Cléry pour épouse?
— Capitaine, s'écria-t-il avec aigreur, nous ne sommes pas ici datfs une écurie !
— Est-ce une provocation? dit le militaire en tressautant.
— Si vous le voulez?
— C'est- bien...
Vers trois heures du matin, Henry et sa mère quittèrent lé bal. La comtesse était radieuse.
— Vous avez vu mademoiselle Cléry? dit-elle à son fils.
— Certes, répondit-il, c'était la seule qui valût la peine d'être remarqnée..