LA DOUZIÈME VENTE
La vente de charbonnerie qui avait fixé son siège à Dijon et à laquelle Georges Duval avait été initié, portait, dans l'association générale, le nom de Douzième Vente. Elle devait, pour être complète, être composée de vingt membres ; mais, à l'époque où Georges y fut admis, elle n'en comptait encore que quatorze; car, comme nous l'avons dit précédemment, dispersée vers le mois de juin 1830, la vente de Dijon ne s'était ralliée que vers le mois d'octobre de la même année et n'avait repris ses opérations qu'en novembre. Cependant, malgré sa minorité relative, elle fonctionnait régulièrement et avait son délégué à la vente centrale établie à Lyon.
Les réunions de la Douzième Vente, comme celles de toutes les ventes particulières avaient lieu le dimanche. Ce jour était préféré pour deux raisons : d'abord on en pouvait disposer sans faire perdre un temps toujours précieux aux ouvriers, ensuite les sociétaires étaient plus libres de s'absenter Sans éveiller les soupçons des païens. Il fallait un cas extraordinaire pour qu'une vente particulière fût convoquée pendant les jours ouvrables, et pareille décision n'était prise que sur l'injonctiop de la vente centrale, ou des deux tiers au moins de la vente particulière, à la demande du président secondé par le secrétaire.
Georges avait passé tout le dimanche chez monsieur Jeannet. En annonçant à sa mère qu'il ne pourrait, suivant son habitude, raccompagner à l'église, il s'était excusé sur des comptes à régler avec son patron. Ce prétexte était si naturel que la bonne madame Duval l'avait accepté en plaignant « son pauvre Georges obligé de travailler sans repos ni relâche. » Mais autre affaire que des comptes à régler retint le commis chez monsieur Jeannet. 11 s'agissait d'un ordre transmis par la vente suprême à toutes les
ventes subalternes pour les inviter à se tenir prêtes à un coup de main ! Plein de confiance en son jeune ami, dont il avait pu apprécier le caractère énergique et enthousiaste, le. négociant qui jouait sans doute un rôle assez important dans le carbonarisme, voulut éprouver de nouveau la valeur de Georges. C'est pourquoi il s'enferma avec lui dans son cabinet et lui détailla longuement les divers règlements de la charbonnerie, l'influence que celte institution avait exercée sur la politique, les ressources qu'elle offrait aux patriotes de toute l'Europe, et les résultats qui découleraient bientôt de son mouvement pour abattre les royautés.
Il termina par ces mots :
— Mon cher Georges, n'avez-vous point regret de votre engagement?
— Moi, monsieur, oh! non, soyez-en persuadé. Je bénis les nobles citoyens qui m'ont admis dans le sein de la plus généreuse, de la plus vaillante des sociétés, de celle qui régénérera le monde, qui...
— Pas si vite, mon ami, pas si vite, interrompit M. Jeannet en souriant et en lui touchant l'épaule.
La régénération du monde ne s'accomplit pas en une heure — pas même en trois jours !
— Pourtant...
— Pourtant, mon ami, on brise les trônes, on les brûle, on éparpille leurs tendres au vent, on décapite même les monarques; mais, voyez-vous, on ne procède pas si facilement à l'égard des préjugés. L'esprit des masses, produit héréditaire et traditionnel des siècles passés, est long à se réformer. Quand la sujétion a pesé dix-huit cents ans sur des individus, leur sang est corrompu; il faut un traitement suivi, régulier, pour le rafraîchir, pour le renouveler ensuite. Nous-mêmes, républicains par instinct, par sentiment, par devoir; nous-mêmes, qui avons étudié les formes gouvernementales, nous avons été embarrassés chaque fois que la liberté nous a ten • du les bras. Consultez les annales de 89, rappelezvous la dernière révolution. Je le répète donc, la lutte sera longue, opiniâtre, sanglante, et, quoique certain de la prochaine réalisation de nos légitimes espérances, je ne m'illusionne pas jusqu'à croire à une réussite complète après le renversement de Louis-Philippe. Si la pensée démocratique progresse
en France, elle marche lentement chez nos voisins, et ceux qui s'imaginent que la république est possible en France, tandis que le reste de l'Europe sera soumis à une monarchie, — même constitutionnelle, — ceux-là s'abusent. Autant vaudrait qu'ils s'imaginassent que le cœur battra tandis que les membres et le tronc seront morts, ou qu'un homme jouira de toutes ses facultés dans une atmosphère viciée. Pour régénérer ce continent des années sont nécessaires, et franchement, entre nous, je doute que nous assistions au triomphe de notre cause. Peut-être serons-nous' les premières victimes de l'idée que nous soutenons ; mais tous les réformateurs n'ont vaincu que par leur propre martyre, et, pour moi, je m'immolerai gaiement à la défense de mes principes.
— Pardon, monsieur, dit Georges. Les États- Unis d'Amérique ont su passer, d'un seul coup, de la monarchie à la république, de l'esclavage à la liberté.
— Enfant, dit le négociant, vous n'avez pas considéré que les États-Unis d'Amérique étaient composés d'éléments républicains, bien avant la procla-
mation de FIndépendanee $ le 4 juillet 1776; que tous ceux qui avaient émigré du vieux monde au nouveau, n'avaient quitté la terre de leurs aïeux que parce que l'oppression les gênait ; que, là-bas, les préventions de caste, de race, de fortune, n'étaient pas transplantables ; que le besoin de s'entr'aider forçait chacun à recourir à son voisin et à lui prêter, à un moment donné, son intelligence, son bras, ses armes, son pain. Vous n'avez pas vu que la fraternité était une chose indispensable pour ces Courageux aventuriers transportés loin de leurs amis, de leur iamille, de leur patrie, sur un sol immense, où Tàssociation seule pouvait suppléer aux liens naturels qui manquaient et rendre l'existence tolérable. Catholiques et protestants, républicains et monarchistes, conservateurs et communistes, toutes les sectes, tous les cultes, toutes les opinions, toutes les utopies , ont dû s'accorder. Les nationalités, ce vieil héritage de la barbarie féodale, se sont fondues ; on s'est donné la main, on s'est efforcé de ne pas se blesser par des antagonismes de rivalité, et de se rendre agréables les uns aux
autres, parce qu'une impérieuse nécessité comman-
dait des égards réciproques, et ainsi on est arrivé à l'égalité des conditions devant la société, et de là à l'égalité pratique et organisée. Mais soyez intimement convaincu que la démocratie américaine existait bien avant la sanction de sa Constitution, et que si l'Angleterre eût fait les concessions réclamées au sujet des impôts, il se serait écoulé plusieurs années avant que les colonies transatlantiques eussent songé à s'ériger en gouvernement indépendant. Mais revenons à vous, mon cher Georges. À votre âge, l'esprit et le cœur sont gonflés d'illusions; en politique, comme en amour, on se laisse prendre aux séductions du beau, et trop souvent on arrive à maudire ce que l'on avait encensé d'abord, quand un échec arrête les premiers pas. Autant qu'il m'était permis, je vous ai montré les périls qui menaçaient les carbonari. Quoique reçu dans notre société, vous n'avez pas prêté serment à la vente particulière dont vous ferez partie. Il serait temps encore de vous rétracter, ce soir, lors de votre présentation...
— monsieur! s'écria Georges avec indignation.
—Je vous connais assez pour répondre de votre
discrétion sur ce que vous avez vu et entendu, et je suis assez influent pour faire annuler...
— Monsieur Jeannet! s'écria Georges furieux des soupçons du négociant.
— Enfin, répliqua celui-ci satisfait des dispositions de son protégé, je suis charmé de vous trouver toujours aussi ferme; mais, dites-moi : si le sort vous désignait pour frapper un de vos co-associés qui aurait trahi...
— Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme pâlissant.
— Je veux dire, reprit M. Jeannet en donnant à chacune de ses. paroles une emphase particulière, que quand l'un des bons cousins est suspecté de parjure ou délation, la vente à laquelle il appartient s'assemble, le secrétaire fait lecture du procès-verbal sans Résigner le nom de l'inculpé, puis on vote an scrutin secret s'il est coupable ou non ; dans le premier cas, la mort l'attend, et alors tous les membres de la vente tirent au sort, pour savoir à qui sera dévolu remploi d'exécuteur des hautes œuvres du tribunal ; celui qui tombe est contraint... Yous m'entendez, jeune homme ?
— Oui, dit Georges en frémissant.
— Le secrétaire, poursuivit Jeannet, transmet au bourreau le nom du condamné, un poignard, un pistolet, une fiole pleine d'un poison violent... Vous m'entendez, jeune homme ?
— Oh! c'est horrible! balbutia le commis, en cachant son visage dans ses mains.
Monsieur Jeannet continua, sans paraître remarquer l'agitation de Duval.
— Supposez, par exemple, que mqj, votre ami, affilié, comme vous, au carbonarisme, je sois mis en suspicion et condamné; que, par un hasard funeste, le sort vous désigne pour être mon meurtrier...
— Mais cette supposilion, monsieur...
— • Est comme toutes les suppositions...
— Invaisemblable.
— Oui, mais possible.
— Oh ! ma tête se perd!
— Que feriez-vous, si tel cas surgissait?
— Je me tuerais moi-même, répondit vivement Georges.
Monsieur Jeannet se raidit pour comprimer Témotion que lui causa cet aveu.
— Vous manqueriez à votre devoir, dit-il après un moment de silence. Vous y manqueriez comme individualité , vous y manqueriez comme carbonaro, vous y manqueriez comme partie d'une communauté. Votre mort, loin de profiter à qui que ce eoit, compromettrait un de vos semblables, car on procéderait à un nouveau tirage et un autre charbonnier reprendrait aussitôt votre place. Vous voyez donc bien qu'il vous faut renoncer...
— Non, monsieur, s'écria Georges ; je ne renoncerai pas. Mon parti est pris. J'obéirai aveuglément à tous les ordres de la vente : pourvu que vous daigniez fortifier ma jeunesse de vos avis, jamais les bons cousins n'auront à rougir de ma conduite *.
— Bien, dit le négociant. Il est huit heures : nous allons à présent nous rendre à la séance.
Ils sortirent du magasin, traversèrent successi-
* Nous ayons besoin de dire ici que, malgré la condamnation à la peine de mort, inscrite dans le Code des Charbonniers contre les traîtres, il est peut-être sans exemple que ce châtiment ait été infligé par une vente française à l'un de ses membres. En Italie, les carbonari se sont montrés beaucoup plus sévères. Les règlements avaient tous force de loi ; mais, chez nous, les pénalités étaient plus comminatoires qu'effectives.
vement plusieurs rues et gagnèrent la porte Guillaume.
Une pluie fine et glaciale obscurcissait les pâles reflets des quelques réverbères disposés çà et là pour combattre les ténèbres de la nuit.
Les passants étaient rares : et, quoiqu'il fût à peine neuf heures, Dijon semblait livré au sommeil.
Parvenu devant les ruines d'un ancien bastion , M. Jeannet fit un signe à son compagnon. Georges jeta autour de lui un regard rapide ; personne ne les observait .
Alors le négociant détourna avec beaucoup de précautions deux grosses pierres moussues , accotées à un pilastre, hérissé de ronces qui avaient crû entre les parois disjoinles, et, tirant une clef de sa poche, ouvrit une porte basse cachée dans la maçonnerie du pilastre.
— Entrez, dit-il à Du val.
Le jeune homme n'hésita pas. Jeannet, franchissant aussi la porte, ramena les pierres sur l'embrasure et ferma intérieurement le panneau au verrou.
Une nuit complète les enveloppa de ses ombres. L'humidité était saisissante.
Le négociant battit du briquet et alluma une lanterne sourde dont il s'était muni avant de partir.
Ils se trouvaient dans un pelit caveau sans issue apparente. Un épais revêtement de concrétions calcaires, scintillant àirx lueurs de la lanterne, blanchissait à la muraille et pendait de la voûte en forme de stalactites aux fantastiques arabesques. De toutes parts , suintaient des gouttelettes d'eau qui tombaient et produisaient un bruit sourd et monotone.
Le sol était mouvant, fangeux.
— Où sommes-nous? demanda Georges avec quelque inquiétude.
— Attendez, répondit Jeanne t; vous le saurez bientôt.
Saisissant une pelle, déposée en un coin, il traça
à l'extrémité du caveau un quadrilatère de quatre
pieds environ et enleva promptement la boue qui
m couvrait la surface. A trois pouces de profondeur,
Duval aperçut une plaque de fer.
Un anneau était fixé à Pun de ses côtés. Le négociant, ayant remis la pelle à sa place, empoigna l'anneau dé la main droite en disant :
— Georges, couvrez le chaperon de la lanterne
avec votre manteau, de crainte qu'elle ne s'éteigne.
Ensuite il tira l'anneau à lui ; la trappe se souleva en grinçant sur ses gonds.
Une bouffée d'air vif envahit le caveau.
— Maintenant descendez, dit Jeannet.
Le commis eut peur, il opéra un mouvement en arrière.
— Descendez, répéta brusquement son patron.
— Mais, voulut objecter Georges... ,
— Mais... s'écria le négociant avec impatience.
— Pardon, dît Du val, j'obéis.
Et il s'approcha de l'ouverture béante, mit le pied sur le. barreau d'une échelle et commença la descente, tandis que Jeannet, après avoir éteint la lumière, l'imitait en laissant tomber la trappe sur leurs lêtes.
Au moment où Georges atteignit le bas de l'échelle, une main s'empara de sa main. Se rappelant les instructions qu'il avait reçues la nuit de son initiation au carbonarisme, le jeune homme croisa son pouce sur celui de la personne invisible, allongea son index sur la .première phalange de l'index, son médium sur la première phalange du
petit doigt de cette personne, et replia ses deux autres doigts dans la paume de la main.
Ce signe lui fut incontinent rendu, et une voix inconnue prononça ce nom à son oreille :
— Philippe !
— Egalité ! répliqua sur-le-champ Duval.
— Couvre-toi de cette robe et de ce masque, reprit la voix. Tu répondras au n° 15. Ne l'oublie pas !
Quoiqu'il n'y vît goutte, George s'affubla promptement du costume.
— Es- tu prêt ? interrogea-t-on .
— Oui.
— Prends donc cette lanterne, et va droit devant toi, dit l'autre en lui présentant un fanal, dont il déboucha soudain la vitre, et dont iaxlarté s'échappa joyeuse, en évasant ses rayons comme les lignes d'un angle obtus.
Aveuglé parles jets éblouissants de cette clarté, Duval ferma les paupières. Quand il les rouvrit, il chercha du regard son interlocuteur.
Mais il avait disparu. „ Le commis se retourna. A quatre pas de lui se r.dresftèft un mur de briques Touges, cintré à la par-
tie supérieure. Ne voyant plus l'échelle qui avait servi à sa descente, Georges chercha à la voûte la trappe par laquelle il était venu.
Mais la trappe n'existait que dans son souvenir.
Le commis se retourna encore une fois, et, sans plus s'inquiéter du mystère qui l'environnait, marcha bravement pendant trois minutes, et distingua une.ploison en planches grossièrement fabriquée. Là, il dut faire une nouvelle halte. Un carbonaro masqué lui demanda le signe et le mot de passe; et seulement après avoir reçu ces deux symboles de l'initiation, l'introduisit dans une vaste rotonde, très-bien éclairés. .
Quatorze individus masqués et encapuchonnés, assis autour d'une table, discutaient chaleureusement.
Georges demeura immobile jusqu'au moment où on appela :
— Numéro 15 l
— Présent ! dit-il d'un ton ferme.
— Avance.
Il s'approcha de la table.
— Sais-tu où tu es?
— Au milieu de mes frères, les bons cousins.
— Connais-tu quelqu'un cUms l'assemblée ici présente î
i- Je l'ignore.
— Jure !
— Je le jure.
— Bien.
— Connais- tu le nom particulier de cette société ?
— Je ne le connais pas.
-f- Jure !
— Je le jure.
— Veux-tu en faire partie, quels que soient son nom, sa désignation, ses attributions, ses devoirs, ses privilèges ?
— J'en veux faire partie.
— Tu le jures?
— Je le j lire.
— Jures-tu également de lui être fidèle, et de lui obéir en tout, jusqu'à ce qu'il lui plaise de te délier de ta parole?
— Je le jure.
-*- A présent, écoute, tu répéteras, mot pour mot, le «çr meut que je Tais te dicter :
« Moi, carbonaro, portant le numéro 15, dans la Douzième Vente de Fassociation générale du carbonarisme, je jure que je ne connais pas un des membres de cette vente ; que, néanmoins, je veux en faire partie, et m'engage, sous peine de mort, à rester fidèle à ladite Douzième Vente et à lui obéir en tout, jusqu'à ce qui lui plaise de me délier de ma parole. »
Georges Duval répéta cette formule, le bras étendu vers une statue de la liberté. Quand il eut fini, les conspirateurs allèrent tour à tour lui presser la main, en disant :
— Frère, sois le bienvenu dans la phalange sacrée de la rédemption.
Ensuite une place lui fut assignée au bas bout de. la table, et la discussion reprit son cours.
A minuit, la séance étant levée, un des charbonniers dit à Duval :
— Pour cette fois encore, il faut te laisser bander les yeux et conduire.
Il consentit. On le dépouilla de sa robe et de son masque; on lui appliqua sa cravate sur les yeux;
on l'entraîna par la main et, dix minutes après, on lui dit :
— Tu es libre!
Georges détacha le bandeau qui l'empêchait de voir, et, à sa grande surprise, se trouva dans la rue Guillaume, près de la demeure de sa mère.